DEFINITIO / DÉFINITION
Definition.
La définition explique la nature de la chose, & par elle l'on en prouve toutes les propriétés. Le cercle est une figure plane, au milieu de laquelle est un point également éloigné de [t. I, p. 42] tous les points de la circonférence. De là il s'ensuit que le diamétre est double du rayon.
< Manchette : Différence de la définition philosophique & de la définition oratoire.>
Mais l'Orateur ne définit point de cette maniére séche & géométrique. Il se donne plus de carriére. Il embrasse dans sa définition plusieurs qualités & circonstances de son objet : & il dirige le choix de ces qualités vers un point de vûe, qu'il prétend mettre en évidence.
Le divorce entre le Duc de Montbelliard & d'Anne-Sabine de Hedviger sa femme, étoit fondé sur la disparité d'humeurs, motif exprimé dans l'acte même. « Mais, dit M. Cochin <T. V. p. 475>, si une pareille cause étoit admise, quel seroit le mariage qui ne pût être dissous ? » Pour prouver sa proposition, l'Orateur donne la définition de l'humeur. « L'humeur est un goût de caprice, qui n'est asservi à aucunes loix. Celui en qui il domine avec le plus d'empire, ne le connoît pas lui-même : il est entraîné sans se sentir, aussi sage à ses propres yeux, qu'il paroît aux yeux des autres bizarre & insupportable. » De cette définition l'Avocat tire sa conséquence. « Dans quelle union peut-on [t. I, p. 43] donc se flatter de trouver un assortiment si parfait, qu'elle ne souffre jamais de saillies d'une nature indocile ? »
M. le Beau, Secrétaire de l'Académie des Belles-Lettres, dans l'éloge de M. l'ancien Evêque de Mirepoix, veut prouver que l'emploi de la nomination aux Bénéfices, dont le Roi avoit chargé ce Prélat, est un emploi redoutable. Pour cela il le définit, en faisant entrer dans sa définition toutes les circonstances qui en font sentir la difficulté & le danger. « Est-il dans l'administration publique, dit-il <Hist. de l'Ac. des B. L. T. XXVII. p. 247>, de commission plus redoutable, que celle qui place un sujet tantôt entre Dieu & le Monarque, tantôt entre le Monarque & les sujets ? Consulter Dieu, écouter sa voix avec des oreilles pures, la distinguer de tant d'autres qui osent souvent la contrefaire, la rendre au Prince, sans y mêler rien d'étranger, rien d'humain ; étendre sa vue sur tous les Ecclésiastiques d'un grand Royaume, la porter au-delà de cette foule d'aspirans, qui environnent, qui obsédent, pour découvrir la vertu qui se cache, [t. I, p. 44] & la montrer au Prince ; pénétrer toutes les ruses d'une ambition d'autant plus vive qu'elle est plus contrainte, d'autant plus subtile qu'elle ne se nourrit en apparence que de choses spirituelles, d'autant mieux déguisée que c'est le seul état de la vie où elle paroisse criminelle ; peser dans une juste balance les qualités des personnes avec les qualités des places ; résister avec courage aux importunités, à la puissance, à la faveur, aux impressions si flateuses de l'amitié & de la nature ; concilier si habilement les intérêts de l'Etat & ceux de l'Eglise, qu'on sache procurer une récompense à des services rendus à l'un sans les payer aux dépens de l'autre ; dans ces instructions sécrétes dont on a besoin pour connoître les hommes, savoir démêler l'ami qui veut servir, l'homme vénal qui veut profiter, l'ennemi qui cherche à nuire, le délateur ténébreux qui cherche à plaire, d'avec la personne fidéle, éclairée, impartiale, qui n'envisage que la vérité ; en un mot, placé au centre du Royaume, tenir en main & conduire avec sagesse tous les canaux [t. I, p. 45] qui distribuent jusqu'aux extrémités la nourriture céleste & l'esprit de la Religion : c'est une partie des devoirs du Ministre chargé de mettre sous les yeux du Prince ceux qui méritent d'entrer dans l'administration des biens spirituels & temporels de l'Eglise. »
Ce tour est tout-à-fait heureux & naturel. Il avoit été employé par M. de Fontenelle dans l'éloge de M. le Garde des Sceaux d'Argenson, où se trouve une définition de la charge de Lieutenant de Police ; & M. Thomas s'en est encore servi dans l'éloge du Duc de Sulli, où en définissant le Ministre d'Etat, il met sous les yeux le nombre & la variété, l'étendue & la hauteur des talens qu'exige cet emploi supérieur à tous les autres.
Ces vers de Rousseau [J.-B.] présentent des définitions aussi élégantes que justes.
« Qu'est-ce qu'esprit ? Raison assaisonnée…,
Qui dit esprit, dit sel de la raison.
Donc sur deux points roule mon oraison,
Raison sans sel est fade nourriture,
Sel sans raison n'est solide pâture.
De tous les deux se forme esprit parfait,
De l'un sans l'autre, un monstre contrefait. »
<Ep. à Clém. Marot>
[t. I, p. 46] Rien n'est plus plein de sens, ni plus capable de donner une haute idée de l'Eloquence, que la définition du véritable Orateur par M. de Fénelon<Lettre sur l'Eloquence>. « L'homme digne d'être écouté, est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, & de la pensée pour la vérité & la vertu. »
< Manchette : Usage de la définition en Eloquence.>
La définition est d'un très-grand usage dans le discours oratoire, & même dans tout discours où l'on se propose d'établir une vérité, puisque c'est de la nature de la chose que coulent ses propriétés. Quelquefois même c'est sur une définition que roule toute une cause, comme lorsqu'il s'agit de juger si l'enlévement furtif ou violent d'un effet est simple vol ou sacrilége ; si une disposition testamentaire est un fideicommis ou un legs sérieux & conforme aux loix ; si l'alliance entre deux personnes qui vivent comme époux est un mariage, ou une conjonction nulle & illicite.