Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

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Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I, p. 32-169.

< Manchette : Les lieux de Rhétoriquesources des preuves, sont, comme elles, intrinséques ou extrinséques; communs aux trois genres de causes, ou propres à chacun d'eux.> 

On appelle donc lieux de Rhétorique les sources d'où l'Orateur tire ses preuves pour les différentes matiéres qu'il doit traiter. Ce sont des idées générales appliquables au très-grand nombre de sujets, & qui donnent des ouvertures pour en raisonner utilement par rapport à la fin que se propose l'Orateur. Ainsi, par exemple, il n'y a rien dans la nature qui n'ait sa cause, & ne [t. I, p. 33] produise quelque effet. La cause & l'effet sont des lieux de Rhétorique, d'où l'on peut tirer ce raisonnement : Une jeunesse vicieuse améne ordinairement ou une mort prématurée, ou une vieillesse infirme & languissante : & par conséquent, quand même nous ne consulterions que notre bien temporel, nous devons nous éloigner du vice dans la jeunesse.

Les lieux de Rhétorique, outre leur division en intrinséques & extrinséques, sont encore ou communs aux trois genres de causes, ou propres & particuliers à chacun d'eux. Mais les lieux propres à chaque genre sont en même-tems communs à différentes matiéres : & par cette raison on les embrasse aussi quelquefois sous l'appellation de lieux communs.

Avant que de traiter tous ces lieux de Rhétorique par ordre, il ne sera peut-être pas hors de propos de prévenir le lecteur sur leur vrai usage, & sur le degré d'utilité que nous leur attribuons. 

< Manchette : Abus des lieux communs, & leur vrai usage.>

Il est certain que les idées & les vues générales ne prouvent rien toutes seules. Un discours tout composé [t. I, p. 34] de lieux communs ne mérite aucune attention de la part d'un bon juge. Et voilà ce qui les a décrédités auprès de bien des censeurs. Il s'est trouvé des harangueurs qui en ont abusé, & qui au lieu de traiter le fait qu'ils avoient à prouver, se sont répandus uniquement en déclamations vagues, & ont accumulé des propositions vraies, mais que personne ne leur contestoit. L'abus très-digne de mépris, a fait mépriser la chose même. Il est pourtant vrai que les faits particuliers se décident par les principes généraux : & par conséquent bannir les lieux communs de l'Eloquence, ce seroit en bannir les principes de décision.

J'ajoute que c'est sur les idées générales, que l'Eloquence a le plus beau champ. J'en ai déja fait la remarque d'après Cicéron, & chacun peut s'en convaincre par soi-même. Que l'on prenne en main & que l'on parcoure le plus beau discours oratoire, soit dans le genre délibératif, soit dans le genre judiciaire. Ce qui est pur raisonnement & preuve directe du point dans lequel consiste la cause, est nécessairement sec & peu [t. I, p. 35] agréable. C'est en s'écartant du cercle étroit de sa matiére sans pourtant s'égarer, c'est en généralisant ses idées, & en s'élevant à un haut point de vûe d'où non-seulement l'objet soit pleinement découvert, mais d'où l'on apperçoive sa liaison avec les grands intérêts, c'est en un mot par les lieux communs, que l'Orateur remue, enchante, & frappe d'admiration ceux qui l'écoutent.

La liberté que se donnoient en ce genre les Orateurs de Rome, leur étoit d'une grande ressource pour orner leurs plaidoyers. Le goût de notre Barreau est plus sévére, plus philosophique, plus ami de l'exacte précision : il a certainement plus de justesse : & je suis bien éloigné d'entreprendre de le critiquer. Ce que je dis, c'est qu'il est moins favorable aux ornemens de l'Eloquence.

Mais quelque rigoureuses que soient les loix de notre Dialectique du Barreau, elles ne proscrivent point l'usage des lieux communs, parce que, comme je l'ai dit, le discours humain ne peut s'en passer, & qu'ils sont nécessaires souvent pour donner du relief à des objets qui par eux- [t. I, p. 36] mêmes paroîtroient assez peu considérables. Je prends pour éxemple le premier plaidoyer de M. Cochin. Je ne puis citer une autorité plus forte en ce genre, & plus capable d'imposer.

Dans cette cause l'Avocat attaquoit la résignation d'un bénéfice régulier, faite par un religieux Bénédictin de la Congrégation de S. Maur, sans le consentement de ses Supérieurs. Le fait ne paroît pas d'abord fort intéressant. On seroit tenté de dire, qu'importe au public que les religieux de la Congrégation de S. Maur, pourvus de bénéfices, puissent ou ne puissent pas en disposer sans la permission du Général ? Pour donner de l'intérêt à la question qu'il doit traiter, l'Orateur en fait valoir les conséquences. « Si cette témérité, dit-il, n'étoit promptement réprimée, les fondemens de la Réforme (introduite par la Congrégation de S. Maur) seroient ébranlés : & bientôt l'on verroit renaître du sein même de cette Congrégation tous les abus qu'elle avoit si heureusement réformés dans l'Ordre de S. Benoît. » L'intérêt devient plus grand. Mais de peur que l'on ne fût pas [t. I, p. 37] suffisamment touché du péril qui menaçoit cet établissement, M. Cochin met sous les yeux toutes les circonstances de la Réforme, les causes qui l'avoient rendu [sic] nécessaire, les heureux effets qu'elle avoit produits, soit pour l'avantage de tout l'Ordre de S. Benoît, soit même pour le service de l'Eglise. Voilà les idées générales ou lieux communs de conséquences, de circonstances, de cause, d'effet, employés par notre illustre Avocat François, & employés utilement pour annoblir un sujet qui au premier coup d'œil pouvoit paroître d'assez petite importance. Ensuite viennent les moyens propres & particuliers de la cause, qui ainsi préparés font une toute autre impression.

M. Cochin <T. I. p. 145> suit par-tout cette méthode. Sa onziéme cause roule sur un mariage dont il entreprend de prouver la nullité : objet intéressant par lui-même dans la société humaine. Mais combien l'intérêt croît-il par les vûes générales auxquelles l'Orateur s'éleve en commençant ainsi ? « Le mariage que les appellans attaquent est un de ces événemens qui offensent la Religion, & qui [t. I, p. 38] scandalisent la Justice : engagemens funestes, que le désordre & le libertinage précédent, que l'irrégularité & l'abus accompagnent, & qui sont toujours suivis de la honte & du désespoir. »

Rien donc n'est d'un usage ni plus fréquent, ni plus nécessaire, que les lieux communs en Eloquence : rien n'est plus simple ni plus uni. Chacun fait de la prose sans le savoir. Les Rhéteurs & les Grammairiens n'ont fait que donner des noms à des choses que la nature nous apprend à pratiquer : & ceux qui effarouchés des noms blâment souvent les choses, n'entendent pas ce qu'ils disent, & condamnent souvent ce qu'ils font eux-mêmes sans le savoir.

Le seul abus des lieux communs est condamnable : & il est vrai que l'on en abuse si l'on s'en contente, & que l'on ne fasse pas l'application des vues générales au fait particulier qu'il est besoin de prouver. Le goût de ceux devant qui l'on parle doit aussi en régler l'usage : nos Avocats François sont obligés d'être plus réservés à cet égard, que ne l'a été Cicéron. Peut-être la différence de la [t. I, p. 39] nature des causes a-t-elle produit la différence des styles. Sous un Gouvernement monarchique, & dans une situation tranquille de l'Etat, les affaires qui se traitent devant les Tribunaux ont moins d'importance & de relief. Il n'est pas à souhaiter pour la chose publique, de prêter une trop belle & trop riche matiére à l'Eloquence.

SECTION PREMIERE. Des lieux communs de Rhétorique.

Article I. Des lieux de Rhétorique intrinséques, communs aux trois genres. 

< Manchette : Les lieux communs réduits à sept.>

Les Rhéteurs ont compté seize lieux communs à tous les genres. Peut-être est-il permis de diminuer [t. I, p. 40] ce nombre. Il semble qu'ils aient cherché à amplifier leur matiére. Ils ont employé comme lieux de Rhétorique des idées petites, & qui ne méritent pas d'être mises en ligne de compte : ils ont partagé en deux & en trois ce qui pouvoit être réduit en un. Je ne me propose point de m'éloigner des routes battues : je ne crois pas non plus devoir m'y attacher servilement. Je réduis donc les seize lieux communs à sept.

- Definition.
- Enumeration de parties.
- Genre et Espece.
- Cause et Effet.
- Comparaison.
- Les Contraires.
- Les Circonstances sous lesquelles je comprends ce qui précede, ce qui accompagne, & ce qui suit.

Ces sept titres en comprennent quatorze de ceux qui sont communément exprimés par les Rhéteurs. J'en omets deux, savoir le lieu qui est tiré de l'origine du mot, & qui ne peut jamais faire preuve que dans la science étymologique ; & le lieu appellé conjugata, dont Quintilien <L. V. c. 10> dit que [t. I, p. 41] l'on seroit tenté de se moquer, si Cicéron ne lui avoit fait l'honneur de le nommer. C'est l'emploi d'un mot tourné selon la différence des cas, des nombres, des tems, & des personnes. Ma rente, de ma rente, à ma rente. Voilà un éxemple de ce lieu de Rhétorique. Il est néanmoins possible de s'en servir quelquefois adroitement dans le style badin, comme a fait Rousseau [J.-B.], lorsqu'il introduit l'hypocrite faisant cette priére à la déesse Laverne : 

« Apprends-moi l'art de fourber dextrement :
Si qu'à fourber nul fourbe ne me passe,
Et qu'en fourbant honneur & los j'amasse. »

Mais si ce lieu devient quelquefois agrément, il ne peut jamais devenir preuve. Occupons-nous de quelque chose de plus sérieux.

Definition. 

La définition explique la nature de la chose, & par elle l'on en prouve toutes les propriétés. Le cercle est une figure plane, au milieu de laquelle est un point également éloigné de [t. I, p. 42] tous les points de la circonférence. De là il s'ensuit que le diamétre est double du rayon.

< Manchette : Différence de la définition philosophique & de la définition oratoire.> 

Mais l'Orateur ne définit point de cette maniére séche & géométrique. Il se donne plus de carriére. Il embrasse dans sa définition plusieurs qualités & circonstances de son objet : & il dirige le choix de ces qualités vers un point de vûe, qu'il prétend mettre en évidence.

Le divorce entre le Duc de Montbelliard & d'Anne-Sabine de Hedviger sa femme, étoit fondé sur la disparité d'humeurs, motif exprimé dans l'acte même. « Mais, dit M. Cochin <T. V. p. 475>, si une pareille cause étoit admise, quel seroit le mariage qui ne pût être dissous ? » Pour prouver sa proposition, l'Orateur donne la définition de l'humeur. « L'humeur est un goût de caprice, qui n'est asservi à aucunes loix. Celui en qui il domine avec le plus d'empire, ne le connoît pas lui-même : il est entraîné sans se sentir, aussi sage à ses propres yeux, qu'il paroît aux yeux des autres bizarre & insupportable. » De cette définition l'Avocat tire sa conséquence. « Dans quelle union peut-on [t. I, p. 43] donc se flatter de trouver un assortiment si parfait, qu'elle ne souffre jamais de saillies d'une nature indocile ? »

M. le Beau, Secrétaire de l'Académie des Belles-Lettres, dans l'éloge de M. l'ancien Evêque de Mirepoix, veut prouver que l'emploi de la nomination aux Bénéfices, dont le Roi avoit chargé ce Prélat, est un emploi redoutable. Pour cela il le définit, en faisant entrer dans sa définition toutes les circonstances qui en font sentir la difficulté & le danger. « Est-il dans l'administration publique, dit-il <Hist. de l'Ac. des B. L. T. XXVII. p. 247>, de commission plus redoutable, que celle qui place un sujet tantôt entre Dieu & le Monarque, tantôt entre le Monarque & les sujets ? Consulter Dieu, écouter sa voix avec des oreilles pures, la distinguer de tant d'autres qui osent souvent la contrefaire, la rendre au Prince, sans y mêler rien d'étranger, rien d'humain ; étendre sa vue sur tous les Ecclésiastiques d'un grand Royaume, la porter au-delà de cette foule d'aspirans, qui environnent, qui obsédent, pour découvrir la vertu qui se cache, [t. I, p. 44] & la montrer au Prince ; pénétrer toutes les ruses d'une ambition d'autant plus vive qu'elle est plus contrainte, d'autant plus subtile qu'elle ne se nourrit en apparence que de choses spirituelles, d'autant mieux déguisée que c'est le seul état de la vie où elle paroisse criminelle ; peser dans une juste balance les qualités des personnes avec les qualités des places ; résister avec courage aux importunités, à la puissance, à la faveur, aux impressions si flateuses de l'amitié & de la nature ; concilier si habilement les intérêts de l'Etat & ceux de l'Eglise, qu'on sache procurer une récompense à des services rendus à l'un sans les payer aux dépens de l'autre ; dans ces instructions sécrétes dont on a besoin pour connoître les hommes, savoir démêler l'ami qui veut servir, l'homme vénal qui veut profiter, l'ennemi qui cherche à nuire, le délateur ténébreux qui cherche à plaire, d'avec la personne fidéle, éclairée, impartiale, qui n'envisage que la vérité ; en un mot, placé au centre du Royaume, tenir en main & conduire avec sagesse tous les canaux [t. I, p. 45] qui distribuent jusqu'aux extrémités la nourriture céleste & l'esprit de la Religion : c'est une partie des devoirs du Ministre chargé de mettre sous les yeux du Prince ceux qui méritent d'entrer dans l'administration des biens spirituels & temporels de l'Eglise. »

Ce tour est tout-à-fait heureux & naturel. Il avoit été employé par M. de Fontenelle dans l'éloge de M. le Garde des Sceaux d'Argenson, où se trouve une définition de la charge de Lieutenant de Police ; & M. Thomas s'en est encore servi dans l'éloge du Duc de Sulli, où en définissant le Ministre d'Etat, il met sous les yeux le nombre & la variété, l'étendue & la hauteur des talens qu'exige cet emploi supérieur à tous les autres. 

Ces vers de Rousseau [J.-B.] présentent des définitions aussi élégantes que justes.

« Qu'est-ce qu'esprit ? Raison assaisonnée…,
Qui dit esprit, dit sel de la raison.
Donc sur deux points roule mon oraison,
Raison sans sel est fade nourriture,
Sel sans raison n'est solide pâture.
De tous les deux se forme esprit parfait,
De l'un sans l'autre, un monstre contrefait. »
<Ep. à Clém. Marot>

[t. I, p. 46] Rien n'est plus plein de sens, ni plus capable de donner une haute idée de l'Eloquence, que la définition du véritable Orateur par M. de Fénelon<Lettre sur l'Eloquence>. « L'homme digne d'être écouté, est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, & de la pensée pour la vérité & la vertu. » 

< Manchette : Usage de la définition en Eloquence.>

La définition est d'un très-grand usage dans le discours oratoire, & même dans tout discours où l'on se propose d'établir une vérité, puisque c'est de la nature de la chose que coulent ses propriétés. Quelquefois même c'est sur une définition que roule toute une cause, comme lorsqu'il s'agit de juger si l'enlévement furtif ou violent d'un effet est simple vol ou sacrilége ; si une disposition testamentaire est un fideicommis ou un legs sérieux & conforme aux loix ; si l'alliance entre deux personnes qui vivent comme époux est un mariage, ou une conjonction nulle & illicite.

Enumeration de parties.

Il n'est pas seulement utile de définir l'objet : il faut le diviser en ses parties. Pour donner une idée compléte [t. I, p. 47] du tout, il est nécessaire d'expliquer & de parcourir les différentes parties qui le composent. Le héros que vous louez, a été illustre dans la paix & dans la guerre. De ces deux branches réunies résulte l'éloge total. Elles font le partage de votre discours. C'est ce que l'on appelle proprement la division. Nous en parlerons ailleurs.

< Manchette : L'énumération de parties est utile pour prouver.>

Cette méthode n'est pas pour le corps seulement du discours. Elle peut s'appliquer à chaque membre, à chaque proposition que l'on veut prouver. Prenons par éxemple le premier chœur dans l'Athalie de Racine. Il débute ainsi :

« Tout l'univers est plein de sa magnificence.
Chantons, publions ses bienfaits. »

Voilà l'idée totale, les bienfaits de Dieu. En voici le dénombrement.

