Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

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Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I, p. 86-97.

< Manchette : Exemples.>

IV. Les exemples ont une [t. I, p. 87] très-grande vertu pour persuader. Aristote dans sa Rhétorique <L. I. c. 2> les met au niveau des preuves de raisonnement, comme ayant un égal pouvoir. En effet les hommes naissent avec le penchant à imiter : & la Providence divine leur a donné cette inclination pour faciliter entre eux l’union & la société. On fait volontiers ce que l’on voit faire, ou ce que l’on sait avoir été fait : & au contraire ce qui est nouveau & inoui n’obtient crédit & faveur auprès des esprits raisonnables qu’avec une très-grande peine. Les éxemples peuvent donc beaucoup en Eloquence. Ils ont même ce double avantage sur les raisonnemens, qu’ils entrent plus aisément dans les esprits, & sont moins suspects aux auditeurs. Un raisonnement ne se saisit pas toujours dans le moment qu’il est présenté, & il demande souvent de l’attente & quelque effort de la part de ceux qui écoutent : au lieu que l’éxemple est aussitôt compris que proposé, & trouve tous les accès faciles & ouverts. On ne s’en défie pas non plus, parce que l’on ne peut soupçonner qu’il ait été inventé à plaisir pour le besoin de la [t. I, p. 88] cause. Au contraire la subtilité du raisonnement non seulement passe la portée d’un auditeur peu intelligent & peu habile, mais elle le met en défiance. Il sent que l’Orateur le surpasse en pénétration d’esprit & en doctrine, & il peut craindre que celui qui veut le persuader n’abuse de ses avantages pour lui tendre des piéges par un raisonnement adroit, & pour surprendre une trop crédule simplicité. 

En tout genre de causes les éxemples sont d’un grand usage. Dans les éloges & dans les censures les éxemples semblables ou contraires servent à augmenter la gloire ou l’ignominie. Tous les Princes guerriers, que l’on veut louer, sont comparés à Aléxandre : « & il semble, dit M. Bossuet <Orais. fun. du Pr. de Condé>, par une espéce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu’aucun Prince ne puisse recevoir de louanges qu’il ne les partage. » Cette comparaison usitée n’a jamais été peut-être plus ingénieusement mise en œuvre, que dans ce mot de M. de Fontenelle au sujet du Roi de Suéde Charles XII <Elog. T. II. p. 218>. « C’étoit Aléxandre, s’il eût eu des vices, & plus de fortune. » Le même [t. I, p. 89] Auteur émploie de même l’exemple de Descartes pour louer S. Thomas par rapport à la sublimité du génie. « S. Thomas, dit-il <T. I. p. 483>, dans un autre siécle, & dans d’autres circonstances, étoit Descartes. »

