Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

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Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. II, p. 233-235.

Epanorthose ou Correction. 

L’Epanorthose ou la Correction est une Figure par laquelle l’Orateur corrige avec sens ou avec finesse ce qu’il vient de dire. Cette Figure ne consiste pas à corriger une faute réelle qui a échappé à celui qui parle. Il ne faut point d’art pour cela : il n’est besoin que de simplicité & de franchise. Mais quand on a dit ce que l’on a voulu dire, & qu’on le corrige par quelque vue fine & délicate, c’est-là que se trouve une Figure, qui quelquefois même est d’un grand prix.

M. Fléchier, après avoir vanté la noblesse du sang dont M. de Turenne étoit sorti, revient sur son idée & se la reproche. « Mais que dis-je ? Il ne faut pas l’en louer ici : il faut l’en plaindre. Quelque glorieuse que fut la source dont il sortoit, l’hérésie des derniers tems l’avoit infectée. Il recevoit avec ce beau sang des [t. II, p. 234] principes d’erreur & de mensonge ; & parmi ses exemples domestiques il trouvoit celui d’ignorer & de combattre la vérité. » L’Orateur ne prétend pas rétracter ce qu’il a dit de la noblesse de la Maison de la Tour d’Auvergne. Il veut se ménager un passage délicat, pour en venir à parler du malheur qu’avoit eu son héros de naître dans le sein de l’hérésie. Peut-être aussi eût-on trouvé indécens dans la bouche d’un Prêtre Catholique comme il étoit, des éloges donnés en chaire sans restriction à une Noblesse qui avoit été l’appui du Calvinisme.

La Figure de Correction s’exécute quelquefois d’une maniere moins sensible, mais qui n’en est pas moins réelle. Chimene, dans le Cid, demande au Roi la mort de Rodrigue <Acte V. scène 5> ; & elle se flatte d’abord de l’idée, que par la victoire remportée sur les Mores, il n’en est devenu qu’une victime plus digne d’être immolée aux Manes de son pere. La réflexion la désabuse. 

« Hélas ! s’écrie-t-elle, à quel espoir me laissai-je emporter !
Rodrigue de ma part n’a rien à redouter :
Que peuvent contre lui des larmes qu’on méprise ? »

Telle est aussi la Correction dont [t. II, p. 235] use Acomat, dans le Bajazet de Racine <Acte IV. scène 7>, Correction dans laquelle est si bien peinte la marche du cœur humain, qui se porte d’abord à rejetter sur autrui la cause de ses plaintes & de ses malheurs, mais que la vérité force souvent de ne s’en prendre qu’à lui-même.

« Ah ! De tant de conseils événement sinistre !
Prince aveugle ! »

Voilà le premier mouvement. Mais tout de suite retombant sur lui-même, Acomat ajoute :

« Ou plutôt trop aveugle Ministre !

Il te sied bien d’avoir en de si jeunes mains,
Chargé d’ans & d’honneurs, confié tes desseins ;
Et laisse d’un Visir la fortune flottante,
Suivre de ces amans la conduite imprudente. »