« Il donne aux fleurs leur aimable peinture.
Il fait naître & mûrir les fruits.
Il leur dispense avec mesure
Et la chaleur des jours, & la fraîcheur des nuits.
Le champ qui les reçut, les rend avec usure.
Il commande au soleil d'animer la nature
,
Et la lumiére est un don de ses mains.
Mais sa loi sainte, sa loi pure
Est le plus riche don qu'il ait fait aux humains. » 

[t. I, p. 48] L'énumération détaillée des bienfaits de la bonté divine, fait mieux sentir combien nous sommes obligés de les chanter avec reconnoissance.

M. le Chancelier d'Aguesseau dans sa septiéme Mercuriale, dont le sujet est l'esprit & la science <T. I. p. 111>, entreprend de prouver que la science étend & enrichit l'esprit ; & pour cela il rapproche par un dénombrement vif & animé les différentes ressources d'aggrandissement qu'elle lui fournit. « Par elle, dit-il, l'homme ose franchir les bornes étroites dans lesquelles il semble que la nature l'ait renfermé. Citoyen de toutes les républiques, habitant de tous les empires, le monde entier est sa patrie. La science, comme un guide aussi fidéle que rapide, le conduit de pays en pays, de royaume en royaume : elle lui en découvre les loix, les mœurs, la religion, le gouvernement : il revient chargé des dépouilles de l'Orient & de l'Occident ; & joignant les richesses étrangéres à ses propres trésors, il semble que la science lui ait appris à rendre toutes les nations de la terre tributaires de sa doctrine. Dédaignant [t. I, p. 49] les bornes des tems comme celles des lieux, on diroit qu'elle l'ait fait vivre longtems avant sa naissance. C'est l'homme de tous les siécles, l'homme de tous les pays. Tous les Sages de l'Antiquité ont pensé, ont parlé, ont agi pour lui : ou plutôt il a vécu avec eux, il a entendu leurs leçons, il a été le témoin de leurs grands éxemples. Plus attentif encore à exprimer leurs mœurs qu'à admirer leurs lumiéres, quels aiguillons leurs paroles ne laissent-elles pas dans son esprit ? Quelle sainte jalousie leurs actions n'allument-elles pas dans son cœur ? »

On voit que l'Orateur, pour prouver que la science étend l'esprit, observe qu'elle rend l'homme citoyen de tous les pays, contemporain de tous les âges. Chaque partie de cette division est traitée & mise en évidence par un nouveau dénombrement des différentes richesses dont la connoissance des pays éloignés, & celle des siécles précédens, ornent & embellissent l'esprit.

L'énumération de parties est un tour très-familier à nos Prédicateurs. Il suffit de les lire ou de les [t. I, p. 50] entendre pour en remarquer des éxemples. En voici un, tiré d'un sermon du P. Massillon <Petit Carême, III. Dim. 95>. « Parcourez toutes les passions : c'est sur le cœur des Grands qui vivent dans l'oubli de Dieu, qu'elles éxercent un empire plus triste & plus tyrannique. Leurs disgraces sont plus accablantes : plus l'orgueil est excessif, plus l'humiliation est amére. Leurs haines plus violentes : comme une fausse gloire les rend plus vains, le mépris aussi les trouve plus furieux & plus inéxorables. Leurs craintes plus excessives : éxemts de maux réels, ils s'en forment même de chimériques, & la feuille que le vent agite, est comme la montagne qui va s'ébranler sur eux. Leurs infirmités plus affligeantes : plus on tient à la vie, plus tout ce qui la menace nous allarme. Accoutumés à tout ce que les sens ont de plus doux & de plus riant, la plus légére douleur déconcerte toute leur félicité, & leur est insoutenable. Ils ne savent user sagement ni de la maladie, ni de la santé, ni des biens, ni des maux inséparables de la condition humaine : les plaisirs abrégent leurs jours [t. I, p. 51] & les chagrins qui suivent toujours les plaisirs précipitent le reste de leurs années… Enfin leurs assujettissemens plus tristes : élevés à vivre d'humeur & de caprice, tout ce qui les gêne & les contraint, les accable : loin de la Cour, ils croient vivre dans un triste éxil ; sous les yeux du Maître, ils se plaignent sans cesse de l'assujettissement des devoirs & de la contrainte des bienséances : ils ne peuvent supporter ni la tranquillité d'une vie privée, ni la dignité d'une vie publique : le repos leur est aussi insupportable que l'agitation, ou plutôt ils sont partout à charge à eux-mêmes. Tout est un joug pesant à quiconque veut vivre sans joug & sans régle. » Un pareil dénombrement porte la conviction dans l'ame de l'auditeur, & opére bien mieux la persuasion, que ne feroit un raisonnement philosophique tiré de la nature des passions comparée avec la condition des Grands.

< Manchette : Maniére de l'employer pour réfuter.>

On emploie aussi ce même lieu commun pour réfuter. En détruisant toutes les parties l'une après l'autre, on détruit le tout. Si vous n'êtes ni héritier par le sang, ni légataire, [t. I, p. 52] vous n'avez aucun droit à la succession. Ou bien on écarte toutes les autres parties pour en laisser subsister une seule. Vous ne possédez ce bien ni par droit de succession, ni par donation qui vous en ait été faite, ni en vertu d'une acquisition à prix d'argent : donc vous êtes usurpateur. Mais ici le sophisme se glisse aisément. Les dénombremens imparfaits sont une des sources des plus ordinaires d'erreur : & lorsque l'illusion est découverte, non seulement elle perd tout crédit, mais elle attire la risée. Ainsi se moque-t-on aujourd'hui de l'erreur grossiére des anciens Philosophes, qui attribuoient à l'horreur du vuide le mouvement de l'eau qu'ils voyoient monter dans les pompes. Cette opinion chimérique avoit pour base un dénombrement vicieux & imparfait. L'eau n'est poussée en haut par aucune cause visible, disoit-on : donc c'est l'horreur du vuide qui la fait monter. Il y avoit pourtant une autre cause, à laquelle personne ne pensoit.

L'énumération de parties est encore un moyen d'amplifier, d'orner, de remuer. Nous la considérerons sous [t. I, p. 53] ce point de vue dans la troisiéme Partie de cet ouvrage.

Genre et espéce.

Genre & espéce sont des idées corrélatives, qui se prêtent du jour mutuellement, & dont l'une ne peut même être entendue sans l'autre. C'est par cette raison que je les joins.

Le genre contient sous soi plusieurs espéces. La vertu est genre par rapport à la prudence, à la justice, à la force, & à la tempérance. L'espéce est donc renfermée dans le genre. La prudence est une des espéces de la vertu.

< Manchette : Ce qui est vrai du genre, est vrai de l'espéce.>

Ce qui convient au genre, convient à l'espéce. De ce que le vice est digne de mépris & de haine, on conclura bien que l'avarice mérite d'être haïe & méprisée. Mais on ne peut pas conclure de l'espéce au genre. L'avarice consiste à accumuler l'or & l'argent sans en faire d'usage. Or c'est ce que l'on ne peut pas dire du vice en général, dont une des branches est la dissipation & la prodigalité.

Il faut que l'Orateur ait ces principes dans l'esprit : & si, par exemple, [t. I, p. 54] le genre lui donne gain de cause, il doit ramener l'espéce particuliére qu'il traite à la thése générale, parce que ce qui est vrai de genre est vrai de l'espéce. Une cause qui a fait un grand éclat il y a déjà quelques années, celle du legs fait par le Marquis de Béon à une Demoiselle avec laquelle il avoit eu des liaisons plus que suspectes, étoit dans une espéce singuliére. Cette personne avoit tellement sçû mêler, dans son commerce avec le Marquis, le langage de la dévotion avec la galanterie, qu'elle croyoit pouvoir réussir à faire regarder le legs comme la récompense des soins qu'elle avoit pris pour la conversion & le salut du testateur. L'Avocat qui plaidoit contre elle, c'étoit M. Cochin, commence par établir la maxime générale sur les legs qui récompensent la débauche. « La sainteté du mariage profanée, dit-il<T. I. p. 402>, par un commerce scandaleux, demande vengeance d'une disposition qui est la récompense du crime, & qui enrichit des dépouilles d'une famille qu'elle a déshonorée, celle qui a été l'instrument fatal de tant de désordres. » L'espéce particuliére [t. I, p. 55] de la cause est présentée ici sous une vûe générale, à l'évidence de laquelle personne ne peut se refuser. Il ne s'agit plus que de prouver le fait, & de montrer que le legs fait à la Dlle. contre laquelle parloit l'Avocat, est dans le cas des legs faits en récompense du crime. Alors la cause est plaidée, & le legs doit être proscrit.

< Manchette : Pour établir ou détruire le genre par les espéces, il faut que le raisonnement les embrasse toutes.>

Si au contraire c'est la thése générale que vous entreprenez de prouver par ses espéces, il faut vous souvenir que ce qui peut être affirmé ou nié de l'espéce, ne peut pas toujours l'être du genre ; & que ce n'est que la collection des espéces qui, étant égale au genre, met en droit de tirer une induction générale. Despréaux dans sa huitiéme Satyre pose en thése ce paradoxe ;

« De tous les animaux qui s'élévent dans l'air,
Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome,
Le plus
sot animal, à mon avis, c'est l'homme. »

C'est, comme l'on voit aisément, le dogme Stoïque, Que tout vice est folie & sottise, ou, selon l'expression de Rousseau, est issu d'ânerie. Car ce ne peut être que par ses vices que [t. I, p. 56] l'homme devienne le plus sot des animaux. Cette proposition peut se prouver par des raisonnemens abstraits fondés sur la nature du vice, qui emporte avec soi l'idée de folie. Mais cette maniére est philosophique. Le Poëte trouve bien mieux son compte à considérer les différentes espéces de vices & de passions, & à en faire des descriptions qui, en les convainquant toutes de folie, en convainquent le vice en général. Aussi est-ce le parti que prend Despréaux, & il annonce son plan par ces vers : 

« Ce roi des animaux combien a-t-il de rois ?
L'ambition, l'amour, l'avarice, la haine,
Tiennent comme un forçat son esprit à la chaîne. »

Il passe ensuite en revue ces passions qu'il vient de nommer, & quelques autres, & met en évidence la folie que chacune renferme en elle-même. Après quoi il conclut par la proposition qui a été mise en tête de la piéce, faisant dire à l'âne :

« Ma foi, non plus que nous l'homme n'est qu'une bête. »

De même, si l'on veut détruire le genre, il faut ôter toutes les espéces. [t. I, p. 57] Pour vous être délivré d'un vice, peut-on dire, Ne prétendez pas n'être plus vicieux ? On est toujours dans les liens du vice, tant que l'on n'a pas secoué le joug de toutes les passions.

Cause et Effet.

Ces deux idées sont très-différentes, si on les considére en elles-mêmes. Mais par rapport à l'usage qu'en fait l'Eloquence, elles se réunissent. L'effet se montre par la cause, & la cause par l'effet.

Je n'entrerai point dans l'explication détaillée des différentes natures de causes que les Philosophes ont distinguées, & que les Rhéteurs ont appliquées à leur sujet.

< Manchette : Cause matérielle.>

On sent assez que le vol devient plus important, si la matiére est riche :

< Manchette : Cause formelle.>

si l'art l'a élégamment façonnée, c'est un accroissement de prix, & par conséquent de crime dans l'auteur du vol.

< Manchette : Cause efficiente.>

La cause efficiente ou productrice est encore d'une grande considération & d'un usage très-familier. Tirer son origine d'une longue suite d'ayeux illustres, est une gloire parmi les [t. I, p. 58] hommes : une naissance ignoble est une humiliation.

< Manchette : Les causes finales sont d'un grand usage en Eloquence.>

Mais les causes finales sont sur-tout une source féconde de moyens pour l'Orateur dans le genre judiciaire. Si l'on veut prouver le crime, il faut lui fournir un motif. Car personne n'est présumé mauvais gratuitement & sans fruit : & c'est une grande avance pour rendre vraisemblable une mauvaise action, que de lui trouver un motif d'intérêt considérable. Ainsi dans un plaidoyer de M. le Chancelier d'Aguesseau <T. II. p. 518>, une femme à qui l'on imputoit de s'attribuer par imposture un nom & une naissance qui ne lui appartenoit point, repousse l'accusation par une possession suivie pendant le cours de seize années, sans qu'elle ait jamais recueillir, pendant un si long tems, aucun fruit de l'imposture. Ainsi au contraire M. Cochin <T. I. p. 427> ayant à prouver que le langage de dévotion employé par la Dlle. légataire du Marquis de Béon, étoit une feinte, fait voir que cette fraude avoit pour motif un grand & puissant intérêt. Le Marquis sentant que sa santé s'affoiblissoit, commençoit à songer à l'éternité : & le premier pas [t. I, p. 59] qu'il lui falloit faire pour une sincére conversion étoit d'éteindre sa passion criminelle, & de rompre avec celle qui en étoit l'objet. « La Dlle…, ajoute l'Avocat, qui pénétroit sans peine dans tous les mouvemens du Marquis de Béon, connut bientôt tout le danger auquel elle étoit exposée : mais elle trouva dans son esprit des ressources infinies. Sa conduite est un chef-d'œuvre d'imposture. Si elle avoit entrepris de détourner le Marquis de ces pensées salutaires, elle n'étoit pas sure de l'emporter sur l'impression que peut causer le spectacle d'une mort prochaine, & sa résistance pouvoit changer tous les sentimens passionnés du Marquis en des sentimens d'une juste indignation. D'un autre côté, si elle consentoit à s'en séparer, elle ne doutoit pas qu'elle ne fût bientôt oubliée, & qu'elle ne perdît en peu de tems le fruit de tant de criminelles complaisances. La cupidité est ingénieuse : il n'y a point de rôle qu'elle ne joue pour se satisfaire. La Dlle… parut entrer dans les vues du Marquis de Béon, & désirer elle-même qu'il [t. I, p. 60] se consacrât tout entier à la Religion. Bientôt les sentimens de piété devinrent en elle aussi vifs que l'avoient été ceux de l'amour. On auroit dit qu'elle n'avoit jamais parlé un autre langage, & qu'elle brûloit des feux de la charité la plus ardente. » Ce singulier mélange du langage de la dévotion & de celui de l'amour, fait peu croyable en lui-même, acquiert de la vraisemblance par le motif d'utilité que lui donne & qu'expose si habilement l'Avocat.

Comparaison.

< Manchette : Comparaisons pour le seul ornement.>

La comparaison s'emploie quelquefois pour le seul ornement : & sous ce rapport elle est plus à l'usage des Poëtes que des Orateurs, si ce n'est dans le genre démonstratif. M. de Fontenelle louant le grand Cassini<Eloges, T. I. p. 323>, & conséquemment ayant à faire sentir le prix & le mérite de l'Astronomie, observe que cette science, indépendamment de son utilité, est infiniment digne de la curiosité de tous les esprits. Il embellit cette pensée, qui est très-vraie, par une comparaison. [t. I, p. 61] « Il y a, dit-il, dans certaines mines très-profondes des malheureux, qui y sont nés, & qui y meurent sans avoir jamais vû le soleil. Telle est à peu près la condition de ceux qui ignorent la nature, l'ordre, le cours de ces grands globes qui roulent sur leurs têtes, à qui les plus grandes beautés du Ciel sont inconnues, & qui n'ont point assez de lumiéres pour jouir de l'univers. » Mais ici nous considérons la comparaison entant qu'elle sert à la preuve, soit directement, soit en jettant du jour & de la clarté sur la pensée.

