INVENTIO / INVENTION (ART DE TROUVER DES PENSÉES)
t. 1 p. 23
La conséquence de cette doctrine est claire, & Cicéron <n. 125> l'a tirée en des termes qui méritent d'être rappellés ici. « C'est donc quelque chose de grand, dit-il, que l'Eloquence : & il ne faut pas croire qu'on l'acquiére par la lecture de quelques préceptes de Rhétorique. Car il ne suffit pas pour l'Orateur d'aiguiser sa langue, & de se procurer une certaine volubilité de paroles. Il doit se nourrir l'esprit & se remplir le cœur de tout ce qu'il y a de plus élevé dans les connoissances humaines, & s'en faire un fond également agréable, abondant, & varié. » Un esprit ainsi orné & enrichi ne pourra être stérile, & il trouvera sans peine ce qu'il doit dire sur chaque matiére qu'il aura à traiter. C'est la premiére partie de la Rhétorique, l'Invention.
t. 1 p. 26-306
PREMIERE PARTIE. L'INVENTION.
< Manchette : L'Invention oratoire se rapporte à trois objets, les preuves, les mœurs, & les passions.>
L'Orateur se propose de persuader par le discours. Or la persuasion s'opére par trois moyens, instruire, plaire, toucher. Si les hommes étoient parfaitement raisonnables, la lumiére leur suffiroit ; & une vérité présentée à leur esprit avec ses preuves, obtiendroit sans peine & tout d'un coup leur acquiescement. Mais dans le fait il n'en est pas ainsi : [t. I, p. 27] & l'expérience nous montre tous les jours, que selon que la personne qui parle est agréable ou désagréable aux auditeurs, ses discours sont bien ou mal reçus, admis ou rejettés ; & que selon que les auditeurs eux-mêmes sont prévenus de mouvemens d'affection ou de haine, d'envie ou de faveur, en un mot de telle ou telle passion, les impressions de ce qu'ils entendent sont tout autres, & suivies de jugemens tout différens. C'est ce qu'Aristote <Rhet. l. I. c. 2> a très bien remarqué : & il en a conclu que l'Orateur doit tirer ses moyens de persuasion de trois sources, des choses mêmes, de sa propre personne, & de celles de ceux qui l'écoutent. Il doit prouver la vérité de la chose, rendre sa personne & ses mœurs aimables, émouvoir dans l'esprit de ses auditeurs les sentimens & les passions qui favorisent sa cause. Les deux derniéres sources sont ce que les Rhéteurs Grecs ont appellé Èthos & Pathos [en caractères grecs], mots qui ont passé dans notre langue, Ethos & Pathos, & qui pour avoir été tournés en raillerie sur notre théâtre, n'en présentent pas moins des idées justes & solides, quoiqu'elles n'aient pas [t. I, p. 28] toujours été assez nettement expliquées par ceux qui en ont parlé. Nous disons en françois dans le même sens Mœurs & Passions. Mais je me servirai quelquefois des mots Grecs, comme plus déterminés dans la matiére que je traite.
Puisque l'Orateur tend à la persuasion par trois voies, & qu'il doit instruire, plaire, & toucher, l'Invention oratoire doit se porter vers trois objets, & trouver dans les choses les preuves qu'elles fournissent : dans la personne de celui qui parle, ce qui peut le rendre aimable ; dans les personnes de ceux qui écoutent, ce qui est capable de les émouvoir. C'est ce que nous appellons preuves, mœurs, passions. Nous allons traiter séparément chacun de ces objets.
CHAPITRE PREMIER. Des Preuves.
< Manchette : Les Preuves sont la partie essentielle du discours.>
Les Preuves, & le raisonnement qui les développe, sont le soutien solide de tout le discours oratoire ; & par conséquent, comme s'exprime [t. I, p. 29] M. Rollin dans son excellent Traité des Etudes <T. II>, « la partie la plus nécessaire & la plus indispensable, à laquelle se rapportent toutes les autres. Car, ajoute ce grand Maître en suivant les idées de Quintilien, les expressions, les pensées, les figures, & toutes les autres sortes d'ornemens, viennent au secours des preuves, & ne sont employées que pour les faire valoir. Elles sont au discours ce que sont au corps la peau & la chair, qui en font la beauté & l'agrément, mais non la force & la solidité ; qui couvrent & embellissent les os & les nerfs, mais qui les supposent, & ne peuvent en tenir lieu. Il est important sans doute de s'étudier à plaire, & encore plus à toucher ; mais l'on fera l'un & l'autre avec bien plus de succès, lorsque l'on aura instruit & convaincu les auditeurs : à quoi l'on ne peut parvenir que par la force du raisonnement & des preuves. » Il est donc du devoir de l'Orateur de chercher avant tout les preuves dont il doit se servir, d'en considérer les divers genres, & de se faciliter les moyens de les trouver.
< Manchette : Elles sont ou intrinséques ou extrinséques.>
[t. I, p. 30] Les preuves ou sont intrinséques & inhérentes à la chose, ou il faut les emprunter des dehors. Je suppose qu'un Prédicateur ait à traiter un point de morale, l'amour du prochain, par exemple. Les motifs tirés de la ressemblance de la nature entre tous les hommes, de l'unité d'origine qui les rend tous freres, de l'intérêt commun du genre humain, qui jouiroit d'une tranquillité & d'une douceur parfaites si tous les particuliers qui le composent s'aimoient cordialement ; voilà des raisons qui naissent du sujet. Il suffit de le bien étudier en lui-même pour les trouver. Les autorités de l'Ecriture & des Péres, les exemples des Saints qui se sont signalés par une charité ardente pour le prochain, sont des moyens extrinséques, que l'on ne devine point, & qui ne peuvent être administrés que du dehors.
Pareillement en une cause judiciaire, l'illustre Cochin <T. III. LXXXV> se propose d'établir cette maxime, que la preuve du crime de simonie ne peut point se faire en Justice par témoins, sans aucun commencement de preuve par écrit. Une raison qui à la premiere [t. I, p. 31] inspection du sujet se présente naturellement, c'est que si cette forme de procéder étoit admise, la trop grande facilité d'intenter une semblable accusation jetteroit le trouble dans tout l'ordre Ecclésiastique ; qu'aucun Bénéficier ne pourroit compter sur la possession stable de son titre ; & que l'on ne verroit dans toutes les places du Clergé, que changemens & renversemens perpétuels. L'Orateur fait valoir excellemment ce moyen. « A quels troubles, dit-il <p. 641>, l'Eglise ne seroit-elle pas exposée ; si l'on pouvoit autoriser de pareilles tentatives ? Ce seroit ouvrir la porte à toutes sortes de diffamations. Les plus hardis, & souvent les plus coupables, seroient ceux qui, à la faveur d'un complot ménagé avec quelques témoins, envahiroient tous les Bénéfices. Tout ne retentiroit que de dévoluts, & de plaintes de simonie. On verroit sans cesse une troupe de furieux, le flambeau à la main, porter le trouble dans toutes les Eglises, intimider les Pasteurs les plus sages & les plus vertueux, les détourner de leurs fonctions, [t. I, p. 32] & peut-être les renverser de leurs siéges, où Dieu seul les avoit placés. On ne peut donc pas se contenter de la preuve testimoniale dans cette matiére, sans précipiter l'Eglise dans le désordre & dans la confusion. » Cette considération est fournie par le sujet. Mais c'est du dehors que parviennent à l'Avocat trois Arrêts qui font un préjugé puissant en sa faveur, deux du Grand Conseil, devant lequel se traitoit la cause, & l'autre du Parlement. Il en est ainsi de toutes les matieres : & c'est ce qui a donné lieu de distinguer les preuves oratoires, & les lieux de Rhétorique, qui en sont les sources, en intrinséques & extrinséques.
< Manchette : Les lieux de Rhétorique, sources des preuves, sont, comme elles, intrinséques ou extrinséques; communs aux trois genres de causes, ou propres à chacun d'eux.>
On appelle donc lieux de Rhétorique les sources d'où l'Orateur tire ses preuves pour les différentes matiéres qu'il doit traiter. Ce sont des idées générales appliquables au très-grand nombre de sujets, & qui donnent des ouvertures pour en raisonner utilement par rapport à la fin que se propose l'Orateur. Ainsi, par exemple, il n'y a rien dans la nature qui n'ait sa cause, & ne [t. I, p. 33] produise quelque effet. La cause & l'effet sont des lieux de Rhétorique, d'où l'on peut tirer ce raisonnement : Une jeunesse vicieuse améne ordinairement ou une mort prématurée, ou une vieillesse infirme & languissante : & par conséquent, quand même nous ne consulterions que notre bien temporel, nous devons nous éloigner du vice dans la jeunesse.
Les lieux de Rhétorique, outre leur division en intrinséques & extrinséques, sont encore ou communs aux trois genres de causes, ou propres & particuliers à chacun d'eux. Mais les lieux propres à chaque genre sont en même-tems communs à différentes matiéres : & par cette raison on les embrasse aussi quelquefois sous l'appellation de lieux communs.
Avant que de traiter tous ces lieux de Rhétorique par ordre, il ne sera peut-être pas hors de propos de prévenir le lecteur sur leur vrai usage, & sur le degré d'utilité que nous leur attribuons.
< Manchette : Abus des lieux communs, & leur vrai usage.>
Il est certain que les idées & les vues générales ne prouvent rien toutes seules. Un discours tout composé [t. I, p. 34] de lieux communs ne mérite aucune attention de la part d'un bon juge. Et voilà ce qui les a décrédités auprès de bien des censeurs. Il s'est trouvé des harangueurs qui en ont abusé, & qui au lieu de traiter le fait qu'ils avoient à prouver, se sont répandus uniquement en déclamations vagues, & ont accumulé des propositions vraies, mais que personne ne leur contestoit. L'abus très-digne de mépris, a fait mépriser la chose même. Il est pourtant vrai que les faits particuliers se décident par les principes généraux : & par conséquent bannir les lieux communs de l'Eloquence, ce seroit en bannir les principes de décision.
J'ajoute que c'est sur les idées générales, que l'Eloquence a le plus beau champ. J'en ai déja fait la remarque d'après Cicéron, & chacun peut s'en convaincre par soi-même. Que l'on prenne en main & que l'on parcoure le plus beau discours oratoire, soit dans le genre délibératif, soit dans le genre judiciaire. Ce qui est pur raisonnement & preuve directe du point dans lequel consiste la cause, est nécessairement sec & peu [t. I, p. 35] agréable. C'est en s'écartant du cercle étroit de sa matiére sans pourtant s'égarer, c'est en généralisant ses idées, & en s'élevant à un haut point de vûe d'où non-seulement l'objet soit pleinement découvert, mais d'où l'on apperçoive sa liaison avec les grands intérêts, c'est en un mot par les lieux communs, que l'Orateur remue, enchante, & frappe d'admiration ceux qui l'écoutent.
La liberté que se donnoient en ce genre les Orateurs de Rome, leur étoit d'une grande ressource pour orner leurs plaidoyers. Le goût de notre Barreau est plus sévére, plus philosophique, plus ami de l'exacte précision : il a certainement plus de justesse : & je suis bien éloigné d'entreprendre de le critiquer. Ce que je dis, c'est qu'il est moins favorable aux ornemens de l'Eloquence.
Mais quelque rigoureuses que soient les loix de notre Dialectique du Barreau, elles ne proscrivent point l'usage des lieux communs, parce que, comme je l'ai dit, le discours humain ne peut s'en passer, & qu'ils sont nécessaires souvent pour donner du relief à des objets qui par eux- [t. I, p. 36] mêmes paroîtroient assez peu considérables. Je prends pour éxemple le premier plaidoyer de M. Cochin. Je ne puis citer une autorité plus forte en ce genre, & plus capable d'imposer.
Dans cette cause l'Avocat attaquoit la résignation d'un bénéfice régulier, faite par un religieux Bénédictin de la Congrégation de S. Maur, sans le consentement de ses Supérieurs. Le fait ne paroît pas d'abord fort intéressant. On seroit tenté de dire, qu'importe au public que les religieux de la Congrégation de S. Maur, pourvus de bénéfices, puissent ou ne puissent pas en disposer sans la permission du Général ? Pour donner de l'intérêt à la question qu'il doit traiter, l'Orateur en fait valoir les conséquences. « Si cette témérité, dit-il, n'étoit promptement réprimée, les fondemens de la Réforme (introduite par la Congrégation de S. Maur) seroient ébranlés : & bientôt l'on verroit renaître du sein même de cette Congrégation tous les abus qu'elle avoit si heureusement réformés dans l'Ordre de S. Benoît. » L'intérêt devient plus grand. Mais de peur que l'on ne fût pas [t. I, p. 37] suffisamment touché du péril qui menaçoit cet établissement, M. Cochin met sous les yeux toutes les circonstances de la Réforme, les causes qui l'avoient rendu [sic] nécessaire, les heureux effets qu'elle avoit produits, soit pour l'avantage de tout l'Ordre de S. Benoît, soit même pour le service de l'Eglise. Voilà les idées générales ou lieux communs de conséquences, de circonstances, de cause, d'effet, employés par notre illustre Avocat François, & employés utilement pour annoblir un sujet qui au premier coup d'œil pouvoit paroître d'assez petite importance. Ensuite viennent les moyens propres & particuliers de la cause, qui ainsi préparés font une toute autre impression.
M. Cochin <T. I. p. 145> suit par-tout cette méthode. Sa onziéme cause roule sur un mariage dont il entreprend de prouver la nullité : objet intéressant par lui-même dans la société humaine. Mais combien l'intérêt croît-il par les vûes générales auxquelles l'Orateur s'éleve en commençant ainsi ? « Le mariage que les appellans attaquent est un de ces événemens qui offensent la Religion, & qui [t. I, p. 38] scandalisent la Justice : engagemens funestes, que le désordre & le libertinage précédent, que l'irrégularité & l'abus accompagnent, & qui sont toujours suivis de la honte & du désespoir. »
Rien donc n'est d'un usage ni plus fréquent, ni plus nécessaire, que les lieux communs en Eloquence : rien n'est plus simple ni plus uni. Chacun fait de la prose sans le savoir. Les Rhéteurs & les Grammairiens n'ont fait que donner des noms à des choses que la nature nous apprend à pratiquer : & ceux qui effarouchés des noms blâment souvent les choses, n'entendent pas ce qu'ils disent, & condamnent souvent ce qu'ils font eux-mêmes sans le savoir.
Le seul abus des lieux communs est condamnable : & il est vrai que l'on en abuse si l'on s'en contente, & que l'on ne fasse pas l'application des vues générales au fait particulier qu'il est besoin de prouver. Le goût de ceux devant qui l'on parle doit aussi en régler l'usage : nos Avocats François sont obligés d'être plus réservés à cet égard, que ne l'a été Cicéron. Peut-être la différence de la [t. I, p. 39] nature des causes a-t-elle produit la différence des styles. Sous un Gouvernement monarchique, & dans une situation tranquille de l'Etat, les affaires qui se traitent devant les Tribunaux ont moins d'importance & de relief. Il n'est pas à souhaiter pour la chose publique, de prêter une trop belle & trop riche matiére à l'Eloquence.
Après ces observations, je vais traiter ce qui regarde les lieux de Rhétorique communs aux trois genres, démonstratif, délibératif & judiciaire, en les soudivisant en intrinséques & extrinséques. Je parlerai ensuite des lieux propres à chacun des genres.
SECTION PREMIERE. Des lieux communs de Rhétorique.
Article I. Des lieux de Rhétorique intrinséques, communs aux trois genres.
< Manchette : Les lieux communs réduits à sept.>
Les Rhéteurs ont compté seize lieux communs à tous les genres. Peut-être est-il permis de diminuer [t. I, p. 40] ce nombre. Il semble qu'ils aient cherché à amplifier leur matiére. Ils ont employé comme lieux de Rhétorique des idées petites, & qui ne méritent pas d'être mises en ligne de compte : ils ont partagé en deux & en trois ce qui pouvoit être réduit en un. Je ne me propose point de m'éloigner des routes battues : je ne crois pas non plus devoir m'y attacher servilement. Je réduis donc les seize lieux communs à sept.
- Definition.
- Enumeration de parties.
- Genre et Espece.
- Cause et Effet.
- Comparaison.
- Les Contraires.
- Les Circonstances sous lesquelles je comprends ce qui précede, ce qui accompagne, & ce qui suit.
Ces sept titres en comprennent quatorze de ceux qui sont communément exprimés par les Rhéteurs. J'en omets deux, savoir le lieu qui est tiré de l'origine du mot, & qui ne peut jamais faire preuve que dans la science étymologique ; & le lieu appellé conjugata, dont Quintilien <L. V. c. 10> dit que [t. I, p. 41] l'on seroit tenté de se moquer, si Cicéron ne lui avoit fait l'honneur de le nommer. C'est l'emploi d'un mot tourné selon la différence des cas, des nombres, des tems, & des personnes. Ma rente, de ma rente, à ma rente. Voilà un éxemple de ce lieu de Rhétorique. Il est néanmoins possible de s'en servir quelquefois adroitement dans le style badin, comme a fait Rousseau [J.-B.], lorsqu'il introduit l'hypocrite faisant cette priére à la déesse Laverne :
« Apprends-moi l'art de fourber dextrement :
Si qu'à fourber nul fourbe ne me passe,
Et qu'en fourbant honneur & los j'amasse. »
Mais si ce lieu devient quelquefois agrément, il ne peut jamais devenir preuve. Occupons-nous de quelque chose de plus sérieux.
Definition.
La définition explique la nature de la chose, & par elle l'on en prouve toutes les propriétés. Le cercle est une figure plane, au milieu de laquelle est un point également éloigné de [t. I, p. 42] tous les points de la circonférence. De là il s'ensuit que le diamétre est double du rayon.
< Manchette : Différence de la définition philosophique & de la définition oratoire.>
Mais l'Orateur ne définit point de cette maniére séche & géométrique. Il se donne plus de carriére. Il embrasse dans sa définition plusieurs qualités & circonstances de son objet : & il dirige le choix de ces qualités vers un point de vûe, qu'il prétend mettre en évidence.
Le divorce entre le Duc de Montbelliard & d'Anne-Sabine de Hedviger sa femme, étoit fondé sur la disparité d'humeurs, motif exprimé dans l'acte même. « Mais, dit M. Cochin <T. V. p. 475>, si une pareille cause étoit admise, quel seroit le mariage qui ne pût être dissous ? » Pour prouver sa proposition, l'Orateur donne la définition de l'humeur. « L'humeur est un goût de caprice, qui n'est asservi à aucunes loix. Celui en qui il domine avec le plus d'empire, ne le connoît pas lui-même : il est entraîné sans se sentir, aussi sage à ses propres yeux, qu'il paroît aux yeux des autres bizarre & insupportable. » De cette définition l'Avocat tire sa conséquence. « Dans quelle union peut-on [t. I, p. 43] donc se flatter de trouver un assortiment si parfait, qu'elle ne souffre jamais de saillies d'une nature indocile ? »
M. le Beau, Secrétaire de l'Académie des Belles-Lettres, dans l'éloge de M. l'ancien Evêque de Mirepoix, veut prouver que l'emploi de la nomination aux Bénéfices, dont le Roi avoit chargé ce Prélat, est un emploi redoutable. Pour cela il le définit, en faisant entrer dans sa définition toutes les circonstances qui en font sentir la difficulté & le danger. « Est-il dans l'administration publique, dit-il <Hist. de l'Ac. des B. L. T. XXVII. p. 247>, de commission plus redoutable, que celle qui place un sujet tantôt entre Dieu & le Monarque, tantôt entre le Monarque & les sujets ? Consulter Dieu, écouter sa voix avec des oreilles pures, la distinguer de tant d'autres qui osent souvent la contrefaire, la rendre au Prince, sans y mêler rien d'étranger, rien d'humain ; étendre sa vue sur tous les Ecclésiastiques d'un grand Royaume, la porter au-delà de cette foule d'aspirans, qui environnent, qui obsédent, pour découvrir la vertu qui se cache, [t. I, p. 44] & la montrer au Prince ; pénétrer toutes les ruses d'une ambition d'autant plus vive qu'elle est plus contrainte, d'autant plus subtile qu'elle ne se nourrit en apparence que de choses spirituelles, d'autant mieux déguisée que c'est le seul état de la vie où elle paroisse criminelle ; peser dans une juste balance les qualités des personnes avec les qualités des places ; résister avec courage aux importunités, à la puissance, à la faveur, aux impressions si flateuses de l'amitié & de la nature ; concilier si habilement les intérêts de l'Etat & ceux de l'Eglise, qu'on sache procurer une récompense à des services rendus à l'un sans les payer aux dépens de l'autre ; dans ces instructions sécrétes dont on a besoin pour connoître les hommes, savoir démêler l'ami qui veut servir, l'homme vénal qui veut profiter, l'ennemi qui cherche à nuire, le délateur ténébreux qui cherche à plaire, d'avec la personne fidéle, éclairée, impartiale, qui n'envisage que la vérité ; en un mot, placé au centre du Royaume, tenir en main & conduire avec sagesse tous les canaux [t. I, p. 45] qui distribuent jusqu'aux extrémités la nourriture céleste & l'esprit de la Religion : c'est une partie des devoirs du Ministre chargé de mettre sous les yeux du Prince ceux qui méritent d'entrer dans l'administration des biens spirituels & temporels de l'Eglise. »
Ce tour est tout-à-fait heureux & naturel. Il avoit été employé par M. de Fontenelle dans l'éloge de M. le Garde des Sceaux d'Argenson, où se trouve une définition de la charge de Lieutenant de Police ; & M. Thomas s'en est encore servi dans l'éloge du Duc de Sulli, où en définissant le Ministre d'Etat, il met sous les yeux le nombre & la variété, l'étendue & la hauteur des talens qu'exige cet emploi supérieur à tous les autres.
Ces vers de Rousseau [J.-B.] présentent des définitions aussi élégantes que justes.
« Qu'est-ce qu'esprit ? Raison assaisonnée…,
Qui dit esprit, dit sel de la raison.
Donc sur deux points roule mon oraison,
Raison sans sel est fade nourriture,
Sel sans raison n'est solide pâture.
De tous les deux se forme esprit parfait,
De l'un sans l'autre, un monstre contrefait. »
<Ep. à Clém. Marot>
[t. I, p. 46] Rien n'est plus plein de sens, ni plus capable de donner une haute idée de l'Eloquence, que la définition du véritable Orateur par M. de Fénelon<Lettre sur l'Eloquence>. « L'homme digne d'être écouté, est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, & de la pensée pour la vérité & la vertu. »
< Manchette : Usage de la définition en Eloquence.>
La définition est d'un très-grand usage dans le discours oratoire, & même dans tout discours où l'on se propose d'établir une vérité, puisque c'est de la nature de la chose que coulent ses propriétés. Quelquefois même c'est sur une définition que roule toute une cause, comme lorsqu'il s'agit de juger si l'enlévement furtif ou violent d'un effet est simple vol ou sacrilége ; si une disposition testamentaire est un fideicommis ou un legs sérieux & conforme aux loix ; si l'alliance entre deux personnes qui vivent comme époux est un mariage, ou une conjonction nulle & illicite.
Enumeration de parties.
Il n'est pas seulement utile de définir l'objet : il faut le diviser en ses parties. Pour donner une idée compléte [t. I, p. 47] du tout, il est nécessaire d'expliquer & de parcourir les différentes parties qui le composent. Le héros que vous louez, a été illustre dans la paix & dans la guerre. De ces deux branches réunies résulte l'éloge total. Elles font le partage de votre discours. C'est ce que l'on appelle proprement la division. Nous en parlerons ailleurs.
< Manchette : L'énumération de parties est utile pour prouver.>
Cette méthode n'est pas pour le corps seulement du discours. Elle peut s'appliquer à chaque membre, à chaque proposition que l'on veut prouver. Prenons par éxemple le premier chœur dans l'Athalie de Racine. Il débute ainsi :
« Tout l'univers est plein de sa magnificence.
Chantons, publions ses bienfaits. »
Voilà l'idée totale, les bienfaits de Dieu. En voici le dénombrement.
« Il donne aux fleurs leur aimable peinture.
Il fait naître & mûrir les fruits.
Il leur dispense avec mesure
Et la chaleur des jours, & la fraîcheur des nuits.
Le champ qui les reçut, les rend avec usure.
Il commande au soleil d'animer la nature,
Et la lumiére est un don de ses mains.
Mais sa loi sainte, sa loi pure
Est le plus riche don qu'il ait fait aux humains. »
[t. I, p. 48] L'énumération détaillée des bienfaits de la bonté divine, fait mieux sentir combien nous sommes obligés de les chanter avec reconnoissance.
M. le Chancelier d'Aguesseau dans sa septiéme Mercuriale, dont le sujet est l'esprit & la science <T. I. p. 111>, entreprend de prouver que la science étend & enrichit l'esprit ; & pour cela il rapproche par un dénombrement vif & animé les différentes ressources d'aggrandissement qu'elle lui fournit. « Par elle, dit-il, l'homme ose franchir les bornes étroites dans lesquelles il semble que la nature l'ait renfermé. Citoyen de toutes les républiques, habitant de tous les empires, le monde entier est sa patrie. La science, comme un guide aussi fidéle que rapide, le conduit de pays en pays, de royaume en royaume : elle lui en découvre les loix, les mœurs, la religion, le gouvernement : il revient chargé des dépouilles de l'Orient & de l'Occident ; & joignant les richesses étrangéres à ses propres trésors, il semble que la science lui ait appris à rendre toutes les nations de la terre tributaires de sa doctrine. Dédaignant [t. I, p. 49] les bornes des tems comme celles des lieux, on diroit qu'elle l'ait fait vivre longtems avant sa naissance. C'est l'homme de tous les siécles, l'homme de tous les pays. Tous les Sages de l'Antiquité ont pensé, ont parlé, ont agi pour lui : ou plutôt il a vécu avec eux, il a entendu leurs leçons, il a été le témoin de leurs grands éxemples. Plus attentif encore à exprimer leurs mœurs qu'à admirer leurs lumiéres, quels aiguillons leurs paroles ne laissent-elles pas dans son esprit ? Quelle sainte jalousie leurs actions n'allument-elles pas dans son cœur ? »
On voit que l'Orateur, pour prouver que la science étend l'esprit, observe qu'elle rend l'homme citoyen de tous les pays, contemporain de tous les âges. Chaque partie de cette division est traitée & mise en évidence par un nouveau dénombrement des différentes richesses dont la connoissance des pays éloignés, & celle des siécles précédens, ornent & embellissent l'esprit.
L'énumération de parties est un tour très-familier à nos Prédicateurs. Il suffit de les lire ou de les [t. I, p. 50] entendre pour en remarquer des éxemples. En voici un, tiré d'un sermon du P. Massillon <Petit Carême, III. Dim. 95>. « Parcourez toutes les passions : c'est sur le cœur des Grands qui vivent dans l'oubli de Dieu, qu'elles éxercent un empire plus triste & plus tyrannique. Leurs disgraces sont plus accablantes : plus l'orgueil est excessif, plus l'humiliation est amére. Leurs haines plus violentes : comme une fausse gloire les rend plus vains, le mépris aussi les trouve plus furieux & plus inéxorables. Leurs craintes plus excessives : éxemts de maux réels, ils s'en forment même de chimériques, & la feuille que le vent agite, est comme la montagne qui va s'ébranler sur eux. Leurs infirmités plus affligeantes : plus on tient à la vie, plus tout ce qui la menace nous allarme. Accoutumés à tout ce que les sens ont de plus doux & de plus riant, la plus légére douleur déconcerte toute leur félicité, & leur est insoutenable. Ils ne savent user sagement ni de la maladie, ni de la santé, ni des biens, ni des maux inséparables de la condition humaine : les plaisirs abrégent leurs jours [t. I, p. 51] & les chagrins qui suivent toujours les plaisirs précipitent le reste de leurs années… Enfin leurs assujettissemens plus tristes : élevés à vivre d'humeur & de caprice, tout ce qui les gêne & les contraint, les accable : loin de la Cour, ils croient vivre dans un triste éxil ; sous les yeux du Maître, ils se plaignent sans cesse de l'assujettissement des devoirs & de la contrainte des bienséances : ils ne peuvent supporter ni la tranquillité d'une vie privée, ni la dignité d'une vie publique : le repos leur est aussi insupportable que l'agitation, ou plutôt ils sont partout à charge à eux-mêmes. Tout est un joug pesant à quiconque veut vivre sans joug & sans régle. » Un pareil dénombrement porte la conviction dans l'ame de l'auditeur, & opére bien mieux la persuasion, que ne feroit un raisonnement philosophique tiré de la nature des passions comparée avec la condition des Grands.
< Manchette : Maniére de l'employer pour réfuter.>
On emploie aussi ce même lieu commun pour réfuter. En détruisant toutes les parties l'une après l'autre, on détruit le tout. Si vous n'êtes ni héritier par le sang, ni légataire, [t. I, p. 52] vous n'avez aucun droit à la succession. Ou bien on écarte toutes les autres parties pour en laisser subsister une seule. Vous ne possédez ce bien ni par droit de succession, ni par donation qui vous en ait été faite, ni en vertu d'une acquisition à prix d'argent : donc vous êtes usurpateur. Mais ici le sophisme se glisse aisément. Les dénombremens imparfaits sont une des sources des plus ordinaires d'erreur : & lorsque l'illusion est découverte, non seulement elle perd tout crédit, mais elle attire la risée. Ainsi se moque-t-on aujourd'hui de l'erreur grossiére des anciens Philosophes, qui attribuoient à l'horreur du vuide le mouvement de l'eau qu'ils voyoient monter dans les pompes. Cette opinion chimérique avoit pour base un dénombrement vicieux & imparfait. L'eau n'est poussée en haut par aucune cause visible, disoit-on : donc c'est l'horreur du vuide qui la fait monter. Il y avoit pourtant une autre cause, à laquelle personne ne pensoit.
L'énumération de parties est encore un moyen d'amplifier, d'orner, de remuer. Nous la considérerons sous [t. I, p. 53] ce point de vue dans la troisiéme Partie de cet ouvrage.
Genre et espéce.
Genre & espéce sont des idées corrélatives, qui se prêtent du jour mutuellement, & dont l'une ne peut même être entendue sans l'autre. C'est par cette raison que je les joins.
Le genre contient sous soi plusieurs espéces. La vertu est genre par rapport à la prudence, à la justice, à la force, & à la tempérance. L'espéce est donc renfermée dans le genre. La prudence est une des espéces de la vertu.
< Manchette : Ce qui est vrai du genre, est vrai de l'espéce.>
Ce qui convient au genre, convient à l'espéce. De ce que le vice est digne de mépris & de haine, on conclura bien que l'avarice mérite d'être haïe & méprisée. Mais on ne peut pas conclure de l'espéce au genre. L'avarice consiste à accumuler l'or & l'argent sans en faire d'usage. Or c'est ce que l'on ne peut pas dire du vice en général, dont une des branches est la dissipation & la prodigalité.
Il faut que l'Orateur ait ces principes dans l'esprit : & si, par exemple, [t. I, p. 54] le genre lui donne gain de cause, il doit ramener l'espéce particuliére qu'il traite à la thése générale, parce que ce qui est vrai de genre est vrai de l'espéce. Une cause qui a fait un grand éclat il y a déjà quelques années, celle du legs fait par le Marquis de Béon à une Demoiselle avec laquelle il avoit eu des liaisons plus que suspectes, étoit dans une espéce singuliére. Cette personne avoit tellement sçû mêler, dans son commerce avec le Marquis, le langage de la dévotion avec la galanterie, qu'elle croyoit pouvoir réussir à faire regarder le legs comme la récompense des soins qu'elle avoit pris pour la conversion & le salut du testateur. L'Avocat qui plaidoit contre elle, c'étoit M. Cochin, commence par établir la maxime générale sur les legs qui récompensent la débauche. « La sainteté du mariage profanée, dit-il<T. I. p. 402>, par un commerce scandaleux, demande vengeance d'une disposition qui est la récompense du crime, & qui enrichit des dépouilles d'une famille qu'elle a déshonorée, celle qui a été l'instrument fatal de tant de désordres. » L'espéce particuliére [t. I, p. 55] de la cause est présentée ici sous une vûe générale, à l'évidence de laquelle personne ne peut se refuser. Il ne s'agit plus que de prouver le fait, & de montrer que le legs fait à la Dlle. contre laquelle parloit l'Avocat, est dans le cas des legs faits en récompense du crime. Alors la cause est plaidée, & le legs doit être proscrit.
< Manchette : Pour établir ou détruire le genre par les espéces, il faut que le raisonnement les embrasse toutes.>
Si au contraire c'est la thése générale que vous entreprenez de prouver par ses espéces, il faut vous souvenir que ce qui peut être affirmé ou nié de l'espéce, ne peut pas toujours l'être du genre ; & que ce n'est que la collection des espéces qui, étant égale au genre, met en droit de tirer une induction générale. Despréaux dans sa huitiéme Satyre pose en thése ce paradoxe ;
« De tous les animaux qui s'élévent dans l'air,
Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome,
Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme. »
C'est, comme l'on voit aisément, le dogme Stoïque, Que tout vice est folie & sottise, ou, selon l'expression de Rousseau, est issu d'ânerie. Car ce ne peut être que par ses vices que [t. I, p. 56] l'homme devienne le plus sot des animaux. Cette proposition peut se prouver par des raisonnemens abstraits fondés sur la nature du vice, qui emporte avec soi l'idée de folie. Mais cette maniére est philosophique. Le Poëte trouve bien mieux son compte à considérer les différentes espéces de vices & de passions, & à en faire des descriptions qui, en les convainquant toutes de folie, en convainquent le vice en général. Aussi est-ce le parti que prend Despréaux, & il annonce son plan par ces vers :
« Ce roi des animaux combien a-t-il de rois ?
L'ambition, l'amour, l'avarice, la haine,
Tiennent comme un forçat son esprit à la chaîne. »
Il passe ensuite en revue ces passions qu'il vient de nommer, & quelques autres, & met en évidence la folie que chacune renferme en elle-même. Après quoi il conclut par la proposition qui a été mise en tête de la piéce, faisant dire à l'âne :
« Ma foi, non plus que nous l'homme n'est qu'une bête. »
De même, si l'on veut détruire le genre, il faut ôter toutes les espéces. [t. I, p. 57] Pour vous être délivré d'un vice, peut-on dire, Ne prétendez pas n'être plus vicieux ? On est toujours dans les liens du vice, tant que l'on n'a pas secoué le joug de toutes les passions.
Cause et Effet.
Ces deux idées sont très-différentes, si on les considére en elles-mêmes. Mais par rapport à l'usage qu'en fait l'Eloquence, elles se réunissent. L'effet se montre par la cause, & la cause par l'effet.
Je n'entrerai point dans l'explication détaillée des différentes natures de causes que les Philosophes ont distinguées, & que les Rhéteurs ont appliquées à leur sujet.
< Manchette : Cause matérielle.>
On sent assez que le vol devient plus important, si la matiére est riche :
< Manchette : Cause formelle.>
si l'art l'a élégamment façonnée, c'est un accroissement de prix, & par conséquent de crime dans l'auteur du vol.
< Manchette : Cause efficiente.>
La cause efficiente ou productrice est encore d'une grande considération & d'un usage très-familier. Tirer son origine d'une longue suite d'ayeux illustres, est une gloire parmi les [t. I, p. 58] hommes : une naissance ignoble est une humiliation.
< Manchette : Les causes finales sont d'un grand usage en Eloquence.>
Mais les causes finales sont sur-tout une source féconde de moyens pour l'Orateur dans le genre judiciaire. Si l'on veut prouver le crime, il faut lui fournir un motif. Car personne n'est présumé mauvais gratuitement & sans fruit : & c'est une grande avance pour rendre vraisemblable une mauvaise action, que de lui trouver un motif d'intérêt considérable. Ainsi dans un plaidoyer de M. le Chancelier d'Aguesseau <T. II. p. 518>, une femme à qui l'on imputoit de s'attribuer par imposture un nom & une naissance qui ne lui appartenoit point, repousse l'accusation par une possession suivie pendant le cours de seize années, sans qu'elle ait jamais pû recueillir, pendant un si long tems, aucun fruit de l'imposture. Ainsi au contraire M. Cochin <T. I. p. 427> ayant à prouver que le langage de dévotion employé par la Dlle. légataire du Marquis de Béon, étoit une feinte, fait voir que cette fraude avoit pour motif un grand & puissant intérêt. Le Marquis sentant que sa santé s'affoiblissoit, commençoit à songer à l'éternité : & le premier pas [t. I, p. 59] qu'il lui falloit faire pour une sincére conversion étoit d'éteindre sa passion criminelle, & de rompre avec celle qui en étoit l'objet. « La Dlle…, ajoute l'Avocat, qui pénétroit sans peine dans tous les mouvemens du Marquis de Béon, connut bientôt tout le danger auquel elle étoit exposée : mais elle trouva dans son esprit des ressources infinies. Sa conduite est un chef-d'œuvre d'imposture. Si elle avoit entrepris de détourner le Marquis de ces pensées salutaires, elle n'étoit pas sure de l'emporter sur l'impression que peut causer le spectacle d'une mort prochaine, & sa résistance pouvoit changer tous les sentimens passionnés du Marquis en des sentimens d'une juste indignation. D'un autre côté, si elle consentoit à s'en séparer, elle ne doutoit pas qu'elle ne fût bientôt oubliée, & qu'elle ne perdît en peu de tems le fruit de tant de criminelles complaisances. La cupidité est ingénieuse : il n'y a point de rôle qu'elle ne joue pour se satisfaire. La Dlle… parut entrer dans les vues du Marquis de Béon, & désirer elle-même qu'il [t. I, p. 60] se consacrât tout entier à la Religion. Bientôt les sentimens de piété devinrent en elle aussi vifs que l'avoient été ceux de l'amour. On auroit dit qu'elle n'avoit jamais parlé un autre langage, & qu'elle brûloit des feux de la charité la plus ardente. » Ce singulier mélange du langage de la dévotion & de celui de l'amour, fait peu croyable en lui-même, acquiert de la vraisemblance par le motif d'utilité que lui donne & qu'expose si habilement l'Avocat.
Comparaison.
< Manchette : Comparaisons pour le seul ornement.>
La comparaison s'emploie quelquefois pour le seul ornement : & sous ce rapport elle est plus à l'usage des Poëtes que des Orateurs, si ce n'est dans le genre démonstratif. M. de Fontenelle louant le grand Cassini<Eloges, T. I. p. 323>, & conséquemment ayant à faire sentir le prix & le mérite de l'Astronomie, observe que cette science, indépendamment de son utilité, est infiniment digne de la curiosité de tous les esprits. Il embellit cette pensée, qui est très-vraie, par une comparaison. [t. I, p. 61] « Il y a, dit-il, dans certaines mines très-profondes des malheureux, qui y sont nés, & qui y meurent sans avoir jamais vû le soleil. Telle est à peu près la condition de ceux qui ignorent la nature, l'ordre, le cours de ces grands globes qui roulent sur leurs têtes, à qui les plus grandes beautés du Ciel sont inconnues, & qui n'ont point assez de lumiéres pour jouir de l'univers. » Mais ici nous considérons la comparaison entant qu'elle sert à la preuve, soit directement, soit en jettant du jour & de la clarté sur la pensée.