L’éxemple ne donne pas moins de force à la censure. Pour faire rougir des enfans vicieux, elle leur oppose la vertu de leurs péres. C’est ce qu’a excellemment exécuté M. d’Aguesseau dans sa Mercuriale sur les Mœurs du Magistrat <T. I. p. 99>. Il fait d’abord le tableau de la conduite admirable des illustres auteurs de ces races Patriciennes, où nous respectons encore leurs noms. Je n’en transcrirai ici que la fin. « La retraite, dit-il, conservoit les vertus qu’elle avoit formées. La sévérité de leurs mœurs avoit mis comme une barriére de pudeur & de modestie entre la corruption de leur âge & la saintété de leur état. Il sembloit alors que le Magistrat vivoit dans un autre siécle ; qu’il étoit citoyen d’une autre patrie ; qu’il avoit d’autres sentimens, d’autres mœurs, qu’il parloit même une autre langue. Il n’étoit pas nécessaire de le connoître pour le distinguer [t. I, p. 90] des autres hommes : l’étranger comme le citoyen le reconnoissoit à la gravité de ses mœurs, & le caractére de sa dignité étoit écrit dans la sagesse de sa vie. » Après cette belle peinture, l’Orateur y met en opposition le tableau de la conduite contraire : & coulant légérement sur ce qui regarde « un peuple nouveau, qui entre en foule dans le sanctuaire de la Justice, & qui y porte ses mœurs, au lieu d’y prendre celle de la Magistrature ;» c’est particuliérement dans les descendans de ces anciennes & vertueuses familles qu’il attaque le vice, & il leur fait adresser par leurs Auteurs ces graves reproches : « Mais vous, généreux sang des anciens Sénateurs, vous que la Justice a portés dans son sein, qu’elle a vû croître sous ses yeux, & qu’elle a regardés comme ses derniéres espérances, vous, pour qui la sagesse étoit un bien acquis & héréditaire, que vous aviez reçu de vos péres, & que vous deviez transmettre à vos enfans, qu’est devenu ce grand dépôt que l’on vous avoit confié ? Enfans des Patriarches, héritiers de leur nom, [t. I, p. 91] successeurs de leur dignité, qu’avez-vous fait de la plus précieuse portion de leur héritage, de ce patrimoine de pudeur, de modération, de simplicité, qui étoit le caractére & comme le bien propre de l’ancienne Magistrature ? Faut-il que cette longue suite, cette succession non interrompue de vertueux Magistrats, qui devoit faire toute votre gloire, s’arrête en votre personne ; & que l’on puisse dire de vous, ils ont cessé de marcher dans la voie de leurs péres, ils ont abandonné la trace de leurs pas, ils ont effacé cette distinction glorieuse, ils ont confondu les limites respectables qui devoient séparer à jamais les véritables enfans de la Justice, de ceux qu’elle n’a adoptés qu’à regret. Malheureux d’attirer sur leurs têtes la malédiction que l’Ecriture prononce contre les enfans, qui osent arracher les bornes que la sagesse de leurs péres avoit posées ! Ainsi parle encore aujourd’hui la voix éclatante de l’éxemple de vos ayeux ! »

Tel est l’usage que l’on peut faire des éxemples dans le genre démonstratif : [t. I, p. 92] relever la gloire de celui qu’on loue, en le montrant semblable aux noms les plus fameux ; aggraver la honte de celui qu’on blâme par le contraste des grands modéles de vertu.

Dans le genre délibératif les éxemples sont, pour ainsi dire, dans leur centre. Vous conseillez, vous dissuadez. Les traits de bonne conduite qui en cas pareil à celui dont il s’agit ont eu un heureux succès, les mauvaises actions qui dans des situations semblables ont été suivies d’une fin funeste ; voilà les plus puissans motifs qui puissent influer sur la détermination pour ou contre le projet proposé.

Auguste, consultant dans Corneille avec Cinna & Maxime s’il doit quitter ou retenir l’Empire, se propose à lui même pour motifs de l’abdication les éxemples contraires de Sylla & de César.

« Sylla m’a précédé dans ce pouvoir suprême.
Le grand César mon pére en a joui de même.
D’un œil si différent tous deux l’ont regardé,
Que l’un s’en est démis, & l’autre l’a gardé.
Mais l’un cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville.
L’autre tout débonnaire, au milieu du Sénat.
A vû trancher ses jours par un assassinat. » [t. I, p. 93]

Le fait prouve la possibilité : & cette idée entre à merveille dans une exhortation adressée à ceux qui se défendent par l’excuse d’une impuissance qui n’est que volontaire. C’est ce que nous voyons pratiqué dans cet endroit admirable des Confessions de S. Augustin, où il représente la chasteté qui l’invite à se donner à elle par l’éxemple de ceux & de celles qui dans le Christianisme se vouent à la continence. M. Racine le fils a heureusement traduit ce morceau dans son poëme de la Grace <Chant III>.

« Mais devant moi l’aimable & douce Chasteté,
D’un air pur & serein, pleine de majesté,
Me montrant ses amis de tout séxe & tout âge,
Avec un ris moqueur me tenoit ce langage :
Tu m’aimes, je t’appelle, & tu n’oses venir,
Foible & lâche Augustin, qui peut te retenir !
Ce que d’autres ont fait, ne le pourras-tu faire ?
Regarde à mes côtés ces colombes fidéles :
Pour voler jusqu’à moi Dieu leur donne des aîles.
Ce Dieu t’ouvre son sein : jette-toi dans ses bras. »

Les Prédicateurs emploient sans cesse pour nous exhorter à la vertu les éxemples des Saints, & sur-tout celui du chef & de l’Auteur de toute sainteté. Et dans les ouvrages didactiques les [t. I, p. 94] éxemples servent merveilleusement à éclaircir & à prouver les préceptes. Nous travaillons nous-mêmes ici sur ce plan. 

