Quintilien, 94 : De l'Institution de l'orateur

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Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre cinquième, chapitre X, « Des Arguments », p. 292 ;  livre cinquième, chapitre XIV, « Ce que c'est que l'Enthimeme & combien de sortes il y en a. De combien de parties l'Epichéreme est composé, & de la maniere de le réfuter », p. 350-354.

On appelle Enthymeme non-seulement l'argument, ou la chose dont on se sert pour en prouver une autre, mais aussi la diction qui met l'argument dans son jour. J'ay desja dit qu'il y en avoit de deux sortes. L'un qui se tire des suites de la chose mesme, & qui consiste en une proposition jointe immédiatement à sa preuve, comme celui-cy. La Cause des uns & des autres estoit douteuse alors, parce que l'on pouvoit suivre honnestement l'un & l'autre parti. Mais aujourdhui on ne peut douter que le parti le meilleur n'ait esté celui, pour qui les Dieux se sont si hauttement déclarez; car ceraisonnement contient une proposition avec sa preuve, & n'a point de conclusion. Ainsi c'est un syllogisme imparfait*.

Mais l'Enthymeme qui se tire des contraires a beaucoup plus de force, & quelques Rhéteurs mesme n'en admettent point d'autre. Tel est celuy-cy*On veut donc, Messieurs, que vous soyez assemblez icy pour vanger la [p. 350; V, 14] mort d'un homme, à qui vous ne rendriez pas la vie, s'il estoit en vostre pouvoir de la luy rendre. A quoy l'on adjoute quelque fois un détail de circonstances qui rend l'argument encore plus fort, comme fait Cicéron au mesme endroit. Ainsi, Messieurs, Milon qui a épargné Clodius, lorsque sa mort eust fait plaisir à tout le monde, qui n'a pas osé le tuer, lorsqu'il le pouvoit impunément & avec justice, lorsque le temps, le lieu, l'occasion, tout luy estoit favorable, Milon, aura indignement asassiné le mesme Clodius, lorsque le temps, le lieu, la conjoncture, tout luy estoit contraire, & qu'il ne le pouvoit sans estre blasmé de plusieurs, sans s'exposer mesme à perdre la vie?

Cependant il me semble que la meilieure sorte d'Enthymeme est celle, qui roule sur une chose dissemblable ou contraire, & que l'on appuye d'une bonne raison, comme en cet exemple de Démosthene. Si d'autres avant vous ont impunément violé les Loix, il ne s'ensuit pas que vous qui avez imité leur conduite, deviez échapper au chastiment. Au contraire il faut d'autant plus vous punir. Car comme vous n'auriez pas suivi leur exemple, si on les eust chastiez, de mesme si l'on vous chastie, un autre ne le suivra pas à l'avenir.

L'Epichereme est composé de quatre parties selon quelques-uns: de cinq, & mesme de six selon d'autres. Cicéron en soutient cinq, à sçavoir la Proposition, autrement ditte la Majeure, la Mineure, la preuve de la Mineure, & la Conséquence. Mais comme la Majeure n'a pas tousjours besoin de raison, ni la Mineure de preuve, & que la conséquence mesme n'est pas tousjours nécessaire, Cicéron croit que l'Epichéreme peut quelque fois n'avoir que quatre, trois, ou deux parties.

Pour moy je tiens avec plusieurs Auteurs qu'il n'en a que trois au plus. Car l'ordre naturel veut qu'il y ait une premiere Proposition qui explique le sujet dont il s'agit, ensuite une seconde qui serve à prouver la prémiere, & enfin une troisiesme qui soit une suite des deux. Ainsi il y aura la premiére Proposition ou la Majeure, la seconde ou la Mineure, & la troisiesme ou la Conséquence. [p. 351; V, 14] En effet ce qu'ils appellent la raison de la Proposition, & la preuve de la Mineure ou l'amplification, comme d'autres la nomment, on peut, ce me semble, les comprendre dans les parties ausquelles elles se rapportent.

Prennons dans Cicéron un exemple d'Epichéreme composé de cinq parties. Les choses qui sont gouvernées avec prudence, sont bien mieux conduites que celles où la la prudence ne se trouve pas. Voilà, disent-ils, la Proposition, & cette Proposition, selon eux, doit être soutenuë de raison, & d'expression. Mais je crois pour moy que tout cela ne peut jamais faire qu'une mesme proposition. Autrement, si la raison dont on l'appuye, fait une partie séparée, comme il peut y avoir diverses raisons, il y aura donc aussi diverses propositions. Venons à la Mineure. Or il n'y a rien qui soit mieux gouverné que le Monde. Cette Mineure doit encore avoir sa preuve, qui tient le quatriesme rang. Et j'en dis la mesme chose que de la Majeure. Enfin, pour cinquiesme partie ils mettent la Conséquence, qui tantost infere simplement ce qui résulte de toutes les autres, & tantôt rassemble en peu de mots ce qui est contenu dans la Majeure & dans la Mineure, en y adjoutant la conclusion qui s'ensuit naturellement. S'il est donc vray que les choses qui sont conduites avec sagesse, sont mieux gouvernées que celles où la sagesse n'a point de part, le Monde estant de toutes les choses, celle qui est gouvernee le plus sagement, ne faut-il pas conclurre que c'est la sagesse qui preside au gouvernement du Monde?

Mais ces trois parties que je donne à l'Epichéreme reçoivent plus d'une forme. Car quelque fois on conclud la mesme chose que ce qui est dans la proposition. Par exemple, l'ame est immortelle; car tout ce qui se meut de soymesme est immortel. Or est-il que l'ame se meut d'elle-mesme. Donc l'ame est immortelle. Cette maniere a son usage non-seulement dans les arguments, mais aussi dans toutes les Causes qui sont simples, & dans les Questions. En effet ces Causes & ces Questions ont prémierement une Proposition, qui dans ce genre d'Epichéreme est tousjours douteuse, puisque c'est la chose mesme qui est en contestion. Vous avez commis un sacrilege, vous avez fait ce [p. 352; V, 14] meurtre. Quiconque a tué un homme, n'est pas censé pour cela coupable de meurtre. Ensuite vient la preuve qui est beaucoup plus diffuse & plus ornée que dans les arguments. Après quoy suit la conclusion ou derniere proposition, qui infere directement ce qui résulte des deux premieres, ou qui par une énumeration plus détaillée ramasse tout ce qu'elles comprennent.



* Dans l'Or. pour Ligarius.
* Dans l'Or. pour Milon.