< Manchette : Usage de la comparaison pour fortifier la preuve, pour éclaircir, pour réfuter.>
Elle lui donne quelquefois de l'énergie, comme dans cet éloquent passage du livre de la Sagesse <c. 5>, où l'instabilité des choses humaines, & la briéveté de leur durée sont exprimées par des comparaisons accumulées. « Quel fruit avons-nous tiré, disent les impies, de la vaine ostentation de nos richesses ! Toutes ces choses ont passé comme l'ombre ; comme un courrier qui se hâte ; comme un vaisseau qui fend les eaux, dont on ne trouve point la trace ; comme un oiseau qui divise l'air, sans qu'on [t. I, p. 62] puisse remarquer où il a passé ; comme une fléche lancée vers son but, sans qu'on en reconnoisse de vestige. »
Les idées abstraites ont souvent besoin du secours des comparaisons pour se faire plus aisément appercevoir. Ainsi le P. Malebranche <Rech. de la Vér. Préface> voulant faire comprendre comment les hommes vicieux, quoiqu'ils soient insensibles à la vérité, ne laissent pas d'y être unis, se sert d'une comparaison qu'il emprunte de S. Augustin. « La lumiére de la vérité, dit-il, luit dans les ténébres, mais elle ne les dissipe pas toujours : de même que la lumiére du soleil environne les aveugles & ceux qui ferment les yeux, quoiqu'elle n'éclaire ni les uns ni les autres. » Les philosophes Académiciens disoient qu'il étoit impossible de trouver la vérité, si l'on n'en avoit des marques : comme on ne pourroit reconnoître un esclave fugitif que l'on chercheroit, si on n'avoit des signes pour le distinguer des autres, au cas qu'on le rencontrât : comparaison qui éclaircissoit & prouvoit leur pensée, mais qui portoit à faux. M. Nicole <Art de penser. Premier discours> la réfute [t. I, p. 63] & la détruit par une autre comparaison plus juste & plus vraie. « Comme il ne faut point, dit-il, d’autre marque pour distinguer la lumiére des ténébres, que la lumiére même, qui se fait assez sentir ; ainsi il n’en faut point d’autre pour reconnoître la vérité, que la clarté même qui l’environne, & qui se soumet l’esprit & le persuade malgré qu’il en ait. » Et le sage Auteur, poursuivant son idée, compare les efforts que faisoient ces faux philosophes pour empêcher les hommes de se rendre aux vérités claires & évidentes, aux efforts que l’on tenteroit pour empêcher les yeux de voir, lorsqu’étant ouverts ils sont frappés par la lumiére du soleil.
La comparaison est encore très utile pour découvrir & réfuter le sophisme, lorsqu’en appliquant à une autre matiére un raisonnement captieux, on le fait dégénérer en absurdité palpable.
Un Ecrivain récent <Réfléxions sur l'Education contre les principes de M. Rousseau. A Turin, 1763>, qui a combattu par un écrit plein de sens l’ouvrage aussi dangereux qu’ingénieux de J. J. Rousseau sur l’Education, use très-bien de cette méthode. M. Rousseau avoit dit : Le chef [t. I, p. 64] d’œuvre d’une bonne éducation est de faire un homme raisonnable : & l’on prétend élever un enfant par la raison ? C’est commencer par la fin : c’est vouloir faire l’instrument de l’ouvrage. Si les enfans entendoient raison, ils n’auroient pas besoin d’être élevés. Ce raisonnement a quelque chose d’éblouissant. Le P. Gerdil en fait toucher au doigt le faux par une comparaison bien simple. « Le chef d’œuvre, dit-il, des leçons d’un maître Ecrivain est d’apprendre à bien écrire : & c’est pour cela qu’il commence par faire tracer des caracteres à son éléve. Dira-t-on que c’est commencer par la fin ? Point du tout : un enfant a naturellement l’aptitude de former des lettres : mais ses premiers essais sont informes & grossiers ; & ce n’est que sous la direction d’un habile maître, qu’il apprend enfin à les tracer comme il faut d’une main sûre & légére. Que diroit-on d’un homme qui viendroit désapprouver cette méthode, & prétendroit prouver que c’est commencer par la fin, en disant gravement : Le chef-d’œuvre des leçons d’un maître Ecrivain est d’apprendre à écrire : & [t. I, p. 65] l’on veut commencer par faire écrire ! »
Les paraboles ne sont que des comparaisons étendues : & Jesus-Christ, le maître du genre humain, n’a pas dédaigné de s’en servir pour accommoder ses divines leçons à la foiblesse de ceux à qui elles s’adressoient.
Dans les discours du genre judiciaire, à moins qu’il ne s’agisse d’une cause qui prête à l’ornement, les comparaisons sont d’un usage moins fréquent. Néanmoins Cicéron les employoit sans scrupule dans ses plaidoyers. Parlant pour Cluentius<Pro Cluent. n. 146>, il a occasion d’insister avec force sur le pouvoir & l’autorité des loix en général, & il le fait par cette comparaison. « Un Etat qui seroit sans loix, ressembleroit à un corps destitué d’ame. Il ne pourroit mettre en action les parties qui le composent, & qui en sont comme les nerfs, le sang & les membres. » Ailleurs <Pro Mur. n. 4> il compare les sentimens qu’il doit avoir pour Muréna qui est nommé son successeur au Consulat, aux sentimens d’un Pilote qui après une navigation périlleuse entrant dans le port [t. I, p. 66] verroit des navigateurs prêts à partir pour faire la même route.
Nos Avocats François, dont l’Eloquence est d’un goût plus sévére, usent très-sobrement de comparaison : mais ils ne se les interdisent pas néanmoins absolument. En voici un exemple, tiré d’un Mémoire de M. Cochin dans une affaire d’un très grand éclat. Il plaidoit pour le Prince de Montbelliard, dont les adversaires avoient répandu dans le public un Mémoire outrageux. L’Orateur entreprenant de réfuter cet écrit, commence par en donner une idée générale, & très- désavantageuse, par la comparaison qu’il en fait avec un roman<T. V. p. 528>. « C’est un roman, dit-il, qui a toutes les graces de ces sortes d’ouvrages, mais qui en a aussi tous les défauts. On forge des aventures, on distribue des caractéres à chacun des héros de la piéce : on les fait parler, on les fait agir au gré de son intérêt… sans respect pour la vérité on débite les fables les plus grossiéres, démenties par une foule de monumens. » C’est ici une comparaison : mais la phrase n’en [t. I, p. 67] porte pas, si j’ose m’exprimer ainsi, les livrées : elle se contente d’en prendre la réalité, en appliquant au Mémoire que l’on réfute, tous les traits & tous les caractéres du roman.
Dans les comparaisons on remarque communément la ressemblance entre deux objets, comme dans celles que je viens de citer : quelquefois au contraire on en fait valoir la différence. Ainsi le même Orateur <p. 406> dans la même cause compare l’ignorance du fait & celle du droit, pour en observer les effets entiérement différens. « Un homme marié, dit-il, après avoir vécu quelques années avec sa femme, & en avoir eu plusieurs enfans, quitte sa maison, & va demeurer dans un lieu fort éloigné. Il y vit longtems comme une personne libre. Il recherche après cela une fille en mariage, il l’épouse avec toute la solemnité que l’on peut apporter dans de pareils engagemens. Quelques années après, la premiére femme vient réclamer son mari. Quel sera le sort de la seconde ? Il n’y a personne qui ne reconnoisse que son mariage [t. I, p. 68] sera déclaré nul. Cependant la bonne foi est un voile honorable, qui ne permet pas de la traiter comme adultére, ni ses enfans comme les tristes fruits de la débauche & de l’ignominie. Pourquoi ? Parce qu’elle a été trompée par une ignorance invincible, & que l’ignorance sur un fait qu’elle ne pouvoit pénétrer, est une excuse légitime, qui a été reçue dans tous les Tribunaux. Mais il n’en est pas de même d’une prétendue ignorance du droit. Jamais la loi ne l’a autorisée : jamais elle n’a servi de prétexte à la bonne foi. Il n’est permis à personne d’ignorer la loi, ni les régles inviolables qu’elle a prescrites. Le séxe, la condition, rien ne peut soustraire à la sévérité de ce principe : Nemini fas est jus ignorare. » Ce dernier cas étoit celui dans lequel se trouvoient ceux contre qui plaidoit M. Cochin.
Une comparaison telle que celle-ci n’est pas un simple ornement. C’est un vrai raisonnement, qui éclaircit la cause, qui entre dans la preuve, & qui lui donne du jour & de la force. [t. I, p. 69]
< Manchette : Raisonnemens déduits de différentes maniéres de comparer.>
Telle est aussi l’idée que l’on doit prendre de ces autres sortes de comparaisons, par lesquelles on conclut du plus au moins, du moins au plus, ou d’égal à égal. Du plus au moins, comme lorsque S. Paul anime notre confiance en Dieu par la vûe de la grandeur du don qu’il nous a fait en nous donnant son Fils. « Si Dieu, dit-il<Rom. 8. 32>, n’a pas épargné son propre Fils, & s’il l’a livré à la mort pour nous tous, que ne nous donneroit-il point après nous l’avoir donné ? » Du moins au plus, comme lorsque Jésus-Christ lui-même nous fournit ce puissant motif de la même vertu de confiance <Luc. 11. 31 [N.D.E. : sic pour 13]>. « Si, tout méchans que vous êtes, vous savez néanmoins donner de bonnes choses à vos enfans, à combien plus forte raison votre Pére qui est dans le Ciel, donnera-t-il le bon esprit à ceux qui le lui demandent ?» Enfin d’égal à egal. Jésus-Christ nous exhorte à la charité envers nos fréres, en nous assignant pour mesure des traitemens que nous éprouverons de la part de Dieu, ceux que nous aurons faits à nos [t. I, p. 70] semblables <Luc. 6. 37. 38>. « Ne jugez point, & vous ne serez point jugés. Ne condamnez point, & vous ne serez point condamnés. Remettez, & il vous sera remis. Donnez, & il vous sera donné… Car on se servira envers vous de la même mesure, dont vous vous serez servis envers les autres. » Tous ces divins enseignemens sont des comparaisons raisonnées, qui naissent du fond des choses, & qui portent la conviction dans l’ame.
Je trouve dans le sermon du P. Bourdaloue sur la Providence une comparaison du moins au plus, si belle & si concluante, que je crois devoir l’ajouter ici aux exemples que je viens de citer. L’Orateur veut faire sentir combien est déraisonnable & inconséquent l’incrédule qui nie la Providence<Carême, T. II. p. 304>. « Il croit, dit ce Prédicateur puissant en raisonnement, qu’un Etat ne peut être bien gouverné, que par la sagesse & le conseil d’un Prince. Il croit qu’une maison ne peut subsister sans la vigilance & l’économie d’un Pere de famille. Il croit qu’un vaisseau ne peut être bien conduit sans l’attention [t. I, p. 71] & l’habileté d’un Pilote. Et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce Royaume dans l’ordre & dans la paix, il conclut sans hésiter qu’il y a un esprit, une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l’égard du monde entier ; & il veut que sans Providence, sans prudence, sans intelligence, par un effet du hazard, ce grand & vaste univers se maintienne dans l’ordre merveilleux où nous le voyons. N’est-ce pas aller contre ses propres lumiéres, & contredire sa raison ? » Cette comparaison contient une preuve évidente & victorieuse.
Les Contraires.
< Manchette : Notion des contraires en Eloquence, & usage qu'en fait l'Orateur.>
Nous ne prenons point le mot contraires suivant la rigueur philosophique, qui distingue les propositions contraires des contradictoires. La Rhétorique n’exige, & même n’admet pas cette précision rigide. Une répugnance morale entre deux idées, quoiqu’il n’y ait pas d’impossibilité [t. I, p. 72] absolue qu’elle compatissent ensemble, suffit pour fonder ce que nous appellons ici contrariété. L’incompatibilité d’essence a sans doute plus de force ; mais où elle existe, il ne peut y avoir ni contestation, ni matiére à délibération. Voici un exemple de cette contrariété en choses morales, traitée par un Orateur.
M. d’Aguesseau dans une de ses Mercuriales exhortant les Magistrats à la simplicité antique, les avertit de se tenir en garde contre l’admiration pour l’éclat & pour le faste, qui en est l’ennemie. « Pour conserver, dit-il<T. I. p. 89. 90>, cette précieuse simplicité, le Magistrat évite avec soin de se laisser surprendre au vain éclat des objets extérieurs. Il sait que d’un sage mépris pour ces objets dépend tout son bonheur, & qu’en se livrant à la jouissance de ces faux biens, on perd peu à peu le goût qui nous attachoit aux véritables. Artisans de nos propres malheurs, nous prêtons nous mêmes les plus fortes armes aux ennemis de notre raison. Nous commençons par traiter de grossiers ces tems heureux où l’on ne connois [t. I, p. 73] soit point de luxe ni un vain faste. Il semble que nous ignorions à quel point il est dangereux de se familiariser avec des séducteurs, qui deviennent ensuite des tyrans domestiques. L’admiration commence à séduire notre ame : elle est bientôt suivie de nos désirs : un malheureux rafinement nous les représente de jour en jour sous de plus flatteuses images ; & nous croyons perfectionner notre goût, lorsque nous ne faisons qu’affoiblir notre vertu. » Je m’abstiens à regret de transcrire ici ce qui suit : où le combat entre l’esprit de justice, & l’attachement aux objets extérieurs de pompe & de magnificence, est décrit parfaitement. Mais ce que j’ai cité suffit pour faire comprendre comment l’illustre Orateur, raisonnant par les contraires, prouve que le Magistrat qui veut pratiquer la simplicité, doit se défendre des attaques que lui livre l’éclat du faste & de tout ce qui brille aux yeux des mondains.
Tel est l’usage du lieu des contraires : détruire une idée par l’autre, & faire sentir que tel objet répugne [t. I, p. 74] si fortement à tel autre, qu’il ne peut subsister avec lui. Cette méthode de raisonner est très-usitée. Quelquefois l’Orateur établit un simple contraste entre deux idées qui se prêtent un jour mutuel par leur opposition. C’est ce que l’on nomme antithése, & nous en parlerons quand nous en serons venus à l’article des figures.
Les Circonstances.
< Manchette : Détermination de l'idée que l'on attache ici au mot ‘circonstances’.>
Je comprends sous ce nom ce qui précéde la chose, & ce qui la suit, aussi bien que ce qui l’accompagne, parce que toutes ces idées sont liées, se prêtent un mutuel appui, & sont communément traitées ensemble.
J’avertis aussi que ce que j’appelle ici circonstances se prend dans une latitude morale, & peut rentrer en partie dans quelqu’une des considérations exposées précédemment. Les Rhéteurs ont renfermé les circonstances d’accompagnement dans un vers technique latin, qui exprime la personne, la nature de la chose, les motifs, les facilités, la maniére, de l’exécution, le tems, & le lieu. Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando. [t. I, p. 75]
< Manchette : Usage qu'en fait l'Eloquence.>
Supposons, par éxemple, qu’il s’agisse d’un meurtre. On peut le prouver, par les témoignages de haine & les menaces de vengeance, qui ont précédé ; par le caractére de l’accusé, homme féroce & violent ; par la considération de l’action en elle-même, conforme à son caractére ; par les facilités qu’il a eues pour l’exécution ; par les motifs qui l’y ont porté ; par les circonstances du tems & du lieu, qui lui ont été favorables ; enfin par les avantageuses conséquences qui en ont résulté pour lui, ou qu’il en espéroit. Il est clair que pour détruire l’accusation on peut employer les mêmes vûes, mais prises en sens contraire.
Il faut encore remarquer que les circonstances, qui précédent, accompagnent, & suivent, peuvent être de deux espéces, & appartenir à la chose, ou par une nécessité absolue, ou par une liaison simplement probable. Les premiéres sont plus du ressort des ouvrages philosophiques, & les autres, des discours oratoires, qui roulent communément sur les événemens de la vie humaine, susceptibles seulement d’une probabilité morale, & non d’une entiére évidence. [t. I, p. 76]
Tout ce que je viens de dire se conçoit très-aisément, & est d’une pratique si commune qu’il n’est pas besoin d’en chercher des éxemples. Ils se présentent à l’ouverture de tout livre où il s’agit de raisonnement & de preuve sur les faits & sur les personnes. Je n’en citerai qu’un seul, tiré de Pascal <Quatorziéme lettre au Prov.> : encore aurai-je soin de l’abréger. Cet Ecrivain veut faire sentir d’une part le respect que les Loix & les Tribunaux témoignent pour la vie des hommes, & de l’autre la témérité atroce avec laquelle en disposent ceux qui permettent de tuer pour éviter ou venger un soufflet, & même une injure plus légére. Il prouve sa premiére partie, en rassemblant toutes les circonstances d’un jugement de mort prononcé dans nos Tribunaux. Il remarque qu’il n’est permis par nos Loix à aucun particulier de demander la mort du coupable, mais seulement au Magistrat qui fait les fonctions de partie publique ; que ce Magistrat accusateur ne juge point ; que les Juges doivent être au nombre de sept ; qu’il faut qu’aucun d’eux n’ait été offensé par le criminel ; que ce sont [t. I, p. 77] les heures de la matinée qui sont destinées à cette importante & terrible fonction ; que leurs jugemens sont assujettis à des formalités prescrites, & à la déposition des témoins ; qu’en abandonnant le corps au supplice, les Juges prennent soin de l’ame du criminel, & lui procurent les secours de la Religion ; & qu’enfin malgré toutes ces circonstances si pures & si saintes, l’Eglise n’admet point au nombre de ses Ministres ceux qui prennent part aux Arrêts de mort. Toutes ces considérations sont ensuite reprises dans la seconde partie, pour exciter l’indignation & l’horreur contre les décisions sanguinaires de ceux qui livrent la vie de l’offenseur à la discrétion de l’offensé. « Dans (ces) nouvelles loix il n’y a qu’un Juge : & ce Juge est celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le Juge, la partie, & le bourreau. Il se demande à lui-même la mort de son ennemi, il l’ordonne, il l’exécute sur le champ, & sans respect ni du corps ni de l’ame de son frére, il tue & damne celui pour lequel Jesus-Christ est mort : & tout cela [t. I, p. 78] pour éviter un soufflet, ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d’autres offenses semblables, pour lesquelles un Juge, qui a l’autorité légitime, seroit criminel d’avoir condamné à la mort ceux qui les auroient commises, parce que les loix sont très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne contracte ni péché, ni irrégularité, en tuant de cette sorte sans autorité, & contre les loix, quoique l’on soit Religieux & même Prêtre. » Il est aisé de sentir quelle force donne à la répréhension l’amas de toutes ces circonstances réunies sous un seul point de vûe.
Voilà ce que nous avions à dire touchant les lieux de Rhétorique intrinséques, communs aux trois genres, démonstratif, délibératif, & judiciaire. Il faut maintenant parler des extrinséques.
Article II.
Des lieux extrinséques de Rhétorique, communs aux trois genres.
< Manchette : Lieux extrinséques, autorités.>
Ces lieux, & les raisonnemens [t. I, p. 79] que l’on en tire, ne naissent point du fond intime de la chose ; ils sont administrés du dehors, & c’est pour cela qu’on les nomme extrinséques. On peut les comprendre sous le nom général d’autorités.
Ces autorités sont de deux espéces, divines & humaines.
< Manchette : Autorités divines.>
Les autorités divines sont contenues dans l’Ecriture sainte, qui est la parole de Dieu & la loi essentielle des Chrétiens. On doit y joindre les textes des Péres, dont le consentement fait loi, les décisions de l’Eglise, les saints canons. Ces sources sacrées appartiennent spécialement aux matiéres de Religion : & par conséquent la connoissance & l’étude en sont singuliérement nécessaires aux Prédicateurs, qui doivent en tirer leurs raisonnemens & leurs preuves. Mais en nulle matiére il n’est permis de s’en écarter : d’où il s’ensuit que tout Orateur a besoin d’en être assez instruit, au moins pour ne rien dire qui s’y oppose, & pour reconnoître & détruire tout ce qui les combattroit dans les discours des adversaires. Autrefois les Avocats remplissoient leurs plaidoyers d’autorités [t. I, p. 80] empruntées de l’Ecriture, des Conciles, & des Péres. C’étoit un excès. Mais c’en seroit un autre de les négliger totalement : & nos Tribunaux retentissent si fréquemment d’affaires liées à la Religion, & dans la décision desquelles influe directement l’autorité des Oracles divins & des Loix ecclésiastiques, que l’Avocat qui n’auroit pas acquis une connoissance suffisante, & quelquefois profonde, de cet ordre de loix, seroit incapable de remplir une grande partie de ses fonctions. Cette nature d’autorités subjugue les esprits : & si le sens en est clair, leur force ne peut point être éludée.
< Manchette : Autorités humaines.>
Les autorités humaines sont celles qui émanent des dits & des faits humains, tels que les maximes reçues dans la société, les paroles mémorables des Sages & des grands hommes, les textes des Auteurs, les éxemples. Elles ne sont pas d’un aussi grand poids que celles qui sont consacrées par la Religion : mais elles ne laissent pas de faire souvent un grand effet, & l’usage en est très-fréquent dans l’Eloquence.
< Manchette : Maximes reçues parmi les hommes.>
I. Ainsi de graves Sénateurs, qui [t. I, p. 81] dans Tite-Live <L. XL. n. 46> exhortent deux Magistrats, ennemis personnels l’un de l’autre, à se réconcilier, terminent leur discours par cette maxime familiére : « Les amitiés doivent être immortelles : les inimitiés sont faites pour mourir. » Et Cicéron, dans son livre de l’Amitié <n. 67>, ne fait pas difficulté de se servir d’un proverbe qui couroit parmi les Romains : « Rien n’est plus vrai, dit-il, que ce que l’on dit ordinairement. Pour pouvoir compter sur une amitié solide & constante, il faut avoir mangé plusieurs boisseaux de sel ensemble. » Les proverbes ne sont guéres employés par l’Orateur, parce qu’étant le langage du peuple, ils n’ont pas de dignité : mais en récompense ils ont souvent un grand sens ; & le style familier les admet utilement.
< Manchette : Dits & faits mémorables.>
II. Les dits mémorables des Sages font impression & prennent du crédit sur ceux qui ne se piquent pas d’une orgueilleuse & méprisante philosophie : & heureusement cette maladie n’a pas encore gagné la grande partie du genre humain. L’Eloquence, qui de sa nature s’adresse à la multitude, peut donc profiter du [t. I, p. 82] secours que lui prête l’autorité des hommes célébres & renommés. Solon a dit : « Je vieillis en apprenant toujours beaucoup de choses. » Ce mot a fourni à M. d’Aguesseau le trait suivant <T. I. p. 40> : « Où sont aujourd’hui les Avocats capables d’imiter la sagesse de cet ancien Législateur, qui regardoit la vie comme une longue éducation, dans laquelle il vieillissoit, acquérant toujours de nouvelles connoissances ! » L’application du mot ancien est ici accommodée à notre goût moderne. Solon n’est pas nommé. L’Orateur ne commence pas par rapporter le mot historiquement, pour l’appliquer ensuite à son sujet. Il le fond dans sa pensée, & il laisse quelque chose à déviner à son auditeur.
< Manchette : Textes des Auteurs.>
III. Les textes des Auteurs sont une troisiéme sorte d’autorités humaines, qui ne font pas toujours preuve par leur propre force, mais qui appuient les raisonnemens de l’Orateur. Dans les tems où l’érudition avoit parmi nous le mérite de la nouveauté, tous ceux dont la profession est de parler en public, Prédicateurs, Avocats, faisoient usage de [t. I, p. 83] ce secours sans aucune mesure, & prodiguoient les citations des Poëtes, des Orateurs, & des Philosophes de l’Antiquité. Nous sommes bien revenus de cette manie. Nous nous croyons obligés de cacher l’érudition, au lieu de l’étaler avec complaisance. Nous craignons les citations comme un écueil. Il y auroit peut-être un milieu entre l’ancienne ostentation & notre timide délicatesse. Citer à propos, & pour l’utilité réelle de la cause, en évitant les longues tirades d’un langage étranger, seroit une pratique bien entendue, & je ne crois pas que l’on doive aisément y renoncer. Néanmoins comme il est essentiel à l’Orateur de plaire à son auditoire, & que l’on ne persuade point ceux dont on commence par blesser le goût décidé, il est besoin en cette partie de grands ménagemens. N’usons donc de citations qu’avec beaucoup de retenue, & réservons-les pour la nécessité. Si, par exemple, nous avions à traiter une question du droit des gens, il seroit alors indispensable de citer. Car ce qui se doit faire en ce genre, dépend en grande partie de [t. I, p. 84] ce qui a été fait & pratiqué, sur-tout parmi les Nations policées : & par conséquent les témoignages des Ecrivains de tous les ordres sont des preuves proprement dites en cette matiére, comme les Loix & les Ordonnances dans les affaires judiciaires.
Les questions de morale, ou traitées moralement, par les principes du bon sens & par leurs conséquences, peuvent absolument se passer de citations. Il faut que l’Orateur ait la tête remplie de tout ce qu’en ont dit les grands & sages Ecrivains de tous les tems : il faut que son discours en soit nourri. Il doit employer leurs pensées, en y donnant néanmoins un tour propre à son sujet : il doit au moins y faire des allusions fréquentes, que démêleront & reconnoîtront avec plaisir les gens instruits, & qui plairont aux autres par le mérite du fond. C’est pousser bien loin la complaisance, que de se renfermer dans ces bornes. Mais Cicéron <Orat. n. 24> a remarqué avec raison, que toujours le goût public a donné la loi au goût des Orateurs : & cette maxime est indubitable dans les choses qui ne [t. I, p. 85] sont pas d’une absolue nécessité, & qui ne répugnent point à la droite raison & aux vrais principes.
Si l’on veut voir très-bien exécuté ce que je viens de dire sur l’usage des textes anciens, M. d’Aguesseau dans sa premiére Mercuriale <T. I. p. 48> nous en fournit un éxemple. Il peint l’homme de bien & dit de lui : « Il cherche moins à paroître homme de bien, qu’à l’être effectivement : souvent on ne remarque rien en lui qui le distingue des autres hommes : il laisse échapper avec peine un foible rayon de ces vives lumiéres qu’il cache au dedans de lui-même. Peu d’esprits ont assez de pénétration pour parer ce voile de modestie dont il les couvre : plusieurs doutent de la supériorité de son génie, & cherchent sa réputation en le voyant. » Le premier trait de ce caractére a été enseigné & pratiqué par Socrate, & Horace l’a employé dans la seizieme Epitre du premier Livre en disant à Quintius : « Vous vivrez bien & heureusement, si vous prenez soin d’être réellement ce que vous êtes dans l’opinion publique. » L’expression brillante & [t. I, p. 86] énergique « ils cherchent sa réputation en le voyant, » est empruntée de Tacite, qui s’en est servi au sujet d’Agricole. Mais les citations d’Horace & de Tacite seroient ici déplacées, & feroient traîner le discours. Le tour qu’a pris M. d’Aguesseau, a bien plus de vivacité & de force.
Une derniere observation sur les citations, observation que rend nécessaire à notre siécle la multitude d’Ouvrages extravagans & impies dont il est inondé, c’est qu’un Orateur sage ne doit jamais employer les textes d’aucune de ces productions scandaleuses, d’où le raisonnement bannit la raison, en même tems qu’il outrage la Religion. Citer de tels Ecrivains pour s’en autoriser, ce seroit se rendre suspect de complicité, ou au moins d’indifférence sur leur vicieuse façon de penser : & par une conséquence nécessaire, ce seroit même manquer le but de l’Orateur, qui est de persuader. Comment persuadera celui qui se met dans le cas de déplaire à tout ce qu’il aura de lecteurs ou d’auditeurs vraiment gens de bien ?
< Manchette : Exemples.>
IV. Les exemples ont une [t. I, p. 87] très-grande vertu pour persuader. Aristote dans sa Rhétorique <L. I. c. 2> les met au niveau des preuves de raisonnement, comme ayant un égal pouvoir. En effet les hommes naissent avec le penchant à imiter : & la Providence divine leur a donné cette inclination pour faciliter entre eux l’union & la société. On fait volontiers ce que l’on voit faire, ou ce que l’on sait avoir été fait : & au contraire ce qui est nouveau & inoui n’obtient crédit & faveur auprès des esprits raisonnables qu’avec une très-grande peine. Les éxemples peuvent donc beaucoup en Eloquence. Ils ont même ce double avantage sur les raisonnemens, qu’ils entrent plus aisément dans les esprits, & sont moins suspects aux auditeurs. Un raisonnement ne se saisit pas toujours dans le moment qu’il est présenté, & il demande souvent de l’attente & quelque effort de la part de ceux qui écoutent : au lieu que l’éxemple est aussitôt compris que proposé, & trouve tous les accès faciles & ouverts. On ne s’en défie pas non plus, parce que l’on ne peut soupçonner qu’il ait été inventé à plaisir pour le besoin de la [t. I, p. 88] cause. Au contraire la subtilité du raisonnement non seulement passe la portée d’un auditeur peu intelligent & peu habile, mais elle le met en défiance. Il sent que l’Orateur le surpasse en pénétration d’esprit & en doctrine, & il peut craindre que celui qui veut le persuader n’abuse de ses avantages pour lui tendre des piéges par un raisonnement adroit, & pour surprendre une trop crédule simplicité.
En tout genre de causes les éxemples sont d’un grand usage. Dans les éloges & dans les censures les éxemples semblables ou contraires servent à augmenter la gloire ou l’ignominie. Tous les Princes guerriers, que l’on veut louer, sont comparés à Aléxandre : « & il semble, dit M. Bossuet <Orais. fun. du Pr. de Condé>, par une espéce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu’aucun Prince ne puisse recevoir de louanges qu’il ne les partage. » Cette comparaison usitée n’a jamais été peut-être plus ingénieusement mise en œuvre, que dans ce mot de M. de Fontenelle au sujet du Roi de Suéde Charles XII <Elog. T. II. p. 218>. « C’étoit Aléxandre, s’il eût eu des vices, & plus de fortune. » Le même [t. I, p. 89] Auteur émploie de même l’exemple de Descartes pour louer S. Thomas par rapport à la sublimité du génie. « S. Thomas, dit-il <T. I. p. 483>, dans un autre siécle, & dans d’autres circonstances, étoit Descartes. »
L’éxemple ne donne pas moins de force à la censure. Pour faire rougir des enfans vicieux, elle leur oppose la vertu de leurs péres. C’est ce qu’a excellemment exécuté M. d’Aguesseau dans sa Mercuriale sur les Mœurs du Magistrat <T. I. p. 99>. Il fait d’abord le tableau de la conduite admirable des illustres auteurs de ces races Patriciennes, où nous respectons encore leurs noms. Je n’en transcrirai ici que la fin. « La retraite, dit-il, conservoit les vertus qu’elle avoit formées. La sévérité de leurs mœurs avoit mis comme une barriére de pudeur & de modestie entre la corruption de leur âge & la saintété de leur état. Il sembloit alors que le Magistrat vivoit dans un autre siécle ; qu’il étoit citoyen d’une autre patrie ; qu’il avoit d’autres sentimens, d’autres mœurs, qu’il parloit même une autre langue. Il n’étoit pas nécessaire de le connoître pour le distinguer [t. I, p. 90] des autres hommes : l’étranger comme le citoyen le reconnoissoit à la gravité de ses mœurs, & le caractére de sa dignité étoit écrit dans la sagesse de sa vie. » Après cette belle peinture, l’Orateur y met en opposition le tableau de la conduite contraire : & coulant légérement sur ce qui regarde « un peuple nouveau, qui entre en foule dans le sanctuaire de la Justice, & qui y porte ses mœurs, au lieu d’y prendre celle de la Magistrature ;» c’est particuliérement dans les descendans de ces anciennes & vertueuses familles qu’il attaque le vice, & il leur fait adresser par leurs Auteurs ces graves reproches : « Mais vous, généreux sang des anciens Sénateurs, vous que la Justice a portés dans son sein, qu’elle a vû croître sous ses yeux, & qu’elle a regardés comme ses derniéres espérances, vous, pour qui la sagesse étoit un bien acquis & héréditaire, que vous aviez reçu de vos péres, & que vous deviez transmettre à vos enfans, qu’est devenu ce grand dépôt que l’on vous avoit confié ? Enfans des Patriarches, héritiers de leur nom, [t. I, p. 91] successeurs de leur dignité, qu’avez-vous fait de la plus précieuse portion de leur héritage, de ce patrimoine de pudeur, de modération, de simplicité, qui étoit le caractére & comme le bien propre de l’ancienne Magistrature ? Faut-il que cette longue suite, cette succession non interrompue de vertueux Magistrats, qui devoit faire toute votre gloire, s’arrête en votre personne ; & que l’on puisse dire de vous, ils ont cessé de marcher dans la voie de leurs péres, ils ont abandonné la trace de leurs pas, ils ont effacé cette distinction glorieuse, ils ont confondu les limites respectables qui devoient séparer à jamais les véritables enfans de la Justice, de ceux qu’elle n’a adoptés qu’à regret. Malheureux d’attirer sur leurs têtes la malédiction que l’Ecriture prononce contre les enfans, qui osent arracher les bornes que la sagesse de leurs péres avoit posées ! Ainsi parle encore aujourd’hui la voix éclatante de l’éxemple de vos ayeux ! »
Tel est l’usage que l’on peut faire des éxemples dans le genre démonstratif : [t. I, p. 92] relever la gloire de celui qu’on loue, en le montrant semblable aux noms les plus fameux ; aggraver la honte de celui qu’on blâme par le contraste des grands modéles de vertu.
Dans le genre délibératif les éxemples sont, pour ainsi dire, dans leur centre. Vous conseillez, vous dissuadez. Les traits de bonne conduite qui en cas pareil à celui dont il s’agit ont eu un heureux succès, les mauvaises actions qui dans des situations semblables ont été suivies d’une fin funeste ; voilà les plus puissans motifs qui puissent influer sur la détermination pour ou contre le projet proposé.
Auguste, consultant dans Corneille avec Cinna & Maxime s’il doit quitter ou retenir l’Empire, se propose à lui même pour motifs de l’abdication les éxemples contraires de Sylla & de César.
« Sylla m’a précédé dans ce pouvoir suprême.
Le grand César mon pére en a joui de même.
D’un œil si différent tous deux l’ont regardé,
Que l’un s’en est démis, & l’autre l’a gardé.
Mais l’un cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville.
L’autre tout débonnaire, au milieu du Sénat.
A vû trancher ses jours par un assassinat. » [t. I, p. 93]
Le fait prouve la possibilité : & cette idée entre à merveille dans une exhortation adressée à ceux qui se défendent par l’excuse d’une impuissance qui n’est que volontaire. C’est ce que nous voyons pratiqué dans cet endroit admirable des Confessions de S. Augustin, où il représente la chasteté qui l’invite à se donner à elle par l’éxemple de ceux & de celles qui dans le Christianisme se vouent à la continence. M. Racine le fils a heureusement traduit ce morceau dans son poëme de la Grace <Chant III>.
« Mais devant moi l’aimable & douce Chasteté,
D’un air pur & serein, pleine de majesté,
Me montrant ses amis de tout séxe & tout âge,
Avec un ris moqueur me tenoit ce langage :
Tu m’aimes, je t’appelle, & tu n’oses venir,
Foible & lâche Augustin, qui peut te retenir !
Ce que d’autres ont fait, ne le pourras-tu faire ?
Regarde à mes côtés ces colombes fidéles :
Pour voler jusqu’à moi Dieu leur donne des aîles.
Ce Dieu t’ouvre son sein : jette-toi dans ses bras. »
Les Prédicateurs emploient sans cesse pour nous exhorter à la vertu les éxemples des Saints, & sur-tout celui du chef & de l’Auteur de toute sainteté. Et dans les ouvrages didactiques les [t. I, p. 94] éxemples servent merveilleusement à éclaircir & à prouver les préceptes. Nous travaillons nous-mêmes ici sur ce plan.
Les causes judiciaires, sur-tout quand elles sont grandes & importantes, appellent aussi les éxemples à leur secours. Dans l’affaire du Prince de Montbelliard, il paroît par le plaidoyer de M. Cochin <V. p. 472>, que les adverses parties invoquoient l’éxemple du mariage que Gaston de France, frére de Louis XIII. avoit contracté, sans la permission du Roi, avec Marguerite de Lorraine. Ce fait, qui avoit été suivi de beaucoup de discussions & de querelles vivement agitées, où le Roi & le Gouvernement avoient pris grande part, étoit délicat à traiter. Aussi M. Cochin, au lieu de répondre aux inductions que l’on vouloit en tirer contre lui, l’écarte avec soin de la cause. « Il ne faut point, dit-il, approfondir les anecdotes d’un événement si remarquable. Qu’il suffise au Prince de Montbelliard d’observer, qu’aucun paralléle entre la succession à la Couronne & la succession aux Etats de Montbelliard ne peut être juste. Il sent trop le long intervalle [t. I, p. 95] qui sépare sa maison de celle de nos Rois, pour n’être pas offensé lui-même qu’on ait osé le compromettre par un éxemple si disproportionné. » La sagesse de l’Avocat en ce point doit servir de modéle. Il est des cas où un silence prudent vaut mieux que tous les discours, sur-tout s’il est appuyé sur des motifs qui fassent le même effet contre les adversaires qu’une réfutation détaillée.
La cause qui fut plaidée en 1696 par M. d’Aguesseau <T. III. p. 643>, alors Avocat Général, entre le Duc de Luxembourg & tous les autres Ducs & Pairs, embrassoit tout ce qui regarde la nature & les droits de la Pairie. Un sujet si noble & si étendu ne pouvoit être traité, comme l’observe l’Orateur lui-même <p. 688>, que par la discussion d’une multitude de faits & d’éxemples pour & contre, tirés de toute l’histoire de France. Aussi c’est sur ces objets que roule tout le plaidoyer de l’illustre Magistrat. Il étoit obligé par sa charge d’éxaminer l’affaire avec la plus éxacte impartialité. Il n’entre donc, & il ne devoit entrer dans son plaidoyer aucun mouvement. Mais on y admire les vertus propres de son genre, la [t. I, p. 96] justesse du raisonnement, l’analyse fine & délicate des faits, avec une érudition aussi profonde que choisie. Tel est le caractére & le goût d’éloquence des plaidoyers de MM. les Avocats Généraux, qui n’admettent point les passions oratoires, mais qui, sur-tout dans les causes d’éclat & dans les affaires publiques, ne peuvent se passer d’autorités & d’éxemples.