< Manchette : Usage de la comparaison pour fortifier la preuve, pour éclaircir, pour réfuter.>

Elle lui donne quelquefois de l'énergie, comme dans cet éloquent passage du livre de la Sagesse <c. 5>, où l'instabilité des choses humaines, & la briéveté de leur durée sont exprimées par des comparaisons accumulées. « Quel fruit avons-nous tiré, disent les impies, de la vaine ostentation de nos richesses ! Toutes ces choses ont passé comme l'ombre ; comme un courrier qui se hâte ; comme un vaisseau qui fend les eaux, dont on ne trouve point la trace ; comme un oiseau qui divise l'air, sans qu'on [t. I, p. 62] puisse remarquer où il a passé ; comme une fléche lancée vers son but, sans qu'on en reconnoisse de vestige. » 

Les idées abstraites ont souvent besoin du secours des comparaisons pour se faire plus aisément appercevoir. Ainsi le P. Malebranche <Rech. de la Vér. Préface> voulant faire comprendre comment les hommes vicieux, quoiqu'ils soient insensibles à la vérité, ne laissent pas d'y être unis, se sert d'une comparaison qu'il emprunte de S. Augustin. « La lumiére de la vérité, dit-il, luit dans les ténébres, mais elle ne les dissipe pas toujours : de même que la lumiére du soleil environne les aveugles & ceux qui ferment les yeux, quoiqu'elle n'éclaire ni les uns ni les autres. » Les philosophes Académiciens disoient qu'il étoit impossible de trouver la vérité, si l'on n'en avoit des marques : comme on ne pourroit reconnoître un esclave fugitif que l'on chercheroit, si on n'avoit des signes pour le distinguer des autres, au cas qu'on le rencontrât : comparaison qui éclaircissoit & prouvoit leur pensée, mais qui portoit à faux. M. Nicole <Art de penser. Premier discours> la réfute [t. I, p. 63] & la détruit par une autre comparaison plus juste & plus vraie. « Comme il ne faut point, dit-il, d’autre marque pour distinguer la lumiére des ténébres, que la lumiére même, qui se fait assez sentir ; ainsi il n’en faut point d’autre pour reconnoître la vérité, que la clarté même qui l’environne, & qui se soumet l’esprit & le persuade malgré qu’il en ait. » Et le sage Auteur, poursuivant son idée, compare les efforts que faisoient ces faux philosophes pour empêcher les hommes de se rendre aux vérités claires & évidentes, aux efforts que l’on tenteroit pour empêcher les yeux de voir, lorsqu’étant ouverts ils sont frappés par la lumiére du soleil. 

La comparaison est encore très utile pour découvrir & réfuter le sophisme, lorsqu’en appliquant à une autre matiére un raisonnement captieux, on le fait dégénérer en absurdité palpable.

Un Ecrivain récent <Réfléxions sur l'Education contre les principes de M. Rousseau. A Turin, 1763>, qui a combattu par un écrit plein de sens l’ouvrage aussi dangereux qu’ingénieux de J. J. Rousseau sur l’Education, use très-bien de cette méthode. M. Rousseau avoit dit : Le chef [t. I, p. 64] d’œuvre d’une bonne éducation est de faire un homme raisonnable : & l’on prétend élever un enfant par la raison ? C’est commencer par la fin : c’est vouloir faire l’instrument de l’ouvrage. Si les enfans entendoient raison, ils n’auroient pas besoin d’être élevés. Ce raisonnement a quelque chose d’éblouissant. Le P. Gerdil en fait toucher au doigt le faux par une comparaison bien simple. « Le chef d’œuvre, dit-il, des leçons d’un maître Ecrivain est d’apprendre à bien écrire : & c’est pour cela qu’il commence par faire tracer des caracteres à son éléve. Dira-t-on que c’est commencer par la fin ? Point du tout : un enfant a naturellement l’aptitude de former des lettres : mais ses premiers essais sont informes & grossiers ; & ce n’est que sous la direction d’un habile maître, qu’il apprend enfin à les tracer comme il faut d’une main sûre & légére. Que diroit-on d’un homme qui viendroit désapprouver cette méthode, & prétendroit prouver que c’est commencer par la fin, en disant gravement : Le chef-d’œuvre des leçons d’un maître Ecrivain est d’apprendre à écrire : & [t. I, p. 65] l’on veut commencer par faire écrire ! »

Les paraboles ne sont que des comparaisons étendues : & Jesus-Christ, le maître du genre humain, n’a pas dédaigné de s’en servir pour accommoder ses divines leçons à la foiblesse de ceux à qui elles s’adressoient.

Dans les discours du genre judiciaire, à moins qu’il ne s’agisse d’une cause qui prête à l’ornement, les comparaisons sont d’un usage moins fréquent. Néanmoins Cicéron les employoit sans scrupule dans ses plaidoyers. Parlant pour Cluentius<Pro Cluent. n. 146>, il a occasion d’insister avec force sur le pouvoir & l’autorité des loix en général, & il le fait par cette comparaison. « Un Etat qui seroit sans loix, ressembleroit à un corps destitué d’ame. Il ne pourroit mettre en action les parties qui le composent, & qui en sont comme les nerfs, le sang & les membres. » Ailleurs <Pro Mur. n. 4> il compare les sentimens qu’il doit avoir pour Muréna qui est nommé son successeur au Consulat, aux sentimens d’un Pilote qui après une navigation périlleuse entrant dans le port [t. I, p. 66] verroit des navigateurs prêts à partir pour faire la même route. 

Nos Avocats François, dont l’Eloquence est d’un goût plus sévére, usent très-sobrement de comparaison : mais ils ne se les interdisent pas néanmoins absolument. En voici un exemple, tiré d’un Mémoire de M. Cochin dans une affaire d’un très grand éclat. Il plaidoit pour le Prince de Montbelliard, dont les adversaires avoient répandu dans le public un Mémoire outrageux. L’Orateur entreprenant de réfuter cet écrit, commence par en donner une idée générale, & très- désavantageuse, par la comparaison qu’il en fait avec un roman<T. V. p. 528>. « C’est un roman, dit-il, qui a toutes les graces de ces sortes d’ouvrages, mais qui en a aussi tous les défauts. On forge des aventures, on distribue des caractéres à chacun des héros de la piéce : on les fait parler, on les fait agir au gré de son intérêt… sans respect pour la vérité on débite les fables les plus grossiéres, démenties par une foule de monumens. » C’est ici une comparaison : mais la phrase n’en [t. I, p. 67] porte pas, si j’ose m’exprimer ainsi, les livrées : elle se contente d’en prendre la réalité, en appliquant au Mémoire que l’on réfute, tous les traits & tous les caractéres du roman.

Dans les comparaisons on remarque communément la ressemblance entre deux objets, comme dans celles que je viens de citer : quelquefois au contraire on en fait valoir la différence. Ainsi le même Orateur <p. 406> dans la même cause compare l’ignorance du fait & celle du droit, pour en observer les effets entiérement différens. « Un homme marié, dit-il, après avoir vécu quelques années avec sa femme, & en avoir eu plusieurs enfans, quitte sa maison, & va demeurer dans un lieu fort éloigné. Il y vit longtems comme une personne libre. Il recherche après cela une fille en mariage, il l’épouse avec toute la solemnité que l’on peut apporter dans de pareils engagemens. Quelques années après, la premiére femme vient réclamer son mari. Quel sera le sort de la seconde ? Il n’y a personne qui ne reconnoisse que son mariage [t. I, p. 68] sera déclaré nul. Cependant la bonne foi est un voile honorable, qui ne permet pas de la traiter comme adultére, ni ses enfans comme les tristes fruits de la débauche & de l’ignominie. Pourquoi ? Parce qu’elle a été trompée par une ignorance invincible, & que l’ignorance sur un fait qu’elle ne pouvoit pénétrer, est une excuse légitime, qui a été reçue dans tous les Tribunaux. Mais il n’en est pas de même d’une prétendue ignorance du droit. Jamais la loi ne l’a autorisée : jamais elle n’a servi de prétexte à la bonne foi. Il n’est permis à personne d’ignorer la loi, ni les régles inviolables qu’elle a prescrites. Le séxe, la condition, rien ne peut soustraire à la sévérité de ce principe : Nemini fas est jus ignorare. » Ce dernier cas étoit celui dans lequel se trouvoient ceux contre qui plaidoit M. Cochin.

Une comparaison telle que celle-ci n’est pas un simple ornement. C’est un vrai raisonnement, qui éclaircit la cause, qui entre dans la preuve, & qui lui donne du jour & de la force. [t. I, p. 69]

< Manchette : Raisonnemens déduits de différentes maniéres de comparer.>

Telle est aussi l’idée que l’on doit prendre de ces autres sortes de comparaisons, par lesquelles on conclut du plus au moins, du moins au plus, ou d’égal à égal. Du plus au moins, comme lorsque S. Paul anime notre confiance en Dieu par la vûe de la grandeur du don qu’il nous a fait en nous donnant son Fils. « Si Dieu, dit-il<Rom. 8. 32>, n’a pas épargné son propre Fils, & s’il l’a livré à la mort pour nous tous, que ne nous donneroit-il point après nous l’avoir donné ? » Du moins au plus, comme lorsque Jésus-Christ lui-même nous fournit ce puissant motif de la même vertu de confiance <Luc. 11. 31 [N.D.E. : sic pour 13]>. « Si, tout méchans que vous êtes, vous savez néanmoins donner de bonnes choses à vos enfans, à combien plus forte raison votre Pére qui est dans le Ciel, donnera-t-il le bon esprit à ceux qui le lui demandent ?» Enfin d’égal à egal. Jésus-Christ nous exhorte à la charité envers nos fréres, en nous assignant pour mesure des traitemens que nous éprouverons de la part de Dieu, ceux que nous aurons faits à nos [t. I, p. 70] semblables <Luc. 6. 37. 38>. « Ne jugez point, & vous ne serez point jugés. Ne condamnez point, & vous ne serez point condamnés. Remettez, & il vous sera remis. Donnez, & il vous sera donné… Car on se servira envers vous de la même mesure, dont vous vous serez servis envers les autres. » Tous ces divins enseignemens sont des comparaisons raisonnées, qui naissent du fond des choses, & qui portent la conviction dans l’ame.

Je trouve dans le sermon du P. Bourdaloue sur la Providence une comparaison du moins au plus, si belle & si concluante, que je crois devoir l’ajouter ici aux exemples que je viens de citer. L’Orateur veut faire sentir combien est déraisonnable & inconséquent l’incrédule qui nie la Providence<Carême, T. II. p. 304>. « Il croit, dit ce Prédicateur puissant en raisonnement, qu’un Etat ne peut être bien gouverné, que par la sagesse & le conseil d’un Prince. Il croit qu’une maison ne peut subsister sans la vigilance & l’économie d’un Pere de famille. Il croit qu’un vaisseau ne peut être bien conduit sans l’attention [t. I, p. 71] & l’habileté d’un Pilote. Et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce Royaume dans l’ordre & dans la paix, il conclut sans hésiter qu’il y a un esprit, une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l’égard du monde entier ; & il veut que sans Providence, sans prudence, sans intelligence, par un effet du hazard, ce grand & vaste univers se maintienne dans l’ordre merveilleux où nous le voyons. N’est-ce pas aller contre ses propres lumiéres, & contredire sa raison ? » Cette comparaison contient une preuve évidente & victorieuse.

Les Contraires.

< Manchette : Notion des contraires en Eloquence, & usage qu'en fait l'Orateur.>

Nous ne prenons point le mot contraires suivant la rigueur philosophique, qui distingue les propositions contraires des contradictoires. La Rhétorique n’exige, & même n’admet pas cette précision rigide. Une répugnance morale entre deux idées, quoiqu’il n’y ait pas d’impossibilité [t. I, p. 72] absolue qu’elle compatissent ensemble, suffit pour fonder ce que nous appellons ici contrariété. L’incompatibilité d’essence a sans doute plus de force ; mais où elle existe, il ne peut y avoir ni contestation, ni matiére à délibération. Voici un exemple de cette contrariété en choses morales, traitée par un Orateur.

M. d’Aguesseau dans une de ses Mercuriales exhortant les Magistrats à la simplicité antique, les avertit de se tenir en garde contre l’admiration pour l’éclat & pour le faste, qui en est l’ennemie. « Pour conserver, dit-il<T. I. p. 89. 90>, cette précieuse simplicité, le Magistrat évite avec soin de se laisser surprendre au vain éclat des objets extérieurs. Il sait que d’un sage mépris pour ces objets dépend tout son bonheur, & qu’en se livrant à la jouissance de ces faux biens, on perd peu à peu le goût qui nous attachoit aux véritables. Artisans de nos propres malheurs, nous prêtons nous mêmes les plus fortes armes aux ennemis de notre raison. Nous commençons par traiter de grossiers ces tems heureux où l’on ne connois [t. I, p. 73] soit point de luxe ni un vain faste. Il semble que nous ignorions à quel point il est dangereux de se familiariser avec des séducteurs, qui deviennent ensuite des tyrans domestiques. L’admiration commence à séduire notre ame : elle est bientôt suivie de nos désirs : un malheureux rafinement nous les représente de jour en jour sous de plus flatteuses images ; & nous croyons perfectionner notre goût, lorsque nous ne faisons qu’affoiblir notre vertu. » Je m’abstiens à regret de transcrire ici ce qui suit : où le combat entre l’esprit de justice, & l’attachement aux objets extérieurs de pompe & de magnificence, est décrit parfaitement. Mais ce que j’ai cité suffit pour faire comprendre comment l’illustre Orateur, raisonnant par les contraires, prouve que le Magistrat qui veut pratiquer la simplicité, doit se défendre des attaques que lui livre l’éclat du faste & de tout ce qui brille aux yeux des mondains.

Tel est l’usage du lieu des contraires : détruire une idée par l’autre, & faire sentir que tel objet répugne [t. I, p. 74] si fortement à tel autre, qu’il ne peut subsister avec lui. Cette méthode de raisonner est très-usitée. Quelquefois l’Orateur établit un simple contraste entre deux idées qui se prêtent un jour mutuel par leur opposition. C’est ce que l’on nomme antithése, & nous en parlerons quand nous en serons venus à l’article des figures.

Les Circonstances.

< Manchette : Détermination de l'idée que l'on attache ici au mot ‘circonstances’.>

Je comprends sous ce nom ce qui précéde la chose, & ce qui la suit, aussi bien que ce qui l’accompagne, parce que toutes ces idées sont liées, se prêtent un mutuel appui, & sont communément traitées ensemble.

J’avertis aussi que ce que j’appelle ici circonstances se prend dans une latitude morale, & peut rentrer en partie dans quelqu’une des considérations exposées précédemment. Les Rhéteurs ont renfermé les circonstances d’accompagnement dans un vers technique latin, qui exprime la personne, la nature de la chose, les motifs, les facilités, la maniére, de l’exécution, le tems, & le lieu. Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando. [t. I, p. 75]

< Manchette : Usage qu'en fait l'Eloquence.>

Supposons, par éxemple, qu’il s’agisse d’un meurtre. On peut le prouver, par les témoignages de haine & les menaces de vengeance, qui ont précédé ; par le caractére de l’accusé, homme féroce & violent ; par la considération de l’action en elle-même, conforme à son caractére ; par les facilités qu’il a eues pour l’exécution ; par les motifs qui l’y ont porté ; par les circonstances du tems & du lieu, qui lui ont été favorables ; enfin par les avantageuses conséquences qui en ont résulté pour lui, ou qu’il en espéroit. Il est clair que pour détruire l’accusation on peut employer les mêmes vûes, mais prises en sens contraire.

