INTERROGATIO / INTERROGATION
Interrogation. Apostrophe. Exclamation.
< Manchette : Définition de l'interrogation, en tant qu'elle est Figure de Rhétorique.>
L’Interrogation, Figure de Rhétorique, n’est point celle par laquelle nous demandons à être instruits de ce que nous ignorons : Quelle heure est-il ? Que nous direz-vous de nouveau ? Ce sont-là des expressions simples & unies sans aucune sorte d’ornement. Nous parlons de l’Interrogation qui anime le discours, qui exprime l’indignation, la douleur, la crainte, & tous les autres mouvemens de l’ame.
« O Nuit ; que m’as-tu dis [sic]! Quel démon sur la terre
Souffle dans tous les cœurs la fatigue & la guerre ? »
[t. II, p. 159] Voilà de la douleur, de la surprise, du saisissement.
Le début du sermon du P. Massillon sur le mauvais Riche est un amas d’interrogations, qui semblent être des questions faites simplement pour s’instruire, mais qui par le feu & la vivacité qu’elles contiennent, annoncent l’intérêt & l’importance de l’objet. Les paroles du texte sont : Je suis tourmenté dans cette flamme : & l’Orateur commence son discours de cette maniere : « Quels sont donc les crimes affreux, mes freres, qui ont creusé à cet infortuné ce gouffre de tourmens où il est enséveli, & allumé le feu vengeur qui le dévore ? Est-ce un profanateur de son propre corps ? a-t-il trempé ses mains dans le sang innocent ? a-t-il fait de la veuve & de l’orphelin la proie de ses injustices ? est-ce un homme sans foi, sans mœurs, sans caractere, un monstre d’iniquité ? » Les interrogations accumulées expriment l’émotion de l’Orateur, & la font passer dans le cœur de ceux qui l’écoutent.
Quelquefois celui qui parle s’interroge lui-même, ou par le mouvement de la passion qui le [t. II, p. 160] transporte, comme fait Agamemnon, lorsqu’il rend compte de l’oracle, qui avoit ordonné qu’Iphigénie fût sacrifiée :
« Que devins-je Arcas,
Quand j’entendis ces mots prononcés par Calchas ? »
ou pour réveiller l’attention des auditeurs, & pour les appliquer à la réponse qui suit l’interrogation. Le P. Bourdaloue use fréquemment de ce tour <Carême, T. II. Sermon sur la Grace>. « De tout ceci quelle conclusion ? » se demande t-il à lui-même. Voici la réponse. « Ah ! Chrétiens, ne disons donc plus dans l’état de notre péché que nous sommes foibles, & que notre foiblesse est un obstacle insurmontable à notre conversion. » Et un peu plus bas dans le même sermon : « Les pécheurs convertis sont ceux entre tous les autres, qui doivent être plus touchés de cet important devoir. Pourquoi ? » Cette Interrogation ne permet point à l’auditeur de laisser passer légérement la proposition, & elle l’avertit de se rendre attentif à la réponse : « Parce qu’ils y sont obligés & par titre de reconnoissance, & par titre de justice, & par charité pour le [t. II, p. 161] prochain, & par intérêt pour eux-mêmes ».
[...]
L’affinité entre les trois Figures que j’ai rassemblées sous un seul titre, se [t. II, p. 166] fait sentir par elle-même. On va les voir réunies dans ce beau morceau du premier chœur de l’Athalie de Racine.
« Vous, qui ne connoissez qu’une crainte servile,
Ingrats, un Dieu si bon ne peut-il vous charmer !
Est-il donc à vos cœurs, est-il si difficile
Et si pénible de l’aimer ! »
Voilà l’Interrogation jointe à l’Apostrophe. Le Poëte poursuit :
« L’esclave craint le tyran qui l’outrage :
Mais des enfans l’amour est le partage.
Vous voulez que ce Dieu vous comble de bienfaits,
Et ne l’aimer jamais ! »
Expression d’indignation. Voici l’Exclamation qui termine le tout :
« O divine, ô charmante loi !
O justice, ô bonté suprême !
Que de raisons ! quelle douceur extrême
D’engager à ce Dieu son amour & sa foi ! »