LOCUS COMMUNIS / LIEU COMMUN
CHAPITRE III. Des lieux communs d'où l'on peut tirer des preuves générales.
On ne se remplit l'esprit de vérités certaines sur les matières qu'on est obligé de traiter, que par de sérieuses méditations, et par de longues études, dont peu de gens sont capables. La science est un fruit environné d'épines, qui éloigne de lui presque tous les hommes. Ainsi s'il n'était permis de parler que de ce que l'on sait, la plupart de ceux même qui font métier de haranguer, seraient obligés de se taire. Pour remédier à une nécessité qui serait si fâcheuse à plusieurs déclamateurs, on a trouvé des moyens courts et faciles de discours sur des sujets entièrement inconnus. On distribue ces moyens en certaines classes qu'on appelle lieux communs, parce qu'ils sont exposés au public, et que chacun y peut prendre librement des preuves, pour prouver avec abondance tout ce qui lui sera contesté, quoiqu'il ignore d'ailleurs la matière sur laquelle il dispute. Les logiciens parlent de ces lieux communs dans la partie de la logique qu'ils appellent la topique. J'expliquerai en peu de paroles l'artifice de ces lieux. Ensuite nous verrons quel jugement on en doit faire.
Les lieux communs ne contiennent proprement que des avis généraux, qui font ressouvenir ceux qui les consultent, de toutes les faces par lesquelles on peut considérer un sujet : ce qui peut être utile, parce qu'envisageant une matière de tous côtés, on trouve sans doute avec plus de facilité tout ce qu'on en peut dire. On peut regarder une chose par cent endroits différents ; cependant il a plu aux auteurs de la topique de n'établir que seize lieux communs.
Le premier de ces lieux est le genre ; c'est-à-dire, qu'il faut considérer dans un sujet ce qu'il a de commun avec tous les autres sujets semblables. Si on parle de faire la guerre contre les Turcs, on pourra considérer la guerre en général, et tirer des preuves de cette généralité.
Le second lieu est appelé différence, il faut examiner ce qu'une question a de particulier.
Le troisième est la définition ; c'est-à-dire, qu'il faut considérer toute la nature du sujet. Le discours qui exprime la nature d'une chose, est la définition de cette chose.
Le quatrième lieu est le dénombrement des parties, que le sujet que l'on traite contient.
Le cinquième, l'étymologie du nom du sujet.
Le sixième, les conjugués, qui sont les noms qui ont liaison avec le nom du sujet, comme ce nom, amour, a liaison avec tous ces autres noms, aimer, aimant, amitié, aimable, aimé, etc.
On peut considérer que les choses dont il est question, ont quelque ressemblance, ou dissemblance. Ces deux considérations sont le septième et le huitième lieu.
On peut faire quelque comparaison, et dans cette comparaison remarquer toutes les choses auxquelles le sujet dont on parle est opposé : cette comparaison et cette opposition, sont le neuvième et le dixième lieu.
Le onzième lieu est la répugnance ; c'est-à-dire, qu'en examinant une chose, il faut prendre garde à celles qui lui répugnent, pour découvrir les preuves que cette vue peut fournir.
Il est très important de considérer toutes les circonstances de la matière proposée. Or, ces circonstances ont ou précédé, ou accompagné, ou suivi la chose dont il est question : ainsi ces circonstances sont distribuées en trois lieux, qui sont le douzième, le treizième, et le quatorzième lieu. Toutes les circonstances qui peuvent accompagner une action, sont comprises dans ce vers latin
Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando.
C'est-à-dire, qu'il faut examiner quel est l'auteur de l'action ; quelle est cette action ; où elle s'est faite ; par quels moyens, pourquoi, comment, quand.
Le quinzième lieu est l'effet ; le seizième, la cause ; c'est-à-dire, qu'il faut avoir égard aux effets dont la chose que vous traitez, peut être la cause, et aux choses dont elle-même est l'effet.
Ces lieux communs fournissent sans doute une ample matière de discourir. Ces considérations différentes font que l'on aperçoit plusieurs preuves : et cette méthode pourrait rendre féconds les esprits les plus stériles. Je n'examine pas à présent si cette fécondité est louable ou inutile. Selon cette méthode, si on parle contre un parricide, on s'étend sur le parricide en général, et on rapporte ce qui est commun à l'accusé, et à tous les autres parricides : et après on descend aux circonstances du parricide : on en représente la noirceur d'une manière étendue, par des définitions, par des descriptions, par des dénombrements. Quelquefois l'étymologie du nom de la chose sur laquelle on parle, et les autres noms qui ont liaison avec celui-là, donnent sujet de parler, et font trouver de bonnes preuves. On peut discourir longtemps de l'obligation que les chrétiens ont de bien vivre, en les faisant ressouvenir du nom qu'ils portent.
Les grands discours sont grossis par les similitudes, les dissimilitudes, les comparaisons, qui servent à éclaircir une difficulté, et mettre une vérité obscure dans un grand jour. En un mot, quand on veut circonstancier une action, rapporter ce qui l'a précédé, et ce qui s'en est ensuivi, les circonstances qui l'ont accompagnée, ce qui l'a causée, ce qu'elle a produit : on lasserait plutôt ses auditeurs, qu'on ne manquerait de matière.