Il faut encore remarquer que les circonstances, qui précédent, accompagnent, & suivent, peuvent être de deux espéces, & appartenir à la chose, ou par une nécessité absolue, ou par une liaison simplement probable. Les premiéres sont plus du ressort des ouvrages philosophiques, & les autres, des discours oratoires, qui roulent communément sur les événemens de la vie humaine, susceptibles seulement d’une probabilité morale, & non d’une entiére évidence. [t. I, p. 76]

Tout ce que je viens de dire se conçoit très-aisément, & est d’une pratique si commune qu’il n’est pas besoin d’en chercher des éxemples. Ils se présentent à l’ouverture de tout livre où il s’agit de raisonnement & de preuve sur les faits & sur les personnes. Je n’en citerai qu’un seul, tiré de Pascal <Quatorziéme lettre au Prov.> : encore aurai-je soin de l’abréger. Cet Ecrivain veut faire sentir d’une part le respect que les Loix & les Tribunaux témoignent pour la vie des hommes, & de l’autre la témérité atroce avec laquelle en disposent ceux qui permettent de tuer pour éviter ou venger un soufflet, & même une injure plus légére. Il prouve sa premiére partie, en rassemblant toutes les circonstances d’un jugement de mort prononcé dans nos Tribunaux. Il remarque qu’il n’est permis par nos Loix à aucun particulier de demander la mort du coupable, mais seulement au Magistrat qui fait les fonctions de partie publique ; que ce Magistrat accusateur ne juge point ; que les Juges doivent être au nombre de sept ; qu’il faut qu’aucun d’eux n’ait été offensé par le criminel ; que ce sont [t. I, p. 77] les heures de la matinée qui sont destinées à cette importante & terrible fonction ; que leurs jugemens sont assujettis à des formalités prescrites, & à la déposition des témoins ; qu’en abandonnant le corps au supplice, les Juges prennent soin de l’ame du criminel, & lui procurent les secours de la Religion ; & qu’enfin malgré toutes ces circonstances si pures & si saintes, l’Eglise n’admet point au nombre de ses Ministres ceux qui prennent part aux Arrêts de mort. Toutes ces considérations sont ensuite reprises dans la seconde partie, pour exciter l’indignation & l’horreur contre les décisions sanguinaires de ceux qui livrent la vie de l’offenseur à la discrétion de l’offensé. « Dans (ces) nouvelles loix il n’y a qu’un Juge : & ce Juge est celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le Juge, la partie, & le bourreau. Il se demande à lui-même la mort de son ennemi, il l’ordonne, il l’exécute sur le champ, & sans respect ni du corps ni de l’ame de son frére, il tue & damne celui pour lequel Jesus-Christ est mort : & tout cela [t. I, p. 78] pour éviter un soufflet, ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d’autres offenses semblables, pour lesquelles un Juge, qui a l’autorité légitime, seroit criminel d’avoir condamné à la mort ceux qui les auroient commises, parce que les loix sont très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne contracte ni péché, ni irrégularité, en tuant de cette sorte sans autorité, & contre les loix, quoique l’on soit Religieux & même Prêtre. » Il est aisé de sentir quelle force donne à la répréhension l’amas de toutes ces circonstances réunies sous un seul point de vûe.

Voilà ce que nous avions à dire touchant les lieux de Rhétorique intrinséques, communs aux trois genres, démonstratif, délibératif, & judiciaire. Il faut maintenant parler des extrinséques.

Article II.

Des lieux extrinséques de Rhétorique, communs aux trois genres.

< Manchette : Lieux extrinséques, autorités.>

Ces lieux, & les raisonnemens [t. I, p. 79] que l’on en tire, ne naissent point du fond intime de la chose ; ils sont administrés du dehors, & c’est pour cela qu’on les nomme extrinséques. On peut les comprendre sous le nom général d’autorités.

Ces autorités sont de deux espéces, divines & humaines.

< Manchette : Autorités divines.>

Les autorités divines sont contenues dans l’Ecriture sainte, qui est la parole de Dieu & la loi essentielle des Chrétiens. On doit y joindre les textes des Péres, dont le consentement fait loi, les décisions de l’Eglise, les saints canons. Ces sources sacrées appartiennent spécialement aux matiéres de Religion : & par conséquent la connoissance & l’étude en sont singuliérement nécessaires aux Prédicateurs, qui doivent en tirer leurs raisonnemens & leurs preuves. Mais en nulle matiére il n’est permis de s’en écarter : d’où il s’ensuit que tout Orateur a besoin d’en être assez instruit, au moins pour ne rien dire qui s’y oppose, & pour reconnoître & détruire tout ce qui les combattroit dans les discours des adversaires. Autrefois les Avocats remplissoient leurs plaidoyers d’autorités [t. I, p. 80] empruntées de l’Ecriture, des Conciles, & des Péres. C’étoit un excès. Mais c’en seroit un autre de les négliger totalement : & nos Tribunaux retentissent si fréquemment d’affaires liées à la Religion, & dans la décision desquelles influe directement l’autorité des Oracles divins & des Loix ecclésiastiques, que l’Avocat qui n’auroit pas acquis une connoissance suffisante, & quelquefois profonde, de cet ordre de loix, seroit incapable de remplir une grande partie de ses fonctions. Cette nature d’autorités subjugue les esprits : & si le sens en est clair, leur force ne peut point être éludée.

< Manchette : Autorités humaines.>

Les autorités humaines sont celles qui émanent des dits & des faits humains, tels que les maximes reçues dans la société, les paroles mémorables des Sages & des grands hommes, les textes des Auteurs, les éxemples. Elles ne sont pas d’un aussi grand poids que celles qui sont consacrées par la Religion : mais elles ne laissent pas de faire souvent un grand effet, & l’usage en est très-fréquent dans l’Eloquence.

< Manchette : Maximes reçues parmi les hommes.>

I. Ainsi de graves Sénateurs, qui [t. I, p. 81] dans Tite-Live <L. XL. n. 46> exhortent deux Magistrats, ennemis personnels l’un de l’autre, à se réconcilier, terminent leur discours par cette maxime familiére : « Les amitiés doivent être immortelles : les inimitiés sont faites pour mourir. » Et Cicéron, dans son livre de l’Amitié <n. 67>, ne fait pas difficulté de se servir d’un proverbe qui couroit parmi les Romains : « Rien n’est plus vrai, dit-il, que ce que l’on dit ordinairement. Pour pouvoir compter sur une amitié solide & constante, il faut avoir mangé plusieurs boisseaux de sel ensemble. » Les proverbes ne sont guéres employés par l’Orateur, parce qu’étant le langage du peuple, ils n’ont pas de dignité : mais en récompense ils ont souvent un grand sens ; & le style familier les admet utilement.

< Manchette : Dits & faits mémorables.>

II. Les dits mémorables des Sages font impression & prennent du crédit sur ceux qui ne se piquent pas d’une orgueilleuse & méprisante philosophie : & heureusement cette maladie n’a pas encore gagné la grande partie du genre humain. L’Eloquence, qui de sa nature s’adresse à la multitude, peut donc profiter du [t. I, p. 82] secours que lui prête l’autorité des hommes célébres & renommés. Solon a dit : « Je vieillis en apprenant toujours beaucoup de choses. » Ce mot a fourni à M. d’Aguesseau le trait suivant <T. I. p. 40> : « Où sont aujourd’hui les Avocats capables d’imiter la sagesse de cet ancien Législateur, qui regardoit la vie comme une longue éducation, dans laquelle il vieillissoit, acquérant toujours de nouvelles connoissances ! » L’application du mot ancien est ici accommodée à notre goût moderne. Solon n’est pas nommé. L’Orateur ne commence pas par rapporter le mot historiquement, pour l’appliquer ensuite à son sujet. Il le fond dans sa pensée, & il laisse quelque chose à déviner à son auditeur.

< Manchette : Textes des Auteurs.>

III. Les textes des Auteurs sont une troisiéme sorte d’autorités humaines, qui ne font pas toujours preuve par leur propre force, mais qui appuient les raisonnemens de l’Orateur. Dans les tems où l’érudition avoit parmi nous le mérite de la nouveauté, tous ceux dont la profession est de parler en public, Prédicateurs, Avocats, faisoient usage de [t. I, p. 83] ce secours sans aucune mesure, & prodiguoient les citations des Poëtes, des Orateurs, & des Philosophes de l’Antiquité. Nous sommes bien revenus de cette manie. Nous nous croyons obligés de cacher l’érudition, au lieu de l’étaler avec complaisance. Nous craignons les citations comme un écueil. Il y auroit peut-être un milieu entre l’ancienne ostentation & notre timide délicatesse. Citer à propos, & pour l’utilité réelle de la cause, en évitant les longues tirades d’un langage étranger, seroit une pratique bien entendue, & je ne crois pas que l’on doive aisément y renoncer. Néanmoins comme il est essentiel à l’Orateur de plaire à son auditoire, & que l’on ne persuade point ceux dont on commence par blesser le goût décidé, il est besoin en cette partie de grands ménagemens. N’usons donc de citations qu’avec beaucoup de retenue, & réservons-les pour la nécessité. Si, par exemple, nous avions à traiter une question du droit des gens, il seroit alors indispensable de citer. Car ce qui se doit faire en ce genre, dépend en grande partie de [t. I, p. 84] ce qui a été fait & pratiqué, sur-tout parmi les Nations policées : & par conséquent les témoignages des Ecrivains de tous les ordres sont des preuves proprement dites en cette matiére, comme les Loix & les Ordonnances dans les affaires judiciaires.

Les questions de morale, ou traitées moralement, par les principes du bon sens & par leurs conséquences, peuvent absolument se passer de citations. Il faut que l’Orateur ait la tête remplie de tout ce qu’en ont dit les grands & sages Ecrivains de tous les tems : il faut que son discours en soit nourri. Il doit employer leurs pensées, en y donnant néanmoins un tour propre à son sujet : il doit au moins y faire des allusions fréquentes, que démêleront & reconnoîtront avec plaisir les gens instruits, & qui plairont aux autres par le mérite du fond. C’est pousser bien loin la complaisance, que de se renfermer dans ces bornes. Mais Cicéron <Orat. n. 24> a remarqué avec raison, que toujours le goût public a donné la loi au goût des Orateurs : & cette maxime est indubitable dans les choses qui ne [t. I, p. 85] sont pas d’une absolue nécessité, & qui ne répugnent point à la droite raison & aux vrais principes.

Si l’on veut voir très-bien exécuté ce que je viens de dire sur l’usage des textes anciens, M. d’Aguesseau dans sa premiére Mercuriale <T. I. p. 48> nous en fournit un éxemple. Il peint l’homme de bien & dit de lui : « Il cherche moins à paroître homme de bien, qu’à l’être effectivement : souvent on ne remarque rien en lui qui le distingue des autres hommes : il laisse échapper avec peine un foible rayon de ces vives lumiéres qu’il cache au dedans de lui-même. Peu d’esprits ont assez de pénétration pour parer ce voile de modestie dont il les couvre : plusieurs doutent de la supériorité de son génie, & cherchent sa réputation en le voyant. » Le premier trait de ce caractére a été enseigné & pratiqué par Socrate, & Horace l’a employé dans la seizieme Epitre du premier Livre en disant à Quintius : « Vous vivrez bien & heureusement, si vous prenez soin d’être réellement ce que vous êtes dans l’opinion publique. » L’expression brillante & [t. I, p. 86] énergique « ils cherchent sa réputation en le voyant, » est empruntée de Tacite, qui s’en est servi au sujet d’Agricole. Mais les citations d’Horace & de Tacite seroient ici déplacées, & feroient traîner le discours. Le tour qu’a pris M. d’Aguesseau, a bien plus de vivacité & de force.

Une derniere observation sur les citations, observation que rend nécessaire à notre siécle la multitude d’Ouvrages extravagans & impies dont il est inondé, c’est qu’un Orateur sage ne doit jamais employer les textes d’aucune de ces productions scandaleuses, d’où le raisonnement bannit la raison, en même tems qu’il outrage la Religion. Citer de tels Ecrivains pour s’en autoriser, ce seroit se rendre suspect de complicité, ou au moins d’indifférence sur leur vicieuse façon de penser : & par une conséquence nécessaire, ce seroit même manquer le but de l’Orateur, qui est de persuader. Comment persuadera celui qui se met dans le cas de déplaire à tout ce qu’il aura de lecteurs ou d’auditeurs vraiment gens de bien ?

< Manchette : Exemples.>

IV. Les exemples ont une [t. I, p. 87] très-grande vertu pour persuader. Aristote dans sa Rhétorique <L. I. c. 2> les met au niveau des preuves de raisonnement, comme ayant un égal pouvoir. En effet les hommes naissent avec le penchant à imiter : & la Providence divine leur a donné cette inclination pour faciliter entre eux l’union & la société. On fait volontiers ce que l’on voit faire, ou ce que l’on sait avoir été fait : & au contraire ce qui est nouveau & inoui n’obtient crédit & faveur auprès des esprits raisonnables qu’avec une très-grande peine. Les éxemples peuvent donc beaucoup en Eloquence. Ils ont même ce double avantage sur les raisonnemens, qu’ils entrent plus aisément dans les esprits, & sont moins suspects aux auditeurs. Un raisonnement ne se saisit pas toujours dans le moment qu’il est présenté, & il demande souvent de l’attente & quelque effort de la part de ceux qui écoutent : au lieu que l’éxemple est aussitôt compris que proposé, & trouve tous les accès faciles & ouverts. On ne s’en défie pas non plus, parce que l’on ne peut soupçonner qu’il ait été inventé à plaisir pour le besoin de la [t. I, p. 88] cause. Au contraire la subtilité du raisonnement non seulement passe la portée d’un auditeur peu intelligent & peu habile, mais elle le met en défiance. Il sent que l’Orateur le surpasse en pénétration d’esprit & en doctrine, & il peut craindre que celui qui veut le persuader n’abuse de ses avantages pour lui tendre des piéges par un raisonnement adroit, & pour surprendre une trop crédule simplicité.

En tout genre de causes les éxemples sont d’un grand usage. Dans les éloges & dans les censures les éxemples semblables ou contraires servent à augmenter la gloire ou l’ignominie. Tous les Princes guerriers, que l’on veut louer, sont comparés à Aléxandre : « & il semble, dit M. Bossuet <Orais. fun. du Pr. de Condé>, par une espéce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu’aucun Prince ne puisse recevoir de louanges qu’il ne les partage. » Cette comparaison usitée n’a jamais été peut-être plus ingénieusement mise en œuvre, que dans ce mot de M. de Fontenelle au sujet du Roi de Suéde Charles XII <Elog. T. II. p. 218>. « C’étoit Aléxandre, s’il eût eu des vices, & plus de fortune. » Le même [t. I, p. 89] Auteur émploie de même l’exemple de Descartes pour louer S. Thomas par rapport à la sublimité du génie. « S. Thomas, dit-il <T. I. p. 483>, dans un autre siécle, & dans d’autres circonstances, étoit Descartes. » 

L’éxemple ne donne pas moins de force à la censure. Pour faire rougir des enfans vicieux, elle leur oppose la vertu de leurs péres. C’est ce qu’a excellemment exécuté M. d’Aguesseau dans sa Mercuriale sur les Mœurs du Magistrat <T. I. p. 99>. Il fait d’abord le tableau de la conduite admirable des illustres auteurs de ces races Patriciennes, où nous respectons encore leurs noms. Je n’en transcrirai ici que la fin. « La retraite, dit-il, conservoit les vertus qu’elle avoit formées. La sévérité de leurs mœurs avoit mis comme une barriére de pudeur & de modestie entre la corruption de leur âge & la saintété de leur état. Il sembloit alors que le Magistrat vivoit dans un autre siécle ; qu’il étoit citoyen d’une autre patrie ; qu’il avoit d’autres sentimens, d’autres mœurs, qu’il parloit même une autre langue. Il n’étoit pas nécessaire de le connoître pour le distinguer [t. I, p. 90] des autres hommes : l’étranger comme le citoyen le reconnoissoit à la gravité de ses mœurs, & le caractére de sa dignité étoit écrit dans la sagesse de sa vie. » Après cette belle peinture, l’Orateur y met en opposition le tableau de la conduite contraire : & coulant légérement sur ce qui regarde « un peuple nouveau, qui entre en foule dans le sanctuaire de la Justice, & qui y porte ses mœurs, au lieu d’y prendre celle de la Magistrature ;» c’est particuliérement dans les descendans de ces anciennes & vertueuses familles qu’il attaque le vice, & il leur fait adresser par leurs Auteurs ces graves reproches : « Mais vous, généreux sang des anciens Sénateurs, vous que la Justice a portés dans son sein, qu’elle a vû croître sous ses yeux, & qu’elle a regardés comme ses derniéres espérances, vous, pour qui la sagesse étoit un bien acquis & héréditaire, que vous aviez reçu de vos péres, & que vous deviez transmettre à vos enfans, qu’est devenu ce grand dépôt que l’on vous avoit confié ? Enfans des Patriarches, héritiers de leur nom, [t. I, p. 91] successeurs de leur dignité, qu’avez-vous fait de la plus précieuse portion de leur héritage, de ce patrimoine de pudeur, de modération, de simplicité, qui étoit le caractére & comme le bien propre de l’ancienne Magistrature ? Faut-il que cette longue suite, cette succession non interrompue de vertueux Magistrats, qui devoit faire toute votre gloire, s’arrête en votre personne ; & que l’on puisse dire de vous, ils ont cessé de marcher dans la voie de leurs péres, ils ont abandonné la trace de leurs pas, ils ont effacé cette distinction glorieuse, ils ont confondu les limites respectables qui devoient séparer à jamais les véritables enfans de la Justice, de ceux qu’elle n’a adoptés qu’à regret. Malheureux d’attirer sur leurs têtes la malédiction que l’Ecriture prononce contre les enfans, qui osent arracher les bornes que la sagesse de leurs péres avoit posées ! Ainsi parle encore aujourd’hui la voix éclatante de l’éxemple de vos ayeux ! » 

Tel est l’usage que l’on peut faire des éxemples dans le genre démonstratif : [t. I, p. 92] relever la gloire de celui qu’on loue, en le montrant semblable aux noms les plus fameux ; aggraver la honte de celui qu’on blâme par le contraste des grands modéles de vertu.

