DISTRIBUTIO / DISTRIBUTION
CHAPITRE PREMIER. De la distribution des parties du Discours.
< Manchette : La nature elle-même nous enseigne la distribution usitée des parties du discours.>
La distribution des parties du discours est ce qui coûtera le moins à l’Orateur : la nature elle-même nous l’enseigne, comme l’observe Cicéron. « C’est elle, dit-il <De Orat. II. 307>, qui nous apprend à ne point entrer brusquement en matiere, & à commencer par y préparer les esprits ; à exposer ensuite le point dont il est question ; puis à prouver notre thèse en faisant valoir nos raisons, & en détruisant celles qui peuvent être aléguées au contraire ; enfin à mettre au discours une conclusion qui le termine. » Voilà la marche de la nature : & en conséquence le discours a quatre parties principales. L’Exorde, la Narration, s’il s’agit d’un fait, comme il s’en agit toujours dans les causes judiciaires, la Confirmation, la Péroraison.
< Manchette : Il est des cas où l'Orateur doit pourtant s'en écarter.>
Il est pourtant bon de remarquer, que cette distribution n’est pas une [t. I, p. 310] loi tellement invariable, qu’elle ne cede quelquefois aux circonstances, & à l’utilité de la cause, qui est la loi souveraine de l’Orateur. Cicéron, dans son plaidoyer pour Milon, ne fait pas marcher la narration immédiatement après l’exorde. Il insere entre deux une ample réfutation de quelques préventions extrajudiciaires, dont il craignoit que les esprits des Juges ne fussent frappés. Les ennemis de Milon déclamoient contre lui avec fureur, & ils avoient souvent répété, & dans le Sénat & devant le peuple, que puisque Milon avouoit avoir tué, il se reconnoissoit lui-même pour criminel, & ne méritoit plus de voir le jour. Ils disoient que sa cause avoit été préjugée contre lui, & par un décret du Sénat, & par la loi que Pompée avoit portée, pour ériger la commission même qui devoit connoître de l’affaire. Tant que les Juges auroient été préoccupés de ces pensées, ils n’auroient pas même écouté les défenses de l’accusé, ne croyant pas qu’il leur fût permis de l’absoudre. Cicéron devoit donc, avant tout, détruire ces obstacles, qui lui fermoient les oreilles de ses Juges, & qui tant [t. I, p. 311] qu’ils auroient subsisté, eussent rendu absolument inutile tout ce qu’il pouvoit dire en faveur de son client.
De pareils cas sont rares ; & communément les parties du discours doivent être rangées suivant l’ordre que nous venons de marquer comme prescrit par la nature. Elles demandent chacune des observations particuliéres, que nous allons exposer au lecteur, en l’avertissant qu’il pourra trouver quelques répétitions, mais amenées par le besoin de la matiere.
Avant que d’entrer dans ce détail, je placerai ici une observation générale. C’est qu’il est des causes tellement chargées de faits & de questions, que le plaidoyer qui les embrasse est un composé d’autant de discours, qu’il y a de faits & de questions à traiter. Mais chacun de ces discours en sous-ordre a presque les mêmes parties, que le discours pris en entier, son exorde, sa narration, sa confirmation. C’est ainsi que Cicéron a traité l’affaire de Verrès & celle de Cluentius ; & M. d’Aguesseau, les causes, de la succession de Longueville, & de la Pairie de Luxembourg.