Les causes judiciaires, sur-tout quand elles sont grandes & importantes, appellent aussi les éxemples à leur secours. Dans l’affaire du Prince de Montbelliard, il paroît par le plaidoyer de M. Cochin <V. p. 472>, que les adverses parties invoquoient l’éxemple du mariage que Gaston de France, frére de Louis XIII. avoit contracté, sans la permission du Roi, avec Marguerite de Lorraine. Ce fait, qui avoit été suivi de beaucoup de discussions & de querelles vivement agitées, où le Roi & le Gouvernement avoient pris grande part, étoit délicat à traiter. Aussi M. Cochin, au lieu de répondre aux inductions que l’on vouloit en tirer contre lui, l’écarte avec soin de la cause. « Il ne faut point, dit-il, approfondir les anecdotes d’un événement si remarquable. Qu’il suffise au Prince de Montbelliard d’observer, qu’aucun paralléle entre la succession à la Couronne & la succession aux Etats de Montbelliard ne peut être juste. Il sent trop le long intervalle [t. I, p. 95] qui sépare sa maison de celle de nos Rois, pour n’être pas offensé lui-même qu’on ait osé le compromettre par un éxemple si disproportionné. » La sagesse de l’Avocat en ce point doit servir de modéle. Il est des cas où un silence prudent vaut mieux que tous les discours, sur-tout s’il est appuyé sur des motifs qui fassent le même effet contre les adversaires qu’une réfutation détaillée.

La cause qui fut plaidée en 1696 par M. d’Aguesseau <T. III. p. 643>, alors Avocat Général, entre le Duc de Luxembourg & tous les autres Ducs & Pairs, embrassoit tout ce qui regarde la nature & les droits de la Pairie. Un sujet si noble & si étendu ne pouvoit être traité, comme l’observe l’Orateur lui-même <p. 688>, que par la discussion d’une multitude de faits & d’éxemples pour & contre, tirés de toute l’histoire de France. Aussi c’est sur ces objets que roule tout le plaidoyer de l’illustre Magistrat. Il étoit obligé par sa charge d’éxaminer l’affaire avec la plus éxacte impartialité. Il n’entre donc, & il ne devoit entrer dans son plaidoyer aucun mouvement. Mais on y admire les vertus propres de son genre, la [t. I, p. 96] justesse du raisonnement, l’analyse fine & délicate des faits, avec une érudition aussi profonde que choisie. Tel est le caractére & le goût d’éloquence des plaidoyers de MM. les Avocats Généraux, qui n’admettent point les passions oratoires, mais qui, sur-tout dans les causes d’éclat & dans les affaires publiques, ne peuvent se passer d’autorités & d’éxemples. 

Les faits cités en éxemples doivent quelquefois être énoncés en entier, lorsqu’ils ne sont pas assez connus : & en ce cas il faut qu’ils soient courts. Tel est ce trait rapporté par M. de Fontenelle dans l’éloge de M. de la Hire <T. II>. « Un Roi d’Arménie demanda à Néron un Acteur excellent & propre à toutes sortes de personnages, pour avoir, disoit-il, en lui seul une troupe entiére. On eût pû de même avoir en M. de la Hire une Académie entiére des Sciences. » Quelquefois une simple allusion suffit : & ce tour a même quelque chose de plus vif & de plus ingénieux. C’est ainsi que M. Racine applique à la louange de Louis XIV <Discours pour la réception de MM. Thomas Corneille & Bergeret> le fait célébre de Popillius, Ambassadeur Romain, qui ayant prescrit de la part du Sénat [t. I, p. 97] des conditions de paix à Antiochus, Roi de Syrie, & voyant que ce Prince cherchoit à éluder, l’enferma dans un cercle qu’il traça autour de lui sur la poussiere avec la baguette qu’il avoit à la main, & l’obligea de lui rendre une réponse positive avant que d’en sortir. « Le Roi, dit Racine, voit ses ennemis contraints d’accepter les conditions qu’il leur a offertes, sans avoir pû en rien rétrancher, y rien ajouter ; ou, pour mieux dire, sans avoir pû, avec tous leurs efforts, s’écarter d’un seul pas du cercle étroit qu’il lui avoit plû de leur tracer. »