Dans le genre délibératif les éxemples sont, pour ainsi dire, dans leur centre. Vous conseillez, vous dissuadez. Les traits de bonne conduite qui en cas pareil à celui dont il s’agit ont eu un heureux succès, les mauvaises actions qui dans des situations semblables ont été suivies d’une fin funeste ; voilà les plus puissans motifs qui puissent influer sur la détermination pour ou contre le projet proposé.

Auguste, consultant dans Corneille avec Cinna & Maxime s’il doit quitter ou retenir l’Empire, se propose à lui même pour motifs de l’abdication les éxemples contraires de Sylla & de César.

« Sylla m’a précédé dans ce pouvoir suprême.
Le grand César mon pére en a joui de même.
D’un œil si différent tous deux l’ont regardé,
Que l’un s’en est démis, & l’autre l’a gardé.
Mais l’un cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville.
L’autre tout débonnaire, au milieu du Sénat.
A vû trancher ses jours par un assassinat. » [t. I, p. 93]

Le fait prouve la possibilité : & cette idée entre à merveille dans une exhortation adressée à ceux qui se défendent par l’excuse d’une impuissance qui n’est que volontaire. C’est ce que nous voyons pratiqué dans cet endroit admirable des Confessions de S. Augustin, où il représente la chasteté qui l’invite à se donner à elle par l’éxemple de ceux & de celles qui dans le Christianisme se vouent à la continence. M. Racine le fils a heureusement traduit ce morceau dans son poëme de la Grace <Chant III>.

« Mais devant moi l’aimable & douce Chasteté,
D’un air pur & serein, pleine de majesté,
Me montrant ses amis de tout séxe & tout âge,
Avec un ris moqueur me tenoit ce langage :
Tu m’aimes, je t’appelle, & tu n’oses venir,
Foible & lâche Augustin, qui peut te retenir !
Ce que d’autres ont fait, ne le pourras-tu faire ?
Regarde à mes côtés ces colombes fidéles :
Pour voler jusqu’à moi Dieu leur donne des aîles.
Ce Dieu t’ouvre son sein : jette-toi dans ses bras. »

Les Prédicateurs emploient sans cesse pour nous exhorter à la vertu les éxemples des Saints, & sur-tout celui du chef & de l’Auteur de toute sainteté. Et dans les ouvrages didactiques les [t. I, p. 94] éxemples servent merveilleusement à éclaircir & à prouver les préceptes. Nous travaillons nous-mêmes ici sur ce plan.

Les causes judiciaires, sur-tout quand elles sont grandes & importantes, appellent aussi les éxemples à leur secours. Dans l’affaire du Prince de Montbelliard, il paroît par le plaidoyer de M. Cochin <V. p. 472>, que les adverses parties invoquoient l’éxemple du mariage que Gaston de France, frére de Louis XIII. avoit contracté, sans la permission du Roi, avec Marguerite de Lorraine. Ce fait, qui avoit été suivi de beaucoup de discussions & de querelles vivement agitées, où le Roi & le Gouvernement avoient pris grande part, étoit délicat à traiter. Aussi M. Cochin, au lieu de répondre aux inductions que l’on vouloit en tirer contre lui, l’écarte avec soin de la cause. « Il ne faut point, dit-il, approfondir les anecdotes d’un événement si remarquable. Qu’il suffise au Prince de Montbelliard d’observer, qu’aucun paralléle entre la succession à la Couronne & la succession aux Etats de Montbelliard ne peut être juste. Il sent trop le long intervalle [t. I, p. 95] qui sépare sa maison de celle de nos Rois, pour n’être pas offensé lui-même qu’on ait osé le compromettre par un éxemple si disproportionné. » La sagesse de l’Avocat en ce point doit servir de modéle. Il est des cas où un silence prudent vaut mieux que tous les discours, sur-tout s’il est appuyé sur des motifs qui fassent le même effet contre les adversaires qu’une réfutation détaillée. 

La cause qui fut plaidée en 1696 par M. d’Aguesseau <T. III. p. 643>, alors Avocat Général, entre le Duc de Luxembourg & tous les autres Ducs & Pairs, embrassoit tout ce qui regarde la nature & les droits de la Pairie. Un sujet si noble & si étendu ne pouvoit être traité, comme l’observe l’Orateur lui-même <p. 688>, que par la discussion d’une multitude de faits & d’éxemples pour & contre, tirés de toute l’histoire de France. Aussi c’est sur ces objets que roule tout le plaidoyer de l’illustre Magistrat. Il étoit obligé par sa charge d’éxaminer l’affaire avec la plus éxacte impartialité. Il n’entre donc, & il ne devoit entrer dans son plaidoyer aucun mouvement. Mais on y admire les vertus propres de son genre, la [t. I, p. 96] justesse du raisonnement, l’analyse fine & délicate des faits, avec une érudition aussi profonde que choisie. Tel est le caractére & le goût d’éloquence des plaidoyers de MM. les Avocats Généraux, qui n’admettent point les passions oratoires, mais qui, sur-tout dans les causes d’éclat & dans les affaires publiques, ne peuvent se passer d’autorités & d’éxemples.

Les faits cités en éxemples doivent quelquefois être énoncés en entier, lorsqu’ils ne sont pas assez connus : & en ce cas il faut qu’ils soient courts. Tel est ce trait rapporté par M. de Fontenelle dans l’éloge de M. de la Hire <T. II>. « Un Roi d’Arménie demanda à Néron un Acteur excellent & propre à toutes sortes de personnages, pour avoir, disoit-il, en lui seul une troupe entiére. On eût pû de même avoir en M. de la Hire une Académie entiére des Sciences. » Quelquefois une simple allusion suffit : & ce tour a même quelque chose de plus vif & de plus ingénieux. C’est ainsi que M. Racine applique à la louange de Louis XIV <Discours pour la réception de MM. Thomas Corneille & Bergeret> le fait célébre de Popillius, Ambassadeur Romain, qui ayant prescrit de la part du Sénat [t. I, p. 97] des conditions de paix à Antiochus, Roi de Syrie, & voyant que ce Prince cherchoit à éluder, l’enferma dans un cercle qu’il traça autour de lui sur la poussiere avec la baguette qu’il avoit à la main, & l’obligea de lui rendre une réponse positive avant que d’en sortir. « Le Roi, dit Racine, voit ses ennemis contraints d’accepter les conditions qu’il leur a offertes, sans avoir pû en rien rétrancher, y rien ajouter ; ou, pour mieux dire, sans avoir pû, avec tous leurs efforts, s’écarter d’un seul pas du cercle étroit qu’il lui avoit plû de leur tracer. »

< Manchette : La Fable. Quel usage en est permis à l'Orateur.> 

Les traits de la Fable ne doivent jamais être cités en preuve, puisqu’elle n’est qu’un mélange d’un peu de vrai noyé dans les fictions : & d’ailleurs ils conviennent moins aux Orateurs qu’aux Poëtes. Cependant la connéxité des matiéres m’engage à observer ici qu’ils peuvent quelquefois trouver place, à titre d’ornemens, dans les discours au moins du genre démonstratif. M. de Fontenelle, dans l’éloge de M. Leibnitz, a dit : « De plusieurs Hercules l’Antiquité n’en a fait qu’un : & du seul M. Leibnitz [t. I, p. 98] nous ferons plusieurs savans. » Ce n’est qu’un mot, une allusion plutôt qu’une citation. Encore la Fable n’y est elle présentée, qu’avec une réforme qui la réduit au vrai. Dans les plaidoyers même il n’est pas absolument défendu d’orner le discours par une allusion courte à quelque trait connu de la Fable. M. Erard, Avocat célébre, parlant pour un jeune homme qui s’étoit laissé prendre aux attraits d’une adroite séductrice <p. 34>, observe que « il devoit, comme un autre Ulysse, fermer ses oreilles aux discours dangereux de cette fille artificieuse. »

< Manchette : L'Apologue.>

Un autre genre de fables, les apologues moraux sembleroient pouvoir plutôt être employés par l’Orateur. Le jeu n’y est qu’apparent, & il ne sert que d’introduction à quelque vérité sérieuse & solide. Ils sont donc capables d’être allégués en confirmation de maximes importantes, dont le discours à besoin. Tout le monde sait que la fable des membres & de l’estomac fut racontée par Ménénius Agrippa à une multitude séditieuse, à qui il falloit faire comprendre combien le Sénat lui étoit utile & nécessaire pour la gouverner & la rendre heureuse. [t. I, p. 99] Mais le badinage, qui dans l’Apologue accompagne de nécessité la vérité morale, & qui la met à la portée des enfans & des esprits grossiers, conviendroit peu à un auditoire grave & composé de gens instruits. Ainsi l’on doit poser pour régle, que l’Apologue n’est point à l’usage de l’Orateur, si ce n’est peut-être dans quelques cas très-rares, tels que celui où se trouva le Romain dont nous venons de parler, & encore celui dans lequel Démosthène s’en servit pour reveiller l’attention d’un peuple volage, qui ne l’écoutoit pas. Le trait est connu : mais on ne sera pas, je crois, fâché de le retrouver ici, conté de la façon de la Fontaine <L. VIII. Fable 4>. L’Orateur, comme je l’ai dit, parlant des affaires les plus intéressantes pour le salut public, & employant les figures les plus véhémentes pour émouvoir son auditoire, voyoit que personne ne lui prêtoit l’oreille. c’est ce que la Fontaine peint d’abord au naturel. Puis il ajoute :

« Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jour
Avec l’Anguille & l’Hirondelle.
Un fleuve les arrête, & l’Anguille en nageant,
Comme l’Hirondelle en volant, [t. I, p. 100]
Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instant
Cria tout d’une voix, Et Cérès que fit-elle ?
Ce qu’elle fit ! Un prompt courroux
L’anima d’abord contre vous.
Quoi ! de contes d’enfans son peuple s’embarasse ?
Et du péril qui le menace
Lui seul, entre les Grecs, il néglige l’effet ?
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ?
A ce reproche l’assemblée,
Par l’Apologue réveillée,
Se donne entiére à l’Orateur.
Un trait de Fable en eut l’honneur. »

Ce fait, s’il est véritable, prouve beaucoup en faveur de l’Apologue. Mais Démosthéne parloit à une multitude, Suivant nos usages, le discours de l’Orateur ne s’adresse au peuple que dans les sermons, dont la gravité sainte rejette toute fiction & tout badinage. Ainsi dans les sermons leur matiére, & dans les autres discours oratoires la considération des auditeurs, ne permettent point de conter des fables d’Esope. Répétons ici ce que nous disions tout-à-l’heure de la Mythologie. Une allusion courte & ingénieuse à quelque Apologue connu, peut quelquefois dans les Harangues Académiques, & même dans les Plaidoyers, égayer le sujet, [t. I, p. 101] & faire un effet agréable. Encore l’usage n’en doit-il pas être fréquent.

Voilà ce que nous avions à dire sur les lieux communs aux trois genres de causes, tant intrinséques qu’extrinséques. Il y en a de propres à chacun des genres, & nous allons les traiter, avec attention à nous renfermer dans ce qui peut être véritablement utile.

SECTION II. Des lieux de Rhétorique propres à chacun des trois genres.

Aristote, pour assigner les lieux de Rhétorique propres à chacun des trois genres de causes <Rhét. L. I. c. 3>, forme une division qui paroît d’abord assez commmode : « Si vous louez ou blâmez, dit-il, les idées que vous aurez à consulter seront l’honnête. & le honteux ; si vous conseillez ou dissuadez, l’utile & le nuisible ; si vous défendez ou accusez, le juste & l’injuste. » Il convient néanmoins que chacune de ces parties rappelle les deux autres, & ne peut s’en passer. En effet on conseille une action, [t. I, p. 102] autant parce qu’elle est juste & honnête, que parce qu’elle est utile : & même ces premiers motifs ont sans comparaison plus d’éclat & de dignité, & ils conviennent mieux dans la bouche de l’Orateur, qui doit être homme de bien. Ainsi en supposant même que selon la précision philosophique, comme le prétend Aristote, les trois genres de motifs exprimés dans sa division aient une convenance propre & spéciale à chacun des trois genres de causes, dans la pratique ils se confondent : & il nous faut quelque chose de plus déterminé. Aristote l’a senti, & il développe ses idées générales par des divisions & subdivisions fort multipliées. Nous ne le suivrons point dans ces détails, où nous croyons reconnoître plus de Logique & de Métaphysique, que de vraie Rhétorique : & nous nous en tiendrons à ce qu’enseignent communément les Rhéteurs. Telle est aussi la pensée de Quintilien <L. III. c. 4>. [t. I, p. 103]

Article I. Lieux propres du genre démonstratif.

J’ai déjà dit que des deux parties du genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est plus fréquemment traitée par nos Orateurs que la seconde, & que nous trouvons dans les ouvrages d’Eloquence en notre langue, bien plus d’éxemples d’éloges que de censures. J’ajouterai ici que l’on peut louer & blâmer les choses ou les personnes : mais dans les deux cas la méthode est la même, à la seule différence près qu’y apporte la matiére. Pareillement les lieux qui s’offrent au service de l’Orateur pour la louange, sont les mêmes pour le blâme, si on les prend en sens contraire : & nous en épargnerons la répétition au Lecteur.

< Manchette : Pour la louange des personnes.>

Supposons donc que nous ayons à louer un grand homme : nous pouvons le considérer par rapport à sa naissance, soit qu’il en ait soutenu l’éclat, ou que, si elle est obscure, il en ait vaincu & illustré la bassesse ; par rapport à sa patrie, sous les mêmes regards ; par rapport aux biens [t. I, p. 104] de la fortune, s’il a noblement usé de son opulence, ou s’il a supporté avec courage la disette & la pauvreté ; par rapport à son esprit étendu & élevé, dont il a sçu faire un bon usage ; par rapport aux belles actions qu’il a faites, aux charges & emplois qu’il a dignement remplis ; aux victoires qu’il a remportées, si c’est un guerrier ; aux négociations qu’il a utilement conduites, si c’est un ministre ; à la sagesse de son gouvernement, si c’est un souverain. Si c’est un savant, on parlera de la variété & de la richesse de ses connoissances. Si celui que vous louez n’est plus, vous releverez ce que sa mort a eu de remarquable : si elle a été glorieuse & tragique, comme celle de M. de Turenne ; pieuse & chrétienne, comme celle du grand Condé. Vous ferez usage aussi de ce que ses funérailles ont pû avoir d’intéressant. Tout cela se comprend aisément, & n’a pas besoin d’explication. Je vais seulement donner un éxemple du parti qu’un grand Maître a sçu tirer des funérailles, qui sont entre tous les objets que je viens de parcourir, celui qui prête le moins [t. I, p. 105] à l’Eloquence. Il faut se souvenir qu’une Oraison funébre, suivant nos loix, est un discours chrétien, & que l’Orateur ne doit pas y être tellement occupé de son héros, qu’il ne rapporte ce qu’il en dit à la gloire de Dieu & à l’instruction de ses auditeurs. Voici donc de quelle maniere M. Bossuet s’explique sur la pompe des obséques du Prince de Condé. 

« Venez, Peuples, venez maintenant, mais venez plutôt, Princes & Seigneurs, & vous qui jugez la terre, & vous qui ouvrez aux hommes les portes du Ciel, & vous plus que tous les autres, Princes & Princesses, nobles rejettons de tant de Rois, lumiéres de la France, mais aujourd’hui obscurcies & couvertes de votre douleur comme d’un nuage : venez voir le peu qui nous reste d’une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jettez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu’a pu faire la magnificence & la piété pour honorer un héros : des titres ; des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus ; des figures, qui semblent pleurer autour d’un [t. I, p. 106] tombeau, & les fragiles images d’une douleur que le tems emporte avec tout le reste ; des colonnes, qui semblent vouloir porter jusqu’au Ciel le magnifique témoignage de notre néant : & rien enfin ne manque à tous ces honneurs que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces foibles restes de la vie humaine : pleurez sur cette triste immortalité, que nous donnons aux héros. »

< Manchette : Exemple de la louange des choses.>

Une Mercuriale de M. d’Aguesseau nous fournira un bel éxemple de la louange en même tems & du blâme des choses. C’est un grand présent fait à l’Eloquence françoise, que la publication des discours de cet incomparable Magistrat, & la Nation ne peut témoigner trop vivement sa reconnoissance aux soins des dignes fils (a), qui enrichissent le public de trésors jusqu’ici retenus dans le secret, en même tems qu’ils étendent la gloire de leur illustre pére. 