Les faits cités en éxemples doivent quelquefois être énoncés en entier, lorsqu’ils ne sont pas assez connus : & en ce cas il faut qu’ils soient courts. Tel est ce trait rapporté par M. de Fontenelle dans l’éloge de M. de la Hire <T. II>. « Un Roi d’Arménie demanda à Néron un Acteur excellent & propre à toutes sortes de personnages, pour avoir, disoit-il, en lui seul une troupe entiére. On eût pû de même avoir en M. de la Hire une Académie entiére des Sciences. » Quelquefois une simple allusion suffit : & ce tour a même quelque chose de plus vif & de plus ingénieux. C’est ainsi que M. Racine applique à la louange de Louis XIV <Discours pour la réception de MM. Thomas Corneille & Bergeret> le fait célébre de Popillius, Ambassadeur Romain, qui ayant prescrit de la part du Sénat [t. I, p. 97] des conditions de paix à Antiochus, Roi de Syrie, & voyant que ce Prince cherchoit à éluder, l’enferma dans un cercle qu’il traça autour de lui sur la poussiere avec la baguette qu’il avoit à la main, & l’obligea de lui rendre une réponse positive avant que d’en sortir. « Le Roi, dit Racine, voit ses ennemis contraints d’accepter les conditions qu’il leur a offertes, sans avoir pû en rien rétrancher, y rien ajouter ; ou, pour mieux dire, sans avoir pû, avec tous leurs efforts, s’écarter d’un seul pas du cercle étroit qu’il lui avoit plû de leur tracer. »
< Manchette : La Fable. Quel usage en est permis à l'Orateur.>
Les traits de la Fable ne doivent jamais être cités en preuve, puisqu’elle n’est qu’un mélange d’un peu de vrai noyé dans les fictions : & d’ailleurs ils conviennent moins aux Orateurs qu’aux Poëtes. Cependant la connéxité des matiéres m’engage à observer ici qu’ils peuvent quelquefois trouver place, à titre d’ornemens, dans les discours au moins du genre démonstratif. M. de Fontenelle, dans l’éloge de M. Leibnitz, a dit : « De plusieurs Hercules l’Antiquité n’en a fait qu’un : & du seul M. Leibnitz [t. I, p. 98] nous ferons plusieurs savans. » Ce n’est qu’un mot, une allusion plutôt qu’une citation. Encore la Fable n’y est elle présentée, qu’avec une réforme qui la réduit au vrai. Dans les plaidoyers même il n’est pas absolument défendu d’orner le discours par une allusion courte à quelque trait connu de la Fable. M. Erard, Avocat célébre, parlant pour un jeune homme qui s’étoit laissé prendre aux attraits d’une adroite séductrice <p. 34>, observe que « il devoit, comme un autre Ulysse, fermer ses oreilles aux discours dangereux de cette fille artificieuse. »
< Manchette : L'Apologue.>
Un autre genre de fables, les apologues moraux sembleroient pouvoir plutôt être employés par l’Orateur. Le jeu n’y est qu’apparent, & il ne sert que d’introduction à quelque vérité sérieuse & solide. Ils sont donc capables d’être allégués en confirmation de maximes importantes, dont le discours à besoin. Tout le monde sait que la fable des membres & de l’estomac fut racontée par Ménénius Agrippa à une multitude séditieuse, à qui il falloit faire comprendre combien le Sénat lui étoit utile & nécessaire pour la gouverner & la rendre heureuse. [t. I, p. 99] Mais le badinage, qui dans l’Apologue accompagne de nécessité la vérité morale, & qui la met à la portée des enfans & des esprits grossiers, conviendroit peu à un auditoire grave & composé de gens instruits. Ainsi l’on doit poser pour régle, que l’Apologue n’est point à l’usage de l’Orateur, si ce n’est peut-être dans quelques cas très-rares, tels que celui où se trouva le Romain dont nous venons de parler, & encore celui dans lequel Démosthène s’en servit pour reveiller l’attention d’un peuple volage, qui ne l’écoutoit pas. Le trait est connu : mais on ne sera pas, je crois, fâché de le retrouver ici, conté de la façon de la Fontaine <L. VIII. Fable 4>. L’Orateur, comme je l’ai dit, parlant des affaires les plus intéressantes pour le salut public, & employant les figures les plus véhémentes pour émouvoir son auditoire, voyoit que personne ne lui prêtoit l’oreille. c’est ce que la Fontaine peint d’abord au naturel. Puis il ajoute :
« Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jour
Avec l’Anguille & l’Hirondelle.
Un fleuve les arrête, & l’Anguille en nageant,
Comme l’Hirondelle en volant, [t. I, p. 100]
Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instant
Cria tout d’une voix, Et Cérès que fit-elle ?
Ce qu’elle fit ! Un prompt courroux
L’anima d’abord contre vous.
Quoi ! de contes d’enfans son peuple s’embarasse ?
Et du péril qui le menace
Lui seul, entre les Grecs, il néglige l’effet ?
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ?
A ce reproche l’assemblée,
Par l’Apologue réveillée,
Se donne entiére à l’Orateur.
Un trait de Fable en eut l’honneur. »
Ce fait, s’il est véritable, prouve beaucoup en faveur de l’Apologue. Mais Démosthéne parloit à une multitude, Suivant nos usages, le discours de l’Orateur ne s’adresse au peuple que dans les sermons, dont la gravité sainte rejette toute fiction & tout badinage. Ainsi dans les sermons leur matiére, & dans les autres discours oratoires la considération des auditeurs, ne permettent point de conter des fables d’Esope. Répétons ici ce que nous disions tout-à-l’heure de la Mythologie. Une allusion courte & ingénieuse à quelque Apologue connu, peut quelquefois dans les Harangues Académiques, & même dans les Plaidoyers, égayer le sujet, [t. I, p. 101] & faire un effet agréable. Encore l’usage n’en doit-il pas être fréquent.
Voilà ce que nous avions à dire sur les lieux communs aux trois genres de causes, tant intrinséques qu’extrinséques. Il y en a de propres à chacun des genres, & nous allons les traiter, avec attention à nous renfermer dans ce qui peut être véritablement utile.
SECTION II. Des lieux de Rhétorique propres à chacun des trois genres.
Aristote, pour assigner les lieux de Rhétorique propres à chacun des trois genres de causes <Rhét. L. I. c. 3>, forme une division qui paroît d’abord assez commmode : « Si vous louez ou blâmez, dit-il, les idées que vous aurez à consulter seront l’honnête. & le honteux ; si vous conseillez ou dissuadez, l’utile & le nuisible ; si vous défendez ou accusez, le juste & l’injuste. » Il convient néanmoins que chacune de ces parties rappelle les deux autres, & ne peut s’en passer. En effet on conseille une action, [t. I, p. 102] autant parce qu’elle est juste & honnête, que parce qu’elle est utile : & même ces premiers motifs ont sans comparaison plus d’éclat & de dignité, & ils conviennent mieux dans la bouche de l’Orateur, qui doit être homme de bien. Ainsi en supposant même que selon la précision philosophique, comme le prétend Aristote, les trois genres de motifs exprimés dans sa division aient une convenance propre & spéciale à chacun des trois genres de causes, dans la pratique ils se confondent : & il nous faut quelque chose de plus déterminé. Aristote l’a senti, & il développe ses idées générales par des divisions & subdivisions fort multipliées. Nous ne le suivrons point dans ces détails, où nous croyons reconnoître plus de Logique & de Métaphysique, que de vraie Rhétorique : & nous nous en tiendrons à ce qu’enseignent communément les Rhéteurs. Telle est aussi la pensée de Quintilien <L. III. c. 4>. [t. I, p. 103]
Article I. Lieux propres du genre démonstratif.
J’ai déjà dit que des deux parties du genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est plus fréquemment traitée par nos Orateurs que la seconde, & que nous trouvons dans les ouvrages d’Eloquence en notre langue, bien plus d’éxemples d’éloges que de censures. J’ajouterai ici que l’on peut louer & blâmer les choses ou les personnes : mais dans les deux cas la méthode est la même, à la seule différence près qu’y apporte la matiére. Pareillement les lieux qui s’offrent au service de l’Orateur pour la louange, sont les mêmes pour le blâme, si on les prend en sens contraire : & nous en épargnerons la répétition au Lecteur.
< Manchette : Pour la louange des personnes.>
Supposons donc que nous ayons à louer un grand homme : nous pouvons le considérer par rapport à sa naissance, soit qu’il en ait soutenu l’éclat, ou que, si elle est obscure, il en ait vaincu & illustré la bassesse ; par rapport à sa patrie, sous les mêmes regards ; par rapport aux biens [t. I, p. 104] de la fortune, s’il a noblement usé de son opulence, ou s’il a supporté avec courage la disette & la pauvreté ; par rapport à son esprit étendu & élevé, dont il a sçu faire un bon usage ; par rapport aux belles actions qu’il a faites, aux charges & emplois qu’il a dignement remplis ; aux victoires qu’il a remportées, si c’est un guerrier ; aux négociations qu’il a utilement conduites, si c’est un ministre ; à la sagesse de son gouvernement, si c’est un souverain. Si c’est un savant, on parlera de la variété & de la richesse de ses connoissances. Si celui que vous louez n’est plus, vous releverez ce que sa mort a eu de remarquable : si elle a été glorieuse & tragique, comme celle de M. de Turenne ; pieuse & chrétienne, comme celle du grand Condé. Vous ferez usage aussi de ce que ses funérailles ont pû avoir d’intéressant. Tout cela se comprend aisément, & n’a pas besoin d’explication. Je vais seulement donner un éxemple du parti qu’un grand Maître a sçu tirer des funérailles, qui sont entre tous les objets que je viens de parcourir, celui qui prête le moins [t. I, p. 105] à l’Eloquence. Il faut se souvenir qu’une Oraison funébre, suivant nos loix, est un discours chrétien, & que l’Orateur ne doit pas y être tellement occupé de son héros, qu’il ne rapporte ce qu’il en dit à la gloire de Dieu & à l’instruction de ses auditeurs. Voici donc de quelle maniere M. Bossuet s’explique sur la pompe des obséques du Prince de Condé.
« Venez, Peuples, venez maintenant, mais venez plutôt, Princes & Seigneurs, & vous qui jugez la terre, & vous qui ouvrez aux hommes les portes du Ciel, & vous plus que tous les autres, Princes & Princesses, nobles rejettons de tant de Rois, lumiéres de la France, mais aujourd’hui obscurcies & couvertes de votre douleur comme d’un nuage : venez voir le peu qui nous reste d’une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jettez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu’a pu faire la magnificence & la piété pour honorer un héros : des titres ; des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus ; des figures, qui semblent pleurer autour d’un [t. I, p. 106] tombeau, & les fragiles images d’une douleur que le tems emporte avec tout le reste ; des colonnes, qui semblent vouloir porter jusqu’au Ciel le magnifique témoignage de notre néant : & rien enfin ne manque à tous ces honneurs que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces foibles restes de la vie humaine : pleurez sur cette triste immortalité, que nous donnons aux héros. »
< Manchette : Exemple de la louange des choses.>
Une Mercuriale de M. d’Aguesseau nous fournira un bel éxemple de la louange en même tems & du blâme des choses. C’est un grand présent fait à l’Eloquence françoise, que la publication des discours de cet incomparable Magistrat, & la Nation ne peut témoigner trop vivement sa reconnoissance aux soins des dignes fils (a), qui enrichissent le public de trésors jusqu’ici retenus dans le secret, en même tems qu’ils étendent la gloire de leur illustre pére.
<N.d.A. (a) Dans le tems où j’écrivois ceci, M d’Aguesseau l’aîné, Conseiller d’Etat, vivoit encore. Aujourd’hui la doctrine & la vertu sont réduites à le pleurer. Son illustre frére continue le travail commencé.>
[t. I, p. 107] La Mercuriale dont je parle est intitulée De l'Esprit et de la Science, & elle a pour objet de louer la Science, & de blâmer l’abus de l’esprit, pour faire sentir le besoin qu’a l’esprit naturel du secours de la science.
L’Orateur commence par définir le genre d’esprit qu’il attaque. « Qu’est-ce que cet esprit, dit-il<p. 109>, dont tant de jeunes Magistrats se flattent vainement ? Penser peu, parler de tout, ne douter de rien ; n’habiter que les dehors de son ame, & ne cultiver que la superficie de son esprit ; s’exprimer heureusement ; avoir un tour d’imagination agréable, une conversation légére & délicate, & savoir plaire sans savoir se faire estimer ; être né avec le talent équivoque d’une conception prompte, & se croire par-là au-dessus de la réflexion ; voler d’objets en objets, sans en approfondir aucun ; cueillir rapidement toutes les fleurs, & ne donner jamais aux fruits le tems de parvenir à leur maturité : c’est une foible peinture de ce qu’il a plû à notre siécle d’honorer du nom d’esprit. » [t. I, p. 108] De tels esprits méprisent la science : & c’est par cette observation que le Magistrat entre dans son sujet ; & après avoir écarté l’idée d’une science qui seroit peu estimable, & donné les caractéres de celle qu’il prétend louer, il expose quatre avantages de la vraie science : elle éclaire l’esprit, elle l’étend & l’enrichit, elle fixe l’incertitude de nos jugemens, elle nous donne en peu de tems l’expérience de plusieurs siécles.
Les descriptions de ces avantages sont toujours accompagnées de quelques traits de répréhension contre ceux qui les négligent. Mais dans la seconde partie du discours l’Orateur déploie toute la sévérité de la censure, contre les vices qui naissent de l’esprit destitué de science. Il marque en particulier l’ignorance d’une grande portion de ce qui est essentiel à la profession de la Magistrature, c’est-à-dire, de tout le droit positif ; la témérité, & conséquemment l’inconstance dans les décisions ; l’embarras & l’irrésolution d’un esprit flottant dans l’incertitude faute de lumiéres. Mais il insiste en finissant sur un audacieux Pyrrhonisme, qui révoque [t. I, p. 109] en doute tout ce qui est regardé communément comme certain & indubitable : & ici il s’appuie du témoignage des anciens Magistrats. « Vous le savez, dit-il <p. 116>, vous qui êtes nés dans des tems plus heureux, & qui avez blanchi sous la pourpre ; vous le savez, & nous vous l’entendons dire souvent : il n’est presque plus de maxime certaine ; les vérités les plus évidentes ont besoin de confirmation ; une ignorance orgueilleuse demande hardiment la preuve des premiers principes. Un jeune Magistrat veut obliger les anciens Sénateurs à lui rendre compte de la foi de leurs péres, & remet en question des décisions consacrées par le consentement unanime de tous les hommes. »
Une péroraison douce, touchante, & tirée de la chose même, termine cet excellent discours. J’en détacherai deux traits, dont l’un la commence & l’autre la finit. « Heureux donc le Magistrat, qui désabusé de l’éclat de ses talens, instruit de l’étendue de ses devoirs, étonné des tristes effets du mépris de la [t. I, p. 110] science, donne à notre siécle l’utile & le nécessaire éxemple d’un grand génie qui connoît sa foiblesse, & qui se défie de lui-même <p. 117> !... Heureux enfin celui qui ne séparant point ce qui doit être indivisible, tend à la sagesse par la science, & à la justice par la vérité ! » <p. 118>
Je crois que l’analyse d’une semblable piéce vaut mieux que tous les préceptes, ou, si l’on veut, elle est elle-même un précepte très lumineux.
< Manchette : Il est plus difficile de louer que de blâmer.>
Je crois observer que des deux parties qui constituent le genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est sans comparaison la plus difficile. Celui qui blâme satisfait sa malignité, & flatte celle de ses auditeurs. Nous aimons tous à blâmer & à rabaisser, parce qu’en rendant les autres petits, nous nous faisons grands à nos yeux. Il n’en est pas ainsi de la louange. Elle coute à l’amour propre de celui qui loue ; & dans ceux qui écoutent, elle trouve à vaincre l’intérêt de leur orgueil. Que ceux donc qui réussissent dans la satyre, ne s’applaudissent [t. I, p. 111] pas d’un succès, que le genre rend par lui-même trop aisé. Louer bien, c’est le chef-d’œuvre de l’Art, parce que rien en Eloquence n’est plus difficile.
Aussi les éloges fins, délicats, adroitement amenés, & masqués sous une enveloppe qui les cache à demi, se comptent dans les Auteurs, & ceux qui portent ce caractére ont fait une impression, qui ne permet à personne de les oublier. Tout le monde connoît l’éloge admirable de Louis XIV dans le récit de la Mollesse au second chant du Lutrin, où les louanges sont déguisées en reproches, & prennent le ton de plainte & d’indignation. A ce premier éxemple, si beau, si éclatant, je crois pouvoir joindre l’éloge du même Roi par le P. Massillon dans l’exorde de son sermon pour le jour de la Toussaint. La louange dans ce second éxemple n’est point déguisée en censure, mais elle est cachée sous le voile de l’instruction, qui convient au ministére qu’exerçoit l’Orateur. Elle est tirée entiérement des Béatitudes de l’Evangile, que le Prédicateur applique si heureusement au [t. I, p. 112] Prince, qu’en semblant ne faire autre chose que commenter son texte, il trace un portrait accompli de celui qu’il veut louer. Comme ce morceau est moins connu que celui du Poëte, par la raison que des sermons sont moins lûs que de beaux vers, je vais le transcrire ici tout entier.
L’Orateur commence son discours par ces paroles de l’Evangile, Heureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés : après quoi adressant la parole au Roi, il continue ainsi : « Si le monde parloit ici à la place de Jesus-Christ, sans doute il ne tiendroit pas à V. M. le même langage. Heureux le Prince, vous diroit-il, qui n’a jamais combattu que pour vaincre ; qui n’a vû tant de Princes ligués contre lui, que pour leur donner une paix plus glorieuse ; & qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire. Heureux le Prince, qui durant le cours d’un régne long & florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l’amour de ses peuples, de l’estime de ses ennemis, de l’admiration de l’univers, de l’avantage de ses conquêtes, de la [t. I, p. 113] magnificence de ses ouvrages, de la sagesse de ses loix, de l’espérance auguste d’une nombreuse postérité, & qui n’a plus rien à désirer que de conserver long-tems ce qu’il posséde. » L’éloge jusqu’ici n’est que présenté adroitement, & tourné d’un maniére indirecte. Le voici qui va se confondre avec l’instruction évangélique.
« Ainsi parleroit le monde, continue l’Orateur. Mais, Sire, Jesus-Christ ne parle pas comme le monde. Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l’admiration de son siécle, mais celui qui fait sa principale occupation du siécle avenir, & qui vit dans le mépris de soi-même, & de tout ce qui passe, parce que le Royaume du Ciel est à lui. Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum Cœlorum. Heureux, non celui dont l’histoire va immortaliser le régne & les actions dans le souvenir des hommes, mais celui dont les larmes auront effacé l’histoire de ses péchés du souvenir de Dieu même, parce qu’il sera éternellement consolé. Beati qui lugent [t. I, p. 114] quoniam ipsi consolabuntur. Heureux, non celui qui aura étendu par de nouvelles conquêtes les bornes de son Empire : mais celui qui aura sçu renfermer ses désirs & ses passions dans les bornes de la loi de Dieu ; parce qu’il possédera une terre plus durable que l’empire de l’univers. Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. Heureux, non celui qui élevé par la voix des peuples au-dessus de tous les Princes qui l’ont précédé, jouit à loisir de sa grandeur & de sa gloire : mais celui qui ne trouvant rien sur le trône même digne de son amour, ne cherche de parfait bonheur ici bas que dans la vertu & dans la justice, parce qu’il sera rassasié. Beati qui esuriunt & sitiunt justitiam, quoniam ipsi saturabuntur. Heureux celui, non à qui les hommes ont donné les titres glorieux de grand & d’invincible : mais celui à qui les malheureux donneront devant JESUS-CHRIST les titres de pére & de miséricordieux, parce qu’il sera traité avec miséricorde. Beati misericordes, quoniam ipsi misericordiam [t. I, p. 115] consequentur. Heureux enfin, non celui qui toujours arbitre de la destinée de ses ennemis, a donné plus d’une fois la paix à la terre : mais celui qui a pû se la donner à soi-même, & bannir de son cœur les vices & les affections déréglées, qui en altérent la tranquillité, parce qu’il sera appellé enfant de Dieu. Beati pacifici, quoniam filii Dei vocabuntur. Voilà, Sire, ceux que Jesus Christ appelle heureux ; & l’Evangile ne connoît point d’autre bonheur sur la terre, que la vertu & l’innocence. »
Ce morceau est long : mais son mérite doit le faire paroître court. J’y trouve tout. Outre le tour adroit, qui lui donne de la finesse, l’éloge coule naturellement des paroles mêmes de l’Evangile. Il embrasse les principaux devoirs de la Royauté. Enfin la vérité y est respectée, & l’Orateur Chrétien ne dissimule point au Prince à qui il parle, les sujets que sa jeunesse lui avoit donnés de pleurer & de gémir devant Dieu. Je voudrois qu’il n’eût point fait mention de la magnificence de ses ouvrages, c’est-à-dire de ses bâtimens. Encore met-il ce trait dans [t. I, p. 116] la bouche du monde : & par là il le rend plus tolérable.
< Manchette : L'Orateur en louant, doit respecter la vérité.>
Ce dernier caractére, respecter la vérité, est le plus précieux sans doute, & en même tems le plus difficile peut-être à garder dans les éloges que l’on donne aux Princes & aux Grands. L’Orateur doit s’en faire une loi inviolable. « Il faut se souvenir, dit M. Rollin <Traité des Etudes, T. IV. Devoirs des Regens>, que cet hommage (celui des louanges) n’est dû qu’à la vertu & au mérite ; & que quand il n’est point fondé sur la vérité, il dégénére en une honteuse adulation, qui deshonore également, & celui qui prodigue les louanges, & celui qui les reçoit. Il ne faut donc jamais louer que ce qui est véritablement louable ; & ne le faire même qu’avec modération & retenue, en évitant ces exagérations outrées, qui ne servent qu’à rendre douteux ce que l’on dit. »
< Manchette : Il doit éviter les exagérations.>
Quelquefois celui qui loue se laisse aller à l’exagération par un autre principe. Il ment de bonne foi, non par esprit de flatterie, mais par amour de son ouvrage & de la matiére qu’il traite. Il s’en remplit, il l’identifie [t. I, p. 117] avec lui-même : & cet enthousiasme produit en lui une espéce d’ivresse, qui l’emporte au-delà des justes bornes : le guerrier qu’il loue, est le plus grand des héros : le Saint dont il fait le panégyrique, est le plus éminent en sainteté des habitans du Ciel : le sujet dont il a entrepris de faire valoir l’importance, est le plus riche, le plus étendu, le plus essentiel qu’il soit possible de concevoir. Ce vice, effet de la séduction de l’amour propre, est très-commun parmi les harangueurs d’un médiocre mérite. Il arrive même à de vrais Orateurs de ne s’en pas garantir assez soigneusement. Le bon sens & la raison doivent le corriger. Un remede non moins efficace, est le ridicule qu’il attire. Il a fait naître l’expression proverbiale, le Saint du jour.
Les observations que nous venons de faire ont leur application à toutes les espéces de discours dans le genre de louange.
< Manchette : Remarques particuliéres sur les Discours chrétiens dans le genre démonstratif.>
Les plus éclatantes de ces actions parmi nous, sont les panégyriques des Saints & les Oraisons funébres. Notre usage les a assujetties à la [t. I, p. 118] méthode qui se pratique dans les sermons, & qui consiste à partager sa maniére en deux ou trois principaux points de vûe, qui l’embrassent toute entiére, & sous chacun desquels on traite les détails qui s’y rapportent. Ainsi M. Bossuet distribue l’éloge de la Reine d’Angleterre Henriette-Marie de France, en deux parties, le bon usage des prospérités, le bon usage des disgraces : & de même l’oraison funébre du grand Condé par le même Orateur, montre dans le Prince les qualités du cœur, les qualités de l’esprit, consacrées par la piété. Cette distribution du sujet, suivant l’ordre des choses, ne soustrait pas entiérement l’Orateur à la loi de 1’ordre des tems. Il faut bien qu’il commence par la naissance, et finisse par la mort. Il faut que les événemens mémorables de la vie du Saint ou du héros, ne soient point transposés de maniére à se confondre. De cette combinaison il résulte une difficulté pour l’Orateur par rapport à l’arrangement de sa matiére. Il est obligé, pour former les différentes parties de son discours, de choisir des idées qui [t. I, p. 119] s’accomodent avec la nature des événemens pris suivant l’ordre des dates. Mais cette maniére est aussi plus ingénieuse, & elle est en même tems plus agréable à l’auditeur, qu’elle aide à rappeller à certains chefs en petit nombre toute la suite d’une longue vie, & à retenir plus aisément tout ce qu’il a entendu.
< Manchette : Sur les éloges académiques.>
Les éloges Académiques ne s’astreignent point à cette loi. On les qualifie historiques, & ils le sont véritablement. Ils suivent communément l’ordre des tems. Ils sont encore différens des deux sortes de discours dont je viens de parler, en ce qu’ils n’admettent point les grands mouvemens de l’Eloquence. Ils imitent la tranquillité & le sens froid de l’Historien, qui doit être impartial, & ne s’affecter pour personne. M. de Fontenelle a trouvé le ton convenable à cette nature d’éloges, & il a été pris pour guide & pour modéle par ceux qui l’ont suivi dans la même carriére.
< Manchette : Sur les autres discours qui se rapportent au même genre.>
J’ai déjà dit que les harangues pour l’ouverture des Audiences & des Leçons publiques, les remercimens [t. I, p. 120] qui se prononcent dans certaines Académies par chaque nouveau sujet qui y est reçu, les complimens aux Puissances, & quelques autres discours semblables, se rapportent au genre démonstratif. Il seroit fastidieux, & je pense, peu utile, de parcourir successivement tous ces objets, & de donner sur chacun des observations & des régles. Les principes généraux de l’Art de bien dire, joints à l’habitude de parler & d’écrire dans le goût oratoire, suffisent abondamment, & suppléent aux préceptes particuliers. Je me contenterai de citer quelques éxemples, & je les chercherai dans notre Université, qui ne peut pas en fournir beaucoup à une Rhétorique Françoise, parce que dans presque toutes les occasions elle ne parle que la langue par laquelle nous a été transmise la tradition des Sciences & des Arts. C’est une raison pour moi de profiter du petit nombre que je puis en emprunter.
M. Coffin, dont la mémoire est justement révérée pour sa vertu, & estimée pour ses talens, étant Recteur en 1719, obtint du Roi & [t. I, p. 121] du Duc d’Orléans, Régent, l’établissement de l’instruction gratuite dans l’Université. Il leur fit au nom du Corps dont il étoit le chef, des remercimens solemnels pour ce bienfait signalé <Œuvres de M. Coffin, T. I>, dont l’avantage & le fruit regardoient bien moins la Compagnie à qui il étoit accordé, que les Lettres elles-mêmes, & toute la Jeunesse Françoise. Son discours au Roi, que les circonstances renfermoient dans des bornes très-étroites, développe en peu de mots toutes ces idées, qu’il entremêle de témoignages de la plus vive reconnoissance, & qu’il termine par des vœux.
La grandeur du bienfait envers 1’Université est exprimée dès le commencement, & prouvée par l’exposition de son état. « Cette Compagnie, dit l’Orateur, formée d’abord par les soins & dans le Palais même de nos Rois, toujours honorée par cette raison du titre glorieux de leur fille aînée, a conservé dans tous les tems des sentimens dignes de sa naissance, mais elle avoit eu jusqu’ici le malheur de n’en pouvoir soutenir la gloire & la liberté : peu différente de ces anciennes [t. I, p. 122] Maisons dont la fortune semble démentir l’origine, & qui se voient presque effacées par un grand nombre de fami1les moins nobles & plus opulentes. »
L’utilité du nouvel établissement pour les Lettres & pour les études de la Jeunesse, & la reconnoissance de l’Université, sont les idées qui régnent dans toute la suite du discours. L’Orateur dit au Roi alors enfant : « Vous vous montrez déja le Pere de vos jeunes sujets, en leur procurant, ou du moins en leur facilitant l’inestimable avantage de l’instruction… L’Université redoublera ses soins auprès de ce peuple naissant, qu’elle éléve pour Votre Majesté. Nous continuerons de le former dans la piété & dans les Lettres, & nous nous appliquerons avec zéle à inspirer de bonne heure à ces enfans les sentimens de respect, de soumission, & de reconnoissance, qu’ils doivent à un Prince de leur âge, qui par sa libéralité vient d’acquérir de nouveaux droits sur des cœurs, que le devoir & l’inclination lui avoient déjà dévoués. » [t. I, p. 123]
Ces pensées si naturelles, & si bien tirées du fond du sujet, sont embellies par une comparaison gracieuse. « L’Université va renaître & prendre une face nouvelle par les bienfaits dont vous la comblez dès votre enfance, semblable au soleil du printems, dont les rayons favorables rendent la joie & la beauté à toute la nature ; & qui ranimant par une chaleur douce, mais féconde, les sucs de la terre, fait éclorre de toutes parts les fleurs les plus brillantes, & prépare pour l’automne une abondance de fruits délicieux. »
Cet élégant discours finit, comme il convenoit, par des vœux & d’heureux présages puisés dans la chose même. « Puissiez-vous, Sire, goûter long-tems le fruit de vos royales bontés, dont la durée, égale à celle de la Monarchie, gravera en caractéres ineffaçables le souvenir & l’amour de Votre Majesté dans les cœurs des péres & des enfans, & perpétuera en quelque sorte votre régne sous les régnes mêmes de vos successeurs les plus reculés. » [t. I, p. 124]
Dans le remerciment au Prince Régent, les mêmes idées sont remaniées, mais d’une façon toute nouvelle, & avec des traits propres à la personne de celui à qui s’adressoit le discours. Le Prince étoit très-lettré ; & c’est ce qui donne lieu à l’Orateur de lui dire : « L’Université est d’autant plus sensible (au bienfait), que le Prince de qui elle le tient, connoît mieux que personne quels doivent être les motifs & les usages d’une telle grace. » Ces motifs sont expliqués tout de suite avec beaucoup de justesse & de dignité. « Vous avez compris, Monseigneur, que l’éducation de la Jeunesse est le premier & le plus solide fondement de la gloire & de la félicité des Etats ; que l’honneur & la liberté sont l’ame des Lettres ; que pour servir plus utilement le public dans nos professions, il faut en être indépendant ; & que c’est cette indépendance même à l’égard du public, qui attache plus étroitement au Prince, en réunissant à lui tous les sentimens de reconnoissance que l’on seroit obligé de partager entre les particuliers. » [t. I, p. 125]
Pour relever le prix du bienfait, M. Coffin remarque qu’il avoit été accordé sans avoir été presque sollicité : & de-là il prend occasion de peindre la simplicité de nos mœurs Académiques, avec une opposition sécrette au génie d’une société rivale, dont le Prince, esprit très-pénétrant & très-éclairé, sentoit dès-lors le danger. « Uniquement renfermés, dit-il, dans nos emplois ; peu instruits dans l’art de réussir par des insinuations & des voies sécrettes ; moins propres encore à ces sollicitations vives & à ces assiduités persévérantes, presque toujours nécessaires à la Cour pour percer la foule de ceux qui demandent, & dont les meilleurs Princes sont le plus environnés, nous serions encore privés de vos graces, si elles n’étoient presque venues nous chercher, & s’il eût fallu autre chose pour obtenir de V. A. R. cet important établissement, que de lui en représenter l’utilité. »
Je finirai ces extraits par une comparaison tout-à fait élegante, & assortie au goût du Prince, qui étoit amateur & connoisseur en peinture. [t. I, p. 126] « L’Université, dit l’Orateur, sent déjà augmenter pour elle la confiance du public, par celle dont V. A. R. daigne l’honorer : semblable à ces tableaux anciens, dont les traits formés par un savant pinceau, mais obscurcis par le tems & faute de soin, n’attendent que les yeux d’un grand maître, & le secours d’une main habile, pour reparoître dans toute leur beauté, & pour effacer le brillant des ouvrages modernes, qui leur avoient été égalés, & peut-être même injustement préférés. »
Article II. Lieux propres du genre délibératif.
Je ne répéterai point ici ce que j’ai déja dit des lieux propres du genre délibératif, qui sont non-seulement l’utile & le nuisible, mais le juste & l’injuste, l’honnête & le honteux, l’aisé & le difficile, & autres considérations semblables, qui sont de leur nature propres au dessein de conseiller ou de dissuader. Je me bornerai à analyser un seul discours dans ce genre où l’on verra pratiqué ce [t. I, p. 127] que les préceptes ne pourroient qu’expliquer imparfaitement.
Je choisis le Réquisitoire de M. d’Aguesseau <T. I. p. 222>, Avocat Général en 1696, contre un libelle injurieux à M. de Noailles, Archevêque de Paris, depuis Cardinal. Le Magistrat commence par citer quelques traits du libelle, dont le titre seul étoit une injure. Probléme ecclésiastique… A qui l’on doit croire, de Messire Louis-Antoine de Noailles, Evêque de Châtons en 1695, ou de Messire Louis-Antoine de Noailles, Archevêque de Paris en 1696. Le corps de délit ainsi constaté, l’Orateur propose ensuite les motifs qui doivent engager le Parlement à sévir contre ce libelle. Le premier motif est tiré de la personne du Prélat offensé, qui « donne tous les jours à l’Eglise des gages précieux de sa sainteté & de l’uniformité de sa doctrine, par celle de sa vie. » Le second est l’ordre public doublement violé, & par la nature même de l’écrit, & par les voies clandestines & furtives dont on s’est servi pour le publier. L’écrit est défini un libelle séditieux, « dont l’unique but [t. I, p. 128] est de troubler la paix de l’Eglise ; de diviser le Pasteur & le troupeau ; de décrier l’un, de révolter l’autre ; & de rompre ces liens de respect, d’estime, de confiance, qui sont un des plus solides fondemens de la puissance ecclésiastique. »Les conclusions tendent à condamner le libelle au feu, & elles s’appuient de l’exemple & de l’autorité des Empereurs Romains, qui « ont cru que le feu devoit consumer les libelles diffamatoires, pour abolir, s’il étoit possible, & pour effacer jusqu’au souvenir de ces ouvrages de ténébres. »
On voit ici la marche des réquisitoires des Gens du Roi dans les affaires publiques ; l’exposition du sujet, les motifs des conclusions qu’ils prennent, & enfin les conclusions mêmes. Nous aurions abondance de grands & excellens modéles d’Eloquence dans le genre délibératif, si le zéle pour le service & pour la gloire de la Nation, inspiroit à quelqu’un la pensée de donner une collection de ces discours, où la gravité, la sagesse, les vûes [t. I, p. 129] supérieures du bien public s’expliquent par le ministére des Gens du Roi, dans les premiers Tribunaux du Royaume, & sur-tout dans le Parlement de Paris. Le principal mérite de ces discours est sans doute dans les choses mêmes. Mais la maniére dont y sont présentés & traités les objets, seroit aussi une leçon très-utile pour ceux qui aspirent à la gloire de bien dire. Et cette collection ne seroit pas d’une exécution difficile, puisque la plûpart des discours de ce genre s’impriment communément dans le tems qu’ils ont été prononcés. S’ils étoient une fois recueillis, chacun les consulteroit à sa volonté : au lieu que répandus dans le public en feuilles volantes, ils s’effacent bientôt de la mémoire des hommes ; & si quelqu’un avoit besoin d’y recourir, il ne pourroit se les procurer qu’avec des peines infinies. Nos péres nous ont donné l’éxemple de ce que je souhaiterois que l’on fit par rapport aux discours de nos grands Magistrats de la fin du dernier siécle, & de tout celui dans lequel nous vivons. Il existe un recueil imprimé en 1609, à Paris, sous ce titre : Harangues & [t. I, p. 130] Actions publiques des plus rares Esprits de notre tems, faites tant aux ouvertures des Cours souveraines, qu’en plusieurs autres singuliéres occasions. Et les harangues contenues dans ce recueil ne méritoient pas mieux le soin qu’on a eu de les rassembler, que celles pour lesquelles je souhaiterois que l’on prît la même peine.
< Manchette : Sur les harangues historiques.>
L’Histoire nous fourniroit des éxemples dans le genre délibératif, si nous la traitions à la maniére des Grecs & des Romains, qui inséroient dans leurs récits de longues & souvent très belles harangues sur les sujets les plus intéressans. Mais notre goût, peut-être trop philosophique, les a jugé contraires à la fidélité de l’Histoire, comme s'il étoit à craindre que le Lecteur n’y fût trompé, & ne prît les discours que Tite-Live prête à Fabius & à Scipion sur le dessein de porter la guerre en Afrique, pour l’ouvrage de ces anciens Capitaines, plus habiles à bien faire qu’à bien dire. Je ne puis pas penser non plus que les harangues historiques méritassent d’être proscrites comme de vains ornemens. Elles donnent lieu à [t. I, p. 131] l’Ecrivain d’employer de sages & utiles réflexions, qui n’auront pas pu aisément trouver place dans la narration : & elles mettent ainsi le Lecteur à portée de mieux juger des faits, ce qui est la principale utilité de l’Histoire. Mais enfin un usage constant, & qui a passé en loi parmi nous, les a bannies de nos Histoires purement Françoises ; & nous n’en trouvons des exemples que dans celles qui regardent les faits anciens, & qui ont été écrites en notre langue d’après les modéles de l’antiquité, telles que l’Histoire de la République Romaine par M. Rollin, & celle des Révolutions de la même République par l’Abbé de Vertot. Nos voisins les Italiens ont été moins sévéres, ou moins timides que nous. L’Histoire Florentine de Machiavel contient plusieurs harangues, & elles sont même trop longues dans celle de Guichardin.
< Manchette : Sur les sermons.>
Nous sommes riches en sermons, qui étant le plus souvent des exhortations à la vertu, se rapportent, comme je l’ai déja observé, au genre délibératif. Les Péres Bourdaloue & Massillon ont porté l’Eloquence de la chaire au plus haut degré : tous [t. I, p. 132] deux solides, profonds, judicieux, mais l’un plus fort & plus nerveux en raisonnement, l’autre plus agréable & plus varié par les peintures & les images, tels en un mot que l’on peut plutôt les juger égaux entre eux, que semblables.
< Manchette : Leurs principaux matériaux doivent être empruntés de l'Ecriture & des Péres.>
Les sermons sont, suivant notre méthode, de vrais discours oratoires, & non pas comme chez les Anglois, des discussions Métaphysiques, plus convenables à une Académie qu’aux assemblées populaires qui se forment dans nos Temples, & qu’il s’agit d’instruire des devoirs du Christianisme, d’encourager, de consoler, d’édifier.
