Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

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Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. II, p. 130-136.

Expolition.

Quand ce ne sont point des mots synonymes, que l’on accumule, mais des pensées semblables pour le sens, quoique différentes pour le tour, alors c’est ce qui s’appelle Expolition : Figure de pensées, mais si étroitement liée avec la Synonymie, qu’on ne peut l’en séparer.

< Manchette : Usages de l'Expolition.>

L’usage de l’Expolition est très-fréquent : & l’on emploie cette Figure, quand on veut développer une pensée, la faire mieux comprendre, & la faire entrer plus clairement & plus fortement dans les esprits. Les Avocats en ont besoin : & la briéveté de Salluste, qui est, dit Quintilien, tout ce que l’on peut concevoir de plus parfait pour un lecteur intelligent & appliqué, seroit déplacée vis-à-vis d’un Juge, souvent peu instruit, peu attentif, & distrait par d’autres pensées. Les Prédicateurs ont un égal besoin de faire usage de l’Expolition. [t. II, p. 131] Ils parlent sur des matieres trop relevéesou trop ennemies de la pente du cœur humain, pour qu’elles puissent être saisies dès qu’elles sont présentées. Il faut qu’ils remanient une même idée, & qu’ils la reproduisent sous différentes formes, s’ils veulent que l’esprit de leurs auditeurs s’y familiarise & s’y soumette. On peut dire que tous ceux qui parlent en public ne peuvent se dispenser d’employer jusqu’à un certain degré le même secours, parce que leurs paroles, volant comme des traits rapides, ne laissent pas à celui qui écoute le tems de la réflexion, souvent nécessaire pour bien entendre.

L’Expolition est moins nécessaire à ceux qui écrivent pour être lus. Cependant si les choses qu’ils traitent sont ou difficiles à saisir, ou telles qu’il ne suffise pas de les comprendre, & que l’intelligence doive être accompagnée du sentiment, il faut qu’ils insistent, qu’ils reviennent sur les mêmes idées, en variant seulement les expressions. « Car, suivant ce que nous avons déja remarqué d’après Cicéron <De Orat. II4>, il n’en est pas du sentiment & de la passion comme d’un [t. II, p. 132] raisonnement, qui dès qu’il est compris a fait son effet, & demande que l’on passe à un autre. Ce n’est que par l’abondance, la richesse & la variété du discours, que l’on parvient à remuer & à échauffer le cœur. » Ainsi les livres de piété, qui se proposent d’attendrir & de toucher, ont grand besoin de l’Expolition, au moyen de laquelle une même idée se présente sous différentes faces, & attaque l’ame par des impressions réïtérées.

C’est ce que M. Duguet a excellemment pratiqué, & ce qui donne à ses écrits cette onction pénétrante & touchante, qui en fait le caractere distinctif. Cet Ecrivain si riche & si varié dans ses connoissances, si profond dans l’étude du cœur Humain, si coulant & si orné dans son style, est particuliérement remarquable par une fécondité de tours & d’idées, qui sait tirer de son sujet tout ce qui y est renfermé, & le mettre par-là en état de faire une grande & touchante impression. Dans son Traité des Dispositions pour les saints Mysteres, il recommande, pour derniere disposition, d’avoir le cœur attendri par la [t. II, p. 133piété : & voici de quelle maniere il développe les sentimens d’un cœur ainsi disposé. « C’est, selon qu’il s’en explique, un cœur sensible à tous les mouvemens de l’esprit de Dieu, qui céde aisément à la grace, qui en conserve long-tems l’impression ; sur qui le bon exemple, les saintes lectures, & les pensées de Religion ayent un grand pouvoir ; qui soupire après les biens futurs ; qui gémisse des scandales dont la vie est pleine ; qui craigne les moindres affoiblissemens ; qui répare avec soin les moindres pertes ; qui ne trouve rien de grand que le salut, rien de nécessaire que la vertu, rien de vrai que l’Evangile. » Combien l’idée primitive & radicale, si j’ose m’exprimer ainsi, d’un cœur attendri par la piété, devient-elle plus capable de frapper par ce développement & cette Expolition, qui la présente sous tant de faces ? Tout l’article est traité dans le même goût. L’Auteur parcourt les principaux attributs de ce cœur touché de Dieu : porter toujours & partout l’impression du sentiment dont il est pénétré ; conserver avec douleur & amour le souvenir de ses péchés [t. II, p. 134] & de la miséricorde qui les lui a remis ; être soumis en tout à la Providence ; ne perdre jamais la reconnoissance de ce qu’il a reçu, & de ce qu’il reçoit sans cesse, non-seulement dans l’ordre de la grace, mais dans l’ordre de la nature : & tous ces caracteres sont expliqués & étendus par des Expolitions touchantes, & très-propres à aller au cœur. Elles ressemblent toutes à la premiere, en ce qu’elles varient non-seulement les tours, mais les idées ; & qu’elles ne sont pas tant une même pensée remaniée, qu’une multitude de pensées tirées du même objet, & liées par une grande affinité, quoiqu’elles ne soient pas identiques.

On conçoit bien que l’Expolition, comme propre à toucher & à attendrir, par le développement d’une idée, dont elle présente tous les traits, est aussi du ressort de la poésie. Corneille en a fait un bel usage dans la premiere & derniere stance du monologue de Polyeucte au quatrieme acte.

« Source délicieuse, dit le sains Martyr, en miseres féconde,
Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ?
Honteux attachements de la chair & du monde,
[t. II, p. 135] Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés ?
Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre :
Toute votre félicité,
Sujette à l’instabilité,
En moins de rien tombe par terre,
Et comme elle a l’éclat du verre,
Elle en a la fragilité. »

La pensée unique de toute cette stance, c’est que tous les biens humains ne méritent point notre attachement, étant incertains & fragiles. La qualité contraire des biens célestes est traitée de même par Expolition dans la derniere stance.

« Saintes douceurs du ciel, adorables idées,
Vous remplissez un cœur, qui vous peut recevoir ;
De vos sacrés attraits les ames possédées,
Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir :
Vous promettez beaucoup, & donnez davantage ;
Vos biens ne sont point inconstans :
Et l’heureux trépas que j’attends,
Ne vous sert que d’un doux passage,
Pour nous introduire au partage,
Qui nous rend à jamais contens. » 

Il résulte de tout ce que je viens de dire sur l’Expolition, que c’est une Figure de grand prix & de grand usage. Il ne faut pourtant point en abuser, soit en la transportant où elle ne convient pas, comme dans les [t. II, p. 136] ouvrages de pur raisonnement ; soit, lors même qu’elle convient au sujet, en la multipliant trop, & en appauvrissant la matiere à force d’abondance.