<N.d.A. (a) Dans le temsj’écrivois ceci, M d’Aguesseau l’aîné, Conseiller d’Etat, vivoit encore. Aujourd’hui la doctrine & la vertu sont réduites à le pleurer. Son illustre frére continue le travail commencé.>

[t. I, p. 107] La Mercuriale dont je parle est intitulée De l'Esprit et de la Science, & elle a pour objet de louer la Science, & de blâmer l’abus de l’esprit, pour faire sentir le besoin qu’a l’esprit naturel du secours de la science. 

L’Orateur commence par définir le genre d’esprit qu’il attaque. « Qu’est-ce que cet esprit, dit-il<p. 109>, dont tant de jeunes Magistrats se flattent vainement ? Penser peu, parler de tout, ne douter de rien ; n’habiter que les dehors de son ame, & ne cultiver que la superficie de son esprit ; s’exprimer heureusement ; avoir un tour d’imagination agréable, une conversation légére & délicate, & savoir plaire sans savoir se faire estimer ; être né avec le talent équivoque d’une conception prompte, & se croire par-là au-dessus de la réflexion ; voler d’objets en objets, sans en approfondir aucun ; cueillir rapidement toutes les fleurs, & ne donner jamais aux fruits le tems de parvenir à leur maturité : c’est une foible peinture de ce qu’il a plû à notre siécle d’honorer du nom d’esprit. » [t. I, p. 108] De tels esprits méprisent la science : & c’est par cette observation que le Magistrat entre dans son sujet ; & après avoir écarté l’idée d’une science qui seroit peu estimable, & donné les caractéres de celle qu’il prétend louer, il expose quatre avantages de la vraie science : elle éclaire l’esprit, elle l’étend & l’enrichit, elle fixe l’incertitude de nos jugemens, elle nous donne en peu de tems l’expérience de plusieurs siécles.

Les descriptions de ces avantages sont toujours accompagnées de quelques traits de répréhension contre ceux qui les négligent. Mais dans la seconde partie du discours l’Orateur déploie toute la sévérité de la censure, contre les vices qui naissent de l’esprit destitué de science. Il marque en particulier l’ignorance d’une grande portion de ce qui est essentiel à la profession de la Magistrature, c’est-à-dire, de tout le droit positif ; la témérité, & conséquemment l’inconstance dans les décisions ; l’embarras & l’irrésolution d’un esprit flottant dans l’incertitude faute de lumiéres. Mais il insiste en finissant sur un audacieux Pyrrhonisme, qui révoque [t. I, p. 109] en doute tout ce qui est regardé communément comme certain & indubitable : & ici il s’appuie du témoignage des anciens Magistrats. « Vous le savez, dit-il <p. 116>, vous qui êtes nés dans des tems plus heureux, & qui avez blanchi sous la pourpre ; vous le savez, & nous vous l’entendons dire souvent : il n’est presque plus de maxime certaine ; les vérités les plus évidentes ont besoin de confirmation ; une ignorance orgueilleuse demande hardiment la preuve des premiers principes. Un jeune Magistrat veut obliger les anciens Sénateurs à lui rendre compte de la foi de leurs péres, & remet en question des décisions consacrées par le consentement unanime de tous les hommes. »

Une péroraison douce, touchante, & tirée de la chose même, termine cet excellent discours. J’en détacherai deux traits, dont l’un la commence & l’autre la finit. « Heureux donc le Magistrat, qui désabusé de l’éclat de ses talens, instruit de l’étendue de ses devoirs, étonné des tristes effets du mépris de la [t. I, p. 110] science, donne à notre siécle l’utile & le nécessaire éxemple d’un grand génie qui connoît sa foiblesse, & qui se défie de lui-même <p. 117> !... Heureux enfin celui qui ne séparant point ce qui doit être indivisible, tend à la sagesse par la science, & à la justice par la vérité ! » <p. 118>

Je crois que l’analyse d’une semblable piéce vaut mieux que tous les préceptes, ou, si l’on veut, elle est elle-même un précepte très lumineux.

< Manchette : Il est plus difficile de louer que de blâmer.>

Je crois observer que des deux parties qui constituent le genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est sans comparaison la plus difficile. Celui qui blâme satisfait sa malignité, & flatte celle de ses auditeurs. Nous aimons tous à blâmer & à rabaisser, parce qu’en rendant les autres petits, nous nous faisons grands à nos yeux. Il n’en est pas ainsi de la louange. Elle coute à l’amour propre de celui qui loue ; & dans ceux qui écoutent, elle trouve à vaincre l’intérêt de leur orgueil. Que ceux donc qui réussissent dans la satyre, ne s’applaudissent [t. I, p. 111] pas d’un succès, que le genre rend par lui-même trop aisé. Louer bien, c’est le chef-d’œuvre de l’Art, parce que rien en Eloquence n’est plus difficile.

Aussi les éloges fins, délicats, adroitement amenés, & masqués sous une enveloppe qui les cache à demi, se comptent dans les Auteurs, & ceux qui portent ce caractére ont fait une impression, qui ne permet à personne de les oublier. Tout le monde connoît l’éloge admirable de Louis XIV dans le récit de la Mollesse au second chant du Lutrin, où les louanges sont déguisées en reproches, & prennent le ton de plainte & d’indignation. A ce premier éxemple, si beau, si éclatant, je crois pouvoir joindre l’éloge du même Roi par le P. Massillon dans l’exorde de son sermon pour le jour de la Toussaint. La louange dans ce second éxemple n’est point déguisée en censure, mais elle est cachée sous le voile de l’instruction, qui convient au ministére qu’exerçoit l’Orateur. Elle est tirée entiérement des Béatitudes de l’Evangile, que le Prédicateur applique si heureusement au [t. I, p. 112] Prince, qu’en semblant ne faire autre chose que commenter son texte, il trace un portrait accompli de celui qu’il veut louer. Comme ce morceau est moins connu que celui du Poëte, par la raison que des sermons sont moins lûs que de beaux vers, je vais le transcrire ici tout entier.

L’Orateur commence son discours par ces paroles de l’Evangile, Heureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés : après quoi adressant la parole au Roi, il continue ainsi : « Si le monde parloit ici à la place de Jesus-Christ, sans doute il ne tiendroit pas à V. M. le même langage. Heureux le Prince, vous diroit-il, qui n’a jamais combattu que pour vaincre ; qui n’a vû tant de Princes ligués contre lui, que pour leur donner une paix plus glorieuse ; & qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire. Heureux le Prince, qui durant le cours d’un régne long & florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l’amour de ses peuples, de l’estime de ses ennemis, de l’admiration de l’univers, de l’avantage de ses conquêtes, de la [t. I, p. 113] magnificence de ses ouvrages, de la sagesse de ses loix, de l’espérance auguste d’une nombreuse postérité, & qui n’a plus rien à désirer que de conserver long-tems ce qu’il posséde. » L’éloge jusqu’ici n’est que présenté adroitement, & tourné d’un maniére indirecte. Le voici qui va se confondre avec l’instruction évangélique.

« Ainsi parleroit le monde, continue l’Orateur. Mais, Sire, Jesus-Christ ne parle pas comme le monde. Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l’admiration de son siécle, mais celui qui fait sa principale occupation du siécle avenir, & qui vit dans le mépris de soi-même, & de tout ce qui passe, parce que le Royaume du Ciel est à lui. Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum Cœlorum. Heureux, non celui dont l’histoire va immortaliser le régne & les actions dans le souvenir des hommes, mais celui dont les larmes auront effacé l’histoire de ses péchés du souvenir de Dieu même, parce qu’il sera éternellement consolé. Beati qui lugent [t. I, p. 114] quoniam ipsi consolabuntur. Heureux, non celui qui aura étendu par de nouvelles conquêtes les bornes de son Empire : mais celui qui aura sçu renfermer ses désirs & ses passions dans les bornes de la loi de Dieu ; parce qu’il possédera une terre plus durable que l’empire de l’univers. Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. Heureux, non celui qui élevé par la voix des peuples au-dessus de tous les Princes qui l’ont précédé, jouit à loisir de sa grandeur & de sa gloire : mais celui qui ne trouvant rien sur le trône même digne de son amour, ne cherche de parfait bonheur ici bas que dans la vertu & dans la justice, parce qu’il sera rassasié. Beati qui esuriunt & sitiunt justitiam, quoniam ipsi saturabuntur. Heureux celui, non à qui les hommes ont donné les titres glorieux de grand & d’invincible : mais celui à qui les malheureux donneront devant JESUS-CHRIST les titres de pére & de miséricordieux, parce qu’il sera traité avec miséricorde. Beati misericordes, quoniam ipsi misericordiam [t. I, p. 115] consequentur. Heureux enfin, non celui qui toujours arbitre de la destinée de ses ennemis, a donné plus d’une fois la paix à la terre : mais celui qui a pû se la donner à soi-même, & bannir de son cœur les vices & les affections déréglées, qui en altérent la tranquillité, parce qu’il sera appellé enfant de Dieu. Beati pacifici, quoniam filii Dei vocabuntur. Voilà, Sire, ceux que Jesus Christ appelle heureux ; & l’Evangile ne connoît point d’autre bonheur sur la terre, que la vertu & l’innocence. »

Ce morceau est long : mais son mérite doit le faire paroître court. J’y trouve tout. Outre le tour adroit, qui lui donne de la finesse, l’éloge coule naturellement des paroles mêmes de l’Evangile. Il embrasse les principaux devoirs de la Royauté. Enfin la vérité y est respectée, & l’Orateur Chrétien ne dissimule point au Prince à qui il parle, les sujets que sa jeunesse lui avoit donnés de pleurer & de gémir devant Dieu. Je voudrois qu’il n’eût point fait mention de la magnificence de ses ouvrages, c’est-à-dire de ses bâtimens. Encore met-il ce trait dans [t. I, p. 116] la bouche du monde : & par là il le rend plus tolérable.

< Manchette : L'Orateur en louant, doit respecter la vérité.>

Ce dernier caractére, respecter la vérité, est le plus précieux sans doute, & en même tems le plus difficile peut-être à garder dans les éloges que l’on donne aux Princes & aux Grands. L’Orateur doit s’en faire une loi inviolable. « Il faut se souvenir, dit M. Rollin <Traité des Etudes, T. IV. Devoirs des Regens>, que cet hommage (celui des louanges) n’est dû qu’à la vertu & au mérite ; & que quand il n’est point fondé sur la vérité, il dégénére en une honteuse adulation, qui deshonore également, & celui qui prodigue les louanges, & celui qui les reçoit. Il ne faut donc jamais louer que ce qui est véritablement louable ; & ne le faire même qu’avec modération & retenue, en évitant ces exagérations outrées, qui ne servent qu’à rendre douteux ce que l’on dit. »

< Manchette : Il doit éviter les exagérations.>

Quelquefois celui qui loue se laisse aller à l’exagération par un autre principe. Il ment de bonne foi, non par esprit de flatterie, mais par amour de son ouvrage & de la matiére qu’il traite. Il s’en remplit, il l’identifie [t. I, p. 117] avec lui-même : & cet enthousiasme produit en lui une espéce d’ivresse, qui l’emporte au-delà des justes bornes : le guerrier qu’il loue, est le plus grand des héros : le Saint dont il fait le panégyrique, est le plus éminent en sainteté des habitans du Ciel : le sujet dont il a entrepris de faire valoir l’importance, est le plus riche, le plus étendu, le plus essentiel qu’il soit possible de concevoir. Ce vice, effet de la séduction de l’amour propre, est très-commun parmi les harangueurs d’un médiocre mérite. Il arrive même à de vrais Orateurs de ne s’en pas garantir assez soigneusement. Le bon sens & la raison doivent le corriger. Un remede non moins efficace, est le ridicule qu’il attire. Il a fait naître l’expression proverbiale, le Saint du jour.

Les observations que nous venons de faire ont leur application à toutes les espéces de discours dans le genre de louange.

< Manchette : Remarques particuliéres sur les Discours chrétiens dans le genre démonstratif.>

Les plus éclatantes de ces actions parmi nous, sont les panégyriques des Saints & les Oraisons funébres. Notre usage les a assujetties à la [t. I, p. 118] méthode qui se pratique dans les sermons, & qui consiste à partager sa maniére en deux ou trois principaux points de vûe, qui l’embrassent toute entiére, & sous chacun desquels on traite les détails qui s’y rapportent. Ainsi M. Bossuet distribue l’éloge de la Reine d’Angleterre Henriette-Marie de France, en deux parties, le bon usage des prospérités, le bon usage des disgraces : & de même l’oraison funébre du grand Condé par le même Orateur, montre dans le Prince les qualités du cœur, les qualités de l’esprit, consacrées par la piété. Cette distribution du sujet, suivant l’ordre des choses, ne soustrait pas entiérement l’Orateur à la loi de 1’ordre des tems. Il faut bien qu’il commence par la naissance, et finisse par la mort. Il faut que les événemens mémorables de la vie du Saint ou du héros, ne soient point transposés de maniére à se confondre. De cette combinaison il résulte une difficulté pour l’Orateur par rapport à l’arrangement de sa matiére. Il est obligé, pour former les différentes parties de son discours, de choisir des idées qui [t. I, p. 119] s’accomodent avec la nature des événemens pris suivant l’ordre des dates. Mais cette maniére est aussi plus ingénieuse, & elle est en même tems plus agréable à l’auditeur, qu’elle aide à rappeller à certains chefs en petit nombre toute la suite d’une longue vie, & à retenir plus aisément tout ce qu’il a entendu.

< Manchette : Sur les éloges académiques.>

Les éloges Académiques ne s’astreignent point à cette loi. On les qualifie historiques, & ils le sont véritablement. Ils suivent communément l’ordre des tems. Ils sont encore différens des deux sortes de discours dont je viens de parler, en ce qu’ils n’admettent point les grands mouvemens de l’Eloquence. Ils imitent la tranquillité & le sens froid de l’Historien, qui doit être impartial, & ne s’affecter pour personne. M. de Fontenelle a trouvé le ton convenable à cette nature d’éloges, & il a été pris pour guide & pour modéle par ceux qui l’ont suivi dans la même carriére.

< Manchette : Sur les autres discours qui se rapportent au même genre.>

J’ai déjà dit que les harangues pour l’ouverture des Audiences & des Leçons publiques, les remercimens [t. I, p. 120] qui se prononcent dans certaines Académies par chaque nouveau sujet qui y est reçu, les complimens aux Puissances, & quelques autres discours semblables, se rapportent au genre démonstratif. Il seroit fastidieux, & je pense, peu utile, de parcourir successivement tous ces objets, & de donner sur chacun des observations & des régles. Les principes généraux de l’Art de bien dire, joints à l’habitude de parler & d’écrire dans le goût oratoire, suffisent abondamment, & suppléent aux préceptes particuliers. Je me contenterai de citer quelques éxemples, & je les chercherai dans notre Université, qui ne peut pas en fournir beaucoup à une Rhétorique Françoise, parce que dans presque toutes les occasions elle ne parle que la langue par laquelle nous a été transmise la tradition des Sciences & des Arts. C’est une raison pour moi de profiter du petit nombre que je puis en emprunter. 

M. Coffin, dont la mémoire est justement révérée pour sa vertu, & estimée pour ses talens, étant Recteur en 1719, obtint du Roi & [t. I, p. 121] du Duc d’Orléans, Régent, l’établissement de l’instruction gratuite dans l’Université. Il leur fit au nom du Corps dont il étoit le chef, des remercimens solemnels pour ce bienfait signalé <Œuvres de M. Coffin, T. I>, dont l’avantage & le fruit regardoient bien moins la Compagnie à qui il étoit accordé, que les Lettres elles-mêmes, & toute la Jeunesse Françoise. Son discours au Roi, que les circonstances renfermoient dans des bornes très-étroites, développe en peu de mots toutes ces idées, qu’il entremêle de témoignages de la plus vive reconnoissance, & qu’il termine par des vœux.