Nous avons déjà indiqué les lieux de Rhétorique qui leur sont propres, c’est-à-dire, les autorités empruntées des Livres saints & de toute l’antiquité Ecclésiastique. Ces sources sacrées, comme nous le disions, ne doivent pas être inconnues à ceux qui traitent même les sujets profanes & humains. Mais elles sont le fond essentiel des discours du Prédicateur, qui fait profession de ne rien dire de lui-même, & qui exerce la fonction d’Ambassadeur de Dieu [t. I, p. 133] auprès des hommes. Ses instructions sont contenues dans l’Ecriture, dans les Péres, & dans les Conciles : & par conséquent c’est de là qu’il doit tirer tout ce qu’il annonce. Autrefois les sermons étoient semés de traits des Auteurs profanes, pendant que l’Avocat au Barreau remplissoit ses plaidoyers des citations de l’Ecriture & des Péres. Erudition déplacée de part & d’autre. Les discours Chrétiens sont le domaine propre de l’Ecriture & de la Tradition. Elles doivent en être la base, & en fournir la substance. Si notre goût & notre usage modernes ne permettent point au Prédicateur d’en prodiguer les citations, au moins son style doit en être nourri, & son langage n’être que le développement de celui que parlent les monumens divins & religieux. J’oserois même lui conseiller de ne pas craindre tellement les citations, qu’il les évite avec un soin scrupuleux. En hérisser son discours est un excès : les retrancher totalement, c’en est un autre.
La Philosophie humaine, pourvû qu’elle se tienne toujours soumise à l’autorité supérieure de la révélation, [t. I, p. 134] peut être utile au Prédicateur pour le développement des oracles sacrés : mais elle ne doit jamais dominer dans ses discours, ni en fournir la matiére principale. On peut trouver quelque chose peut-être à reprendre à cet égard dans les sermons qui composent le petit Carême du P. Massillon. Ce sont des discours excellens, mais plutôt discours moraux, que sermons Chrétiens. Les autres compositions du même Orateur, sont d’un goût bien différent. L’Ecriture sainte y est non pas citée fréquemment, mais fondue dans le corps du discours. C’est ce que l’on y peut observer partout. Je me contenterai de citer pour éxemple le début du sermon du véritable culte, pour le Mercredi de la troisiéme semaine du Carême. Le texte est tiré de ces paroles de l’Evangile : Ce peuple m’honore des lévres, & son cœur est loin de moi : & l’Orateur commence à le développer ainsi. « Voici, mes Fréres, la nouvelle alliance, c’est-à-dire la religion du cœur, établie ; le culte spirituel élevé sur les ruines de la superstition & de l’hypocrisie ; l’obéissance & la miséricorde préférées aux [t. I, p. 135] offrandes & aux victimes, l’esprit qui vivifie, opposé à la lettre qui tue ; la chair, qui ne sert de rien, rejettée ; la piété, qui est utile à tout, annoncée ; en un mot, les traditions humaines, les doctrines nouvelles, les erreurs populaires, la religion des sens, ou condamnée dans ses abus, ou réglée dans ses usages. »Toute cette période n’est qu’un tissu de paroles de l’Ecriture. Misericordiam volo &, non sacrificium. Melior est obedientia, quàm victimœ. Littera occidit : Spiritus autem vivificat. Spiritus est qui vivificat : caro non prodeat quidquam. Pietas ad omnia utilis est. In vanum colunt me, docentes doctrinas & prœcepta hominum. Tenetis traditionem hominúm.
La remarque que j’ai faite sur le petit Carême ne part point de l’envie de critiquer. Mais les fautes des grands hommes sont contagieuses : & celle que je reléve ici est d’espéce à le devenir aisément, sur-tout dans un siécle où la manie du philosophisme a acquis un crédit prodigieux & effrayant.
< Manchette : En présentant les textes dans leur vrai sens.>
Une observation importante à [t. I, p. 136] ajouter ici, c’est que les textes de l’Ecriture employés par les Prédicateurs, doivent être présentés sous leur vrai sens, & non pas tirés par force au sujet par des interprétations louches, & des allusions arbitraires. Et ce ne sont pas seulement des Orateurs d’un mérite commun & ordinaire qui tombent dans ce défaut. Le P. Massillon ne s’en est pas garanti. Dans son sermon pour le jour de Pâques, qui roule sur les causes ordinaires de nos rechûtes, il s’exprime ainsi vers la fin de la seconde partie : « Vous savez, Seigneur, que votre Esprit, qui forme en nous les saintes pensées & les mouvemens du salut, ne sauroit presque se fixer dans la mutabilité de notre cœur ; qu’il n’est pour nous qu’un Esprit rapide & passager ; & qu’à peine a-t-il opéré en nous de bons désirs, que de nouveaux objets effacent à l’instant ces impressions saintes, de sorte qu’il n’en reste pas même de foibles traces. » Quoniam spiritus pertransibit in illo, & non subsistet, & non cognoscet ampliùs locum suum. Cette application des paroles du Pseaume s’éloigne [t. I, p. 137] totalement de la pensée de l’Auteur sacré, qui peint dans l’endroit cité l’instabilité de la vie humaine. « C’est, dit-il, une herbe qui passe, une fleur qui se fane. Un vent souffle, & elle disparoît. » Homo, sicut foenum, dies ejus, tanquam flos agri, sic efflorebit. Quoniam spiritus pertransibit in illo, & non subsistet. Notre âge actuel se corrige du défaut des applications fausses, qui est contraire à la justesse & à l’exactitude dont nous nous piquons.
< Manchette : Les demandes & les consolations se rapportent au genre délibératif.>
Les demandes & les consolations sont aussi comprises par les Rhéteurs dans le ressort du genre délibératif. En effet dans la demande on veut déterminer celui à qui on l’adresse, à faire un acte de libéralité ou de bienveillance : la consolation emporte nécessairement le conseil. Des éxemples de l’une & de l’autre tiendront lieu ici de préceptes. Je tirerai de Marot celui de la demande : c’est un modéle de la façon la plus ingénieuse de demander.
< Manchette : Exemple de demande.>
Le Poëte prélude par un récit très agréable & très-naïf de deux fâcheuses avantures, qu’il vient d’éprouver coup sur coup. Il a été volé par [t. I, p. 138] son valet, & ensuite il lui est survenu une maladie considérable. Ce début prépare l’esprit du Roi François I. à qui il écrit, à la demande qu’il va lui faire d’un secours nécessaire à ses besoins. C’est où il en vient avec une adresse charmante.
« Voilà comment depuis neuf mois en ça
Je suis traité. Or ce que me laissa
Mon larronneau, longtems ha, l’ai vendu,
Et en syrops & juleps dépendu.
Ce néanmoins, ce que je vous en mande
N’est pour vous faire ou requête ou demande.
Je ne veux point tant de gens ressembler,
Qui n’ont souci autre que d’assembler.
Tant qu’ils vivront ils demanderont, eux :
Mais je commence à devenir honteux.
Je ne veux plus à vos dons m’arrêter.
Je ne dis pas, si voulez rien prêter,
Que ne le prenne. Il n’est point de prêteur ;
S’il veut prêter, qui ne fasse un debiteur.
Or savez-vous, Sire, comment je paye
Nul ne le sait, si premier ne l’essaye.
Vous me devrez (si je puis) du retour.
Et vous ferai encores un bon tour.
A celle fin qu’il n’y ait faute nulle,
Je vous ferai une belle cédule,
A vous payer (sans usure il s’entend)
Quand on verra tout le monde content.
Ou, (si voulez) à payer ce sera,
Quand votre los & renom cessera. »
[t. I, p. 139] Ce dernier trait est tout-à-fait fin, & présente une louange d’autant plus délicate qu’on ne s’y attend point du tout, & qu’à la douceur qu’elle a par elle-même, elle joint le plaisir de la surprise. C’est un bon moyen pour obtenir ce que l’on demande, que de gagner par des louanges l’esprit & le cœur de celui qui peut l’accorder. Aussi Marot y revient-il sur la fin de son Epitre, & il la termine par ces beaux vers.
« Voilà le point principal de ma lettre.
Vous savez tout : il n’y faut plus rien mettre.
Rien mettre, las ! Certes & si ferai,
Et ce faisant mon style j’enflerai,
Disant : O Roi amoureux des neuf Muses,
Roi, en qui sont leurs sciences infuses,
Roi, plus que Mars d’honneur environné,
Roi, le plus Roi qui fut onc couronné,
Dieu tout puissant te doint pour t’étréner,
Les quatre coins du monde gouverner,
Tant pour le bien de la ronde machine,
Que pour autant que sur tous en es digne. »
On ne peut guéres douter qu’une requête si habilement tournée, où le badinage le plus enjoué est terminé par un éloge en style magnifique, n’ait eu son effet auprès d’un Prince aussi généreux que François I. [t. I, p. 140]
< Manchette : Exemple de consolation.>
La consolation n’est pas traitée aussi parfaitement par Malherbe dans la piéce qu’il adresse à M. du Périer sur la mort de sa fille. La conduite néantmoins en est bonne : & dans le détail elle renferme de grandes beautés.
Le Poëte entreprend de prouver au pére affligé que la douleur pour les pertes les plus sensibles doit enfin se calmer.
« Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle !
Et les tristes discours,
Que te met en l’esprit l’amitié paternelle ;
L’augmenteront toujours ! »
C’est-là l’esprit & l’idée de toute la piéce. Malherbe met ensuite devant les yeux de son ami le sort des choses humaines, qu’a subi selon la loi commune celle qui est l’objet de regrets si amers. « L’enfance de ta fille avoit des appas », dit-il :
« Mais elle étoit du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ;
Et Rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin. »
Il lui représente que quand même la vie de cette jeune personne auroit été plus longue, son sort seroit [t. I, p. 141] néantmoins le même dans le séjour des morts. A ces considérations il ajoute des éxemples : Priam, qui privé de ses fils par le fer d’Achille, admit la consolation : François I, qui ayant perdu son Dauphin, ne perdit pas courage, & poussa la guerre avec tant de vivacité, qu’il força ses ennemis à lui demander la paix. Il se cite lui-même, & dit, que frappé deux fois du même coup de foudre, il avoit néantmoins séché ses larmes. Il allégue enfin pour dernier motif la nécessité inéxorable de la mort, qui ne connoît ni exception ni reméde. Tout le monde sçait par cœur ces stances admirables.
« La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles.
On a beau la prier.
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses loix :
Et la garde qui veille aux barriéres du Louvre,
N’en défend pas nos Rois.
De murmurer contr’elle, & perdre patience,
Il est mal à propos.
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos. »
J’ai dit que la conduite de la piéce de Malherbe est bonne. Je suis [t. I, p. 142] pourtant plus satisfait de celle de l’ode d’Horace à Virgile sur la mort de Quintilius. Le Poëte Latin commence par entrer dans la douleur de son ami, & il la partage avec lui. Vient ensuite un éloge magnifique de celui qu’ils pleurent l’un & l’autre. Enfin est employé le motif de l’inutilité des regrets pour un mal sans reméde, & la nécessité de la patience : le tout en moins de vers que la piéce de Malherbe n’a de Stances.
Passons à ce qui regarde les lieux propres du genre judiciaire.
Article III. Des lieux de Rhétorique propres au genre judiciaire.
Nous diviserons ces lieux en intrinséques & extrinséques.
Lieux intrinséques.
Le genre judiciaire se traite par des lieux de Rhétorique différens, selon la différente nature des causes.
< Manchette : Questions de fait : questions de droit.>
La principale différence qui peut se remarquer dans la nature des causes, c’est que les unes consistent dans le [t. I, p. 143] fait, & les autres sont des questions de droit. Un vol a été commis : le particulier poursuivi pour cause de ce vol, l’a-t-il commis ou non ? Voilà une question de fait. Quelles sont les preuves de l’état, & dans quelles circonstances la preuve par témoins peut être admise, ou doit être rejettée : c’est une question de droit, qui est traitée par M. d’Aguesseau dans le deuxiéme de ses plaidoyers imprimés.
Il est bon d’observer que ces différentes natures de causes ne sont pas tellement opposées entr’elles, qu’elles ne puissent se joindre dans une même affaire. Au contraire, le plus grand nombre des causes est de celles qui réunissent le fait & le droit ; & s’il en est dans lesquelles la discussion seule du fait soit nécessaire, c’est parce que, le fait étant supposé, la loi décide le cas sans aucune obscurité, comme dans le premier éxemple que je viens de proposer. Dans le dernier, & en général dans toute question d’état, le fait est mêlé avec le droit ; les preuves pour ou contre la vérité de la naissance réclamée, avec la discussion de la suffisance ou insuffisance de ces preuves selon la Loi. Et ainsi [t. I, p. 144] se vérifie ce que j’ai déja remarqué ailleurs : que toutes les questions particuliéres se décident par la thése générale.
< Manchette : Dans les questions de fait, trois états de cause.>
S’il s’agit d’un fait dans l’affaire que vous plaidez, quels lieux de Rhétorique doivent être employés ? Avant que de répondre à cette question, j’observe que les Rhéteurs ont distingué trois états de cause, le conjectural, le définitif, & l’état de qualité ; ou, pour parler plus uniment, la question est de savoir, ou si le fait est réel, ou quel nom on doit lui donner, ou quelle en est la qualité, c’est-à-dire, s’il est innocent ou criminel. Les affaires criminelles sont très souvent dans le premier cas. L’accusateur soutient que le crime a été commis par celui qu’il poursuit : l’accusé nie le fait : voilà l’état conjectural. Si l’accusé, convenant du fait, en conteste la qualité, comme le vieil Horace, dans Corneille, ne nie point que son fils ait tué sa fille, mais il prétend que sa fille étant coupable, celui qui l’a tuée a fait une action de justice ; comme Milon avouoit qu’il avoit tué Clodius, mais soutenoit qu’il ne l’avoit tué que pour défendre [t. I, p. 145] sa propre vie ; ce qui est permis par toutes les Loix : alors c’est ce que l’on appelle l’état de qualité. Quelquefois il s’agit du nom. Y a-t-il simonie dans tel procédé envers celui de qui on tient le bénéfice ? Y a-t-il usure dans tel contrat ? Ici le nom emporte la chose, & décide si le bénéfice est légitimement possédé, ou doit être déclaré impétrable ; si le contrat doit être annullé, ou subsister : cet état de cause est nommé par les Rhéteurs, définitif.
Maintenant il est aisé de voir quels lieux de Rhétorique conviennent à chacun des trois états de cause. Au conjectural, les motifs d’entreprendre, & la facilité d’exécuter : au définitif, la définition, suivant que le nom le porte : à l’état de qualité, les circonstances, qui innocentent l’action, ou la rendent criminelle. Voilà à-peu-près ce que l’on peut dire sur les lieux propres aux causes qui consistent dans le fait.
Pour les questions de droit, il est clair que les raisonnemens & les preuves se tirent des Loix, dont nous parlerons parmi les lieux extrinséques.
< Manchette : Nécessité de l'état de la question.>
Je coule légérement sur ces objets [t. I, p. 146] pour en venir à une observation qui me paroît beaucoup plus intéressante. C’est que dans toute cause, il est extrémement important de bien poser l’état de la question ; de voir & de marquer jusqu’à quel terme l’adversaire est d’accord avec nous ; où commence la ligne de division ; ce qu’il nie ; ce que nous soutenons. Par cette annalyse se découvre souvent un principe lumineux, qui influe sur toute l’affaire, & qui la décide. Pour parvenir à ce point, il faut avoir bien étudié le fonds & toutes les circonstances de sa cause. Je parlerai ailleurs de la nécessité & des avantages de cette étude : ici je remarque seulement que les deux plus grands Orateurs dont nous ayons les plaidoyers imprimés, quoique dans deux différens genres, M. d’Aguesseau & M. Cochin, nous donnent l’exemple de l’attention à déterminer dans chaque cause l’état de la question. A la tête de tous leurs plaidoyers paroissent des sommaires, qui expliquent & annoncent en très-peu de mots les questions qui faisoient l’objet de la contestation : & à la maniére dont ces sommaires sont dressés, il est aisé de voir [t. I, p. 147] qu’ils sont de la main des Auteurs. M. Cochin avoit une pratique singuliére à cet égard, & qui étoit même de son invention, suivant que s’exprime la Préface mise à la tête de ses Œuvres. Il réduisoit quelque cause que ce fût à un unique point de controverse. « Le procès le plus chargé de chefs de conclusions, dit l’Auteur de cette Préface <p. xiii>, le plus compliqué d’événemens & de procédures, le plus hérissé de difficultés ; il (M. Cochin) en a sondé la source, redressé les circuits, tari les superfluités, & réuni le surplus dans un même courant, aboutissant à un seul & unique terme. » Ainsi l’affaire du prétendu mariage du Comte d’Hautefort, chargée par elle-même d’un grand nombre de circonstances, avoit été traînée en différens Tribunaux ; la poursuite criminelle s’étoit jointe à l’intérêt civil ; il y avoit double information commencée à la requête de chacune des Parties, l’une au Châtelet de Paris, l’autre à la Justice de Laval. M. Cochin réduit cette affaire si compliquée à un seul point de vûe ; & plaidant un incident qui rappelle toute la cause, il propose [t. I, p. 148] pour question unique à examiner, laquelle de deux accusations respectives est récriminatoire <T. II. p. 369>. Cette méthode simplifie les choses : elle est très-lumineuse, & elle introduit dans un plaidoyer l’unité du sujet, tant recommandée en poësie, & si bien pratiquée par les grands Poëtes. La chose n’est pas toujours possible dans les causes judiciaires, comme l’observe la Préface même que je cite <p. xviij> : je vois que les sommaires qui précédent les plaidoyers de M. d’Aguesseau, distinguent souvent plusieurs articles ; mais, soit plusieurs, soit réduits à l’unité, il importe au bien de la cause, qu’ils soient exposés avec une netteté & une justesse parfaite.
Lieux extrinséques.
Les lieux extrinséques du genre judiciaire, sont les Loix, les piéces du procès, les dépositions des témoins, les préjugés ou jugemens rendus sur des espéces semblables.
< Manchette : Les Loix.>
I. Les Loix décident souverainement du sort des affaires. Si la loi est claire, & qu’un citoyen se trouve visiblement dans le cas de la loi, il ne [t. I, p. 149] peut point y avoir de contestation : la loi a d’avance prononcé le jugement.
Mais il reste quelquefois de l’obscurité dans les Loix : l’application qu’il en faut faire à chaque cas particulier, est encore plus souvent susceptible de difficulté et d’embarras ; voilà ce qui cause les procès, & ce qui donne lieu au ministére de l’Avocat.
Il ne doit jamais heurter la loi de front : il ne seroit point écouté. Son habileté consiste à l’amener à lui par une interprétation favorable, qui ne fasse point violence au texte, & qui soit appuyée de l’autorité des plus habiles Jurisconsultes. Si la lettre de la loi lui est contraire, il faut qu’il en recherche l’esprit, & qu’il trouve dans la pensée qu’avoit le Législateur, un secours, que les termes pris à la rigueur semblent lui refuser. Si rien de tout cela n’est possible, son unique ressource est d’observer dans le fait quelques circonstances, qui le mettent hors du cas de la loi qu’on lui oppose.
Il seroit peu convenable à un traité de Rhétorique, & encore moins à la portée de mes connoissances, d’insister plus long-tems sur la matiére des [t. I, p. 150] Loix. Je dois seulement féliciter notre âge & nos mœurs, de ce que la nécessité de cette étude n’est point parmi nous un problême. Les Romains distinguoient les professions d’Avocat & de Jurisconsulte, & ils les regardoient comme séparées. C’étoit une erreur, dont la pratique nuisoit beaucoup aux affaires du Barreau. Entreprendre de plaider sans connoître les Loix, s’est [sic] s’embarquer pour un voyage de fort long cours sans avoir de provisions. Cicéron & Quintilien, comme je l’ai déja dit, ont combattu cette erreur ; mais les mœurs publiques l’emporterent sur les conseils de ces grands & sages Moniteurs : & la Jurisprudence continua de faire un art étranger à la profession de l’Avocat, qui en empruntoit le secours lorsqu’il en avoit besoin.
J’ai dit qu’il n’est jamais permis d’attaquer directement la Loi : & je crois la régle sans exception dans notre Barreau. Les Avocats à Rome se donnoient plus de liberté. Je trouve dans Cicéron l’exemple d’une loi taxée ouvertement d’injustice en plein Tribunal par l’accusateur de Cluentius ; & il sembloit y avoir matiére à [t. I, p. 151] ce reproche. La loi qui statuoit sur le crime de corruption des Jugemens, ne soumettoit pas indistinctement à la peine tous ceux qui auroient corrompu les Juges : elle ne parloit que des Sénateurs. Ainsi Cluentius, qui étoit simple Chevalier Romain, n’y étoit pas compris. C’est de quoi se plaignoit amérement l’accusateur. « Il est indigne, disoit-il, que la loi qui condamne un crime ne soit pas commune pour tous les citoyens ; & que ce qui est puni dans le Sénateur, soit innocent, ou du moins exemt de peines, dans un Chevalier Romain. » Cicéron détruit cette objection par un éloge magnifique qu’il fait des Loix. Ce morceau est si beau, & renferme des maximes si importantes pour la société en général, & pour la profession des Avocats en particulier, que je crois devoir en donner ici la traduction.
« Quand je vous accorderois, dit Cicéron à l’accusateur, qu’il y a de l’indignité dans la disposition de la loi que vous critiquez, il faut que vous conveniez avec moi, qu’il est beaucoup plus indigne que dans un Etat, qui ne se soutient que par les [t. I, p. 152] Loix, on s’écarte des Loix. Car les Loix sont le lien qui nous assure toutes les prérogatives dont nous jouissons dans la République : elles sont le fondement de la liberté, la source de l’équité. L’esprit, l’ame, les régles & les principes constitutifs du Gouvernement subsistent dans les Loix. Un Etat sans Loix, semblable à un corps destitué d’ame, ne pourroit tirer du service des parties qui le composent, & qui en sont comme le sang, les membres, & les nerfs. Les Magistrats sont les Ministres de la Loi, les Juges en sont les interprétes : nous sommes tous, en un mot, les esclaves de la Loi, afin de pouvoir être véritablement libres. » Pour rendre sensible la vérité du principe, l’Orateur en fait l’application aux personnes & aux objets qu’il a actuellement sous les yeux. « Vous, dit-il, illustre Préteur, en vertu de quel droit présidez-vous à ce Jugement ? A quel titre exercez-vous l’autorité de Président sur des citoyens aussi respectables, que ceux qui forment ce Tribunal ? Et vous, Messieurs, qui devez nous juger, quel privilége vous sépare de [t. I, p. 153] toute la multitude des citoyens, pour vous établir, en aussi petit nombre que vous êtes, souverains arbitres du sort & de l’état des hommes ? De quel droit l’accusateur a-t-il dit ce qu’il a voulu ? Pourquoi ai-je la liberté de faire ici un si long plaidoyer ? Quelle force a attaché au service de ce Tribunal ces Greffiers, ces Huissiers, & ces autres Officiers subalternes que je vois prêts à exécuter vos ordres ? Toute cette police est l’effet & le fruit de la Loi. La Loi est l’ame, comme je l’ai déja dit, qui gouverne toute l’œconomie de ce jugement. Il en est de même de tout le reste. Portez vos regards sur toutes les parties de la République. Vous verrez que c’est d’après la Loi, & sous la direction de la Loi, que tout s’arrange & s’exécute. » Rien n’est plus beau ni plus vrai, que ce que dit ici Cicéron : rien de plus capable de faire sentir, avec quel respect les Loix doivent être traitées par ceux que leur état engage à en être les organes & les défenseurs.
< Manchette : Les pièces du procès.>
II. Les piéces du procès sont les titres que chacune des Parties produit [t. I, p. 154] pour établir sa prétention, testamens, contrats ; extrait des regîtres baptistéres, acte de célébration du mariage, & autres semblables. Les piéces sont en quelque façon la loi propre & spéciale de chaque cause : & l’on peut leur appliquer ce que je disois tout à l’heure des Loix publiques. Si elles sont claires & en bonne forme, elles décident la question, ou même l’empêchent de naître.
De-là il s’ensuit qu’à considérer en général les titres & piéces des procès, l’Orateur n’a pas de quoi exercer beaucoup son éloquence. Leur autorité est si bien reconnue & si décisive, qu’il est inutile de vouloir l’établir, & téméraire d’entreprendre de la renverser. Les seules circonstances particuliéres de chaque piéce peuvent occuper le talent de l’Avocat. Ce seroit donc une pratique peu convenable pour nous, que celle qui est recommandée par Cicéron au deuxiéme livre de l’Orateur <n. 228>, d’avoir des lieux communs tout prêts pour & contre l’autorité des piéces par écrit, & de même pour & contre les dépositions des témoins, & autres matiéres semblables, qui reviennent dans presque [t. I, p. 155] toutes les causes. La façon de juger, chez les Romains, n’étoit point soumise à des régles bien sévéres & absolument invariables. Les Juges dans la plupart des causes se regardoient presque comme maîtres de la décision : ce qui conséquemment donnoit à l’éloquence des Avocats plus de liberté de se déployer. Néanmoins je ne vois point de ces excursions vagues sur l’autorité des piéces & des dépositions des témoins en général dans les plaidoyers de Cicéron : & Quintilien <L. II. c. 4> condamne nettement la pratique d’avoir sur ces objets des lieux communs tout prêts pour s’en servir dans l’occasion.
Les observations de détail sur les piéces produites au procès ne peuvent point se prévoir d’avance, & elles sont d’un usage essentiel dans un très grand nombre de causes, soit pour établir l’autorité de ces piéces, si elles sont favorables, soit pour les infirmer, si elles sont contraires, ou même les rejetter absolument comme fausses. Les exemples de ces fortes de discussions se trouvent partout. Mais si l’on veut que j’en indique un en particulier, je ne puis en citer aucun [t. I, p. 156] qui soit tout ensemble & plus étendu & plus nerveux, que celui que fournit la cent vingt-cinquiéme cause de M. Cochin <T. V. p. 420>, touchant l’acte de célébration de mariage entre le Prince de Montbelliard & la Demoiselle de Hedviger.
Cet acte étoit fondamental dans l’affaire, qui effrayoit par la multitude des faits, d’incidens, & de procédures, & que l’habile Avocat, selon sa pratique remarquée plus haut, ramenoit à cette question unique <p. 441> : « Anne-Sabine de Hedviger a-t-elle été la femme ou la concubine de Léopold-Eberhard Duc de Virtemberg ? Leur union a-t-elle été marquée au coin de l’honneur ou de l’infamie ? » Aussi les Adversaires n’omettoient rien pour affoiblir l’autorité de l’acte de célébration de ce mariage : & M. Cochin avoit à le défendre, & de leurs chicanes, & de quelques difficultés qui naissoient de la piéce même. Il le fait <p. 444. 453>, en établissant la validité de l’acte en lui-même, & en détruisant les objections qu’on y opposoit. Il s’étend beaucoup, parce que la matiére l’exigeoit par son importance, & que les efforts des [t. I, p. 157] adversaires contre une piéce qui ruinoit leurs prétentions, avoient multiplié les mauvaises difficultés. Mais dans cette longue discussion il ne se trouve pas un mot inutile : le raisonnement y est vif & pressé, & l’évidence portée à son comble.
< Manchette : Les témoins.>
III. Les dépositions des témoins sont, comme les piéces du procès, décisives par elles-mêmes dans les affaires judiciaires : & le ministére de l’Avocat se réduit communément à faire valoir ou à attaquer, par les circonstances du détail, chaque déposition qui lui est avantageuse ou contraire. Cependant depuis que la preuve testimoniale est renfermée par les Ordonnances dans des bornes plus étroites, mais qu’il n’a pas été possible de fixer de maniére qu’il ne restât aucun lieu à contestation, l’Avocat peut avoir à en relever en général, ou au contraire à en rabaisser le mérite, selon qu’il demandera qu’elle soit admise ou rejettée. Encore ne devra-t-il pas trop s’étendre sur ces généralités, qui ne sont point du tout de notre goût.
Dans une cause plaidée par M. Cochin <T. III. p. 207>, & réduite par lui à cette [t. I, p. 158] question, si lorsqu’il y a preuve littérale de la témérité de l’accusation de récélés, il y a encore lieu à une information par témoins ; il sembleroit que le plaidoyer dût rouler en grande partie sur une comparaison de la preuve par actes à la preuve testimoniale. Cependant <p. 214> cette comparaison générale n’y remplit qu’une demi-page : & tout le corps du discours est employé à la discussion particuliére des actes qui dans le fait dont il s’agit, excluent l’accusation des récélés. Le principe général de la supériorité de la preuve par actes sur celle par témoins est si clair & si constant, qu’il n’arrête pas longtems l’Avocat. C’est assez pour lui d’observer en deux mots, que ce n’est que l’impossibilité d’avoir la premiere, qui a fait admettre la seconde en matiére criminelle ; & que l’inconvénient seroit extrême d’écouter des témoins contre les actes. « Il n’y auroit rien de sûr, dit-il, dans la société. On renverseroit tout en supposant dans tous les actes de la fraude & du dol, & se donnant une libre carriére de faire entendre des témoins ou peu sûrs ou peu exacts. » C’est ainsi que se traitent [t. I, p. 159] communément les vûes générales qui peuvent regarder la preuve par témoins. Les discussions de détail sont ce qui occupe sérieusement celui qui plaide, soit qu’il ait à faire valoir une déposition, soit qu’il veuille l’infirmer.
Le second plaidoyer imprimé de M. d’Aguesseau fournit encore la preuve & l’exemple de cette façon de procéder <T. II>. Si cependant il arrive que la preuve testimoniale, selon qu’elle sera admise ou rejettée, devienne un moyen décisif dans la cause, la question générale du mérite de ce genre de preuve peut & doit être traitée avec étendue : & c’est ce qu’a pratiqué supérieurement M. Cochin <T. IV> dans son plaidoyer pour la Dame de Boudeville, contre la Dame de Bruix, qui prétendoit prouver par témoins sa filiation.
Dans les discussions particuliéres, s’il s’agit d’appuyer le témoignage rendu en notre faveur, il faut insister sur les qualités qui rendent recommandable la personne du témoin, sur la netteté & la force de la déposition, sur la convenance de toutes ses parties entre elles, sur son rapport exact avec [t. I, p. 160] le point de fait qui est en question. Les considérations contraires seront employées pour détruire un témoignage qui nous seroit désavantageux. Seulement j’avertis que dans les reproches contre les témoins il faut se borner aux faits qui leur sont personnels, & s’interdire les traits de censures générales, qui embrasseroient toute une nation ou tout un corps. C’est donner de l’appui à celui que vous attaquez, que de lui joindre un si grand nombre de personnes intéressées à le justifier ; & ces reproches vagues ont toujours nécessairement beaucoup d’inexactitude & d’injustice.
Cette matiére des témoins est d’un usage très-fréquent : & il est très peu de causes dans lesquelles il ne soit nécessaire de discuter des dépositions faites en Justice, soit pour les confirmer, soit pour les combattre. Je trouve un excellent modéle des deux opérations différentes dans le second plaidoyer de M. d’Aguesseau sur l’affaire entre M. le Prince de Conti & Madame la Duchesse de Nemours <T. III>, affaire aussi importante par la grandeur de l’objet que par la dignité éminente des Parties. La décision de [t. I, p. 161] cette cause si intéressante dépendoit principalement des dépositions des témoins sur l’état de l’esprit de M. l’Abbé d’Orléans, de la succession duquel il s’agissoit. Le Magistrat balance les dépositions contraires avec toute l’impartialité de son ministére : mais la maniére dont il s’y prend présente toutes les ouvertures par lesquelles on peut attaquer une déposition, & les conditions qu’elle doit avoir pour triompher : & par conséquent les Avocats y trouvent un exemple utile dans l’un ou dans l’autre de ces points de vue, selon que l’exige l’intérêt de leur cause.
L’Orateur observe d’abord <p. 564>, que toute preuve testimoniale doit être envisagée en deux maniéres différentes ; par sa surface extérieure, c’est-à-dire, par le nombre & la qualité des témoins ; & par sa substance intérieure, c’est-à-dire, par la multitude & l’importance des faits. Il traite ensuite ces deux objets, chacun à part, avec une exactitude, une netteté, & une force, qui ne laissent rien à désirer, & qui emportent la conviction. Mais cette discussion devient si longue, par la nécessité de la cause, que [t. I, p. 162] je ne puis que renvoyer à l’original ceux qui desireront d’en profiter.
J’indiquerai seulement l’article de M. le Nain, Maître des Requêtes, qui étoit mort alors, & dont une déposition étoit alléguée dans la cause. M. d’Aguesseau comble d’éloges la personne, & il anéantit la déposition. Des éloges qu’il lui donne <p. 483-485>, je ne citerai que ce seul trait. « S’il s’agissoit d’une autre personne, nous examinerions d’abord ce qu’elle auroit dû faire, & nous chercherions ensuite ce qu’elle auroit fait. Mais qu’il nous soit permis de renverser cet ordre à l’égard du grand Magistrat dont nous avons l’honneur de vous parler. Disons plutôt : M. le Nain l’a fait ; donc il a pû, donc il a dû le faire. C’est ce que nous croyons que tout le Public dira avec nous. » Un témoin si respectable méritoit sans doute les plus grands égards. Mais sa déposition, par la qualité des faits qu’elle contenoit <p. 464>, devenoit inutile pour la décision de la cause, ou même peu favorable à la Partie qui vouloit s’en prévaloir <p. 563>. Aussi l’Orateur discutant l’article des témoins de Madame de Nemours, se détermine à retrancher [t. I, p. 163] nettement de leur nombre M. le Nain, dont « le témoignage, dit-il, seroit digne de décider seul ce célébre différend, s'il étoit aussi considérable par les faits qu'il contient, qu'il est illustre par le nom & la vertu de son Auteur. »
< Manchette : Les Préjugés.>
IV. Les Préjugés, ou Jugemens rendus précédemment dans des espéces semblables, sont encore un des moyens des plus communément employés par les Avocats ; & en effet on conçoit aisément que la force doit en être grande. Proposer à des Juges de prononcer un Jugement conforme à d'autres Jugemens qui ont précédé, c'est entrer dans leur façon de penser. Tout Juge a intérêt à soutenir l'autorité des choses jugées, & à faire respecter le pouvoir & la dignité de la fonction qu'il exerce. C'est donc une arme puissante dans les mains d'un Avocat, qu'un Arrêt qui a préjugé sa cause. Le cas arrive quelquefois dans la même affaire, souvent dans des affaires différentes.
Dans la même affaire, les provisions accordées influent beaucoup sur le Jugement définitif. Les interlocutoires, c'est-à-dire, les Jugemens [t. I, p. 164] qui ordonnent que telle chose sera faite avant que l'on décide le fond, sont toujours accompagnés de correctifs, qui sauvent le droit des Parties au principal : mais malgré ces correctifs, ils forment un préjugé par rapport à la décision du fond. Si après que la cause a été jugée au fond, la Partie condamnée ose revenir, par quelque voie que ce soit, contre l'Arrêt, alors l'Avocat qui parle pour le maintien de l'Arrêt, peut & doit faire voir que par une pareille entreprise on compromet toutes les fortunes & le plus ferme appui de la tranquillité publique. C'est ce qu'exécute parfaitement M. Cochin dans sa cent vingt-cinquiéme cause <T. V. p. 125>, où il avoit à repousser une prétention de cette espéce. « Les hommes, dit-il, naturellement livrés à un esprit de discorde, entraînés par les passions qui les agitent sans cesse, toujours prêts à entrer en guerre les uns contre les autres, & à se déchirer pour les plus légers intérêts, ne peuvent être retenus dans la fureur qui les pousse, que par le poids de l'autorité publique, & par la sagesse des loix que les Arrêts leur [t. I, p. 165] prescrivent. C'est à ces titres augustes que l'on est redevable de la tranquillité publique. On a beau murmurer & se plaindre. Il faut que la Partie condamnée abandonne ses prétentions, & que celui qui a triomphé, jouisse paisiblement du fruit de sa victoire. Sans ce frein qui dompte l'indocilité même, tout tomberoit dans la confusion ; & la société qui n'a été établie que pour le bien, ne seroit plus que le centre de l'horreur & du trouble le plus funeste. Il est donc d'une extrême conséquence que la foi des Arrêts soit inébranlable. Car si les tempêtes régnent dans le port même, il n'y a plus d'asyle pour les hommes, & il vaut autant les abandonner aux orages dont la mer est sans cesse agitée. » Ainsi doit procéder l'Avocat, lorsqu'il défend les préjugés en même cause.
Dans les affaires différentes individuellement, mais dont l'espéce est semblable, les Jugemens précédemment rendus n'offrent pas une ressource aussi victorieuse : mais ils ont toute la force de l'exemple, augmentée encore de l'intérêt du Tribunal [t. I, p. 166] & de la Judicature. L'Avocat doit seulement prouver la ressemblance de l'espéce ; & alors il peut se regarder comme vainqueur.
Par la même raison celui à qui l'on oppose un préjugé de cette nature, n'a d'autre moyen de défense, que de trouver quelque dissemblance entre les deux cas : & il est vrai que la variété des choses humaines est telle, qu'il n'est guéres possible que deux causes, non plus que deux visages, soient parfaitement semblables. Il y a toujours quelque différence, que saisira la sagacité de l'Avocat. C'est delà qu'est née cette maxime commune au Palais, que les Arrêts sont pour ceux qui les ont obtenus, & ne font pas une loi générale. Ils la feroient, si les cas étoient parfaitement semblables. Mais c'est ce qui arrive très-rarement.
Il est encore plus rare qu'il soit permis à l'Avocat de se défendre contre l'Arrêt qu'on lui oppose, en critiquant les Juges qui l'ont rendu. Ce seroit faire mal sa cour aux Juges devant qui il parle, & du suffrage desquels dépend le succès de sa cause. On ne peut pas néanmoins exclure [t. I, p. 167] absoment ce moyen : & je vois M. Cochin, dans sa cent trente-quatriéme cause <T. V>, l'employer contre un Arrêt qu'il lui importoit de détruire. Mais le Tribunal qu'il attaquoit est le Parlement de la ligue, qui bien loin de faire autorité, est en horreur à tous les bons François. L'Avocat ne craint donc pas de traiter cette Compagnie d'ombre de Parlement <p. 353>, & de Tribunal devenu esclave d'une faction redoutable, qui étoit prête à renverser la Monarchie <p. 352>. Encore a-t-il soin de sauver autant qu'il lui est possible, l'honneur de la Judicature, en disant & prouvant <p. 379> que l'Arrêt qu'il combat est l'ouvrage non de la Justice, ni d'un Tribunal libre, mais d'un parti rebelle, qui a fait prononcer ce qu'il a voulu par des Juges, qu'il faisoit gémir sous la plus violente oppression
SECTION III. Avis sur l'usage des lieux de Rhétorique. Nécessité d'étudier sa cause.