La grandeur du bienfait envers 1’Université est exprimée dès le commencement, & prouvée par l’exposition de son état. « Cette Compagnie, dit l’Orateur, formée d’abord par les soins & dans le Palais même de nos Rois, toujours honorée par cette raison du titre glorieux de leur fille aînée, a conservé dans tous les tems des sentimens dignes de sa naissance, mais elle avoit eu jusqu’ici le malheur de n’en pouvoir soutenir la gloire & la liberté : peu différente de ces anciennes [t. I, p. 122] Maisons dont la fortune semble démentir l’origine, & qui se voient presque effacées par un grand nombre de fami1les moins nobles & plus opulentes. »

L’utilité du nouvel établissement pour les Lettres & pour les études de la Jeunesse, & la reconnoissance de l’Université, sont les idées qui régnent dans toute la suite du discours. L’Orateur dit au Roi alors enfant : « Vous vous montrez déja le Pere de vos jeunes sujets, en leur procurant, ou du moins en leur facilitant l’inestimable avantage de l’instruction… L’Université redoublera ses soins auprès de ce peuple naissant, qu’elle éléve pour Votre Majesté. Nous continuerons de le former dans la piété & dans les Lettres, & nous nous appliquerons avec zéle à inspirer de bonne heure à ces enfans les sentimens de respect, de soumission, & de reconnoissance, qu’ils doivent à un Prince de leur âge, qui par sa libéralité vient d’acquérir de nouveaux droits sur des cœurs, que le devoir & l’inclination lui avoient déjà dévoués. » [t. I, p. 123]

Ces pensées si naturelles, & si bien tirées du fond du sujet, sont embellies par une comparaison gracieuse. « L’Université va renaître & prendre une face nouvelle par les bienfaits dont vous la comblez dès votre enfance, semblable au soleil du printems, dont les rayons favorables rendent la joie & la beauté à toute la nature ; & qui ranimant par une chaleur douce, mais féconde, les sucs de la terre, fait éclorre de toutes parts les fleurs les plus brillantes, & prépare pour l’automne une abondance de fruits délicieux. »

Cet élégant discours finit, comme il convenoit, par des vœux & d’heureux présages puisés dans la chose même. « Puissiez-vous, Sire, goûter long-tems le fruit de vos royales bontés, dont la durée, égale à celle de la Monarchie, gravera en caractéres ineffaçables le souvenir & l’amour de Votre Majesté dans les cœurs des péres & des enfans, & perpétuera en quelque sorte votre régne sous les régnes mêmes de vos successeurs les plus reculés. » [t. I, p. 124]

Dans le remerciment au Prince Régent, les mêmes idées sont remaniées, mais d’une façon toute nouvelle, & avec des traits propres à la personne de celui à qui s’adressoit le discours. Le Prince étoit très-lettré ; & c’est ce qui donne lieu à l’Orateur de lui dire : « L’Université est d’autant plus sensible (au bienfait), que le Prince de qui elle le tient, connoît mieux que personne quels doivent être les motifs & les usages d’une telle grace. » Ces motifs sont expliqués tout de suite avec beaucoup de justesse & de dignité. « Vous avez compris, Monseigneur, que l’éducation de la Jeunesse est le premier & le plus solide fondement de la gloire & de la félicité des Etats ; que l’honneur & la liberté sont l’ame des Lettres ; que pour servir plus utilement le public dans nos professions, il faut en être indépendant ; & que c’est cette indépendance même à l’égard du public, qui attache plus étroitement au Prince, en réunissant à lui tous les sentimens de reconnoissance que l’on seroit obligé de partager entre les particuliers. » [t. I, p. 125]

Pour relever le prix du bienfait, M. Coffin remarque qu’il avoit été accordé sans avoir été presque sollicité : & de-là il prend occasion de peindre la simplicité de nos mœurs Académiques, avec une opposition sécrette au génie d’une société rivale, dont le Prince, esprit très-pénétrant & très-éclairé, sentoit dès-lors le danger. « Uniquement renfermés, dit-il, dans nos emplois ; peu instruits dans l’art de réussir par des insinuations & des voies sécrettes ; moins propres encore à ces sollicitations vives & à ces assiduités persévérantes, presque toujours nécessaires à la Cour pour percer la foule de ceux qui demandent, & dont les meilleurs Princes sont le plus environnés, nous serions encore privés de vos graces, si elles n’étoient presque venues nous chercher, & s’il eût fallu autre chose pour obtenir de V. A. R. cet important établissement, que de lui en représenter l’utilité. »

Je finirai ces extraits par une comparaison tout-à fait élegante, & assortie au goût du Prince, qui étoit amateur & connoisseur en peinture. [t. I, p. 126] « L’Université, dit l’Orateur, sent déjà augmenter pour elle la confiance du public, par celle dont V. A. R. daigne l’honorer : semblable à ces tableaux anciens, dont les traits formés par un savant pinceau, mais obscurcis par le tems & faute de soin, n’attendent que les yeux d’un grand maître, & le secours d’une main habile, pour reparoître dans toute leur beauté, & pour effacer le brillant des ouvrages modernes, qui leur avoient été égalés, & peut-être même injustement préférés. »

Article II. Lieux propres du genre délibératif.

Je ne répéterai point ici ce que j’ai déja dit des lieux propres du genre délibératif, qui sont non-seulement l’utile & le nuisible, mais le juste & l’injuste, l’honnête & le honteux, l’aisé & le difficile, & autres considérations semblables, qui sont de leur nature propres au dessein de conseiller ou de dissuader. Je me bornerai à analyser un seul discours dans ce genre où l’on verra pratiqué ce [t. I, p. 127] que les préceptes ne pourroient qu’expliquer imparfaitement.

Je choisis le Réquisitoire de M. d’Aguesseau <T. I. p. 222>, Avocat Général en 1696, contre un libelle injurieux à M. de Noailles, Archevêque de Paris, depuis Cardinal. Le Magistrat commence par citer quelques traits du libelle, dont le titre seul étoit une injure. Probléme ecclésiastique… A qui l’on doit croire, de Messire Louis-Antoine de Noailles, Evêque de Châtons en 1695, ou de Messire Louis-Antoine de Noailles, Archevêque de Paris en 1696. Le corps de délit ainsi constaté, l’Orateur propose ensuite les motifs qui doivent engager le Parlement à sévir contre ce libelle. Le premier motif est tiré de la personne du Prélat offensé, qui « donne tous les jours à l’Eglise des gages précieux de sa sainteté & de l’uniformité de sa doctrine, par celle de sa vie. » Le second est l’ordre public doublement violé, & par la nature même de l’écrit, & par les voies clandestines & furtives dont on s’est servi pour le publier. L’écrit est défini un libelle séditieux, « dont l’unique but [t. I, p. 128] est de troubler la paix de l’Eglise ; de diviser le Pasteur & le troupeau ; de décrier l’un, de révolter l’autre ; & de rompre ces liens de respect, d’estime, de confiance, qui sont un des plus solides fondemens de la puissance ecclésiastique. »Les conclusions tendent à condamner le libelle au feu, & elles s’appuient de l’exemple & de l’autorité des Empereurs Romains, qui « ont cru que le feu devoit consumer les libelles diffamatoires, pour abolir, s’il étoit possible, & pour effacer jusqu’au souvenir de ces ouvrages de ténébres. »

On voit ici la marche des réquisitoires des Gens du Roi dans les affaires publiques ; l’exposition du sujet, les motifs des conclusions qu’ils prennent, & enfin les conclusions mêmes. Nous aurions abondance de grands & excellens modéles d’Eloquence dans le genre délibératif, si le zéle pour le service & pour la gloire de la Nation, inspiroit à quelqu’un la pensée de donner une collection de ces discours, où la gravité, la sagesse, les vûes [t. I, p. 129] supérieures du bien public s’expliquent par le ministére des Gens du Roi, dans les premiers Tribunaux du Royaume, & sur-tout dans le Parlement de Paris. Le principal mérite de ces discours est sans doute dans les choses mêmes. Mais la maniére dont y sont présentés & traités les objets, seroit aussi une leçon très-utile pour ceux qui aspirent à la gloire de bien dire. Et cette collection ne seroit pas d’une exécution difficile, puisque la plûpart des discours de ce genre s’impriment communément dans le tems qu’ils ont été prononcés. S’ils étoient une fois recueillis, chacun les consulteroit à sa volonté : au lieu que répandus dans le public en feuilles volantes, ils s’effacent bientôt de la mémoire des hommes ; & si quelqu’un avoit besoin d’y recourir, il ne pourroit se les procurer qu’avec des peines infinies. Nos péres nous ont donné l’éxemple de ce que je souhaiterois que l’on fit par rapport aux discours de nos grands Magistrats de la fin du dernier siécle, & de tout celui dans lequel nous vivons. Il existe un recueil imprimé en 1609, à Paris, sous ce titre : Harangues & [t. I, p. 130] Actions publiques des plus rares Esprits de notre tems, faites tant aux ouvertures des Cours souveraines, qu’en plusieurs autres singuliéres occasions. Et les harangues contenues dans ce recueil ne méritoient pas mieux le soin qu’on a eu de les rassembler, que celles pour lesquelles je souhaiterois que l’on prît la même peine.

< Manchette : Sur les harangues historiques.> 

L’Histoire nous fourniroit des éxemples dans le genre délibératif, si nous la traitions à la maniére des Grecs & des Romains, qui inséroient dans leurs récits de longues & souvent très belles harangues sur les sujets les plus intéressans. Mais notre goût, peut-être trop philosophique, les a jugé contraires à la fidélité de l’Histoire, comme s'il étoit à craindre que le Lecteur n’y fût trompé, & ne prît les discours que Tite-Live prête à Fabius & à Scipion sur le dessein de porter la guerre en Afrique, pour l’ouvrage de ces anciens Capitaines, plus habiles à bien faire qu’à bien dire. Je ne puis pas penser non plus que les harangues historiques méritassent d’être proscrites comme de vains ornemens. Elles donnent lieu à [t. I, p. 131] l’Ecrivain d’employer de sages & utiles réflexions, qui n’auront pas pu aisément trouver place dans la narration : & elles mettent ainsi le Lecteur à portée de mieux juger des faits, ce qui est la principale utilité de l’Histoire. Mais enfin un usage constant, & qui a passé en loi parmi nous, les a bannies de nos Histoires purement Françoises ; & nous n’en trouvons des exemples que dans celles qui regardent les faits anciens, & qui ont été écrites en notre langue d’après les modéles de l’antiquité, telles que l’Histoire de la République Romaine par M. Rollin, & celle des Révolutions de la même République par l’Abbé de Vertot. Nos voisins les Italiens ont été moins sévéres, ou moins timides que nous. L’Histoire Florentine de Machiavel contient plusieurs harangues, & elles sont même trop longues dans celle de Guichardin.  

< Manchette : Sur les sermons.>

Nous sommes riches en sermons, qui étant le plus souvent des exhortations à la vertu, se rapportent, comme je l’ai déja observé, au genre délibératif. Les Péres Bourdaloue & Massillon ont porté l’Eloquence de la chaire au plus haut degré : tous [t. I, p. 132] deux solides, profonds, judicieux, mais l’un plus fort & plus nerveux en raisonnement, l’autre plus agréable & plus varié par les peintures & les images, tels en un mot que l’on peut plutôt les juger égaux entre eux, que semblables.

< Manchette : Leurs principaux matériaux doivent être empruntés de l'Ecriture & des Péres.> 

Les sermons sont, suivant notre méthode, de vrais discours oratoires, & non pas comme chez les Anglois, des discussions Métaphysiques, plus convenables à une Académie qu’aux assemblées populaires qui se forment dans nos Temples, & qu’il s’agit d’instruire des devoirs du Christianisme, d’encourager, de consoler, d’édifier.

Nous avons déjà indiqué les lieux de Rhétorique qui leur sont propres, c’est-à-dire, les autorités empruntées des Livres saints & de toute l’antiquité Ecclésiastique. Ces sources sacrées, comme nous le disions, ne doivent pas être inconnues à ceux qui traitent même les sujets profanes & humains. Mais elles sont le fond essentiel des discours du Prédicateur, qui fait profession de ne rien dire de lui-même, & qui exerce la fonction d’Ambassadeur de Dieu [t. I, p. 133] auprès des hommes. Ses instructions sont contenues dans l’Ecriture, dans les Péres, & dans les Conciles : & par conséquent c’est de là qu’il doit tirer tout ce qu’il annonce. Autrefois les sermons étoient semés de traits des Auteurs profanes, pendant que l’Avocat au Barreau remplissoit ses plaidoyers des citations de l’Ecriture & des Péres. Erudition déplacée de part & d’autre. Les discours Chrétiens sont le domaine propre de l’Ecriture & de la Tradition. Elles doivent en être la base, & en fournir la substance. Si notre goût & notre usage modernes ne permettent point au Prédicateur d’en prodiguer les citations, au moins son style doit en être nourri, & son langage n’être que le développement de celui que parlent les monumens divins & religieux. J’oserois même lui conseiller de ne pas craindre tellement les citations, qu’il les évite avec un soin scrupuleux. En hérisser son discours est un excès : les retrancher totalement, c’en est un autre. 

La Philosophie humaine, pourvû qu’elle se tienne toujours soumise à l’autorité supérieure de la révélation, [t. I, p. 134] peut être utile au Prédicateur pour le développement des oracles sacrés : mais elle ne doit jamais dominer dans ses discours, ni en fournir la matiére principale. On peut trouver quelque chose peut-être à reprendre à cet égard dans les sermons qui composent le petit Carême du P. Massillon. Ce sont des discours excellens, mais plutôt discours moraux, que sermons Chrétiens. Les autres compositions du même Orateur, sont d’un goût bien différent. L’Ecriture sainte y est non pas citée fréquemment, mais fondue dans le corps du discours. C’est ce que l’on y peut observer partout. Je me contenterai de citer pour éxemple le début du sermon du véritable culte, pour le Mercredi de la troisiéme semaine du Carême. Le texte est tiré de ces paroles de l’Evangile : Ce peuple m’honore des lévres, & son cœur est loin de moi : & l’Orateur commence à le développer ainsi. « Voici, mes Fréres, la nouvelle alliance, c’est-à-dire la religion du cœur, établie ; le culte spirituel élevé sur les ruines de la superstition & de l’hypocrisie ; l’obéissance & la miséricorde préférées aux [t. I, p. 135] offrandes & aux victimes, l’esprit qui vivifie, opposé à la lettre qui tue ; la chair, qui ne sert de rien, rejettée ; la piété, qui est utile à tout, annoncée ; en un mot, les traditions humaines, les doctrines nouvelles, les erreurs populaires, la religion des sens, ou condamnée dans ses abus, ou réglée dans ses usages. »Toute cette période n’est qu’un tissu de paroles de l’Ecriture. Misericordiam volo &, non sacrificium. Melior est obedientia, quàm victimœ. Littera occidit : Spiritus autem vivificat. Spiritus est qui vivificat : caro non prodeat quidquam. Pietas ad omnia utilis est. In vanum colunt me, docentes doctrinas & prœcepta hominum. Tenetis traditionem hominúm.

La remarque que j’ai faite sur le petit Carême ne part point de l’envie de critiquer. Mais les fautes des grands hommes sont contagieuses : & celle que je reléve ici est d’espéce à le devenir aisément, sur-tout dans un siécle où la manie du philosophisme a acquis un crédit prodigieux & effrayant.