< Manchette : Usage des lieux de Rhétorique.>
Il n'est pas besoin d'avertir aujourd'hui que l'usage des lieux de Rhétorique ne consiste pas, soit à les [t. I, p. 168] employer tous dans chaque matiére que l'on traite, soit, pour en faire un choix, à s'en mettre la liste devant les yeux, & à les interroger tous l'un après l'autre, sur la contribution qu'ils peuvent fournir à l'ouvrage, dont on cherche actuellement les matériaux. Quintilien <L. V. c. 10> a cru cet avis nécessaire au tems où il écrivoit. Mais notre siécle est plus porté à mépriser les préceptes communs & anciens, qu'à en pousser la scrupuleuse observation jusqu'au petit & au ridicule.
Quel est donc pour nous l'usage des lieux de Rhétorique en écrivant ? Il faut d'abord qu'ils soient bien connus, & qu'on les ait considérés & en eux-mêmes, & dans les exemples qui s'en présentent à chaque pas, en un mot, qu'on se les soit rendu familiers, & par l'étude, & sur-tout par l'exercice. Alors, pour me servir des comparaisons de Quintilien, de même que la main du joueur d'instrumens se porte comme d'elle-même, & par habitude sur chaque corde qui convient à l'air qu'il exécute ; de même que les lettres & les syllabes du mot que l'on veut tracer sur le papier, s'offrent, sans se faire [t. I, p. 169] chercher, à celui qui écrit : pareillement les lieux de Rhétorique se prêteront au service de l'Orateur en vertu du seul besoin de la matiére. En réduisant à ces termes l'utilité des lieux de Rhétorique, je ne crois pas que l'on puisse la révoquer en doute. Quand on a sous sa main les moyens généraux de trouver des preuves, il doit être assurément plus aisé de tirer de chaque sujet particulier les raisonnemens qu'il fournit.
< Manchette : L'étude de son sujet est la meilleure & la plus utile méthode.>
Mais il faut avouer que la méthode la plus sure, la plus directe, & la plus indispensablement nécessaire, pour trouver les matériaux du discours que l'on prépare, c'est l'étude de son sujet. Cette étude demande des soins, de l'attention, un examen réfléchi, surtout dans le genre judiciaire. C'est ce qui paroît clairement par tout ce que j'ai dit sur les piéces du procès, & sur les dépositions des témoins. Cicéron y ajoute une pratique très-importante, qui emporte du tems, & qui exige de l'application <II. de Orat. 99-103>. Il parle historiquement, mais il est aisé de sentir que son récit est un précepte.
« Je me fais instruire de l'affaire, dit-il sous le nom de l'Orateur [t. I, p. 170] Antoine, par la Partie elle-même qui implore mon secours : & je ne veux avoir aucun témoin de notre conversation, afin que celui que j'interroge ait toute liberté de s'expliquer. J'ai soin même de plaider la cause de la Partie adverse, afin que mon client plaide la sienne, & qu'il ne laisse rien échapper de tout ce qu'il a pensé sur son affaire. Lorsqu'il s'est retiré, je remanie tout ce qu'il m'a dit, & je soutiens moi seul trois rôles différens avec une exacte impartialité, le mien, celui de l'Avocat adverse, celui du Juge. Je fais ainsi le triage & l'estimation de mes moyens. Par là je me procure l'avantage de penser dans un tems, & de parler dans un autre : deux choses que la plûpart des Avocats, comptant sur leurs talens, font à la fois. Mais quelque habiles qu'ils puissent être, certainement ils parleroient mieux, s'ils se donnoient auparavant le tems de penser. » L'Auteur de la Préface des Œuvres de M. Cochin <p. xiij>, assure que la pratique recommandée ici par Cicéron, étoit suivie exactement par cet illustre Orateur de nos jours. [t. I, p. 171] L'étude approfondie de la cause paroît à Cicéron si nécessaire pour l'Avocat qui doit plaider, qu'il s'exprime même durement contre ceux qui la négligent. « Je vois, dit-il, tous les jours des causes se perdre, par le peu de soin qu'a eu l'Avocat de s'en instruire. Car il en est quelques-uns, qui par l'ambition de paroître fort occupés, de remplir tout le Barreau, & de voltiger sans cesse d'un Tribunal à l'autre, plaident souvent des causes qu'ils ne se sont pas donné le tems d'étudier. De-là résultent plusieurs fâcheux inconvéniens. C'est négligence, que de traiter avec peu de soin ce que l'on a entrepris : c'est perfidie, que de manquer aux engagemens contractés : mais ce qu'ils ne croient pas, & qui est pourtant très-vrai, c'est que l'on ne peut parler que misérablement de ce que l'on ne sait pas. Ainsi entre deux taches honteuses ils font le plus mauvais choix : ils comptent pour peu celle qui est la plus grande, c'est-à-dire, la honte de la négligence : ils craignent davantage la réputation de [t. I, p. 172] bêtise, & ils s'exposent à l'acquérir. »
Tels sont les moyens que l'Orateur doit employer pour chercher & trouver des preuves. Mais il n'est pas seulement obligé de prouver : il faut de plus que, pour réussir à persuader, il trouve le secret de rendre sa personne aimable. C'est ce que l'on appelle en Rhétorique Moeurs, ou, d'un mot Grec qui signifie la même chose, Ethos.
CHAPITRE II. De ce que l'on appelle en Rhétorique Mœurs ou Ethos.
< Manchette : Définition de ce qu'on appelle Mœurs en Rhétorique.>
On doit se rappeller ici ce que nous avons dit d'après Aristote, ou plutôt d'après le bon sens & l'expérience, que les choses que l'Orateur veut persuader n'agissent pas seulement selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais que la considération de la personne de celui qui parle influe beaucoup dans la persuasion, & que selon qu'il se rend agréable ou désagréable aux Auditeurs, l'effet de son discours est totalement différent. [t. I, p. 173] [Il] faut donc que l'Orateur tâche de se rendre aimable à ceux à qui il veut persuader quelque chose que ce puisse être : sans quoi il court risque d'échouer, même avec les moyens les plus persuasifs de leur nature. Dans le genre judiciaire, comme il parle pour un tiers, dont les intérêts deviennent les siens, il doit pareillement le peindre en beau, & donner une idée avantageuse du caractére, de la conduite, & des procédés de son client. L'Avocat est regardé comme ne faisant qu'une même personne avec celui dont il plaide la cause.
Or maintenant le moyen de se rendre aimable, c'est d'exprimer en soi des mœurs douces, modestes, bienfaisantes : & c'est par cette raison que cette partie de l'Art de persuader a été appellée Ethos en Grec, & Mœurs en François. Ces deux mots ont le même sens.
< Manchette : Leur utilité.>
Le soin de se peindre sous des traits aimables est nécessaire à quiconque parle ou écrit. Disons mieux : il est nécessaire dans toute la conduite de la vie. Mais je ne dois considérer ici que ce qui regarde l'Eloquence. Il n'est point d'Orateur, il n'est point [t. I, p. 174] d'Ecrivain, qui ne gagne beaucoup à inspirer pour soi de la confiance, de l'estime, de l'amitié.
< Manchette : Dans le genre délibératif.>
Dans le genre délibératif on sent tout d'un coup, de quelle importance il est à celui qui donne un conseil, de se montrer digne de la confiance de celui qui l'écoute.
Si l'on demande quelles sont les qualités propres à inspirer la confiance, Aristote les détermine très-bien, & les fixe à trois : savoir la prudence, la vertu, la bienveillance <Rhét. l. II. c. 1>. « Car, dit-il, ceux qui nous trompent, le font parce qu'ils manquent ou de ces trois qualités, ou de l'une d'elles. Faute de prudence, ils ne voient pas le vrai : ou étant vicieux, ils le voient, mais nous le cachent : ou enfin ne nous étant point affectionnés, quoiqu'ils soient prudens & vertueux, ils ne se croient pas obligés de nous dire ce qui nous est le plus convenable. » Ces trois cas embrassent tout ce qui est possible. Ainsi celui qui réunit les trois qualités ci-dessus exprimées, ne peut manquer d'attirer la confiance & de paroître digne d'être cru.
Cette doctrine d'Aristote ne peut [t. I, p. 175] être mise dans un plus beau jour que par l'exemple du discours de Burrhus à Néron, dans Racine, pour dissuader & rompre le projet formé d'empoisonner Britannicus. La sagesse politique & la vertu ont dicté ce discours. L'affection vive & tendre pour l'Empereur y régne & le remplit d'un bout à l'autre. Combien est douce & insinuante la peinture des sentimens exprimés dans ces beaux vers !
« Ah ! de vos premiers ans l'heureuse expérience
Vous fait-elle, Seigneur, haïr votre innocence ?
Songez-vous au bonheur qui les a signalés ?
Dans quel repos, ô ciel ! les avez-vous coulés ?
Quel plaisir de penser, & de dire en vous-même,
Partout en ce moment on me bénit, on m'aime.
Je ne vois point le peuple à mon nom s'allarmer.
Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer
Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage.
Je vois voler partout les cœurs à mon passage. »
Ces sentimens, il est vrai, ne sont pas peints par Burrhus dans sa propre personne. Mais celui qui les exprime si bien, les a dans le cœur : c'est là le langage de la vertu & de l'affection. Le Poëte a donc eu droit de donner un heureux succès à ce discours, & de lui faire désarmer la férocité même de Néron. Mais [t. I, p. 176] malheureusement le vice, la fourberie, l'adulation, imitent trop aisément les traits de la vertu, de la prudence, & de l'affection sincére. C'est de quoi le Poëte nous fournit l'exemple dans la scêne suivante, où Narcisse détruit l'ouvrage de Burrhus, & fait conclure l'exécution du crime projetté. Grand avertissement pour ceux qui ne veulent pas se laisser tromper.
Les sermons, pour se faire écouter avec fruit, exigent de l'Orateur sacré non seulement la probité humaine, mais la piété Chrétienne. Quelle confiance peut prendre le peuple en un Prédicateur dont les œuvres démentiroient les paroles ? Le langage de l'exemple est le plus fort ; & s'il est contraire à celui de la bouche, il en détruira tout l'effet. Cette maxime est si constante & si connue, qu'il seroit inutile d'y insister. L'Auteur de l'Art de prêcher <Chant I>, l'a traitée assez au long. J'en extrairai seulement ici ce petit nombre de vers.
« Que partout sa conduite (du Prédicateur) à ses sermons réponde :
Et qu'il prêche d'exemple au milieu du grand monde. »
[t. I, p. 177] Et un peu plus bas :
« Qui dans la chaire est monté sans vertu…
Court risque d'affoiblir la foi qu'il vient prêcher,
Et d'endurcir les cœurs qu'il auroit dû toucher. »
< Manchette : Dans le genre judiciaire.>
Dans le genre judiciaire, l'expression de mœurs douces & aimables est aussi d'une grande utilité pour l'Avocat : & Cicéron en fait un précepte <De Orat. II. 182-184>, qu'il donne pour très important, & qu'il développe avec soin. « C'est, dit-il, un puissant secours pour gagner sa cause, que de commencer par faire estimer & aimer sa personne, ses mœurs, sa conduite & pareillement le caractére & les procédés de celui pour qui l'on parle, & de donner au contraire une idée défavorable de ses adversaires. La dignité de la personne, sa bonne réputation, ses belles actions, sont des motifs qui concilient la bienveillance : mais en supposant que la réalité réponde au discours. On peut embellir un fond vrai : on ne peut pas créer. Il est très-utile de montrer en soi-même & en son client des marques de facilité, de bienfaisance, de douceur, de piété envers tous les objets qui [t. I, p. 178] méritent ce sentiment, de reconnoissance ; d'un esprit qui n'est point avide, ni ouvert à d'insatiables désirs. Tout ce qui annonce la probité, la modestie, l'éloignement de l'orgueil, de l'opiniâtreté, de l'esprit de chicane, de l'emportement & de la violence, est propre à gagner les cœurs, & indispose contre ceux en qui ces qualités ne se trouvent pas. Ainsi c'est sous des traits opposés qu'il faut peindre les adversaires. Représenter les mœurs de celui pour qui vous plaidez, comme réglées par la justice, irréprochables, religieuses, timides même, & disposées à supporter les injures, c'est une ressource admirable pour persuader : & cette idée, bien imprimée dans l'esprit des Juges, a quelquefois plus de force que le fond même de la cause. »
Un des traits les plus essentiels à ce caractére aimable de probité & de douceur, est que, si l'on se trouve dans le cas d'une démarche vive & forte, on ne s'y détermine qu'à regret & par nécessité. C'est aussi sous cette couleur que M. Cochin, dans sa quinziéme cause <T. I. p. 229>, peint la conduite [t. I, p. 179] des Religieuses de Maubuisson, qui plaidoient contre leur Abbesse.
« Les Religieuses de Maubuisson, dit-il, gémiroient encore en secret des désordres qu'elles vont exposer aux yeux de la Justice, si la Religion, si l'intérêt d'une maison qui leur est chére, si le respect qu'elles doivent à la mémoire de leur derniére Abbesse (a) ne les avoient forcées de rompre le silence… Les fonds du monastére aliénés, les revenus dissipés, les fermes & les bâtimens dégradés, ont fait craindre avec raison que l'Abbaye ne se trouvât bientôt sur le penchant de sa ruine. Enfin la tyrannie exercée même sur les consciences, a achevé de porter partout l'horreur & la désolation. Etoit-il permis à des religieuses instruites des devoirs de leur état, d'être insensibles à des maux si pressans ? Et ne les auroit-on pas regardées comme complices de tant de désordres, si elles n'avoient enfin fait éclater leurs plaintes, peut-être trop long-tems retenues ? »
<N.d.A. (a) L'illustre Princesse Palatine.>
Voilà bien le précepte de Cicéron [t. I, p. 180] rempli : les clientes représentées par leur Avocat sous les traits les plus capables de faire estimer & aimer leur caractére, & la Partie adverse peinte avec des couleurs bien odieuses. M. Cochin acheve le tableau en déclarant que les Religieuses de Maubuisson, forcées de faire éclater leurs plaintes, auront soin de ne point s'écarter du respect qu'elles doivent conserver pour leur Abbesse : trait de modération, qui en leur conciliant les esprits, tourne par contrecoup au désavantagé de celle qui a maltraité des filles si dignes d'estime.
M. Cochin dans ses Plaidoyers parle très-peu de lui-même : mais il n'en réussit que mieux à faire aimer sa modestie. Quelque attention qu'il ait à se cacher, pour ne présenter aux yeux que sa cause, l'empreinte visible de la probité dont il est rempli, se fait sentir dans tout ce qu'il dit. Elle résulte de la chose même. L'Orateur ne cherche point à paroître homme de bien : il le paroît, parce qu'il l'est réellement. Dans ses moyens, dans ses raisonnemens, dans les jugemens qu'il porte, dans les maximes qu'il établit, éclate le [t. I, p. 181] respect pour tout ce qui doit être respecté, pour les Loix, pour les Mœurs, pour la Religion. On sort de la lecture de ses Discours & de ses Mémoires, pénétré d'estime pour les sentimens vertueux de l'Avocat, sans qu'il ait rien employé qui tendît directement à la chercher ni à la demander. Il a mieux fait : il l'a méritée. J'ai éprouvé ce que je dis ici : & je pense que tout lecteur des œuvres de M. Cochin en sera de même affecté. Elles seules font l'éloge de son cœur aussi bien que de ses talens. On peut joindre quelques traits détaillés de sa vie & de sa conduite, que présente la Préface de l'Editeur <p. xlix. & suiv.>. On ne sera pas plus convaincu : seulement on restera plus instruit.
J'ai remarqué comme un trait du caractére de M. Cochin, qu'il parle peu de lui-même : son exemple est une loi pour tous les Orateurs. « Le moi est haïssable, a dit un grand & excellent Ecrivain, & il est l'ennemi de tous les autres. » Chacun de ceux qui vous écoutent a le sien : & pour leur plaire, il faut vous [t. I, p. 182] oublier, & ne les obliger point de s'occuper de vous. Il est assez ordinaire à ceux qui traitent de grandes matiéres, de parler de la foiblesse de leur talent, de se représenter comme accablés sous l'importance de leur sujet. Vaine subtilité de l'amour propre, qui aime mieux dire du mal de soi, que de s'en taire. Dans tous les genres & dans tous les cas possibles, on doit ne parler jamais de soi-même que par nécessité. C'est l'unique moyen de ne pas déplaire aux Auditeurs.
Un Juge qui rapporte une affaire, l'Avocat - général qui rend compte à l'Audience des moyens des Parties, & qui donne ses conclusions, sont inspirés sur la maniére de se concilier les esprits, par le personnage qu'ils font, & qui est celui de la justice elle-même. Ils ne sont les défenseurs des intérêts d'aucun plaideur. Leur intérêt unique est le vrai & le juste. Un rôle si saint exige la gravité, la dignité, une neutralité parfaite pour les personnes : ces qualités impriment par elles-mêmes le respect & la confiance. Le Magistrat qui parle, n'a qu'à se laisser guider par [t. I, p. 183] le caractére même de la fonction qu'il exerce. Il y joindra utilement la modestie dans les expressions, & les témoignages de respect pour ceux qui l'écoutent, & qui sont ou ses collégues, ou même revêtus d'une autorité supérieure à la sienne. Les Plaidoyers de M. d'Aguesseau présentent de parfaits modéles sur tous ces devoirs.
< Manchette : Dans le genre démonstratif.>
Dans les discours du genre démonstratif, il pourroit sembler d'abord, que comme le plus souvent il ne s'y agit pas d'intérêts aussi pressans, que dans les matiéres des délibérations & des jugemens, l'Orateur n'auroit pas un si grand besoin de donner une idée avantageuse de ses mœurs. Mais en examinant les choses de plus près, peut-on douter que celui qui loue ne soit intéressé à faire concevoir de la confiance en sa sincérité, qui donnera tant de prix à ses éloges ; & que celui qui blâme, n'augmente le poids de sa censure, par le respect qu'inspireront pour sa personne l'amour de la justice & une exacte impartialité ?
< Manchette : En toute espéce d'ouvrage ou de discours.>
En général, non seulement dans les discours oratoires, mais sur quelque matiére & en quelque genre que [t. I, p. 184] l'on parle ou que l'on écrive, il est très-avantageux de tremper ses pinceaux dans les couleurs de la vertu. Nul attrait plus puissant n'a fait chérir de toute l'Europe tout ce qu'a écrit M. Rollin, que celui de la vertu, qui respire dans son livre à chaque page. On ne peut s'empêcher d'aimer un Ecrivain qui fait éclater par tout le respect pour la Religion, l'amour de tout ce qui est bon & louable, la candeur & la droiture de la plus belle ame qui fut jamais : & l'affection conçue pour l'Auteur se répand sur l'ouvrage.
Un autre modéle excellent dans le même genre est M. Duguet, Ecrivain fécond, élevé, d'un savoir immense, d'une saine critique, & qui joint à ces qualités estimables tout ce qui est capable de le faire aimer. Ses ouvrages consacrés à la Religion, respirent toutes les vertus Chrétiennes. Mais ce que je remarque ici, c'est le ton de douceur & de modestie qui partout y régne ; l'esprit de conciliation, qui en fait un des caractéres les plus marqués. S'il est un moyen de concilier deux sentimens qui paroissent se combattre, il le trouve & le met en œuvre. [t. I, p. 185] S'il est obligé de réfuter, c'est avec des égards & des ménagemens infinis. Ses expressions sont mesurées & circonspectes. Il distingue la personne d'avec l'opinion : & si l'Auteur qu'il réfute est respectable, il ne manque point de lui rendre l'hommage qui lui est dû, & de sauver son autorité sur le reste en même tems qu'il le combat sur un point particulier. Jamais rien d'aigre ni de contentieux. La lecture des ouvrages de M. Duguet est propre, non seulement à lui attirer la confiance, mais à inspirer la douceur & la modération dont il étoit rempli.
< Manchette : L'Orateur doit être homme de bien.>
Que l'on ne mette donc plus en question, si l'Orateur doit être défini d'après Caton, un homme de bien qui posséde l'art de la parole. La vertu est nécessaire à l'Orateur pour parvenir au but qu'il se propose. Il veut persuader : & le moyen de persuasion le plus efficace est la vertu de celui qui parle.
Il ne reste d'autre subterfuge à ceux qui voudroient contester cette vérité, que de dire qu'il n'est point nécessaire à l'Orateur d'être homme de bien, & qu'il lui suffit de le paroître. Ressource aussi foible, qu'elle est scandaleuse ! Il n'est pas possible qu'un homme [t. I, p. 186] soit constamment & uniformément hypocrite. Le vrai perce toujours par quelque endroit. L'unique secret pour paroître homme de bien, c'est de l'être.
On trouvera bon, je pense, que je prenne dans l'Antiquité un exemple qui fasse briller par le contraste la maxime que j'établis ici. Cassius Sévérus, qui vivoit sur la fin du régne d'Auguste, avoit beaucoup de talent pour l'Eloquence : orandi validus, comme dit Tacite <Tac. Ann. IV. 21>. Voici un trait de lui aussi odieux que malhabile <Quintil. l. XI. c. 1I>. Il accusoit Asprénas, comme coupable d'empoisonnement : & il commença ainsi son discours : « Grands Dieux, je vis ! & je me réjouis de vivre, puisque je vois Asprénas accusé. » On sent combien ce trait décéle un mauvais cœur, & combien il est capable d'aliéner les esprits. Quelle opposition entre cette joie méchante pour le mal d'autrui, & le précepte que Cicéron nous donnoit tout à l'heure ! « S'il vous faut faire quelque démarche vive & forte, paroissez ne vous y résoudre qu'à regret & avec répugnance. » L'honnête homme n'aura nulle difficulté à montrer cette répugnance, parce qu'il [t. I, p. 187] la sentira réellement. Le méchant parlera comme Cassius Sévérus, & se fera haïr. Concluons donc hardiment que l'Orateur doit être homme de bien. Celui qui aura tous les talens sans la vertu & la probité, manquera d'un secours très-utile, & souvent nécessaire pour persuader.
< Manchette : La douceur doit régner dans tous les accompagnemens du discours, qui tend à la conciliation des esprits.>
La douceur est le caractére propre qui doit régner dans les sentimens que l'Orateur exprime en soi-même & en la personne de celui pour qui il parle, s'il veut concilier les esprits. Ainsi tout doit être doux alors ; les choses, le style, l'action. Il n'est point question ni de figures vives, ni de prononciation véhémente. Un ton de voix doux, un air de visage qui annonce la candeur & la modestie, une action qui caractérise la facilité des mœurs, une phrase naturelle, coulante, sans pompe & sans emphase, sans ostentation de grandeur ; voilà ce que Cicéron <Cic. de Or. l. II. 182-184> & Quintilien <Quintil. l. VI. c. 2> exigent de l'Orateur dans le genre dont nous parlons. Vous voulez vous faire regarder comme bon & plein d'humanité : que tout en vous porte l'empreinte de la douceur & de la bonté.
< Manchette : Exemple tiré de Cicéron.>
Un morceau considérable du [t. I, p. 188] discours de Cicéron pour Plancius, remplit parfaitement l'idée que j'exprime ici. Comme il est long, j'aurai soin de l'abréger ; mais il est si propre au sujet, que je ne puis l'omettre entiérement. Je dois d'abord en expliquer l'occasion.
Plancius avoit rendu à Cicéron des services importans dans le tems de son exil : & l'Orateur faisoit beaucoup valoir ce motif qu'il avoit de s'intéresser vivement pour son client, qui avoit été son bienfaiteur. Les accusateurs, qui dans cette affaire n'épargnerent point du tout Cicéron personnellement, prétendoient qu'il exagéroit les services de Plancius. Ils s'étoient même moqués de quelques larmes qu'ils avoient vu couler de ses yeux, dans une occasion où il plaidoit pour un autre de ceux à qui il avoit obligation de son retour dans sa patrie. Cicéron répond magnifiquement à ces reproches, en avouant de bon cœur qu'il les mérite, & en faisant gloire d'y avoir donné lieu.
« Je souhaite sans doute, dit-il, de posséder, s'il est possible, toutes les vertus : mais il n'en est aucune dont je sois si jaloux que la [t. I, p. 189] reconnoissance. En effet, cette vertu est non-seulement la plus grande, mais la mere de toutes les autres vertus. »
C'est ce que l'Orateur prouve en détail de la piété filiale, de la piété envers la patrie, envers la Divinité ; de l'attachement à ses amis, aux maîtres à qui on est redevable de son éducation : après quoi revenant à lui, il ajoute : « Quant à moi, je ne trouve rien si digne de l'homme, que d'avoir un cœur sensible, non-seulement aux bienfaits, mais aux simples témoignages de bienveillance : & rien au contraire ne me paroît si opposé à l'humanité, si barbare, si féroce, que de se mettre dans le cas, je ne dis pas d'être jugé indigne du bienfait reçu, mais de n'y pas répondre suivant toute l'étendue de son pouvoir. » Cicéron conclut de cette belle & aimable morale, qu'il n'a garde de se défendre du prétendu crime qu'on lui fait de pousser trop loin la reconnoissance. « Puisqu'il en est ainsi, dit-il à l'accusateur, je m'avoue vaincu, je reconnois la vérité du reproche que vous me faites : & quoiqu'il ne puisse y avoir d'excès en reconnoissance, je [t. I, p. 190] conviens que je passe les bornes en ce genre : & je vous supplie, Messieurs, dit-il aux Juges, de ne point regarder vos bienfaits comme mal placés sur la tête d'un homme, à qui son censeur n'impute point de tort plus grave, que celui d'être trop reconnoissant. »
Quelle estime, quelle bienveillance, de tels sentimens n'inspirent-ils point aux auditeurs pour celui qui s'en montre pénétré ? Combien un tel caractére se rend-il aimable, & acquiert-il par-là de crédit sur les esprits, pour en obtenir tout ce qu'il souhaite ?
CHAPITRE III. Des Passions. Nécessité, légitimité, pouvoir des Passions dans l'Eloquence.
< Manchette : Nécessité des passions en Eloquence.>
Aux preuves, aux traits de mœurs aimables en sa personne, l'Orateur doit encore ajouter le secours des passions, qu'il lui importe d'exciter ou de calmer dans ses auditeurs. Car selon les différens mouvemens dont est agité [t. I, p. 191] celui qui vous écoute, il juge différemment : & par conséquent, pour réussir à le persuader, vous avez besoin d'exciter en lui ceux qui vous sont favorables, & de calmer les contraires. Le vrai moyen de persuader & d'intéresser est, selon Boileau,
« Que dans tous vos discours la passion émue
Aille chercher le cœur, l'échauffe, le remue. »
<Art Poët. Chant III>
< Manchette : Légitimité de ce moyen de persuasion.>
Mais ici il s'éleve une question importante. Est-il permis à l'Orateur, que nous disions tout-à-l'heure devoir être homme de bien, d'émouvoir les passions, qui de leur nature sont bien plus propres à aveugler qu'à éclairer ? Aristote même condamne cette pratique <Rhétor. l. I. c. 1>, & décide positivement, que remuer les Juges & les porter à la colére, à l'envie, & à la compassion, c'est la même chose que si l'on tortuoit la régle dont on prétend se servir.
Cette question vaut la peine d'être examinée. Car s'il étoit véritablement contraire aux loix de la morale d'exciter les passions par le discours, il faudroit sans difficulté sacrifier les intérêts de l'Eloquence à ceux de la vertu. Il est nécessaire de bien vivre, [t. I, p. 192] & il n'est pas nécessaire de bien dire. Mais il est possible de concilier ces deux intérêts : & l'art d'émouvoir les passions, si utile pour l'Eloquence, n'est point proscrit par la morale.
En effet quand nous parlons ici de passions, nous n'entendons point celles qui sont déterminées à des objets illicites, & conséquemment vicieuses par elles-mêmes, telles que l'avarice, la cruauté, la manie du plaisir. Inspirer de telles passions aux hommes, c'est les pervertir : & l'Eloquence rougiroit de prêter son ministére & son talent à un si indigne usage. Nous parlons des passions primitives & considérées en général, de l'amour, par exemple, de la haine, de l'espérance, de la crainte, de la joie, du déplaisir. Or sous ce point de vûe, les passions ne sont ni bonnes ni mauvaises : elles sont des secours que la nature nous donne pour nous aider à agir : il ne faut que les déterminer vers un objet légitime, pour les rendre non-seulement innocentes, mais utiles & avantageuses. Si donc la cause que l'Orateur soutient est bonne & juste, qui doutera qu'il ne puisse les appeler à son secours ? [t. I, p. 193] Mais c'est dans ce seul cas que nous lui en permettons l'usage. S'il s'en sert pour accréditer le mensonge, pour dérober le coupable à la peine qui lui est due, ou, ce qui seroit encore plus odieux & plus criminel, pour perdre un innocent, alors il abusera d'un art bon en soi. L'abus sera sur lui : mais l'art demeure exempt de tout reproche.
N'outrons rien néanmoins. Quand nous disons que les passions ne peuvent licitement être employées en Eloquence que pour le service de la justice, nous entendons parler de la justice connue de l'Orateur. S'il se trompe de bonne foi, comme il peut arriver dans toutes les choses humaines, que les circonstances semblent souvent dénaturer, que la multitude des Loix & les sentimens contraires des Jurisconsultes embrouillent quelquefois au lieu de les éclaircir ; l'erreur prise pour la vérité a les mêmes droits qu'elle, & l'Avocat combat légitimement pour le faux avec les armes qu'il compte employer à faire triompher le vrai. Sans cela une cause ne pourroit point trouver deux Avocats qui la plaidassent sous ses deux [t. I, p. 194] faces, & qui soutinssent l'un l'affirmative, & l'autre la négative.
Une preuve fameuse de la nécessité du secours des passions pour prévenir quelquefois l'injustice, & pour sauver l'innocence & la vertu, est la condamnation de Socrate, qui ayant dédaigné ce moyen de se défendre, succomba sous la méchanceté de ses accusateurs. L'Histoire Romaine nous fournit un exemple tout semblable, mais qui est moins universellement connu, & que je rapporterai ici d'autant plus volontiers, qu'il a été traité & discuté par Cicéron <Cic. de Or. I. 229. & seqq.>.
Rutilius étoit l'homme le plus vertueux de son siécle, & il a mérité d'être appellé le modèle de la probité. Il s'attira la haine des Chevaliers Romains, qui tenoient les fermes des revenus publics, par le zéle courageux avec lequel il s'efforça de réprimer leurs vexations en Asie, où il se trouva en autorité. Par une malheureuse circonstance, ces mêmes Chevaliers, Financiers dans les Provinces, étoient alors en possession de la Judicature dans Rome. Ils résolurent de profiter de leur pouvoir pour se venger, & en même tems pour [t. I, p. 195] intimider par un exemple éclatant les Magistrats, qui ne voudroient point conniver à leurs brigandages. Ils manœuvrerent si bien, que Rutilius qui avoit fait une sévére justice des concussionnaires, se vit lui-même, lorsqu'il fut de retour à Rome, accusé de concussion. L'affaire étoit aussi périlleuse qu'injuste : les mêmes hommes étoient exactement Juges & Parties. Rutilius sentit le danger : mais il se piqua d'héroïsme. Il voulut imiter Socrate : il ne prit point le deuil, comme c'étoit l'usage dans ces occasions : il trouva indigne de lui de s'humilier devant les Juges. Il refusa même le secours de l'Eloquence. Le talent supérieur des Orateurs Crassus & Antoine, ses contemporains & ses amis, fut auprès de lui un titre d'exclusion : & il ne voulut point employer leur ministére. Il leur préféra Scevola, qui connoissoit parfaitement les Loix, & qui dans le discours avoit simplement le don de la clarté & de la justesse. Il plaida lui-même sa cause avec toute la sévérité stoïque : & il fut condamné, malgré son bon droit & son innocence.
La réflexion se présente ici [t. I, p. 196] naturellement : mais je crois faire plaiser au Lecteur de la lui rendre dans les termes de Cicéron. Il fait parler Antoine, qui s'adresse à Crassus, & lui dit : « Si vous eussiez plaidé cette cause, & qu'il vous eût été permis de la traiter à votre maniére, je suis persuadé que quelque scélérats que fussent les Juges, quoique pernicieux citoyens, quoique dignes de tous les supplices, la force & la véhémence de vos discours auroient triomphé de leur barbarie, & l'auroient arrachée du fond de leur cœur. Mais il nous a fallu perdre un si excellent homme, parce que sa cause a été plaidée, comme si nous vivions dans la République imaginaire de Platon. »
Ce raisonnement n'est qu'une supposition, bien fondée sans doute & très-certaine. Mais la supposition est réalisée dans l'exemple de Lélius & de Galba, deux Orateurs, dont l'un étoit tranquille & froid, l'autre véhément & plein de feu. Lélius défendoit une cause très-juste, & il la plaida jusqu'à trois fois, sans pouvoir obtenir un Jugement. Galba le remplaça ; & il emporta l'affaire dès le premier [t. I, p. 197] plaidoyer. Ce fait est encore tiré de Cicéron <De Cl. Orat. 85-89>, & il a été transporté par M. Rollin dans son Histoire Romaine. Liv. XXVII.
On ne peut donc pas douter que la justice & le bon droit n'ayent besoin du secours des passions en Eloquence pour subjuguer les esprits des auditeurs : & cet usage des passions est assurément légitime. Si celui qui parle, les excite pour une fin contraire, c'est que l'on peut abuser de ce qui est le meilleur en soi.
L'autorité d'Aristote, qui est très-grande en matiére de Rhétorique, ne peut pas nous être opposée, puisqu'il établit lui-même le principe des trois ressources nécessaires pour réussir à persuader, l'une tirée des choses, l'autre de la personne de celui qui parle, l'autre de la disposition opérée par la force du discours dans l'ame des auditeurs : & le second livre de sa Rhétorique roule presque tout entier sur les passions. Ainsi lorsqu'il a dit ce que l'on nous objecte, il exprimoit la façon de penser de la plupart des Philosophes de son tems, & non la sienne.
< Manchette : Son grand pouvoir & son efficace.>
C'est un fait constant, que les [t. I, p. 198] passions influent beaucoup dans la persuasion. Mais si nous voulons remonter jusqu'à la cause de cet effet, & connoître comment il est lié avec la nature de l'homme, c'est ce que Quintilien nous expliquera parfaitement <L. VI. c. 2>.
« Les preuves, dit-il, peuvent bien faire que le Juge pense que votre cause est bonne : les passions font qu'il le souhaite : & parce qu'il le souhaite, il est disposé à le croire. Car lorsqu'il est une fois affecté des sentimens de colére, de bienveillance, de haine, de commisération, il se persuade que c'est de son intérêt propre qu'il s'agit : il n'examine plus : il est emporté & entraîné, comme par un courant rapide, dont il suit l'impression. »
On a donc eu raison de dire que les passions dominent dans l'Eloquence, & qu'elles sont la voie la plus sûre pour aller à la victoire. Le talent de les émouvoir est celui qui fait les grands Orateurs. « Pour ce qui est des autres parties de l'Eloquence, dit Quintilien au même endroit, un génie médiocre peut y suffire, pourvu qu'il soit aidé par la connoissance des régles & par l'exercice. Jamais [t. I, p. 199] on n'a manqué de gens qui fussent capables de trouver assez habilement ce qui sert à la preuve. Je ne les méprise point, ajoute l'illustre Rhéteur : mais je crois que le service qu'ils rendent se réduit à empêcher que le Juge n'ignore rien de ce qu'il doit savoir : ils seroient bons, si l'on me permet de dire ce que je pense, à instruire l'Avocat. Echauffer & entraîner le Juge, faire naître en lui tels sentimens que l'on veut, le forcer par le discours à verser des larmes, & à entrer en indignation ; voilà ce qui est extrémement rare, & ce qui produit aussi les plus grands effets. Quand une cause n'est décidée que sur les preuves & les dépositions des témoins, le Juge ne se déclare qu'au moment où il prononce. Mais s'il est touché & enflammé par l'Orateur, il montre ce qu'il pense, assis encore sur le tribunal, & pendant qu'il écoute le discours. S'il est attendri jusqu'aux larmes, son suffrage n'est-il pas donné dès cet instant ? »
Ce que dit ici Quintilien, ne doit point être pris pour une exagération. L'Eloquence chez les Anciens opéroit ces miracles. J'en pourrois citer [t. I, p. 200] plusieurs exemples. Je n'en donnerai qu'un, mais bien frappant. Il n'est point d'homme de lettres qui n'ait lu plusieurs fois le plaidoyer de Cicéron pour Ligarius, & qui ne l'admire. Dans cette affaire César étoit en même tems le Juge & l'offensé : & nous apprenons de Plutarque, qu'il étoit venu dans la ferme résolution de demeurer inflexible, parce qu'il regardoit Ligarius comme un ennemi personnel, que rien ne pouvoit regagner. Ç'avoit donc été la curiosité seule qui l'avoit amené au Tribunal, parce que depuis bien des années il n'avoit point entendu plaider Cicéron. Mais il ne fut pas le maître de lui-même. On le vit plusieurs fois changer de couleur : tous les mouvemens que l'Orateur voulut lui inspirer, se peignirent successivement sur son visage : & enfin lorsque Cicéron exprima les dangers de la bataille de Pharsale, César frissonna & trembla de tout le corps ; & les piéces du procès, qu'il avoit apportées, lui tomberent des mains. C'étoit bien là, suivant l'idée de Quintilien, absoudre d'action l'accusé, avant que de prononcer le jugement. Ligarius obtint sa grace, & il [t. I, p. 201] en fut uniquement redevable à la force avec laquelle l'Orateur avoit sçu émouvoir & entraîner son Juge. Cet événement peut être regardé comme le chef-d'œuvre & le triomphe de l'Eloquence. Echauffer& remuer une multitude, n'est pas une entreprise si difficile, ni qui prouve d'une façon si merveilleuse la puissance du talent. Mais renverser & dompter par la force du discours une ame telle que celle de César, c'est ce qui montre que rien n'est impossible à l'Eloquence animée par le sentiment.
C'est donc avec grande raison que les Anciens ont tant vanté le pouvoir des passions dans le discours oratoire, & nous ont fait regarder l'habileté à les manier, comme la principale partie de l'art de persuader. La chose est certaine, quoique la différence des tems & des lieux doive en modifier l'usage. Avec cette restriction, nous suivrons hardiment, dans ce que nous avons à dire des passions, les leçons, & souvent les expressions mêmes, des grands Rhéteurs de l'Antiquité.
< Manchette : Division.>
Les passions en Eloquence peuvent se considérer ou en général, ou dans [t. I, p. 202] le détail de ce qui les regarde chacune en particulier. En général on peut les envisager sous trois rapports : du côté de l'Orateur, qui doit les exciter, du côté des auditeurs, qu'il s'agit d'émouvoir, & enfin eu égard à la nature des choses qui doivent y donner matiére. Nous allons traiter par ordre ces trois objets, & nous ajouterons ensuite quelques réflexions premiérement sur le style qu'il convient d'employer en ce genre, & en second lieu, sur les occasions & les matiéres où l'on doit en faire usage : après quoi nous passerons aux considérations propres à chaque passion particuliére. Les moyens de calmer les passions excitées par le discours feront le sujet d'une troisiéme section : & nous terminerons tout le traité des Passions oratoires par les comparer briévement avec les Mœurs.
[t. I, p. 203]
SECTION PREMIERE. Des Passions en général.
Article I. De ce qui est requis de la part de l'Orateur, pour exciter les Passions.
< Manchette : Pour toucher les autres, l'Orateur doit être touché le premier.>
Un mot unique comprend tous les devoirs de l'Orateur qui veut exciter les passions. Pour toucher ceux qui l'écoutent, il faut qu'il soit touché lui-même. C'est ce que Boileau nous prescrit dans son Art Poétique <Chant III> :
« Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez.
Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez. »
Horace avoit dit la même chose avant lui. Et Cicéron développe ce précepte avec une étendue & une force qui ne laissent rien à désirer <De Or. l. II>. C'est Antoine qu'il fait parler. « L'avis que je vous donne, dit ce grand Maître à deux jeunes Orateurs qui se faisoient une gloire de se rendre ses disciples, c'est qu'en plaidant vous puissiez vous échauffer de colére, vous attendrir jusqu'aux larmes. Car il [t. I, p. 204] n'est pas possible que votre auditeur entre dans les sentimens de douleur, de haine, d'envie, de crainte, de pitié, de tendresse, si tous ces mouvemens, dont vous prétendez l'affecter, ne paroissent d'abord agir sur vous-même, & vous pénétrer jusqu'au fond du cœur. Comment le Juge concevroit-il de l'indignation d'un fait, pour lequel vous sembleriez indifférent ? Comment haïra-t-il, s'il ne vous voit enflammé de haine ? Comment le toucherez-vous de compassion, si vous ne lui peignez en vous-même la douleur par vos expressions, par vos pensées, par le ton de voix, par l'air du visage, & enfin par les pleurs qu'il vous verra répandre ? Il n'est point de matiére si combustible, qui puisse prendre flamme, si l'on n'y met le feu : & nulle ame ne sera si bien disposée à recevoir toutes les impressions de l'Orateur, qu'elle puisse s'allumer, si vous vous en approchez dans un état de froid & de glace. »
< Manchette : La chose lui est possible.>
Cicéron se fait une objection, non sur l'utilité de la pratique qu'il [t. I, p. 205] recommande (rien n'est plus évident) mais sur la possibilité. « Est-il au pouvoir de l'homme, dit-il, de se donner, quand il veut, les sentimens de colére, de pitié, de toutes les autres passions ; & cela par rapport aux affaires d'autrui ? Oui sans doute, répond-il, la chose est possible à l'Orateur, & même sans qu'il lui faille employer ni feinte ni tromperie. La nature y a pourvu. Les sujets même qu'il traite, les idées & les tours qu'il met en œuvre, peuvent beaucoup, & agissent d'abord sur lui, avant que de communiquer leur action à ceux qui l'écoutent. Il en est lui-même plus fortement ému, qu'aucun de ceux qu'il prétend émouvoir. »
Quintilien éclaircit & appuie cette doctrine par des réflexions qui la rendent sensible & palpable <L. VI. c. 2>. « Aidons-nous, dit-il, du secours de l'imagination. Elle a une grande force. Par elle les objets, même absens, même chimériques, deviennent aussi présens à notre esprit, que si nous les avions sous les yeux. Nous croyons les voir & les [t. I, p. 206] toucher. » L'habile Rhéteur apporte en preuve ces jeux d'imagination, ces chiméres folles, dont l'esprit des plus sages se repaît & s'amuse quelquefois, & que notre La Fontaine a si bien peintes dans sa Fable de la Laitiére & du Pot au lait. J'emprunte volontiers le langage de cet aimable Poëte.
« Quel esprit, dit-il, ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitiére, enfin tous,
Autant les sages que les foux.
Chacun songe en veillant : il n'est rien de plus doux.
Une flatteuse erreur emporte alors nos ames.
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi :
Je m'écarte, je vois détrôner le Sofi.
On m'élit Roi : mon peuple m'aime :
Les diadêmes vont sur ma tête pleuvant. »
Quintilien, qui s'est servi de cette idée même, observe que « dans de pareils écarts nous voyons les fantômes que notre imagination forge, comme s'ils étoient réellement existans. Nous ne croyons pas rêver, mais agir. C'est un vice dans notre esprit, ajoute-t-il. Mais qui [t. I, p. 207] nous empêche de le tourner à bien, & d'en faire un usage avantageux ? Par exemple, j'ai à plaindre le sort d'un homme cruellement assassiné. Ne puis-je pas me mettre sous les yeux le lieu, le moment, toutes les circonstances de l'action ? Je vois l'assassin sortir subitement de l'endroit où il s'étoit caché. Je vois le malheureux qui est attaqué, trembler d'effroi, crier au secours, demander grace, ou tâcher de prendre la fuite. Je vois l'un qui porte le coup, l'autre qui tombe par terre. Le sang qui coule, la pâleur répandue sur le visage, les gémissemens, enfin le dernier soupir du mourant, se peignent dans mon esprit. » Qui saura se représenter les choses à l'imagination avec cette force, ne demandera pas comment il peut s'émouvoir au gré des circonstances.
« Si nous avons besoin d'exciter la commisération, dit encore Quintilien, persuadons-nous que c'est nous à qui sont arrivés les maux que nous devons déplorer. Soyons cet homme qui a souffert des traitemens indignes & cruels. Ne [t. I, p. 208] traitons point la chose comme étrangere par rapport à nous : empruntons la douleur de l'offensé. Alors nous dirons tout ce que, si nous étions dans le même cas, nous dirions pour nous-mêmes. »
L'objection est assûrément bien résolue par les observations de Cicéron & de Quintilien. Ils y joignent l'un & l'autre l'exemple des Comédiens, qui ont à représenter non pas des objets réels, mais des sujets feints, sans vérité, sans existence, ou du moins éloignés de nous par des distances immenses & de tems & de lieux ; & qui néanmoins s'attendrissent jusqu'à verser des larmes, s'échauffant & s'allumant jusqu'au point que leurs yeux étincellent de colére & paroissent en feu. « Si l'Acteur est affecté par des vers qu'il récite simplement de mémoire, pensez-vous, dit Antoine, que le Poëte, en les composant, fût froid & tranquille ? Cela n'est pas possible. Il faut de l'enthousiasme au Poëte, & du sentiment dans l'Orateur. »
Antoine se cite lui-même pour exemple : il rappelle ce qu'il avoit fait en défendant la cause [t. I, p. 209] d'Aquillius accusé de concussion : lorsque dans la peroraison, il prit son client par le bras, le fit lever, lui déchira sa tunique par devant pour montrer aux Juges les cicatrices des blessures honorables que ce brave guerrier avoit reçues en plusieurs combats. « Ne croyez pas, dit-il, que dans cette cause, où je n'avois pas à exprimer par le discours une image des anciennes aventures & des douleurs vaines d'un héros fabuleux, mais à sauver de l'exil un illustre Consulaire vivant & existant sous mes yeux ; où il me falloit non pas faire un rôle étranger & de commande, mais parler en ma propre personne : ne croyez pas que ce que je fis alors, je l'aye fait sans un vif & réel sentiment de douleur. Je me souvenois de l'avoir vu Consul, Général décoré par le Sénat des plus glorieux témoignages, montant en triomphe au Capitole : & je le voyois actuellement abattu aux pieds des Juges, plongé dans une tristesse amére, menacé de perdre l'honneur, & la jouissance de sa patrie. Cette comparaison me pénétroit moi-même de [t. I, p. 210] compassion, avant que j'entreprisse d'en toucher les Juges. Je remarquai véritablement que l'auditoire fut tout-à-fait attendri, lorsque je fis lever ce Vieillard couvert de deuil & accablé d'affliction, que je lui déchirai sa tunique, & que je montrai aux Juges les cicatrices de ses blessures : tout cela, non pas assurément par art & par étude, mais par l'impression d'une douleur très-profonde. Je profitai de tout. Marius, qui avoit eu Aquillius pour collégue dans le Consulat, étoit présent, & il témoignoit par ses larmes l'intérêt qu'il prenoit à la cause Je lui adressai souvent la parole, & je lui recommandai les intérêts d'un ancien collégue, & en la personne d'un seul ceux de tous les guerriers. Ce ne fut pas sans beaucoup de larmes que j'employai ainsi tous les ressorts de la commisération, intéressant dans ma cause les Dieux & les hommes, les citoyens & les alliés. Si à tous ces discours eût manqué de ma part le sentiment de douleur, mes paroles auroient excité non pas la pitié, mais la risée. »
C'est ainsi qu'Antoine prouve par [t. I, p. 211] le fait, qu'il est aussi possible que nécessaire à l'Orateur d'être touché lui-même pour parvenir à toucher les autres : & Quintilien joint ici son témoignage. « J'ai plaidé, dit-il, & avec quelque réputation. Je puis assurer, que non seulement les larmes ont souvent coulé de mes yeux, mais que la pâleur s'emparoit de mon visage, & que je me suis senti affecté d'une douleur qui avoit les caractéres de la véritable. »L'Eloquence ne manquera jamais à celui qui aura le don de s'affecter ainsi. Nous en voyons la preuve dans des personnes à qui, sans le secours de l'étude & de la culture de l'esprit, la colére suffit & vaut un Apollon ; & qui dans la douleur d'une perte récente disent quelquefois les plus belles choses du monde, uniquement par la force du sentiment. Celui qui n'aura point cet heureux talent, doit renoncer à la premiére & principale gloire de l'Orateur. Il pourra instruire le Juge : mais il ne parviendra point à le toucher.
Article II. De ce que l'Orateur doit considérer dans les personnes qu'il veut toucher
< Manchette : L'Orateur doit étudier les dispositions de l'esprit de ceux qu'il veut toucher.>
Nous avons observé que la différence des dispositions de l'ame produit des jugemens différens. Le sentiment est plus dépendant encore de cette différence. Telle ou telle disposition de l'ame la rend plus ou moins susceptible de tel sentiment que de tel autre. Si celui qui vous écoute, est dans l'affliction, & que vous entrepreniez de lui inspirer subitement de la joie, vous le rebuterez & l'offenserez au lieu de l'égayer. Il faut vous conformer à sa triste pensée, si vous voulez trouver accès dans son cœur. C'est donc une nécessité pour l'Orateur qui veut émouvoir les esprits, d'en étudier & d'en bien connoître les dispositions, pour régler sur elle le ton de ses discours : sans quoi il manquera son but, & produira quelquefois un effet tout contraire à celui qu'il souhaite.
Cette matiére est très étendue. La variété des dispositions des esprits est infinie. Ils sont diversement disposés [t. I, p. 213] & modifiés par la différence des âges, des fortunes, des nations, des gouvernemens, des mœurs & des caractéres.
< Manchette : 1°. Leur disposition actuelle par rapport à l'affaire qu'il traite.>
Sur l’affaire que vous avez à traiter actuellement, ils peuvent avoir des préventions ou favorables ou contraires. Nous commencerons par ce dernier article, sur lequel nous laisserons encore parler Antoine, introduit sur la scène par Cicéron. Voici comment s’explique cet habile Maître <De Or. l. II>, dont le talent propre étoit l’adresse & la sagacité.
« Quand j’entreprends une cause difficile, & dans laquelle je vois qu’il est besoin de dextérité pour manier les esprits des Juges, j’apporte toute mon attention & tous mes soins à deviner, par tous les indices que je puis observer, quelle est la disposition de leurs esprits, ce qu’ils pensent, à quoi ils s’attendent, ce qu’ils souhaitent, de quelle impression ils seront plus aisément susceptibles. S’ils se prêtent, & que d’eux-mêmes ils penchent vers le côté où j’ai intérêt de les pousser, je profite de ce que l’on m’offre, & voyant que le vent qui souffle m’est favorable, [t. I, p. 214] je présente les voiles à son action. Si le Juge est indifférent & dans un état d’équilibre, il y a plus à travailler. Car il faut tout faire par la force du discours, & créer à neuf ce qui n’a nulle existence. Mais quand même il seroit prévenu contre ma cause, je ne me décourage point. Car je sais que l’Eloquence a été appellée à bon titre par Ennius, maîtresse des esprits & des cœurs, & arbitre souveraine de toutes les choses de la vie. Elle peut non seulement pousser les hommes vers le penchant où leur cœur est enclin, non seulement faire pencher celui qui se tient droit & ferme, mais vaincre la résistance qu’on lui oppose, & d’un adversaire décidé, en faire son captif. »
< Manchette : Exemple de l'Orateur Antoine dans la cause de Norbanus.>
Ce n’est point là une vaine bravade. Ce qu’Antoine annonce, il l’avoit fait. Je crois devoir transporter ici tout ce qu’il dit sur la cause de Norbanus ; cause très-difficile, pour ne rien dire de plus, & dans laquelle l’Orateur triompha & de la difficulté de l’affaire en elle-même, & de la préoccupation fâcheuse de ses Juges. Le morceau est long ; mais [t. I, p. 215] il me paroît très-instructif.
Norbanus étant Tribun avoit accusé Cépion devant le peuple au sujet du pillage de l’or de Toulouse. Cépion est celui dont la mauvaise conduite dans le commandement des armées avoit été cause de l’horrible défaite des Romains près du Rhône par les Cimbres, où furent détruites deux armées consulaires, & qui mit la ville de Rome en danger de se voir attaquée par les vainqueurs. L’auteur du désastre ne demeura pas impuni. Il fut dégradé du commandement, privé du droit d’entrée au Sénat, & ses biens furent confisqués. Cette condamnation étoit sévére. Norbanus ne la jugea pas suffisante : & après un intervalle de dix ans, il releva l’accusation de concussion, pour raison de l’or de Toulouse enlevé par Cépion & tourné à son profit, & il la porta devant le peuple. L’accusé trouva des amis & des protecteurs. Il étoit agréable au Sénat, en faveur duquel il avoit fait passer une loi dans son Consulat par rapport à la querelle entre cet Ordre & celui des Chevaliers Romains pour la Judicature. L’Orateur Crassus actuellement [t. I, p. 216] Consul, Scaurus, Prince du Sénat, & sans doute tout l’Ordre des Sénateurs, prirent hautement sa défense. Deux Tribuns du Peuple firent une opposition en forme à la proposition de leur Collégue. Norbanus soutint par la violence ce qu’il avoit entrepris, soit par un faux zéle, soit par le motif de quelque intérêt particulier. Il excita une sédition furieuse. Scaurus fut contraint de s’enfuir de la place publique, & il reçut même un coup de pierre. Les Tribuns opposans furent chassés de la Tribune aux harangues. Le Peuple admit l’accusation, & Cépion fut condamné. L’année suivante Norbanus, sorti de charge, fut accusé devant les Juges, comme ayant offensé la majesté du Peuple Romain par la sédition qu’il avoit allumée : & c’est de cette cause qu’Antoine se rendit le défenseur. Je ne le louerai pas de s’en être chargé. Mais on ne peut refuser des éloges à l’adresse incomparable avec laquelle il la défendit, & qui peut servir de modéle dans des causes bonnes en elles-mêmes, mais devenues odieuses par des préventions injustes, dont il faut faire revenir les Juges. [t. I, p. 217] Antoine développe ainsi dans Cicéron l’art qu’il y employa.
Adressant la parole à Sulpicius, jeune Orateur plein de feu, qui avoit été l’accusateur de Norbanus, il commence par exposer toute la difficulté d’une cause défavorable dans toutes ses circonstances, comme on peut aisément le sentir par le récit abrégé du fait, que je viens de présenter. A la considération des choses il ajoute celle de la personne des deux Avocats. « Vous, dit-il (a), Sulpicius, jeune encore, vous paroissiez faire un fort beau rôle en vous intéressant pour l’ordre public, manifestement violé : au lieu qu’il ne sembloit guéres séant à moi, dans l’âge où je suis, après avoir été Consul & Censeur, de défendre un citoyen séditieux, qui avoit pris à tâche d’aggraver l’infortune d’un personnage Consulaire. A grande peine m’accordoit-on quelque ombre légére d’excuse, sur ce qu’après tout celui pour qui je plaidois, avoit été mon Questeur, ce qui selon nos mœurs, fait une liaison très-étroite. Je sentois tous ces désavantages, & pour en empêcher l'effet, voici de [t. I, p. 218] quelle façon je m’y pris. »
<N.d.A. (a) J'emprunte la traduction que M. Rollin a donnée de ce morceau de Cicéron dans son Histoire Romaine, l. xxx.>
« Par rapport au fond de la chose, je recueillis & parcourus tous les différens genres de séditions qui avoient agité la République, en remontant jusqu’aux tems les plus reculés, & j’en parlai franchement, n’en dissimulant point les inconvéniens & les dangers : mais j’eus soin d’observer que si toutes les séditions avoient été fâcheuses, quelques-unes pourtant devoient être regardées comme justes, & avoient été presque nécessaires. C’est ce que je prouvai en remarquant que l’on n’avoit pu ni chasser les Rois, ni créer les Tribuns, ni mettre des bornes à la puissance Consulaire, comme on l’avoit fait si souvent par les ordonnances du Peuple, ni établir le droit de l’appel du Peuple, ce droit que l’on peut appeller la sauvegarde des citoyens & le rempart de la liberté, sans trouver une forte résistance de la part des Nobles, toujours accompagnée de troubles violens. De tout cela je [t. I, p. 219] conclus que si ces séditions avoient été salutaires à la République, il ne falloit donc pas tout-d’un-coup & sans autre examen, faire un crime capital à Norbanus des mouvemens tumultueux excités par le Peuple dans l’affaire dont il s’agissoit. »
« Après ce premier pas, j’en fis un second. J’ajoutai que si l’on reconnoissoit que le Peuple eût eu dans quelques occasions de justes raisons de s’émouvoir & de se soulever, comme on n’en pouvoit disconvenir, jamais il n’en avoit eu de cause plus légitime que dans le cas présent. Alors je pris l’essor : j’invectivai avec force contre la défaite honteuse dont Cépion avoit été la cause : je déplorai la perte de l’armée, que la mauvaise conduite du Général avoit livrée à la boucherie. Par-là je renouvellois la douleur, je rouvrois la plaie de ceux qui pleuroient leurs proches tués dans ce malheureux combat : & en même tems je rallumois, & j’appuyois d’un motif de bien public, la haine des Chevaliers Romains, nos Juges, contre Cépion, qui avoit voulu leur ôter, au moins en partie, les jugemens. » [t. I, p. 220]
« Quand je sentis que je m’étois rendu maître de mon auditoire, & que mes moyens de défense étoient bien reçus : alors, aux passions vives & véhémentes, que j’avois employées jusques-là, je substituai des sentimens plus doux. Je représentai qu’il s’agissoit ici de tout pour moi ; que je parlois, si j’osois le dire, pour un fils, puisqu’ayant été mon Questeur, Norbanus devoit, selon la maxime de nos ancêtres, m’être aussi cher que si j’étois son père ; qu’après avoir été souvent de quelque secours à des inconnus, qui n’avoient d’autre titre de liaison avec moi que la qualité de citoyens, il me seroit également douloureux & honteux, de n’avoir pu servir avec le même succès celui qui m’étoit si étroitement lié. Je demandois aux Juges qu’ils se laissassent toucher par la considération de mon âge, des charges dont j’avois été honoré, des services que je pouvois avoir rendus à la République, enfin de la douleur si juste & si convenable dont ils me voyoient pénétré ; qu’ils ne me refusassent pas une grace, qui [t. I, p. 221] étoit la premiére que je leur eusse demandée pour moi personnellement, ne m’étant jamais intéressé pour d’autres accusés que comme pour des amis, au lieu qu’ici je me regardois comme étant moi-même en danger. »
« Je traitai donc cette cause d’une maniére qui pourroit paroître contraire aux régles de l’art, mais qui me réussit. Je ne fis qu’effleurer légérement la discussion du crime de lése-majesté publique, qui étoit le fond de l’affaire. Tout le fort de mon plaidoyer roula sur les passions & les mœurs ; c’est-à-dire, que je m’attachai d’une part à ranimer avec véhémence les mouvemens de haine contre Cépion, & de l’autre à me concilier l’affection de mes Juges en exprimant en moi les sentimens d’un tendre & fidéle ami. C’est ainsi qu’ayant plutôt remué les cœurs qu’éclairé les esprits, je triomphai de l’accusation. »
Voilà, je pense, ce que l’habileté humaine peut imaginer de plus adroit pour manier une cause difficile : & si la cause est difficile sans être mauvaise, le modèle est [t. I, p. 222] pleinement louable, & peut être proposé à l’imitation de nos Orateurs, autant que nos mœurs le permettent. On ne pardonneroit pas aujourd’hui à un Avocat de couler sur le point principal de l’affaire. Par rapport aux passions & aux mœurs, il faudroit qu’il déguisât sa marche, & qu’il fondît le sentiment dans le raisonnement même & les preuves. Mais l’exemple d’Antoine peut être utile, s’il est tourné habilement : & en voici la preuve.
< Manchette : M. Cochin a suivi cet exemple, autant que le permettent nos usages et nos mœurs.>
Dans une cause moins grave, & dont l’intérêt étoit moins grand, mais cependant importante, soit par la dignité des personnes, soit à raison du bien général de la société, M. Cochin a éprouvé des difficultés pareilles, & a sçu les vaincre. Le fait est ainsi présenté par l’Editeur de ses Œuvres <Préf. p. lv>. « Une fille aussi vertueuse que noble, se prétend veuve d’un des principaux Officiers de Marine (le Comte d’Hautefort.) Avec l’acte de célébration, elle produit une quittance de dot, & des lettres où le défunt lui donne le titre d’épouse. L’héritier (le Marquis d’Hautefort) [t. I, p. 223] s’est rendu défavorable par une procédure violente au criminel. M. Cochin entreprend néanmoins de le défendre. Ni la prévention du Royaume entier ne l’étonne, ni la perplexité des Magistrats ne l’inquiéte. Les condamnations même qu’il essuie sur l’incident criminel, ne le découragent point. » Sa cause étoit bonne au fond : & c’est de quoi le Public, qui avoit d’abord pris parti contre lui, est demeuré enfin persuadé. Aussi par rapport à ce qui faisoit la matiére du procès, il n’usa point de l’artifice frauduleux d’Antoine. Il n’évita point l’examen & la discussion de l’affaire en elle-même. Il la traita à fond : il fit valoir ses preuves : il détruisit les objections des adversaires. Sa cause gagnoit à être connue : & il n’auroit pas réussi par une autre voie auprès de Juges aussi éclairés, aussi instruits des régles, que ceux qui composent parmi nous le premier Tribunal du Royaume. L’Avocat donc n’annonce que le dessein de mettre le vrai en évidence ; mais il ne néglige point les secours qu’il peut tirer & de la conciliation [t. I, p. 224] des esprits, & des mouvemens excités dans les cœurs.
S’il parle avec force contre la partie adverse, sa véhémence, à quelque degré qu’elle se porte, ne tombe que sur les choses, en respectant la personne. Il ne méprise point sa naissance, il n’attaque point ses mœurs : & cette modération fait honneur à l’Avocat, & lui mérite l’estime de ceux qui l’écoutent.
Pour ce qui est de la compassion, il trouve l’art de la tourner en faveur de celui pour qui il plaide, quoique tous les dehors fussent contre lui, & eussent d’abord prévenu & touché le Public sur le sort d’une personne, dont la fortune ne répondoit point à la naissance, & qui plaidoit pour les intérêts les plus chers & les plus précieux contre un homme puissant, accrédité, & dont les procédés avoient été violens. Dans une situation si peu favorable, M. Cochin entreprend de décider la commisération du côté du Marquis d’Hautefort. Il avoit commencé, comme je l’ai dit, par travailler à convaincre les esprits du bon droit de sa partie. Après cette [t. I, p. 225] préparation nécessaire, il met en œuvre le ressort de la pitié. « Si des Magistrats, dit-il, qui n’ont que la vérité pour objet, & la loi pour régle, pouvoient se laisser toucher à des sentimens de compassion, le Marquis d’Hautefort seroit bien plus en état de se procurer ce secours, que la Demoiselle de Kerbabu. Un homme de condition, qui n’a jamais suivi que les sentimens de l’honneur & de la vertu, n’est-il pas un objet digne que la Justice s’intéresse pour lui, lorsqu’on le voit exposé à toute la malignité d’un parti, qui ne le déchire que parce qu’il a cru devoir résister à ses attentats ? A quel excès la fureur n’a-t-elle pas été contre lui ! On ne s’est pas renfermé dans les bornes de l’accusation déférée à la Justice : on a répandu dans le Public des traits que l’on auroit rougi d’exposer à l’Audience. Chaque jour a vu naître de nouvelles fables, propres à le décrier. Les faits les plus calomnieux ont été débités sans réserve & sans ménagement : on en appelle à la notoriété publique. Et quelle est la source de ce torrent d’injustices & de déclamations ? Une [t. I, p. 226] accusation frivole, chimérique, décréditée par elle-même, confondue par les procédures mêmes de celle qui l’a formée : on ne craint point de le répéter, un squélette d’accusation, qui n’a ni force, ni appui, ni mouvement. N’est-ce pas là ce qui doit exciter dans le cœur des Magistrats & du Public les sentimens vifs & de compassion d’une part, & d’indignation de l’autre ? »
C’est assurément un grand art, que de savoir ainsi faire changer d’objet à la commisération publique, substituer la pitié à l’indignation, & l’indignation à la pitié. M. Cochin avoit d’autant plus de raison d’emprunter ce secours, qu’il combattoit contre un illustre Avocat <M. Aubri>, dont le talent étoit grand pour peindre, pour remuer, pour échauffer, & qui s’étoit bien rempli de l’esprit des grands Maîtres de l’Antiquité, au genre desquels le portoit son génie.
< Manchette : 2°. L'Orateur doit aussi avoir égard aux dispositions habituelles de ses auditeurs, qui varient :>
Voilà donc ce que doit faire l’Avocat, lorsqu’il trouve les esprits prévenus contre sa cause. Il a besoin aussi, pour réussir à toucher, de varier ses discours selon toutes les différences qu’il peut & doit observer dans [t. I, p. 227] les esprits, à raison de la différence des positions & des circonstances. Je parcourrai les principales de ces différences, que j’ai annoncées en commençant cet article.
< Manchette : A raison des âges.>
I. Et d’abord les âges ont chacun, comme on le sait, des caractéres différens. Aristote a peint cette diversité ; Horace l’a suivi : & Boileau, marchant d’après eux, y a si bien réussi, qu’il nous dispense de recourir à d’autres Maîtres. Ses vers sont très-connus : mais ils sont si propres à mon sujet, que je ne puis me dispenser de les présenter ici.
« Le tems, qui change tout, dit le Poëte François, change aussi nos humeurs.
Chaque âge a ses plaisirs, son esprit, & ses mœurs.
Un jeune homme, toujours bouillant dans ses caprices,
Est prompt à recevoir l’impression des vices :
Est vain dans ses discours, volage en ses désirs,
Rétif à la censure, & fou dans les plaisirs.
L’âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage,
Se pousse auprès des Grands, s’intrigue, se ménage :
Contre les coups du sort songe à se maintenir :
Et loin dans le présent regarde l’avenir.
La vieillesse chagrine incessamment amasse,
Garde, non pas pour soi, les trésors qu’elle entasse,
Marche en tous ses desseins d’un pas lent & glacé ;
Toujours plaint de présent, & vante le passé :
[t. I, p. 228] Inhabile aux plaisirs, dont la jeunesse abuse,
Blâme en eux les douceurs que l’âge lui refuse. »
Ces portraits sont excellemment dessinés : si ce n’est que le dernier trait du tableau de la vieillesse ne paroîtra peut-être ni bien moral, ni exactement vrai. Il n’est pas besoin du sentiment de jalousie pour blâmer ce qui est blâmable, l’abus des plaisirs.
Le Poëte termine ses descriptions par cet avis, qu’il adresse à ceux qui travaillent pour le Théâtre.
« Ne faites point parler vos Acteurs au hasard
Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard. »
Nous disons de même à l’Orateur : observez la différence des âges dans ceux que vous prétendez toucher. Les motifs & les moyens qui remuent un jeune homme, ne sont pas les mêmes qui agissent sur l’esprit d’un vieillard. Mentor voulant détourner Télémaque de rester dans l’isle de Calypso, où l’amour le retenoit, lui explique quelle est l’adresse des passions à se déguiser & à s’envelopper sous des prétextes spécieux. Télémaque venoit de lui dire, qu’il n’avoit plus de raison de [t. I, p. 229] retourner à Ithaque : que sans doute Ulysse ne vivoit plus, & que l’on devoit croire que Pénélope n’avoit pu résister aux poursuites de tant de prétendans ; qu’il n’avoit plus à espérer aucun agrément dans Ithaque, & que mille dangers l’y attendoient. « Voilà l’effet, répond Mentor <Télémaque, l. VII>, d’une aveugle passion. On cherche avec subtilité toutes les raisons qui la favorisent, & on se détourne de peur de voir toutes celles qui la condamnent. On n’est plus ingénieux que pour se tromper, & pour étouffer ses remords. » Il prend ensuite le ton d’autorité & de reproche, qui peut & doit faire impression sur un jeune homme bien né, mais qui irriteroit un homme fait & parvenu à l’âge de maturité ; & il le pique par l’exemple de son père. « Lâche fils, lui dit-il, d’un père si sage & si généreux ! menez ici une vie molle, sans honneur, au milieu des femmes : faites, malgré les Dieux, ce que votre père crut indigne de lui. » Ce discours est proportionné au caractére de la jeunesse qui a peu d’expérience, qui a besoin d’être instruite, & qui conserve encore de la docilité pour les [t. I, p. 230] sages avis d’un maître qu’elle est accoutumée de longue main à respecter. Ailleurs le même Mentor invitant Nestor à rompre le projet de la guerre contre Idoménée, lui tient un bien autre langage <L. X>. Il loue sa sagesse : il atteste son expérience. « O Nestor ! sage Nestor, vous n’ignorez pas combien la guerre est funeste à ceux-mêmes qui l’entreprennent avec justice, & sous la protection des Dieux. » Voilà un motif digne d’être présenté à un sage vieillard, & du ton qui lui convient.
Je ne cite point d’exemples des vices remarqués dans les caractéres des différens âges. Ce détail auroit quelque chose d’odieux : & l’Orateur doit les connoître, non pour en profiter par rapport à des vues d’intérêt : c’est le métier du flatteur : mais pour les corriger, si son ministére l’y appelle ; & toujours pour éviter de les heurter imprudemment, de peur d’y trouver des obstacles au bien qu’il veut faire.
< Manchette : A raison de la différence des conditions & des fortunes.>
II. La différence des conditions & des fortunes produit encore de très-grandes différences dans les dispositions des esprits, & par conséquent dans la méthode que l’on doit [t. I, p. 231] suivre pour les manier, & dans les moyens qui peuvent réussir à leur inspirer le mouvement des passions. Les Grands & les Riches doivent être traités avec plus de ménagement ; les pauvres & les foibles avec affection & bonté. La Noblesse & les gens de guerre sont sensibles à l’honneur, & c’est le plus puissant ressort pour les échauffer. Quelle exhortation plus persuasive, & plus capable d’enflammer le courage, que ce peu de mots de Henri IV. combattant la Ligue à Ivri : « Enfans, si les Cornettes vous manquent, voici, disoit-il en leur montrant son casque surmonté d’un grand panache blanc, voici le signe du ralliement. Vous le trouverez toujours au chemin de l’honneur & de la victoire. Dieu est pour nous. » L’ordre médiocre des citoyens est touché des biens de la paix & du bon ordre. Les besoins de la subsistance sont ce qui intéresse le plus vivement le menu peuple. Il est aisé de pousser plus loin ces considérations : & on sent combien elles doivent influer dans les pensées & les expressions de l’Orateur qui veut toucher ; combien au contraire leur déplacement rendroit le [t. I, p. 232] discours non seulement incapable d’émouvoir, mais ou offensant, ou ridicule.
< Manchette : A raison de la différence des nations.>
III. Selon la différence des Nations, les discours qu’on leur adresse doivent prendre des formes différentes. La gravité Espagnole, la vivacité pétillante de nos François, la finesse des Italiens, la fierté Angloise, la pesanteur judicieuse des Peuples du Nord, ne seroient pas sans doute remuées par des motifs semblables & semblablement présentés. Tite-Live remarque <T. L.XXX. 32> qu’Annibal, qui avoit une armée composée de plusieurs Nations diverses, employoit divers motifs, en les menant au combat, pour les engager à bien faire. Il promettoit aux troupes auxiliaires, outre leur paie ordinaire, de grandes récompenses à prendre sur les dépouilles des ennemis. Il réveilloit dans les Gaulois la haine qu’ils portoient naturellement au nom Romain. Il mettoit sous les yeux des Liguriens les fertiles campagnes de l’Italie, au lieu des montagnes stériles qu’ils habitoient. Il faisoit craindre aux Maures & aux Numides la domination tyrannique de Masinissa. Pour ce qui regarde les [t. I, p. 233] Carthaginois, il leur représentoit qu’il s’agissoit de défendre les murailles de leur patrie, leurs Dieux Pénates, les tombeaux de leurs ancêtres, leurs peres & leurs meres, leurs femmes & leurs enfans.
Dans nos mœurs, les négociations auprès des peuples différens ne réussiroient pas, si les Ministres qui s’y emploient, ne savoient prendre des tours & des procédés différens, selon la diversité des principes, des maximes, des façons de penser de ceux avec qui ils traitent. Tel motif qui auroit un heureux effet à la Cour de Rome, échoueroit à celle de Londres. Les Lettres du Cardinal d’Ossat offrent un parfait modèle de cette flexibilité d’esprit nécessaire à un bon Négociateur. En demeurant bon François, il devient Italien avec les Italiens.
< Manchette : A raison de la différence des Gouvernemens.>
IV. On sent assez que les mêmes observations & les mêmes raisonnemens ont lieu par rapport à la différence des Gouvernemens. Ainsi tout ce que j’ai à dire ici, se réduit à donner très-sommairement les vrais principes de tout Gouvernement : matiére difficile & délicate, que les plus [t. I, p. 234] grands Ecrivains n’ont pas toujours traitée avec assez d’exactitude, & sur laquelle il est néanmoins important pour l’Orateur de ne se pas tromper, s’il veut parler d’une façon qui convienne aux personnes qu’il prétend émouvoir, & les faire entrer dans les sentimens que demande l’intérêt de sa cause.
Tout Gouvernement doit tendre à rendre heureux tous les membres de l’Etat.
L’unique moyen d’obtenir le bonheur dont cette vie est susceptible, consiste dans la vertu.
Ainsi tout Gouvernement doit favoriser, faciliter, étendre la pratique de la vertu.
Tel est l’esprit, la fin, le ressort, le principe de tout Gouvernement.
Pour parvenir à cette fin commune, on a pris des voies différentes. Dans certains pays l’autorité a été remise entre les mains d’un seul ; dans d’autres en celles de plusieurs : & cette seconde partie de l’alternative a deux branches. L’autorité confiée à plusieurs s’exerce ou par le Corps entier de la Nation, & c’est ce que l’on appelle Démocratie ; ou par un certain [t. I, p. 235] nombre de citoyens d’élite, & c’est une Aristocratie. Le Gouvernement d’un seul, ou Monarchique, est établi en France, la Démocratie chez les Suisses, l’Aristocratie à Venise. Quelquefois ces trois formes de Gouvernemens, ou deux des trois, sont unies dans un même Etat. Mais nous nous en tenons aux trois formes principales.
Chacune a son esprit particulier, toujours subordonné à la fin générale.
Dans une Monarchie pleine, l’Etat est tout entier dans son chef, & du salut d’un seul dépend le salut de tous. Ainsi l’esprit de ce Gouvernement est l’affection pour le Roi, & le zéle pour le servir, & pour concourir avec lui & sous ses ordres, au bien commun.
Dans une Démocratie, chacun des citoyens a part au Gouvernement, & comme tels ils sont tous égaux. La base de cette forme d’Etat est donc l’égalité entre les citoyens ; & l’esprit propre qui lui convient, est le maintien de cette égalité.
Dans l’Aristocratie, l’Etat est composé de deux ordres de citoyens, dont les uns gouvernent, & les [t. I, p. 236] autres sont gouvernés. La modération dans les premiers, la soumission dans les seconds, voilà ce qui sauve & ce qui fait subsister la République. L’esprit de ce Gouvernement est donc le désir de la conservation de ces deux dispositions essentielles.
Un sentiment commun à toutes les formes d’Etat, c’est que les citoyens soient attachés par le cœur au Gouvernement établi. Rien n’est plus juste ni plus censé que le mot d’Auguste au sujet de Caton d’Utique <Macrob. Sat. II. 4>, dont quelques flatteurs blâmoient en sa présence la rigidité Républicaine. « Sachez, leur dit-il, que quiconque s’oppose au changement du Gouvernement actuel de l’Etat, est un bon citoyen & un honnête homme. »
Par ces principes exposés en abrégé on conçoit suffisamment, quelle différence opére dans les façons de penser des hommes, la différence des Gouvernemens ; & que par conséquent l’Orateur ne doit pas parler à des Républicains comme aux sujets d’un Monarque. Démosthéne & Cicéron, qui vivoient en pays de Démocratie, nous montrent quel ton [t. I, p. 237] l’on doit prendre avec les citoyens d’un Etat populaire. Celui qui convient dans le Gouvernement Monarchique se manifeste dans tous nos Orateurs François, sacrés & profanes.
< Manchette : A raison des mœurs & du caractére de chacun.>
V. Je ne m’étendrai pas sur ce qui regarde la différence des mœurs & des caractéres. Il n’est personne qui ne voie du premier coup d’œil qu’il faut d’autres motifs pour toucher un méchant homme, que pour faire impression sur un homme vertueux ; & que les caractéres posés & tranquilles demandent pour être ébranlés, d’autres ressorts & une autre manœuvre, que les esprits vifs & ardens. Je remarquerai seulement que l’usage de cette observation qui se rapporte au caractére particulier de chacun, est moins familier à l’Orateur, qui d’ordinaire adresse son discours à une multitude, ou à une assemblée. Néanmoins dans le Gouvernement Monarchique l’Eloquence a de fréquentes occasions de s’exercer auprès du Roi, soit par des requêtes, soit par les différentes espéces de complimens solemnels ; & en toute supposition les conseils se donnent plus souvent à un seul qu’à plusieurs ensemble. [t. I, p. 238] Les exemples sont peu nécessaires sur une doctrine si claire en elle-même, mais ils satisfont l’esprit, & le délassent de la sécheresse des préceptes. J’observerai donc que Burrhus, dans Racine, lorsqu’il entreprend d’arracher du cœur de Néron le cruel dessein de faire empoisonner Britannicus, commence par employer le motif de la crainte. Ce motif est proportionné à un mauvais caractére.
« Britannicus mourant, lui dit-il, excitera le zéle
De ses amis tout prêts à prendre sa querelle.
Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs,
Qui même après leur mort auront des successeurs,
Vous allumez un feu qui ne pourra s’éteindre.
Craint de tout l’univers, il vous faudra tout craindre,
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets,
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets. »
Au contraire dans la Bérénice du même Poëte, Paulin donne des conseils à un Empereur aimable & vertueux : & pour fortifier Titus dans la résolution de renvoyer Bérénice, il fait usage des motifs d’honneur & de gloire, toujours puissans sur les belles ames. Titus vient de lui dire, qu’il prend le parti de se séparer de celle qu’il aime. Paulin lui répond :
[t. I, p. 239] « Je n’attendois pas moins de cet amour de gloire,
Qui par-tout après vous attache la victoire.
La Judée asservie & ses remparts fumans,
De cette noble ardeur éternels monumens,
Me répondoient assez que votre grand courage,
Ne voudroit pas, Seigneur, détruire son ouvrage,
Et qu’un Héros vainqueur de tant de Nations,
Sauroit bien, tôt ou tard, vaincre ses passions. »
< Manchette : Autres différences à observer.>
Voilà ce que nous avions à dire touchant les considérations tirées des personnes en qui l’Orateur prétend exciter les passions. Nous finissons ici cet article, en avertissant néanmoins que nous n’avons pas épuisé toutes les différences qui peuvent s’observer à cet égard. Nous n’avons point parlé des diversités dans la Religion, objet qui agit plus efficacement qu’aucun autre sur les esprits & sur les cœurs, & qui exige par conséquent de l’Orateur les plus grandes & les plus délicates attentions. Nous n’avons point dit que les gens d’esprit sont plus difficiles à émouvoir que les simples ; & ceux qui ont l’esprit cultivé, plus que les ignorans. Ces différences, & peut-être plusieurs autres n’échapperont point à un homme attentif, & elles n’ont pas besoin, après ce que nous avons dit, de préceptes particuliers.
< Manchette : Récapitulation.>
[t. I, p. 240] Qu’il nous suffise de résumer ici les principales différences que nous avons traitées, en y appliquant le précepte que donne Horace sur le même sujet aux Poëtes Dramatiques. L’Orateur qui parle aux autres hommes, doit avoir les mêmes attentions que le Poëte, qui les fait parler. Disons donc d’après Horace, « que le discours doit être bien différent, selon qu’il s’adresse à un sage vieillard, ou à un jeune homme dont le sang bout dans les veines ; à un Négociant qui court les mers, ou au paisible cultivateur du champ de ses peres ; à une grande Princesse, ou à une tendre nourrice ; à un Romain, ou à un habitant de la Grande-Bretagne. »
Article III. De ce que l'Orateur qui veut remuer les Passions doit considérer dans les choses.
< Manchette : L'Orateur ne doit pas employer le pathétique dans les petites causes.>
La premiére attention de l’Orateur relativement au pathétique, c’est d’examiner si sa matiére le comporte. Car les grands mouvemens ne conviennent pas aux petites affaires <Cic. de Orat. II. 205>. « Ce seroit, dit Quintilien <L. VI. c. 1>, chausser le [t. I, p. 241] cothurne à un enfant, & lui mettre en main la massue d’Hercule. » Ce vice va jusqu’au ridicule : & il suffit de ne pas manquer absolument d’esprit pour s’en garantir. Un Avocat capable de s’y laisser aller, seroit un vrai personnage de comédie. Aussi ce rôle fait-il un fort bon effet dans la comédie des Plaideurs. On ne peut s’empêcher de rire, lorsque l’on entend le prétendu Avocat d’un chien qui a mangé un chapon, commencer son plaidoyer par ce grave début :
« Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable,
Tout ce que les mortels ont de plus redoutable,
Semble s’être assemblé contre nous par hasard,
Je veux dire la brigue & l’éloquence. »
Cet exorde est soutenu par des traits risibles d’une véhémence déplacée.
« Qu’arrive-t-il, Messieurs ? On vient. Comment vient-on ?
On poursuit ma partie. On force une maison.
Quelle maison ? Maison de notre propre Juge.
On brise le cellier, qui nous sert de refuge.
De vol, de brigandage, on nous déclare auteurs
On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs. »
[t. I, p. 242] Ce portrait est chargé sans doute. Mais il n’en est que plus propre à faire toucher au doigt le ridicule du vice qui s’y trouve exprimé.
< Manchette : Il ne doit pas s'y jetter brusquement & sans préparation.>
Si la nature de la cause donne lieu aux mouvemens, il reste encore une précaution à prendre, c’est de ne se point jetter tout d’un coup dans ces transports éclatans, qui par eux-mêmes peuvent être regardés comme des écarts. Cicéron donne cet avis aux Orateurs Romains <De. Orat. II. c. 213>, dont le Barreau étoit pourtant plus favorable que le nôtre à ce genre d’éloquence pathétique. La pratique qu’il recommande est encore plus nécessaire parmi nous. Le Juge veut d’abord être mis au fait, & savoir de quoi il s’agit. Les mouvemens de l’ame supposent quelque connoissance dans l’esprit, & ils ne peuvent venir qu’à la suite.
< Manchette : Il doit rassembler & faire valoir toutes les circonstances.>
Quand les esprits ont été ainsi préparés, alors l’Orateur, pour toucher les Juges, peut & doit employer toutes les circonstances de la chose, des personnes, des tems, & des lieux, selon qu’elles seront capables de faire l’impression qu’il souhaite. M. Cochin, plaidant pour un homme <T. I. p. 257>, qui, renvoyé absous d’une accusation [t. I, p. 243] criminelle, avoit été forcé par ses Juges de payer les frais du procès, & poursuivoit devant un Tribunal supérieur la restitution de ces frais, reléve & fait valoir avec une grande force toutes les circonstances d’une persécution si odieuse. « Un accusé n’est-il pas assez à plaindre, dit l’Orateur <p. 262>, d’avoir essuyé une instruction criminelle ; d’avoir été fugitif pendant un tems ; pendant un autre d’avoir éprouvé les horreurs d’une prison ; de s’être consumé en frais pour faire triompher son innocence ; sans qu’on lui fasse payer encore, en prononçant son absolution, jusques aux poursuites mêmes qui ont été faites contre lui ? Si la régle & l’usage ne permettent pas d’adjuger des dépens contre la partie publique, quoiqu’elle ait formé une accusation injuste : si tout ce que l’on réserve au malheureux qui a gémi long-tems sous le poids d’une accusation, terrible même à l’innocence, est de demander qu’on lui découvre le dénonciateur ; au moins ne peut-on pas exiger de lui qu’il récompense celui qui le persécute, & qu’il lui paye les peines qu’il a [t. I, p. 244] prises pour le faire périr. » Toutes les circonstances qui rendent digne de compassion l’état de celui pour qui parle l’Avocat, la durée de la persécution, les différentes formes qu’elle a prises, l’indignité de payer lui-même les injustices qu’il a souffertes, tous ces traits réunis excitent la pitié pour l’innocence si cruellement traitée, & l’indignation contre l’odieux procédé de ses persécuteurs.
Si la personne maltraitée eût été d’une naissance & d’une condition illustres, ou au contraire foible & sans appui ; s’il se fût agi d’un vieillard respectable, ou au contraire d’un jeune homme à la fleur de l’âge ; s’il eût été permis d’insister fortement sur l’iniquité des premiers Juges, on conçoit bien que ces nouvelles circonstances n’auroient pas été omises par l’Avocat, & qu’elles auroient donné un nouveau degré de véhémence à son discours. Chaque fait a ainsi ses traits propres, qu’un Orateur habile ne manque pas de saisir, & dont il profite pour remuer les cœurs. Le même M. Cochin, parlant pour un homme de naissance dont on avoit révoqué en doute la noblesse, appuie ainsi sur [t. I, p. 245] l’atrocité de l’injure. « C’est tout à la fois une injure sanglante, & une injure faite gratuitement & sans objet. Ces deux circonstances concourent également pour faire sentir toute l’énormité du crime, & toute la rigueur que l’on doit employer pour en procurer la vengeance. »
< Manchette : Les Orateurs Romains faisoient un plus grand usage que les nôtres, du pathétique au Barreau.>
Les Orateurs Romains faisoient grand usage de cette méthode, & ils recueilloient avec soin toutes les circonstances propres à émouvoir. Les plaidoyers de Cicéron sont remplis de semblables traits. Nul n’est plus fameux que la description du supplice de Philodamus & de son fils. « Spectacle déplorable & cruel ! dit l’Orateur <I. in Verr. 76>. On voit paroître sur l’échafaud, d’un côté un père avancé en âge, & de l’autre son fils, tous deux condamnés à mort, l’un pour avoir préservé sa fille des attentats d’un ravisseur infâme, l’autre pour avoir défendu la vie de son père & l’honneur de sa sœur. Ils versoient des larmes, non chacun sur soi-même & sur son sort personnel ; mais le père pleuroit la mort de son fils, & le fils celle de son père. » Rien assurément n’est plus touchant ni plus pathétique. [t. I, p. 246] C’étoit une ressource dont les Anciens usoient avec une pleine liberté, que celle des larmes & de la commisération. Ils faisoient des peintures vives de la douleur de l’accusé, de son accablante disgrace, du deuil de sa famille & de ses proches. Si l’accusé, par une fermeté d’ame extraordinaire, dédaignoit de témoigner de la crainte, & de s’attendrir sur lui-même, l’Orateur se substituoit à la place de son client, & il exprimoit en sa propre personne les sentimens convenables à la triste fortune de celui qu’il défendoit. Ce tour est ce qui nous a produit la Péroraison de Cicéron pour Milon, qui est un chef-d’œuvre d’habileté & d’adresse, autant que d’éloquence de sentimens. Je ne crois point en dire trop : & pour mettre mon Lecteur à portée d’en juger par lui-même, je vais en détacher ici quelques traits.
La peine que pouvoit craindre Milon, & qui lui fut réellement infligée, étoit l’exil. Voici de quelle maniere Cicéron le fait parler sur ce sujet. « En quittant mes concitoyens, je fais pour eux les vœux les plus ardens. Qu’ils vivent heureux ! qu’ils [t. I, p. 247] se maintiennent dans une situation florissante ! Puissent-ils dans le sein de leur patrie, qui est aussi la mienne, & qui me sera toujours chere, puissent-ils jouir d’une heureuse & parfaite tranquillité ! Ils en jouiront sans moi, mais elle n’en sera pas moins mon ouvrage, puisque c’est moi qui les ai délivrés de celui qui en étoit l’ennemi. Je prendrai ma résolution : je me séparerai de leur commerce & de leur vue. Si je ne puis partager avec eux le bonheur de la République, au moins je n’en éprouverai point les maux : & la premiere ville où je trouverai établi le regne des Loix & des mœurs, je la choisirai pour y fixer mon séjour. »
Dans ces paroles respire la fermeté d’ame, mais une fermeté douce, & qui n’éclate point en reproches. Pour l’adoucir encore, & pour empêcher absolument que les Juges ne se crussent bravés, l’Orateur ajoute tout de suite quelque chose de tendre, & des expressions de douleur. « Triste récompense de mes travaux ! » fait-il dire à Milon. « Combien me suis-je trompé dans mes espérances ! Combien mes [t. I, p. 248] projets ont-ils été démentis par l’événement ! » Il suppose que son ami malheureux lui adresse la parole à lui-même, & lui dit. « Quoi ! mon cher Cicéron : lorsque je vous rendois à la patrie, devois-je penser que je me verrois privé moi-même du droit d’en jouir ? Votre voix & votre talent ont été secourables pour un si grand nombre de citoyens en péril : & moi, qui tant de fois me suis exposé à la mort pour vous, serai-je le seul qui ne puisse en retirer aucun fruit ? » Des plaintes si tendres pourroient sembler déroger à la fermeté du caractere de Milon. Cicéron va au-devant de cet inconvénient. « Ce que je vous répéte d’après lui, dit-il aux Juges, il ne me le dit pas les larmes aux yeux, comme je vous le rends : mais du même air de visage que vous lui voyez dans le moment que je vous parle. » C’est ainsi que l’Orateur, entremêlant deux sentimens qui paroissent contraires, satisfait en même-tems à ce qu’exige la circonstance, & à ce qui convient à la personne.
Ce mélange alternatif de fermeté & de douleur, qui se tempérent l’une [t. I, p. 249] par l’autre, regne dans toute la Peroraison : & c’est ce qui m’a fait dire qu’elle est traitée avec toute l’habileté possible. Elle réunit ainsi en faveur de Milon le double intérêt de l’admiration pour la vertu, & de la compassion pour l’infortune. Mais comme ce dernier sentiment est par sa nature le plus puissant sur les Juges, & le plus avantageux pour la cause, Cicéron, qui ne vouloit pas en recueillir le fruit à demi, prend en plein sur lui-même tout ce qu’il étoit obligé de partager & d’affoiblir dans la personne de Milon. Il se peint comme le plus malheureux des mortels. Les Juges étoient des hommes choisis, gens de bien, & du nombre de ces citoyens à qui Cicéron pensoit être redevable de son retour d’exil. Il leur dit : « Quoi ! Milon a pu me rappeller dans ma patrie par votre secours : & je ne pourrai pas l’y conserver par vos suffrages ? Quel crime ai-je donc commis, lorsque j’ai découvert, mis au jour, dissipé & détruit cette conjuration horrible qui menaçoit Rome de sa ruine ? De cette source partent toutes les douleurs les plus améres, tous les traits les plus cruels [t. I, p. 250] contre moi, & contre tout ce qui me touche. Pourquoi avez-vous souhaité que je revinsse dans ma patrie ? Etoit-ce afin que j’en visse chasser ceux à qui je dois mon rétablissement ! Ne souffrez point, Messieurs, que mon état après le retour soit plus douloureux pour moi, que ne l’a été mon triste départ. Car comment puis-je me croire rétabli, si ceux par qui je l’ai été, sont arrachés de mes bras. » Il faut se souvenir que Cicéron, qui plaidoit, étoit l’égal du Président, & supérieur en dignité à la plupart des Juges. C’est ce qui lui permettoit de leur présenter sa douleur comme un objet qui devoit les intéresser.
Cette manière de traiter les passions en plaidant, est bien éloignée de notre usage actuel. On a vu plus haut dans un exemple cité de M. Cochin, que l’Avocat voulant faire naître quelque sentiment de commisération pour le Marquis d’Hautefort sa partie, ne l’entreprend qu’après en avoir fait aux Juges une sorte d’excuse, & se contente de quelques secousses légeres sans enfoncer le trait.
A la fin du siécle dernier notre [t. I, p. 251] Barreau ne poussoit pas encore les choses jusqu’à cette sévérité. M. Erard, qui plaidoit alors avec applaudissement, donnoit plus aux mouvemens que n’a fait M. Cochin. Parlant pour des fils, qui avoient toujours été traités très-durement par leur père, & que son testament frustroit d’une grande partie des droits de leur naissance, pour avantager leur frere cadet, il finit son plaidoyer par des considérations touchantes, dont je n’extrairai que ce morceau <p. 239>. « Il n’a que trop long-tems que ceux pour qui je parle sont bannis de la place qu’ils devoient occuper dans leur famille. La moitié de leur vie n’a été qu’une souffrance continuelle. Il est tems que votre autorité sauve des mêmes disgraces le reste de leurs jours, & qu’elle commence à les faire jouir des avantages de leur naissance. Ne rendez pas, Messieurs, inutile le seul bonheur qu’ils ont eu dans leurs infortunes, d’avoir été conservés par une espéce de miracle jusqu’à cet heureux moment, qui doit finir leurs miséres par votre secours. N’ajoutez pas à leurs autres maux la honte de voir confirmer cette disposition [t. I, p. 252] injurieuse par le plus équitable de tous les Tribunaux, dont le Jugement autoriseroit toutes les duretés que leur père a eues pour eux, & persuaderoit qu’ils n’ont rien souffert qu’ils n’ayent mérité. »
Je ne sais quel jugement on porteroit d’un Avocat qui parleroit ainsi aujourd’hui. Encore moins osé-je décider lequel des deux goûts est le meilleur. Ce que je vois, c’est que notre manière moderne prive d’un grand ornement & d’un puissant ressort l’éloquence du Barreau.
< Manchette : Nous avons retranché avec raison ce qui deviendroit théatral.>
Mais en tout il faut savoir garder les bornes. Les Anciens se permettoient certaines pratiques, qui paroissent plus dignes du théâtre que de la gravité des Jugemens : & c’est avec raison que notre usage les a proscrites. On a beaucoup vanté dans Rome le trait rapporté plus haut de l’Orateur Antoine, qui défendant Manius Aquillius, le fit lever de sa place à l’Audience, & lui ayant déchiré sa tunique par devant, montra aux Juges les plaies glorieuses dont il étoit couvert. Antoine le Triumvir, petit-fils de l’Orateur, faisant l’éloge funébre de César, étala aux yeux du peuple la [t. I, p. 253] toge encore sanglante du Dictateur massacré, & en la développant, il faisoit remarquer les coups dont elle étoit criblée. Il fit plus : & ne pouvant montrer à l’assemblée le corps même de César, qui étoit étendu sur le lit de parade, il y substitua un simulacre en cire de grandeur naturelle, percé à tous les endroits où César avoit reçu des blessures. Cette représentation se démontoit par des ressorts, qui mettoient en évidence tantôt une partie, tantôt l’autre. Ce spectacle étoit pour le peuple. Mais les Avocats présentoient souvent aux Juges les enfans en bas âge d’un père accusé, & ils tâchoient d’émouvoir la compassion de l’auditoire par les larmes de toute une famille gémissante sous leurs yeux. Tout cela étoit un peu théatral : & de plus il en résultoit un grand inconvénient. Si le coup manquoit par quelque circonstance imprévue, l’Orateur demeuroit déconcerté, & la chose tournoit en risée.
C’est de quoi Quintilien cite quelques exemples, & un en particulier, dans lequel il fut acteur. Il plaidoit une question d’état, où l’on présentoit comme sœur de celui pour qui il [t. I, p. 254] parloit, une jeune enfant qu’il prétendoit ne point appartenir à la famille. L’Avocat adverse crut faire un coup de Maître en Eloquence, de prendre l’enfant entre ses bras, & de la porter à l’autre bout pour la laisser sur les genoux d’un frere dénaturé qui refusoit de reconnoître sa sœur. Malheureusement pour lui Quintilien avoit prévu le tour ; & par son avis son client s’étoit retiré sans faire de bruit. Le pathétique Orateur fut bien étonné de ne point trouver ce qu’il cherchoit. Il demeura muet, & s’en retourna honteux & confus.
De pareilles scènes sont désagréables pour l’Avocat, & peu séantes à la majesté du Tribunal. Nous faisons bien sans doute de les éviter, en nous interdisant ce qui pourroit y donner occasion. Mais c’est une grande sévérité que de bannir du discours les traits de commisération qui naisseut du sujet.
< Manchette : L'Eloquence de la Chaire se permet le pathétique.>
L’Eloquence de la Chaire a plus de liberté en ce genre. Il est permis à l’Orateur sacré, lorsque dans un éloge funébre il présente à ses auditeurs quelque mort touchante, de se livrer au sentiment, & de recueillir toutes [t. I, p. 255] les circonstances qui peuvent accroître la douleur & la pitié. M. Bossuet commence ainsi l’Oraison funébre de Madame, Duchesse d’Orléans. « J’étois donc encore destiné à rendre ce devoir funébre à très-haute & très-puissante Princesse Henriette-anne d’Angleterre, Duchesse d’Orleans. Elle que j’avois vue si attentive pendant que je rendois le même devoir à la Reine sa mere, devoit être sitôt après le sujet d’un discours semblable, & ma triste voix étoit réservée à ce déplorable ministere. O vanité ! ô néant ! ô mortels ignorans de leurs destinées ! L’eût-elle cru il y a dix mois ? Et vous, Messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu’elle versoit tant de larmes en ce lieu, qu’elle dût sitôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même ? Princesse, le digne objet de l’admiration de deux grands Royaumes, n’étoit-ce pas assez que l’Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort ! Et la France qui vous revit avec tant de joie, environnée d’un nouvel éclat, n’avoit-elle plus d’autres pompes & d’autres [t. I, p. 256] triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux, d’où vous aviez remporté tant de gloire & de si douces espérances ! Vanité des vanités ! & tout est vanité ! C’est la seule parole qui me reste : c’est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste & si sensible douleur. » Voilà certainement du pathétique : & pour le produire, toutes les circonstances du tems, du lieu, des personnes, sont soigneusement rassemblées.
Dans les Sermons, la compassion est un ressort que le Prédicateur n’a pas souvent occasion de toucher. Car la Passion de N. S. J. C. n’est pas un objet de pitié humaine : c’est une leçon qui nous instruit admirablement de l’énormité du péché, de la redoutable sévérité de la Justice divine, & de la grande miséricorde que nous avons reçue. Mais si par un cas rare le sujet traité dans un sermon donne & exige le sentiment de compassion, l’Orateur ne craindra point d’en faire usage, & de le peindre aux yeux de ses auditeurs, comme a fait le P. Massillon prêchant sur l’Aumône dans une année de disette & de calamité <Quatrieme Dim. de Car. p. 246>. « Tant [t. I, p. 257] de miseres publiques & cachées ; tant de familles déchues ; tant de citoyens autrefois distingués, aujourd’hui sur la poussiere, & confondus avec le plus vil peuple ; les arts devenus presque inutiles ; l’image de la faim & de la mort répandue sur les villes & sur les campagnes ; (enfin) tant de désordres secrets qui éclatent tous les jours, qui sortent de leurs ténébres, & où précipite le désespoir & l’affreuse nécessité. »
La commisération se traite donc par l'amas des circonstances que le sujet fournit : & il en est de même de toutes les autres passions.
Article IV. Quel style il convient d’employer pour émouvoir les Passions.
< Manchette : Quand il s'agit de remuer les passions, le style doit être simple.>
La nature nous instruit sur le style que nous devons prendre pour émouvoir les passions. Elle nous dicte elle-même les expressions convenables aux divers sentimens dont nous pouvons être affectés, à la joie, à la tristesse, à l’espérance, à la crainte. Que l’Orateur donc s’affecte lui-même de [t. I, p. 258] son sujet, suivant qu’il lui a déjà été recommandé ; & il ne sera point en peine de chercher quel style il emploiera. La langue est l’interprete du cœur : & si le cœur est touché, il fournira à celui qui parle la maniére de toucher les auditeurs.
Boileau a raison de nous avertir, que
« Chaque passion parle un différent langage. »
Mais il est un goût de style commun à toutes en général. C’est une simplicité qui coule de source, & qui s’éloigne de toute affectation & de toute recherche. La passion s’occupe fortement de son objet : elle y fixe l’ame, elle l’y plonge toute entiére. Si donc vous avez le tems de penser à quelque autre chose que ce puisse être, si vous vous retournez sur vous-même, vous n’êtes point ému ; la passion n’est point en vous, & ne peut par conséquent se transmettre par votre discours à ceux qui vous écoutent. Le langage des passions ne doit donc être ni philosophique & guidé par une métaphysique raffinée, ni fleuri & paré, ni pompeux & magnifique, ni sententieux. Reprenons ces quatre points l’un après l’autre.
< Manchette : Point philosophique.>
[t. I, p. 259] La Métaphysique est une science sublime, dont la dignité est grande, & l’utilité très-étendue, si on sait la manier avec sagesse. Je lui rends très-volontiers hommage, & je suis tout-à-fait éloigné d’en vouloir diminuer l’estime. Mais il faut l’appliquer aux usages auxquels elle convient : & très-certainement son mérite n’est pas celui d’exciter les passions. Elle est le fruit de la réflexion : elle demande un esprit tranquille, recueilli en lui-même, qui écarte tout ce qui est sensible. Or c’est précisément le sensible qui remue, qui échauffe, qui transporte. Les objets qui frappent nos sens, portent le mouvement dans l’ame, & leurs images font un effet semblable. Le talent de l’Orateur est de rendre l’impression des images égale en vivacité & en force, s’il est possible, à celle des objets eux-mêmes. Ne nous laissons donc point entraîner au torrent de la mode, qui porte partout l’esprit métaphysique, qui veut tout creuser, réfléchir sur tout, analyser tout : ou renonçons à la gloire de toucher les cœurs, & de remuer les passions.
Un inconvénient palpable de la [t. I, p. 260] maniere philosophique de s’exprimer ; est de devenir difficile à suivre & à entendre. Elle demande de l’effort & de la contention de la part de l’auditeur, pour être bien comprise. C’est autant de perdu pour la passion. L’esprit de celui qui vous écoute, partagé par la difficulté qu’il éprouve à deviner votre pensée, ne peut pas se livrer tout entier à l’impression du sentiment.
La Philosophie, qui aime à mettre tout dans sa dépendance, à tout subjuguer, a prétendu même fournir à l’Orateur un secours pour remuer les ames, dans les connoissances physiques de la méchanique corporelle des passions. C’est comme si elle soutenoit qu’en nous expliquant le tissu des fibres de l’œsophage & de l’estomac, la nature du levain qui sert à la coction des alimens, en un mot toute la méchanique de la digestion, elle nous apprend à mieux goûter ce que nous mangeons. Vaines prétentions ! C’est le sentiment qui est notre maître par rapport à ces sortes d’objets. C’est lui qui nous fait discerner ce qui est utile pour nous nourrir. C’est lui-même aussi qui nous enseigne ce qui [t. I, p. 261] est propre à émouvoir les passions.
< Manchette : Point fleuri.>
J’ai dit en second lieu que le discours, pour toucher, doit être exempt de tout ce qui s’appelle fleurs, & ornemens tant soit peu recherchés. Il n’est pas besoin, après ce que je viens de dire, de rendre raison de ce précepte. On sent assez que l’Orateur qui pare son langage, se regarde lui-même, veut être loué, & attire sur soi une partie de l’attention de l’auditeur. Il n’est point rempli de son objet, & il ne peut point en remplir l’esprit des autres. Un exemple rendra la chose sensible.
Tout le monde connoît le trait fameux d’Arria, qui après s’être percé le sein, retira le couteau tout sanglant, & le présentant à son mari, qui n’avoit pas autant de fermeté qu’elle, lui dit : « Pétus, il ne m’a point fait de mal. » Pæte, non dolet. Rien n’est plus simple : rien n’est plus noble, ni plus capable d’inspirer du courage à Pétus, qui en manquoit. Martial a prétendu orner & enjoliver la pensée, & il l’a gâtée. Il fait dire à Arria : « Le coup que je me suis porté, ne me fait point de mal : celui que vous [t. I, p. 262] vous porterez, voilà ce qui m’en fera. » Vulnus quod feci, non dolet, inquit, sed quod tu facies, hoc mihi, Pæte, dolet. C’est-là, comme a fort bien dit un Ecrivain judicieux, de l’esprit substitué au sentiment. Le mot d’Arria tout simple, nous remue, nous intéresse. La paraphrase ingénieuse de Martial nous fait dire que le Poëte avoit de l’esprit.
J’aime mieux tirer de l’Antiquité des exemples défectueux, que de nos Orateurs modernes. Cependant les modernes sont plus convenables au plan de mon Ouvrage, & plus utiles au Lecteur François. Personne n’estime plus que moi M. Fléchier, l’Orateur le plus harmonieux & le plus élégant que notre Nation ait produit. Mais je ne puis me dissimuler qu’assez souvent la parure un peu recherchée diminue la force de son discours. Voici un morceau, dont la pensée est grande, belle & touchante ; mais qui, au jugement de M. Rollin, perd une partie de son mérite par les antithèses multipliées. L’Orateur, déplorant la mort de M. de Turenne, adresse à Dieu ces paroles : « O Dieu [t. I, p. 263] terrible, mais juste en vos conseils sur les enfans des hommes, vous disposez & des vainqueurs & des victoires. Pour accomplir vos volontés, & faire craindre vos jugemens, votre puissance renverse ceux que votre puissance avoit élevés. Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes : & vous frappez, quand il vous plaît, ces têtes illustres que vous avez tant de fois couronnées. »
Ce n’est pas ainsi que le vrai, le simple, le pathétique Bossuet manie le sentiment. Il termine l’Oraison funébre du Prince de Condé, par cette apostrophe au Héros lui-même : « Agréez, PRINCE, ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au-lieu de déplorer la mort des autres, GRAND PRINCE, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte. Heureux ! si averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d’une voix qui tombe, & d’une [t. I, p. 264] ardeur qui s’éteint. » Le sentiment parle ici tout seul : les mots ne sont employés que pour le besoin précisément de la pensée, & ils laissent voir à nud la fermeté courageuse d’une ame chrétienne, que la vue de la mort qui approche enflamme du désir de remplir ses devoirs plus exactement que jamais.
< Manchette : Point pompeux & magnifique.>
Le style pompeux & magnifique est encore un obstacle à la vérité du sentiment. Il peut frapper d’admiration ; mais il amortit & éteint la douleur.
« Que devant Troie en flamme Hécube désolée, nous dit Boileau,
Ne vienne point pousser une plainte ampoullée,
Ni sans raison décrire en quels affreux pays,
Par sept bouches l’Euxin reçoit le Tanaïs. »
Et la raison de ce précepte est claire, d’après les principes que nous avons posés :
« Ces grands mots, dont alors l’Acteur emplit sa bouche,
Ne partent point d’un cœur que sa misere touche. »
La douleur veut un style simple, même dans la Tragédie. C’est un mot d’Horace, que tout le monde connoît : Tragicus dolet sermone pedestri.
Quoi de plus simple, que ces [t. I, p. 265] paroles de Thésée, qui craint que ses imprecations contre son fils n’ayent été trop tôt exaucées.
« Théraméne, est-ce toi ? Qu’as-tu fait de mon fils ?
Je te l’ai confié dès l’âge le plus tendre.
Mais d’où naissent ces pleurs que je te vois répandre
Que fait mon fils ? »
L’inquiétude, la crainte, la tendresse alarmée, se peignent dans ce langage, où l’on ne remarque pas un mot qui sente la pompe & l’élévation. La réponse de Théraméne est du même goût.
« O soins tardifs & superflus !
Inutile tendresse ! Hippolyte n’est plus. »
La douleur est ici exprimée de maniére qu’un Lecteur sensible ne peut retenir ses larmes. Mais elles tarissent, lorsque Théraméne embouche la trompette Epique pour décrire le monstre envoyé par Neptune.
« Son front large est armé de cornes menaçantes.
Tour son corps est couvert d’écailles jaunissantes.
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissemens font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage.
La terre s’en émeut : l’air en est infecté :
Le flot qui l’apporta, recule épouvanté. »
[t. I, p. 266] Voilà de beaux vers : & leur beauté a séduit le Poëte lui-même <Boileau, Reflex. XI. sur Longin>, tout judicieux qu’il étoit, tout instruit qu’il étoit dans les principes des plus grands Maîtres de l’Antiquité. Mais le sentiment n’y est plus. Inutilement les amis de Racine ont-ils voulu le défendre <M. Racine fils, Reflex. sur la poésie, c. VIII. art. 1> contre la critique qui a été faite de cette description pompeuse. Pour en sentir le vice, il n’y a qu’à la comparer, comme j’ai fait, avec ce qui a précédé.
< Manchette : Point sententieux.>
Le style sententieux a beaucoup d’affinité avec le style pompeux & relevé : & l’inconvénient en est le même par rapport à l’expression du sentiment. Il suppose dans celui qui l’emploie, la tranquillité de l’esprit, & il la produit dans l’auditeur. Ce vice domine dans les meilleures piéces de celles qui composent la collection de Tragédies que nous avons sous le nom de Sénéque. Elles sont de divers Auteurs. Mais les Critiques conviennent assez que la Troade est l’ouvrage de Sénéque le Philosophe. Le début de cette piéce est une grave sentence, mise dans la bouche d’Hécube, qui voit actuellement sous ses yeux Troie en cendres, & qui attend ce que le [t. I, p. 267] sort décidera d’elle-même & à qui il la donnera pour esclave. Dans cette position Hécube ouvre ainsi la scéne. « Quiconque se confiant à l’éclat du Trône, & environné d’une Cour superbe sur laquelle il domine, ne craint point les caprices de la fortune, & fonde de crédules espérances sur ses faveurs trompeuses ; pour se désabuser, il n’a qu’à jetter les yeux sur mon état & sur celui de Troie. Jamais il n’a été donné au monde d’exemple plus frappant de l’incertitude & de la fragilité des choses humaines. » Rien n’est plus vrai que cette maxime. Elle seroit tout-à-fait louable, si elle étoit prononcée par le Philosophe auteur de la piéce. Mais on sent combien cette même maxime est froide & déplacée dans la bouche d’une Reine malheureuse, à qui ses infortunes présentes & futures doivent inspirer de bien autres pensées.
< Manchette : Le style doit être conforme à l'état de celui qui parle.>
En toute circonstance l’état où se trouve celui qui parle, donne la loi & le ton au style. Il inspire le sentiment qui lui convient ; joyeux, s’il est prospére ; triste, s’il est malheureux ; inquiet & tremblant, s’il est [t. I, p. 268] dangereux : & le sentiment ensuite dirige & gouverne le langage. Cette gradation a été remarquée par Horace. Voilà quelle est la loi inviolable du style que l’on doit prendre pour émouvoir les passions. Considérez la circonstance où vous vous trouvez ; prenez les sentimens qui y conviennent : & le style suivra de lui-même.
< Manchette : Et en général à la nature de l'objet qu'il exprime.>
Cette régle n’est qu’une branche de la maxime générale qui veut que le langage se conforme à la nature des choses qu’il exprime : & elle est si impérieuse, qu’elle force même la nature des ouvrages entrepris, & change leur allure accoutumée. Ainsi, pour continuer à raisonner d’après Horace, la comédie, qui roule sur des aventures bourgeoises, demande par elle-même un style commun & sans élévation. Mais si la situation de quelqu’un de ses personnages excite en lui la colére, comme la colére est superbe & veut des mots altiers, le style s’élevera & deviendra presque tragique. Au contraire la tragédie a pour objet les catastrophes de Princes & de Héros, & par cette raison son style ordinaire doit être soutenu, noble, & respirant [t. I, p. 269] la grandeur. Cependant, si un de ses personnages se trouve dans une affliction qui le pénétre de douleur, comme l’abattement s’explique en des termes moins fiers, il faudra que le style s’abaisse, & devienne simple, humble, & plaintif.
Pour citer un exemple qui se rapporte directement à l’art oratoire, je le prendrai dans une Mercuriale de M. d’Aguesseau. On sait, & je l’ai déja observé plus d’une fois, que les discours de MM. les Gens du Roi ont pour caractére propre l’égalité & l’indifférence pour tout autre intérêt que celui du vrai. La dignité du personnage qu’ils soutiennent, exclut de leur langage tout ce qui sent la passion. Mais la situation d’un ami à qui la mort vient d’enlever un ami tendrement aimé, & tout-à-fait digne de l’être, demande du sentiment & de la douleur. C’étoit le cas où se trouvoit M. d’Aguesseau, lorsqu’il prononça sa treizieme Mercuriale. Il venoit de perdre tout récemment un collégue & un ami, M. le Nain, Avocat Général ; & sa place l’obligeoit de faire l’éloge de cet illustre & aimable Magistrat. Il n’avoit pas besoin [t. I, p. 270] d’emprunter le secours de l’Art : son cœur étoit affligé amérement. Ce que je remarque ici, c’est que malgré l’austérité de son ministére, il se livra au sentiment : & le portrait qu’il traça de M. le Nain fit une telle impression sur lui-même, qu’il fut contraint de s’interrompre, & de s’arrêter quelques momens.
Il entre ainsi en matiére : « Qui l’auroit cru, que sa perte (celle du Président de Lamoignon) dût être suivie si promptement de celle du Magistrat aussi aimable que respectable, qu’une mort prématurée vient d’enlever à la Justice, au Public, & (puisqu’il faut que nous prononcions cette triste parole) à nous-mêmes ? » Suit un éloge aussi complet que vrai & mérité, de celui qu’il regrette. Cet éloge comprend toutes les vertus & tous les talens : & l’Orateur le termine par louer « les graces innocentes que M. le Nain avoit su allier à la vertu héréditaire de sa famille, & qui, sans lui rien faire perdre de sa droiture inflexible, répandoient sur elle ce charme secret qui lui attiroit l’amour encore plus que l’admiration. [t. I, p. 271] Quelle facilité dans le commerce ! ajoute-t-il. Quel agrément dans les mœurs ! Quelle douceur ! Ce n’est pas assez dire : Quel enchantement dans la société ! Faut-il que nous rouvrions encore cette plaie ? Et ne pouvons nous le louer, sans toucher ici la partie la plus sensible de notre douleur ? Vrai, simple, sans faste, sans affectation, aucun fard ne corrompoit en lui la vérité de la nature. On eût dit que son ame étoit le tranquille séjour de la paix. Nul homme n’a jamais mieux su vivre avec soi-même : nul homme n’a jamais mieux su vivre avec les autres. Content dans la solitude, content dans la société, par-tout il étoit à sa place ; & sachant toujours se rendre heureux, il répandoit le même bonheur sur tous ceux qui l’environnoient. »
Un éloge si touchant & si tendre est suivi de l’expression des regrets. « Le ciel n’a pas permis que nous ayons joui plus long-tems de ce bonheur ; il a rompu les liens de cette union si douce, si intime, qui dans les peines & dans les travaux attachés à notre ministére, étoit notre force, [t. I, p. 272] notre sureté, notre gloire, nos délices. Mais si la mort nous enleve un Magistrat si digne de nos regrets, nous aurons du moins la consolation de ne le pas perdre tout entier. Gravé dans le fond de notre ame par les traits ineffaçables de notre douleur, il y vivra encore plus utilement par ses exemples. Nous n’aurons plus le plaisir de l’avoir pour collégue & pour coadjuteur de nos fonctions, mais nous l’aurons toujours pour modéle : & si nous ne pouvons plus vivre avec lui, nous tâcherons au moins de vivre comme lui. »
La douleur vit & respire dans tout ce morceau, & elle a forcé le ministére le plus ennemi des passions à lui payer ce tribut : tant il est vrai que la nature des objets que traite l’Orateur, est la loi suprême de son style.
De tout ce qui vient d’être dit, il résulte que toucher les auditeurs & les attendrir par le discours n’est pas une entreprise aisée, ni à laquelle suffise un médiocre talent. Et ce qui est bien remarquable, c’est qu’en ce genre il n’y a point de milieu. Celui qui ne réussit point à tirer des larmes, excitera la risée. [t. I, p. 273] Il nous reste à examiner en quelles matiéres, & en quelles circonstances, l’Orateur doit employer le langage passionné.
Article V. En quelles matiéres, & en quelles circonstances, l’Orateur doit employer le style de mouvement & de passion.
< Manchette : Le style passionné ne convient point aux discussions de raisonnement : mais il les suppose.>
Nous l’avons déja dit : toutes sortes de sujets ne comportent pas le style de mouvement & de passion. Il seroit déplacé dans les petits intérêts, dans les causes simples & sommaires. Nous ajoutons ici que les discussions de raisonnement, même dans les matiéres les plus importantes, n’en sont pas susceptibles. Quand il s’agit d’établir un principe, & d’en bien déduire les conséquences ; d’interpréter un texte, & d’en faire voir la convenance avec ce que nous avons à prouver, l’Orateur doit être de sens froid, & les auditeurs attentifs : de part & d’autre les ressorts de l’esprit sont tendus. La passion ne suit point cette marche. Elle trouble, elle agite, elle échauffe, elle entraîne. Ce n’est point par des réflexions & des raisonnemens [t. I, p. 274] que le cœur agit : c’est par le sentiment.
Mais si la passion ne se traite point par le raisonnement, elle le suppose. Il seroit absurde & extravagant d’entreprendre de remuer l’auditeur, sans lui avoir expliqué & prouvé ce qui doit exciter en lui l’indignation ou la pitié, l’affection ou la haine. Les choses & le raisonnement sont la base : le sentiment ne peut venir qu’à la suite.
< Manchette : On ne doit point l'employer lorsque l'on ne peut en espérer aucun fruit.>
Cicéron exprime encore un cas dans lequel l’Orateur ne doit pas tenter le ressort des passions <De Orat. II. 205> : c’est lorsque les Juges sont tellement prévenus du sentiment contraire, qu’il n’y a point d’espérance de les ébranler. Alors celui qui voudroit les émouvoir en sa faveur, ne feroit que les irriter & les aigrir. Le raisonnement & les preuves sont la seule ressource en une telle circonstance. Les Juges sont obligés de s’y prêter : refuser d’entendre ce qui tend à les éclairer & à leur montrer le vrai, ce seroit manquer à leur premier devoir.
< Manchette : Il ne faut point y insister trop long tems.>
Quand l’Orateur a rempli la juste mesure du sentiment, il doit cesser. Ne rien dire de trop, est une régle [t. I, p. 275] générale : mais nulle part il n’est plus nécessaire de l’observer, qu’en ce qui regarde les mouvemens excités par le discours : & cela par deux raisons. Premiérement parce que ce genre, suivant ce que nous avons déja dit d’après Cicéron, est hors de la cause & y paroît étranger. Or s’il est nécessaire de ne point passer les bornes, c’est sur-tout dans ce qui n’est pas essentiel par soi-même. En second lieu, si vous insistez trop long-tems, vous courez risque de lasser & d’ennuyer l’auditeur ; & cette surcharge vous fait perdre le fruit de ce que vous aviez gagné précédemment. Quintilien observe que la commisération sur-tout doit être sagement ménagée. « Rien, dit-il <L. VI. c. 1>, ne tarit si aisément que les larmes : & il ne faut pas espérer que qui que ce soit pleure long-tems les maux d’autrui. » L’Orateur lui-même doit craindre, après avoir épuisé les traits les plus forts, de retomber par son propre poids dans le foible : alors tout est perdu. Car le mouvement qui commence à se ralentir est bien proche de sa fin. Sachons donc nous borner, si nous ne voulons fatiguer au lieu de toucher. [t. I, p. 276]
< Manchette : Il ne faut point y être trop court.>
Cette juste mesure, que je recommande ici, n’est point aisée à trouver. Car s’il ne faut pas insister trop longtems sur les passions oratoires, il ne faut point non plus être trop court <Cic. de Orat. l. II>. Un raisonnement se saisit : & dès que le trait est parti, il porte son coup, & fait son impression dans l’esprit de l’auditeur. Il n’en est point ainsi d’un mouvement de douleur, d’affection, de haine. L’amorce ne prend pas tout d’un coup. C’est un feu qu’il faut allumer par degrés, & nourrir peu-à-peu en lui fournissant successivement des alimens convenables. Il est donc besoin d’un goût délicat, pour discerner ce qui suffit, & ce qui dégénéreroit en surabondance nuisible. Cette sage économie est plus nécessaire encore dans notre Barreau, où le mouvement des passions n’est admis qu’à titre précaire. Le trop y nuiroit plus que le trop peu.
< Manchette : A quelles parties du discours convient le style passionné.>
C’est dans la Péroraison que les passions ont une plus libre carriére. Alors toute la cause est expliquée, toutes les preuves ont été traitées : les esprits y sont préparés par tout le discours qui a été entendu. Si l’affaire est susceptible de sentimens, [t. I, p. 277] l’Orateur, qui a rempli son devoir d’instruire, n’a plus besoin que de toucher. D’ailleurs, comme il ne lui reste plus rien à dire aux Juges avant qu’ils prononcent, & que la disposition où il va les laisser, est celle dans laquelle ils donneront leurs suffrages, c’est-là qu’il doit faire les derniers efforts pour se les rendre favorables : & nul ressort, comme nous l’avons dit tant de fois, n’est plus puissant que celui des passions. Cicéron est sur ce point un modéle excellent. Toutes ses Péroraisons sont animées & enflammées des sentimens qui naissent de la cause, & qui lui conviennent. Si la sévérité de nos usages ne permet pas aux Avocats de l’imiter en plein, au-moins ils ne peuvent que gagner à l’envisager, à l’étudier, & à prendre son esprit. Nos Orateurs sacrés ont une liberté plus grande. Les matiéres qu’ils traitent sont si intéressantes par leur nature, que malgré notre goût décidé pour le flegme, elles se sont conservé le droit des Péroraisons touchantes & pathétiques,
Quoique la Péroraison soit la partie du discours où dominent sur-tout les passions, ce n’est pas à dire qu’elles [t. I, p. 278] doivent être bannies de la Narration & de la Confirmation. Si vous aviez traité votre objet sans aucun mouvement dans tout le corps du discours, il seroit trop tard d’entreprendre en finissant d’y intéresser votre auditoire. Accoutumé à le considérer froidement lorsqu’il lui étoit nouveau, il ne s’enflammeroit pas à votre gré, lorsque ce même objet lui reparoîtroit sous les yeux, déja connu, & ayant perdu, si j’ose ainsi parler, sa premiére pointe. Chaque chose doit être présentée selon ce qu’elle est : & la nature du sujet décide souverainement du style. Si donc le fait que vous exposez dans la Narration est grand, atroce, & digne de pitié, si les moyens que vous faites valoir dans la Confirmation sont vifs & pressans, donnez & au fait & aux moyens les sentimens qui leur conviennent : mais ne les épuisez pas, & réservez les plus grands coups pour la Péroraison.
L’Exorde, dans les discours des genres délibératif & judiciaire, n’est point par lui-même susceptible du mouvement des passions, à moins que la matiére dont il s’agit, ne soit extrêmement grave de sa nature, & de [t. I, p. 279] plus, connue dans ce qu’elle a d’essentiel de ceux qui vous écoutent. Dans les cas ordinaires il doit seulement préparer & disposer le feu qu’allumeront les autres parties du discours ; & ébranler l’auditeur, pour l’abattre dans la suite, ainsi que nous le dirons ailleurs plus amplement.
< Manchette : Par-tout le style doit avoir de la chaleur.>
Mais s’il y a des cas où la force des mouvemens n’est pas de saison, il n’en est aucun où une heureuse chaleur ne doive animer le discours. Par-tout mettez en œuvre des ressorts qui puissent attacher ou l’Auditeur, ou même le Lecteur. Car ce précepte est général, & il embrasse tous les genres, l’Eloquence & la Poësie, l’Histoire, & même les ouvrages de pur raisonnement. Il faut jetter de l’intérêt dans tout ce qu’on dit ou qu’on écrit, sous peine de n’être point écouté, ou de n’être point lu. La pureté du langage, l’élégance de la diction, la droiture du sens, l’exactitude du raisonnement, sont de grandes parties : mais elles ne suffisent pas. Tel écrivain, à qui aucune de ces qualités ne manque, demeure, faute de chaleur, enséveli dans la poussiere. Voyez au contraire avec quelle chaleur le P. Malebranche [t. I, p. 280] traite des matieres purement philosophiques. Aussi sa Recherche de la Vérité passe-t-elle avec justice pour un ouvrage vraiment éloquent.
Quel est donc le moyen de produire cet intérêt si nécessaire, qui a du rapport avec ce que nous avons appellé passions, & qui néanmoins en est différent ? Toujours le même principe. Il faut que l’Orateur ou l’Ecrivain prenne lui-même intérêt à son sujet. S’il le considere froidement, le froid qui le morfond passera à ses Auditeurs ou à ses Lecteurs, & il les glacera. Qu’il se renferme dans les Mathématiques, qui sont séches par essence. Non-seulement ce qui est Oratoire, mais tout ce qui appartient aux grands objets de la Morale & de la Métaphysique, demande du feu dans celui qui parle ou qui écrit, à moins que l’on n’ait dessein de faire des ouvrages purement didactiques, & destinés uniquement à l’instruction.
Après avoir traité des passions en général, nous devons maintenant donner nos observations sur le détail de chacune en particulier.
[t. I, p. 281]
SECTION II. Des Passions considérées chacune en particulier.
Les passions principales que l’Orateur doit exciter ou calmer par le discours, sont, comme je l’ai déja dit, l’amour & la haine, la crainte & l’espérance, la joie & le déplaisir, la compassion & l’envie. Aristote & Cicéron ont excellemment traité cette matiére ; l’un dans le second livre de sa Rhétorique, l’autre dans le second livre de l’Orateur. Le premier fait très-bien connoître la nature des passions différentes ; ce qu’éprouvent ceux qui en sont affectés ; à quelles occasions & à l’égard de quelles personnes, & de quels objets elles naissent dans l’ame. Le second s’attache davantage à expliquer les moyens qu’il faut employer pour les émouvoir ou les appaiser. L’un donne plus à la spéculation ; la méthode de l’autre se rapporte plus directement à la pratique. Comme c’est la pratique qui nous intéresse ici le plus, nous nous en tiendrons à Cicéron, & nous [t. I, p. 282] suivrons son texte, en y joignant quelquefois nos observations.
Nous remarquerons d’abord que l’amour, l’affection, la bienveillance, sentimens que nous rangeons maintenant sous le Pathos, c’est-à-dire dans la classe des Passions, rentre visiblement dans ce que nous avons appellé Mœurs ou Ethos, dont l’objet est de rendre aimable la personne de l’Orateur, & les personnes de ceux pour qui il parle. On pourroit, en subtilisant beaucoup, y trouver quelque différence. Mais la chose n’en vaut pas la peine. L’inconvénient n’est pas grand dans une Rhétorique, de traiter deux fois le même sujet, pourvu qu’on le traite différemment.
< Manchette : Par quels moyens l'Orateur doit s'attirer la bienveillance.>
Cicéron enseigne donc que le moyen de s’attirer l’affection, est de se faire regarder comme soutenant un parti avantageux à ceux devant qui l’on parle ; comme s’intéressant pour des hommes de bien, ou du moins pour des hommes qui soient bons & utiles aux auditeurs. Cette derniere considération est celle qui concilie l’amour proprement dit : l’autre produit l’amour d’estime, ressort bien moins puissant auprès des hommes, [t. I, p. 283] faits comme ils sont. Il est plus foible, mais aussi plus digne & plus généreux : & il est de tous les tems & de tous les pays, au-lieu que les occasions de faire usage de l’autre sont très rares dans notre Barreau. Le motif d’utilité ne peut gueres être proposé aux Juges par nos Avocats : le Tribunal s’en trouveroit insulté. J’entends l’utilité propre & particuliere. Car pour ce qui est de l’utilité publique, c’est un motif grand & noble, digne de la majesté même du Trône.
Cicéron l’admet sans doute, & il en a tiré un grand parti dans plusieurs de ses discours, Mais il sait combien l’amour-propre agit puissamment sur les hommes, & il veut que les considérations tirées du bien commun, soient portées par l’Orateur à une activité semblable à celle du bien particulier de chacun. Prenant le sentiment de l’intérêt propre pour guide, il remarque que l’on réussira mieux à se faire aimer en flattant les auditeurs de l’espérance d’un avantage futur, qu’en rappellant le souvenir d’un service passé. Il veut que celui que l’on veut rendre aimable soit représenté comme n’ayant jamais agi en vue [t. I, p. 284] de son utilité personnelle. « Car ; ajoute-t-il, l’avantage que vous possédez, est un objet d’envie : au lieu que votre désir d’en faire part aux autres, vous attire l’affection. » Toujours dans le même esprit, il recommande de ne point trop exalter par des louanges magnifiques les belles actions de ceux à qui l’on prétend concilier la bienveillance. C’est le moyen d’exciter l’envie contre leur personne.
On conçoit bien que pour allumer la haine, il faut employer toutes ces mêmes considérations en sens contraire. On doit en dire autant de l’espérance & de la crainte, de la joie & du déplaisir. C’est du bien ou du mal de ceux qui vous écoutent, que vous devez tirer les moyens d’exciter toutes ces passions.
< Manchette : Il ne doit jamais exciter la haine contre les personnes.>
Remarquons néanmoins en ce qui regarde la haine, une différence déduite de la Morale. Haïr quelqu’un pour le mal qu’il nous a fait, est un sentiment vicieux, & proscrit par le Christianisme. Il n’est donc point permis à l’Orateur de le faire naître ou de le nourrir. Le vice est digne de la haine des gens de bien ; & l’Orateur [t. I, p. 285] peut alarmer l’indignation contre les vices, jamais contre les personnes.
< Manchette : Encore moins l'envie.>
On doit penser de même, & à plus forte raison, de l’envie, qui est un sentiment encore plus vicieux, quoique très-commun, & extrêmement puissant sur le cœur humain. On en conçoit aisément la force. Pour connoître jusqu’à quel point il est commun, si l’expérience n’en instruisoit pas assez, il suffit de se rappeller un trait fameux de l’Histoire Grecque. Tout le monde sait l’aventure d’Aristide, qui fut prié par un paysan qui ne le connoissoit pas, & qui ne savoit pas écrire, de mettre son nom sur la coquille dont ce villageois devoit se servir pour le condamner à l’exil. « Quel mal vous a donc fait Aristide ? dit le sage Athénien, & pourquoi voulez-vous qu’il soit exilé ? Le paysan répondit : Il ne m’a point fait de mal : je ne le connois même pas. Mais je suis fatigué & blessé de l’entendre par-tout appeller le Juste. » Ainsi ce rustre, qui dans la condition basse où il vivoit n’étoit à portée d’avoir jamais rien à démêler avec un citoyen si fort au dessus de lui, qui ne le connoissoit pas [t. I, p. 286] même de visage, portoit envie à sa gloire, & s’en trouvoit piqué & humilié. C’est que l’envie est un mal aussi commun que 1’orgueil, dont elle est la fille. Mais ce vice si ordinaire est en même-tems si bas & si odieux, qu’il ne convient point à la probité de l’Orateur d’en allumer la flamme ou de l’entretenir dans le cœur de qui que ce soit. Ne parlons donc point de la maniere dont il peut s’y prendre, pour émouvoir le sentiment de l’envie, puisqu’il ne le fera jamais. Considérons seulement ce qu’il doit faire pour l’appaiser & pour l’éteindre quand le besoin de sa cause le demandera.
< Manchette : Moyens de calmer l'envie.>
Ce qui donne matiére à l’envie, c’est un bien que nous voyons possédé par d’autres, & que nous souhaiterions pour nous-mêmes. Le sentiment de l’envie s’augmente à proportion que le bien est, ou nous paroît grand ; si nous croyons qu’il ait été acquis sans avoir été mérité, ou même par de mauvaises voies ; si celui qui le possede en est orgueilleux & insolent. Ce sont donc les idées contraires qui sont le reméde de l’envie : & par conséquent pour l’appaiser, il [t. I, p. 287] faut représenter le bien qui l’excite comme moins grand qu’il ne paroît, comme mêlé d’inquiétudes & de miséres. C’est ce qui ne sera pas fort difficile. Car il est d’expérience que les fortunes les plus brillantes sont les plus exposées aux chagrins & aux traverses. Il faudra dire que la gloire de celui qui est l’objet de l’envie, lui a coûté bien des peines & bien des périls ; que les actions par lesquelles il y est parvenu, se rapportoient au service de la patrie & de ses concitoyens, & non pas à son propre avantage ; qu’il n’en abuse point ; qu’il n’en est point enflé d’orgueil ; & que si la fortune l’éleve au-dessus des autres, sa conduite modeste le met au niveau de tous. Ces considérations, & autres pareilles, ne peuvent manquer de diminuer, ou même de calmer l’envie. Bien entendu qu’elles seront vraies & réelles. C’est la condition essentielle, & je la suppose par-tout.
< Manchette : D'exciter la commisération.>
La commisération est un sentiment contraire, digne de l’humanité, & qu’il convient à l’Orateur d’exciter dans les esprits. Le moyen, le plus sûr d’y réussir, est de faire envisager dans l’infortune d’autrui l’image de celle [t. I, p. 288] que ceux qui vous écoutent peuvent craindre pour eux-mêmes. Et rien n’est plus vrai, ni mieux fondé, que cette appréhension : car il n’est personne à qui ne puisse arriver ce qui arrive à son semblable. Cuivis potest accidere quod cuiquam potest. Toutes les miséres humaines sont capables d’attendrir : mais la vertu persécutée & malheureuse tire d’autant plus surement les larmes, qu’elle avertit chacun, que pour ne point éprouver les disgraces, il ne suffit pas de ne les avoir point méritées. C’est pour cela que les Poëtes Tragiques ont grand soin de rendre aimables & estimables les personnes dont ils veulent faire des objets de compassion. Iphigénie toucheroit bien moins, si elle étoit une personne moins accomplie. Et dans les rôles même vicieux, le Poëte a l’attention de mêler quelques correctifs, qui ôtent au vice ce qu’il auroit de trop odieux, comme il paroît par
la douleur vertueuse
De Phédre malgré soi perfide, incestueuse.
Dans tout ce que nous avons dit des Passions, nous avons été beaucoup plus occupés des moyens de les [t. I, p. 289] exciter, que de ceux de les calmer : & en effet de l’un de ces objets à l’autre, la conséquence est aisée à tirer, & il paroît peu nécessaire de les traiter séparément. Néanmoins il est quelques observations propres au dessein d’appaiser les passions excitées par l’adversaire dans l’ame des Juges : & je vais les présenter au Lecteur.
SECTION III. Des moyens que l’Eloquence emploie pour calmer les Passions.
Trois moyens peuvent être employés par l’Orateur, pour calmer les passions excitées & enflammées par le discours de l’adversaire : le sens froid, les mouvemens contraires, le Ris.
< Manchette : Le sens froid opposé à la véhémence.>
I. Si l’adversaire s’est échauffé pour produire de grands mouvemens d’indignation, de pitié, & autres semblables, un moyen bien naturel & bien sûr d’éteindre ce feu qu’il a allumé, c’est de montrer autant de sens froid qu’il a exprimé de passion, & de réduire a rien par un style simple & uni les idées qu’il a grossies par [t. I, p. 290] sa véhémence. M. Cochin nous fournit un bel exemple de cet art dans sa quarante-neuvieme cause <T. II. p. 444>. La Demoiselle de Kerbabu avoit été arrêtée en vertu d’un décret prononcé par le Juge de Laval sur la poursuite du Marquis d’Hautefort. A ce sujet son Avocat avoit « déployé, dit M. Cochin, tous les talens de l’Orateur pour toucher, pour émouvoir le Public. On a peint, ajoute-t-il, la Demoiselle de Kerbabu arrachée avec violence des bras de sa mere éplorée, & conduite à Neaufle (a) au milieu d’une troupe de satellites, la Providence venant à son secours par une foule de miracles opérés en un instant ; mille périls affrontés sans qu’elle en ait reçu aucun mal ; le Ciel & la Terre, les êtres inanimés, tout en un mot s’intéressant pour elle. Qu’il est triste, que ces prodiges éclatans se réduisent à une petite négociation avec des archers, qui lui ont procuré une évasion commode, & une retraite assurée ! » L’observation toute simple de Monsieur Cochin, & mêlée d’une ironie douce, inspire [t. I, p. 291] la tranquillité : elle fait honte à l’adversaire des grandes figures qu’il a prodiguées sur un si mince sujet : & elle dissipe l’impression qu’il avoit pu faire sur l’esprit des Auditeurs.
<N.d.A. (a) Village à quelque distance de Paris.>
C’étoit par cette méthode que la sagesse de Phocion le rendoit si redoutable à l’éloquence de Démosthene <Plut. vit. Phoc.>. Celui-ci trembloit lorsqu’il voyoit ce grave & tranquille adversaire se lever pour le réfuter. « Voici, disoit-il, la hache qui va couper par le pied tous mes discours. » C’est que Phocion, envisageant les choses en elles-mêmes, & les voyant telles qu’elles étoient, opposoit la raison à la véhémence, & le sens froid aux exagérations pathétiques.
C’est aussi cette même route qu’a prise récemment un Ecrivain Philosophe, que j’ai déjà cité <Réflex. sur l'Educ.>, pour renverser l’édifice d’illusion & de prestige élevé par le génie enchanteur de Jean-Jacques Rousseau. Qu’oppose le P. Gardil à l’avantage que donne à celui qu’il réfute le brillant du coloris, & ces traits fiers & pathétiques, qui étonnent l’imagination, qui pénétrent l’ame & qui l’enlevent ? Il n’a garde d’entreprendre de le combattre avec [t. I, p. 292] des armes pareilles. « Je me contenterai, dit-il <p. 8 & 9>, d’exposer tout simplement les réflexions que la lecture du livre d’Emile fera naitre dans mon esprit, sans aspirer à d’autre mérite qu’à celui de la justesse & du bons sens : qualité qui n’a rien de brillant, mais qui n’est jamais sans utilité. » Le ton est très-modeste : mais ce que je remarque ici, c’est que le vrai moyen de dissiper l’illusion, c’est de présenter en contraste la vérité toute simple & toute nue.
< Manchette : Les mouvemens contraires.>
II. Une autre maniere de détruire ces mouvemens est d’y opposer des mouvemens contraires, & une batterie plus puissante, qui fasse taire celle par laquelle on vouloit nous foudroyer. Les exemples en sont fréquens dans Cicéron : & j’ai déjà exposé comment l’Orateur Antoine, par l’indignation dont il enflamma les esprits contre Cépion, & par les larmes qu’il tira des yeux de ses Juges sur la perte de l’armée dont ce mauvais Général avoit causé le désastre, éteignit la haine excitée par l’Accusateur contre Norbanus. Je trouve un fait du même genre, quoiqu’en matiere moins tragique, dans la même [t. I, p. 293] cause de M. Cochin, que je viens de citer. J’ai dit ailleurs que les esprits avoient été d’abord prévenus en faveur de la Demoiselle de Kerbabu contre le Marquis d’Hautefort. Les Juges étoient émus de pitié : le Public y prenoit un grand intérêt. M. Cochin, pour empêcher l’effet de cette prévention, effraye & les Juges & le Public par la vue des conséquences fâcheuses, que peut avoir pour la société l’entreprise de ceux contre qui il parle. Il commence par faire sentir la foiblesse & l’insuffisance des titres qu’on lui oppose. « Que rapporte-t-on ? dit-il <p. 378. 379>… Un prétendu acte de célébration sur une feuille volante, que l’on a pu fabriquer quand on a voulu ; deux lettres missives, & deux autres petits écrits sous seing privé, ouvrages qui par eux-mêmes n’ont aucune authenticité, & qui ne dépendent que du talent plus ou moins parfait d’imiter l’écriture d’un autre. » Sur cet exposé l’Orateur appuie & amene le sentiment que demande le bien de la cause. « En vérité, ajoute-t-il, c’est faire dépendre l’état des hommes de trop peu de chose… A cette seule [t. I, p. 294] réflexion, que le Magistrat tremble sur son siége, & que le Public, qui voudra s’ériger en Juge, comprenne toute l’importance d’une affaire, qu’il ne regarde peut-être que comme un amusement pour lui, & de laquelle cependant dépend le sort de toutes les familles. »
< Manchette : Le Ris.>
III. Trouver le secret de faire rire sur ce qui a été représenté comme atroce, c’est peut-être le moyen le plus efficace d’en détruire l’impression : un bon mot a quelquefois réduit à rien les poursuites les plus sérieuses. Tout le monde sait le trait de ces jeunes Tarentins <Val. Max. V. 2>, qui en buvant s’étoient émancipés à parler très-mal du Roi Pyrrhus. On leur en faisoit une affaire criminelle : & Pyrrhus les ayant mandés, les interrogea d’un ton de colere & de menace. « Rien n’est plus vrai, dit l’un des coupables, nous avons très-mal parlé de vous : & si le vin ne nous eût manqué, nous en eussions dit & fait davantage. » Cette saillie démonta le sérieux du Roi. Il comprit qu’il devoit s’en prendre au vin : il rit, & il pardonna.
Si la plaisanterie est en soi d’une grande utilité, l’usage en est [t. I, p. 295] très-difficile. C’est un talent infiniment rare : & l’on en peut juger, comme l’observe Quintilien <L. VI. c. 3>, par l’exemple des deux plus grands Orateurs de l’Antiquité, Cicéron & Demosthene, dont l’un a péché en ce genre par excès, & l’autre par défaut.
Ajoutons que ce talent dépend presque uniquement de la nature : les préceptes n’y peuvent rien. Toutes les parties de l’Eloquence supposent les dispositions naturelles : elles en naissent, & leur doivent tout le fond de ce qu’elles sont. Mais enfin ces dispositions peuvent se perfectionner & s’accroître par l’exercice & par les avis judicieux des Maîtres de l’Art. Le don de plaisanter agréablement ne s’acquiert, ni ne se cultive. Il faut l’avoir reçu tout entier de la nature.
Nous serons donc fort courts sur cette matiere ; & tout ce que nous avons à en dire, se réduira à distinguer deux espéces différentes de plaisanteries, & à donner quelques avertissemens pour éviter les principaux vices qui les rendroient répréhensibles.
< Manchette : Deux especes différentes de plaisanteries.>
La premiere espece dans le genre [t. I, p. 296] de plaisanterie est ce qu'on appelle bon mot, qui consiste en un trait vif, court, & plein de sel. Tel est le mot du jeune Tarentin à Pyrrhus, que je viens de rapporter. On a fait des recueils de bons mots parmi lesquels il s’en trouve très-peu qui soient dignes de ce nom.
Outre les bons mots dont le sel est le caractere, il y en a qui frappent par un grand sens, & par la maniere délicate de faire deviner la pensée sans l’expliquer trop clairement. Telle est la réponse d’une grande Princesse, que le Roi son oncle marioit à un Prince puissant, mais étranger ; & qui auroit bien mieux aimé, demeurant dans sa patrie, épouser son cousin héritier du trône de France. Le Roi lui disoit : « Vous voyez, Madame, comment je vous traite : je ne pourrois pas faire plus pour vous, quand vous seriez ma fille. Il est vrai, Monsieur, dit la Princesse peu contente de son sort, vous ne pourriez pas faire plus pour votre fille, mais vous pouviez faire plus pour votre niéce. » Fille du Roi, elle n’auroit pas pu épouser son frere : niéce, elle pouvoit avec dispense épouser son cousin. [t. I, p. 297] Les bons mots, de quelque nature qu’ils soient, n’ont gueres de grace que lorsqu’ils sont en repartie. Ceux qui se disent en attaquant, peuvent paroître préparés & recherchés : & dès-lors ils perdent beaucoup de leur prix.
La seconde espéce de plaisanterie n’est pas un trait qui parte comme un éclair, mais un enjouement soutenu & continué dans une suite de discours. Un exemple emprunté de Cicéron éclaircira cette définition : il est tiré de son plaidoyer pour Cluentius. Cicéron raconte <n. 57. 58> que Fabricius, poursuivi criminellement pour raison de complicité dans un empoisonnement, & condamné d’avance en la personne de Scamandre son affranchi qui avoit été le ministre du crime, ne trouva aucun Avocat de quelque nom, qui voulût se charger de sa cause. « La disette le força, dit agréablement l’Orateur, de recourir aux freres Cépasius, gens laborieux, & qui croyoient avoir obligation à quiconque leur fournissoit une occasion de plaider. L’aîné des deux freres se charge de l’affaire, & lorsque l’accusateur eut tranché son plaidoyer [t. I, p. 298] en deux mots, comme traitant une cause déja jugée, il entreprend de repondre, & il enfile un exorde verbeux & tiré de loin. Quand enfin il fut venu au fait, quoique sa cause fût par elle-même bien mauvaise, il y ajoutoit encore de nouvelles blessures. Ce n’étoit pas trahison ni infidélité de sa part : il y alloit de la meilleure foi du monde : & cependant on eût dit qu’il s’entendoit avec l’accusateur : il comptoit dire des choses merveilleuses, & dans la péroraison il déploya toutes les finesses de l’art, & déclama avec complaisance ce morceau touchant & pathétique : Regardez, Messieurs, l’inconstance des fortunes humaines : regardez les tristes & fâcheux caprices du sort : regardez la vieillesse de ma Partie. Après avoir tant de fois dit, regardez, il regarda lui-même : & il ne vit plus Fabricius, qui plus sensé que son Avocat, & prévoyant sa condamnation certaine, avoit pris le parti de se retirer. Les Juges se mirent à rire. Mais l’Avocat fut de très-mauvaise humeur de ne pouvoir achever ce qu’il avoit si bien commencé : & peu s’en fallut qu’il [t. I, p. 299] ne courût après son client, pour le saisir au collet, le ramener par force à l’Audience, & avoir ainsi la liberté de dire en entier le plus bel endroit de son discours. »
Rien n’est plus enjoué que ce récit. On y trouve quelques bons mots : mais le tissu respire la gaieté d’un badinage agréable : & je l’ai rapporté ici d’autant plus volontiers, que l’on y voit de plus dans l’exemple de Cépasius, que les meilleurs préceptes deviennent ridicules dans l’exécution, lorsqu’ils sont mis en œuvre par une main mal adroite.
Ce genre de plaisanterie ne dépend point de l’art, non plus que le premier. Je pense néanmoins que l’imitation y peut quelque chose. La lecture réfléchie des excellens modeles, tels que les satires d’Horace, les fables de la Fontaine, & sur-tout les dix premieres lettres au Provincial, aidera le talent naturel, en égayant l’imagination, & en accoutumant l’esprit à ces tours agréables, qui savent dire le vrai en riant, & donnent des graces à la raison. Quand on ne liroit pas dans ce dessein, l’effet s’ensuivra naturellement : &, comme dit [t. I, p. 300] Cicéron <De Orat. II. 60>, en se promenant au soleil, on prendra de la couleur, quoique l’on se promene pour toute autre vue.
< Manchette : Avis sur l'usage & contre l'abus du talent de plaisanter.>
En plaisantant de quelque maniere que ce puisse être, l’Orateur doit toujours éviter la bouffonnerie & la scurrilité. Il n’est point besoin d’avertir l’honnête homme de s’interdire l’obscénité. Les équivoques, quand elles ne contiendroient rien d’obscéne, sont toujours de peu de mérite. On peut néanmoins se les permettre quelquefois, lorsque le sens est bon & vrai. Boileau, après avoir condamné sévérement le jeu de mots grossier, ajoute avec raison :
« Ce n’est pas quelquefois qu’une Muse un peu fine
Sur un mot en passant ne joue & ne badine,
Et d’un sens détourné n’abuse avec succès. »
<Art. Poët. chant. II>
Voici, par exemple, une équivoque de ce genre, rapportée par Cicéron <De Orat. II. 248>. Un maître disoit d’un de ses esclaves, habile & adroit voleur : « Il est le seul, pour qui je n’ai rien de fermé dans ma maison. » On en diroit autant d’un serviteur parfaitement fidele, en qui son maître auroit une entiere confiance.
Entre les attentions nécessaires dans [t. I, p. 301] l’usage de la plaisanterie, la plus importante est celle de n’offenser jamais les personnes par un bon mot. Il est permis à un Orateur d’invectiver avec véhémence, si sa cause le demande : c’est son état, c’est son ministere. Railler, c’est offenser gratuitement & sans objet. Et la raillerie porte le caractere du mépris, sorte d’offense qui ne se pardonne point. Quelles sont les suites de cette pétulance ? Ou des inimitiés dangereuses, ou une satisfaction humiliante. Que l’Orateur se respecte lui-même. Tout ce que dit l’honnête homme doit être marqué au coin de la dignité & de la décence. « C’est acheter bien cher le plaisir de faire rire, dit Quintilien <L. VI. c. 3>, que de lui sacrifier l’honneur & la probité. »
En général faire rire est toujours quelque chose de petit. C’est, selon Cicéron <De Orat. II. 247>, le plus mince avantage que l’on puisse tirer de son esprit : tenuissimus ingenii fructus. De-là il s’ensuit que quand même on éviteroit tous les autres vices en plaisanterie, ce seroit pécher contre les bonnes régles, que d’en faire un trop fréquent usage. Ainsi le dernier avis que nous donnerons sur cette matiere, c’est d’y [t. I, p. 302] garder une grande sobriété, & de ne point croire que l’on perdra beaucoup en perdant l’occasion de dire un bon mot : le trop peu en ce genre n’encourra jamais le blâme ; le trop sera toujours l’objet d’une juste censure.
Pour résumer & présenter en raccourci tout ce qui regarde l’usage de la plaisanterie en Eloquence, je ne puis mieux faire que de transcrire ici un morceau de Cicéron, qui exprime d’une façon serrée & rapide les régles sur cette matiere. « L’Orateur, dit-il <Or. n. 88. 89>, n’usera point de railleries ni trop fréquentes, pour ne point faire le personnage de bouffon ; ni tirant sur l’obscene, pour ne point imiter les joueurs de farces ; ni pétulantes, ce qui ressent l’effronterie ; ni contre les malheureux, ce qui est inhumain ; ni contre le crime, de peur que le ris ne prenne la place de l’indignation ; ni enfin messéantes à sa personne, à celle des Juges, à la circonstance. Il évitera les bons mots qui sentent l’art & l’étude, qui ne naissent point de l’occasion, mais qui viennent du cabinet, parce qu’ils sont froids nécessairement. Il respectera les droits de l’amitié, [t. I, p. 303] le rang des personnes. Il se tiendra en garde contre les offenses mortelles, & qui ne laissent plus lieu au remédes. Il ne piquera que ses adversaires, non pas tous néanmoins, ni à tous égards, ni en toutes manieres. » Ces régles sont excellentes, pourvu que ceux qui ont le talent de la plaisanterie, soient assez sensés & assez judicieux pour les suivre.
Il ne me reste plus pour achever ce que j’ai à dire des Passions, que de les comparer avec ce que l’on appelle en Rhétorique les Mœurs. C’est ce que je vais faire en peu de mots.
SECTION IV. Comparaison des Passions & des Mœurs.
Les Passions sont diverses & de plusieurs genres, indignation, pitié, crainte, espérance, & autres mouvemens de l’ame. Les Mœurs n’ont qu’un caractere, qui est la douceur & la modestie. Les Passions ne conviennent pas à toutes les matieres, ni à toutes les formes de discours. Les Mœurs doivent régner par-tout. Quiconque parle ou écrit, est obligé, [t. I, p. 304] s’il veut réussir, de mériter l’estime de ses auditeurs ou de ses lecteurs.
« Que votre ame & vos mœurs, dit Boileau, peintes dans vos ouvrages,
N’offrent jamais de vous que de nobles images. »
<Chant. IV>
< Manchette : Il faut mêler ensemble ces deux natures de sentimens.>
Quelque différence qu’il y ait entre ces deux natures de sentimens, Cicéron a très-bien remarqué qu’ils se prêtent un mutuel secours <De Orat. II. 112>, & que l’Orateur doit, autant qu’il est possible, les joindre ensemble. « Il faut, dit-il, que la douceur, par laquelle nous nous concilions les esprits, tempere la véhémence que nous employons pour les remuer ; & réciproquement, que la véhémence communique un peu de son feu à la douceur, qui pourroit devenir fade. Jamais le discours n’est mieux & plus utilement assaisonné, que quand son activité & sa force sont adoucies par le caractere de bonté & de modération dans l’Orateur ; & que de l’autre part la modeste & aimable bonté est animée & acquiert de la vigueur, par le mêlange des sentimens fermes & élevés. »
M. Cochin, dont le goût décidé étoit la modestie, mais qui savoit [t. I, p. 305] donner aux choses toute la force qu’elles exigeoient, est plein d’exemples de cette heureuse alliance de la véhémence & de la modération. J’en vais citer un, tiré de la réplique pour les Bénédictins contre M. Languet, Evêque de Soissons <T. VI. p. 312>. « Il faut, dit-il, se laver du reproche que M. de Soissons fait aux Bénédictins, d’avoir répandu dans leur Mémoire des traits violens & hautains, qui choquent la bienséance, & qui ne conviennent point au style d’une troupe d’humbles Solitaires destinés à faire au monde orgueilleux des leçons de modestie par leur exemple. On n’examinera pas, pour dissiper ce reproche, si M. de Soissons a plus ménagé les Bénédictins ; qu’il n’a été ménagé par eux : on n’examinera. pas si les Evêques ne doivent pas autant d’exemples de modération, que les Religieux en doivent d’humilité & de modestie. On répondra seulement qu’on a conservé pour la personne de M. de Soissons, pour sa dignité, & pour son caractere, tous les égards & tous les ménagemens qui conviennent. On ne peut rien [t. I, p. 306] demander de plus. Car de croire qu’il sera permis de flétrir un Ordre célébre, de lui imputer les faussetés les plus odieuses, de faire tomber sur lui les traits les plus piquans & les plus satiriques ; & que parce que c’est à des Religieux qu’on s’adresse, il leur sera défendu de repousser avec force les outrages dont on les accable, c’est exiger une déférence qu’aucun autre n’avoit jamais prétendu avant M. de Soissons. » Voilà bien un discours mêlé de force & de douceur. L’Avocat n’omet aucun des traits nécessaires pour définir & qualifier l’injure, & en même tems il respecte la personne de qui elle part. Il lui épargne les termes offensans, & les laisse à suppléer aux Juges.