< Manchette : En présentant les textes dans leur vrai sens.>

Une observation importante à [t. I, p. 136] ajouter ici, c’est que les textes de l’Ecriture employés par les Prédicateurs, doivent être présentés sous leur vrai sens, & non pas tirés par force au sujet par des interprétations louches, & des allusions arbitraires. Et ce ne sont pas seulement des Orateurs d’un mérite commun & ordinaire qui tombent dans ce défaut. Le P. Massillon ne s’en est pas garanti. Dans son sermon pour le jour de Pâques, qui roule sur les causes ordinaires de nos rechûtes, il s’exprime ainsi vers la fin de la seconde partie : « Vous savez, Seigneur, que votre Esprit, qui forme en nous les saintes pensées & les mouvemens du salut, ne sauroit presque se fixer dans la mutabilité de notre cœur ; qu’il n’est pour nous qu’un Esprit rapide & passager ; & qu’à peine a-t-il opéré en nous de bons désirs, que de nouveaux objets effacent à l’instant ces impressions saintes, de sorte qu’il n’en reste pas même de foibles traces. » Quoniam spiritus pertransibit in illo, & non subsistet, & non cognoscet ampliùs locum suum. Cette application des paroles du Pseaume s’éloigne [t. I, p. 137] totalement de la pensée de l’Auteur sacré, qui peint dans l’endroit cité l’instabilité de la vie humaine. « C’est, dit-il, une herbe qui passe, une fleur qui se fane. Un vent souffle, & elle disparoît. » Homo, sicut foenum, dies ejus, tanquam flos agri, sic efflorebit. Quoniam spiritus pertransibit in illo, & non subsistet. Notre âge actuel se corrige du défaut des applications fausses, qui est contraire à la justesse & à l’exactitude dont nous nous piquons.

< Manchette : Les demandes & les consolations se rapportent au genre délibératif.>

Les demandes & les consolations sont aussi comprises par les Rhéteurs dans le ressort du genre délibératif. En effet dans la demande on veut déterminer celui à qui on l’adresse, à faire un acte de libéralité ou de bienveillance : la consolation emporte nécessairement le conseil. Des éxemples de l’une & de l’autre tiendront lieu ici de préceptes. Je tirerai de Marot celui de la demande : c’est un modéle de la façon la plus ingénieuse de demander.

< Manchette : Exemple de demande.>

Le Poëte prélude par un récit très agréable & très-naïf de deux fâcheuses avantures, qu’il vient d’éprouver coup sur coup. Il a été volé par [t. I, p. 138] son valet, & ensuite il lui est survenu une maladie considérable. Ce début prépare l’esprit du Roi François I. à qui il écrit, à la demande qu’il va lui faire d’un secours nécessaire à ses besoins. C’est où il en vient avec une adresse charmante.

« Voilà comment depuis neuf mois en ça
Je suis traité. Or ce que me laissa
Mon larronneau, longtems ha, l’ai vendu,
Et en syrops & juleps dépendu.
Ce néanmoins, ce que je vous en mande
N’est pour vous faire ou requête ou demande.
Je ne veux point tant de gens ressembler,
Qui n’ont souci autre que d’assembler.
Tant qu’ils vivront ils demanderont, eux :
Mais je commence à devenir honteux.
Je ne veux plus à vos dons m’arrêter.
Je ne dis pas, si voulez rien prêter,
Que ne le prenne. Il n’est point de prêteur ;
S’il veut prêter, qui ne fasse un debiteur.
Or savez-vous, Sire, comment je paye
Nul ne le sait, si premier ne l’essaye.
Vous me devrez (si je puis) du retour.
Et vous ferai encores un bon tour.
A celle fin qu’il n’y ait faute nulle,
Je vous ferai une belle cédule,
A vous payer (sans usure il s’entend)
Quand on verra tout le monde content.
Ou, (si voulez) à payer ce sera,
Quand votre los & renom cessera. »

[t. I, p. 139] Ce dernier trait est tout-à-fait fin, & présente une louange d’autant plus délicate qu’on ne s’y attend point du tout, & qu’à la douceur qu’elle a par elle-même, elle joint le plaisir de la surprise. C’est un bon moyen pour obtenir ce que l’on demande, que de gagner par des louanges l’esprit & le cœur de celui qui peut l’accorder. Aussi Marot y revient-il sur la fin de son Epitre, & il la termine par ces beaux vers.

« Voilà le point principal de ma lettre.
Vous savez tout : il n’y faut plus rien mettre.
Rien mettre, las ! Certes & si ferai,
Et ce faisant mon style j’enflerai,
Disant : O Roi amoureux des neuf Muses,
Roi, en qui sont leurs sciences infuses,
Roi, plus que Mars d’honneur environné,
Roi, le plus Roi qui fut onc couronné,
Dieu tout puissant te doint pour t’étréner,
Les quatre coins du monde gouverner,
Tant pour le bien de la ronde machine,
Que pour autant que sur tous en es digne. »

On ne peut guéres douter qu’une requête si habilement tournée, où le badinage le plus enjoué est terminé par un éloge en style magnifique, n’ait eu son effet auprès d’un Prince aussi généreux que François I. [t. I, p. 140]

< Manchette : Exemple de consolation.>

La consolation n’est pas traitée aussi parfaitement par Malherbe dans la piéce qu’il adresse à M. du Périer sur la mort de sa fille. La conduite néantmoins en est bonne : & dans le détail elle renferme de grandes beautés.

Le Poëte entreprend de prouver au pére affligé que la douleur pour les pertes les plus sensibles doit enfin se calmer.

« Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle !
Et les tristes discours,
Que te met en l’esprit l’amitié paternelle ;
L’augmenteront toujours ! »

C’est-là l’esprit & l’idée de toute la piéce. Malherbe met ensuite devant les yeux de son ami le sort des choses humaines, qu’a subi selon la loi commune celle qui est l’objet de regrets si amers. « L’enfance de ta fille avoit des appas », dit-il :

« Mais elle étoit du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ;
Et Rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin. »

Il lui représente que quand même la vie de cette jeune personne auroit été plus longue, son sort seroit [t. I, p. 141] néantmoins le même dans le séjour des morts. A ces considérations il ajoute des éxemples : Priam, qui privé de ses fils par le fer d’Achille, admit la consolation : François I, qui ayant perdu son Dauphin, ne perdit pas courage, & poussa la guerre avec tant de vivacité, qu’il força ses ennemis à lui demander la paix. Il se cite lui-même, & dit, que frappé deux fois du même coup de foudre, il avoit néantmoins séché ses larmes. Il allégue enfin pour dernier motif la nécessité inéxorable de la mort, qui ne connoît ni exception ni reméde. Tout le monde sçait par cœur ces stances admirables.

« La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles.
On a beau la prier.
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses loix :
Et la garde qui veille aux barriéres du Louvre,
N’en défend pas nos Rois.
De murmurer contr’elle, & perdre patience,
Il est mal à propos.
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos. »

J’ai dit que la conduite de la piéce de Malherbe est bonne. Je suis [t. I, p. 142] pourtant plus satisfait de celle de l’ode d’Horace à Virgile sur la mort de Quintilius. Le Poëte Latin commence par entrer dans la douleur de son ami, & il la partage avec lui. Vient ensuite un éloge magnifique de celui qu’ils pleurent l’un & l’autre. Enfin est employé le motif de l’inutilité des regrets pour un mal sans reméde, & la nécessité de la patience : le tout en moins de vers que la piéce de Malherbe n’a de Stances.

Passons à ce qui regarde les lieux propres du genre judiciaire.

Article III. Des lieux de Rhétorique propres au genre judiciaire.

Nous diviserons ces lieux en intrinséques & extrinséques.

Lieux intrinséques.

Le genre judiciaire se traite par des lieux de Rhétorique différens, selon la différente nature des causes.

< Manchette : Questions de fait : questions de droit.>

La principale différence qui peut se remarquer dans la nature des causes, c’est que les unes consistent dans le [t. I, p. 143] fait, & les autres sont des questions de droit. Un vol a été commis : le particulier poursuivi pour cause de ce vol, l’a-t-il commis ou non ? Voilà une question de fait. Quelles sont les preuves de l’état, & dans quelles circonstances la preuve par témoins peut être admise, ou doit être rejettée : c’est une question de droit, qui est traitée par M. d’Aguesseau dans le deuxiéme de ses plaidoyers imprimés.

Il est bon d’observer que ces différentes natures de causes ne sont pas tellement opposées entr’elles, qu’elles ne puissent se joindre dans une même affaire. Au contraire, le plus grand nombre des causes est de celles qui réunissent le fait & le droit ; & s’il en est dans lesquelles la discussion seule du fait soit nécessaire, c’est parce que, le fait étant supposé, la loi décide le cas sans aucune obscurité, comme dans le premier éxemple que je viens de proposer. Dans le dernier, & en général dans toute question d’état, le fait est mêlé avec le droit ; les preuves pour ou contre la vérité de la naissance réclamée, avec la discussion de la suffisance ou insuffisance de ces preuves selon la Loi. Et ainsi [t. I, p. 144] se vérifie ce que j’ai déja remarqué ailleurs : que toutes les questions particuliéres se décident par la thése générale.

< Manchette : Dans les questions de fait, trois états de cause.>

S’il s’agit d’un fait dans l’affaire que vous plaidez, quels lieux de Rhétorique doivent être employés ? Avant que de répondre à cette question, j’observe que les Rhéteurs ont distingué trois états de cause, le conjectural, le définitif, & l’état de qualité ; ou, pour parler plus uniment, la question est de savoir, ou si le fait est réel, ou quel nom on doit lui donner, ou quelle en est la qualité, c’est-à-dire, s’il est innocent ou criminel. Les affaires criminelles sont très souvent dans le premier cas. L’accusateur soutient que le crime a été commis par celui qu’il poursuit : l’accusé nie le fait : voilà l’état conjectural. Si l’accusé, convenant du fait, en conteste la qualité, comme le vieil Horace, dans Corneille, ne nie point que son fils ait tué sa fille, mais il prétend que sa fille étant coupable, celui qui l’a tuée a fait une action de justice ; comme Milon avouoit qu’il avoit tué Clodius, mais soutenoit qu’il ne l’avoit tué que pour défendre [t. I, p. 145] sa propre vie ; ce qui est permis par toutes les Loix : alors c’est ce que l’on appelle l’état de qualité. Quelquefois il s’agit du nom. Y a-t-il simonie dans tel procédé envers celui de qui on tient le bénéfice ? Y a-t-il usure dans tel contrat ? Ici le nom emporte la chose, & décide si le bénéfice est légitimement possédé, ou doit être déclaré impétrable ; si le contrat doit être annullé, ou subsister : cet état de cause est nommé par les Rhéteurs, définitif.

Maintenant il est aisé de voir quels lieux de Rhétorique conviennent à chacun des trois états de cause. Au conjectural, les motifs d’entreprendre, & la facilité d’exécuter : au définitif, la définition, suivant que le nom le porte : à l’état de qualité, les circonstances, qui innocentent l’action, ou la rendent criminelle. Voilà à-peu-près ce que l’on peut dire sur les lieux propres aux causes qui consistent dans le fait.

Pour les questions de droit, il est clair que les raisonnemens & les preuves se tirent des Loix, dont nous parlerons parmi les lieux extrinséques.

< Manchette : Nécessité de l'état de la question.>

Je coule légérement sur ces objets [t. I, p. 146] pour en venir à une observation qui me paroît beaucoup plus intéressante. C’est que dans toute cause, il est extrémement important de bien poser l’état de la question ; de voir & de marquer jusqu’à quel terme l’adversaire est d’accord avec nous ; où commence la ligne de division ; ce qu’il nie ; ce que nous soutenons. Par cette annalyse se découvre souvent un principe lumineux, qui influe sur toute l’affaire, & qui la décide. Pour parvenir à ce point, il faut avoir bien étudié le fonds & toutes les circonstances de sa cause. Je parlerai ailleurs de la nécessité & des avantages de cette étude : ici je remarque seulement que les deux plus grands Orateurs dont nous ayons les plaidoyers imprimés, quoique dans deux différens genres, M. d’Aguesseau & M. Cochin, nous donnent l’exemple de l’attention à déterminer dans chaque cause l’état de la question. A la tête de tous leurs plaidoyers paroissent des sommaires, qui expliquent & annoncent en très-peu de mots les questions qui faisoient l’objet de la contestation : & à la maniére dont ces sommaires sont dressés, il est aisé de voir [t. I, p. 147] qu’ils sont de la main des Auteurs. M. Cochin avoit une pratique singuliére à cet égard, & qui étoit même de son invention, suivant que s’exprime la Préface mise à la tête de ses Œuvres. Il réduisoit quelque cause que ce fût à un unique point de controverse. « Le procès le plus chargé de chefs de conclusions, dit l’Auteur de cette Préface <p. xiii>, le plus compliqué d’événemens & de procédures, le plus hérissé de difficultés ; il (M. Cochin) en a sondé la source, redressé les circuits, tari les superfluités, & réuni le surplus dans un même courant, aboutissant à un seul & unique terme. » Ainsi l’affaire du prétendu mariage du Comte d’Hautefort, chargée par elle-même d’un grand nombre de circonstances, avoit été traînée en différens Tribunaux ; la poursuite criminelle s’étoit jointe à l’intérêt civil ; il y avoit double information commencée à la requête de chacune des Parties, l’une au Châtelet de Paris, l’autre à la Justice de Laval. M. Cochin réduit cette affaire si compliquée à un seul point de vûe ; & plaidant un incident qui rappelle toute la cause, il propose [t. I, p. 148] pour question unique à examiner, laquelle de deux accusations respectives est récriminatoire <T. II. p. 369>. Cette méthode simplifie les choses : elle est très-lumineuse, & elle introduit dans un plaidoyer l’unité du sujet, tant recommandée en poësie, & si bien pratiquée par les grands Poëtes. La chose n’est pas toujours possible dans les causes judiciaires, comme l’observe la Préface même que je cite <p. xviij> : je vois que les sommaires qui précédent les plaidoyers de M. d’Aguesseau, distinguent souvent plusieurs articles ; mais, soit plusieurs, soit réduits à l’unité, il importe au bien de la cause, qu’ils soient exposés avec une netteté & une justesse parfaite.

Lieux extrinséques.

Les lieux extrinséques du genre judiciaire, sont les Loix, les piéces du procès, les dépositions des témoins, les préjugés ou jugemens rendus sur des espéces semblables.

< Manchette : Les Loix.>

I. Les Loix décident souverainement du sort des affaires. Si la loi est claire, & qu’un citoyen se trouve visiblement dans le cas de la loi, il ne [t. I, p. 149] peut point y avoir de contestation : la loi a d’avance prononcé le jugement.

Mais il reste quelquefois de l’obscurité dans les Loix : l’application qu’il en faut faire à chaque cas particulier, est encore plus souvent susceptible de difficulté et d’embarras ; voilà ce qui cause les procès, & ce qui donne lieu au ministére de l’Avocat.

Il ne doit jamais heurter la loi de front : il ne seroit point écouté. Son habileté consiste à l’amener à lui par une interprétation favorable, qui ne fasse point violence au texte, & qui soit appuyée de l’autorité des plus habiles Jurisconsultes. Si la lettre de la loi lui est contraire, il faut qu’il en recherche l’esprit, & qu’il trouve dans la pensée qu’avoit le Législateur, un secours, que les termes pris à la rigueur semblent lui refuser. Si rien de tout cela n’est possible, son unique ressource est d’observer dans le fait quelques circonstances, qui le mettent hors du cas de la loi qu’on lui oppose.

Il seroit peu convenable à un traité de Rhétorique, & encore moins à la portée de mes connoissances, d’insister plus long-tems sur la matiére des [t. I, p. 150] Loix. Je dois seulement féliciter notre âge & nos mœurs, de ce que la nécessité de cette étude n’est point parmi nous un problême. Les Romains distinguoient les professions d’Avocat & de Jurisconsulte, & ils les regardoient comme séparées. C’étoit une erreur, dont la pratique nuisoit beaucoup aux affaires du Barreau. Entreprendre de plaider sans connoître les Loix, s’est [sic] s’embarquer pour un voyage de fort long cours sans avoir de provisions. Cicéron & Quintilien, comme je l’ai déja dit, ont combattu cette erreur ; mais les mœurs publiques l’emporterent sur les conseils de ces grands & sages Moniteurs : & la Jurisprudence continua de faire un art étranger à la profession de l’Avocat, qui en empruntoit le secours lorsqu’il en avoit besoin.

J’ai dit qu’il n’est jamais permis d’attaquer directement la Loi : & je crois la régle sans exception dans notre Barreau. Les Avocats à Rome se donnoient plus de liberté. Je trouve dans Cicéron l’exemple d’une loi taxée ouvertement d’injustice en plein Tribunal par l’accusateur de Cluentius ; & il sembloit y avoir matiére à [t. I, p. 151] ce reproche. La loi qui statuoit sur le crime de corruption des Jugemens, ne soumettoit pas indistinctement à la peine tous ceux qui auroient corrompu les Juges : elle ne parloit que des Sénateurs. Ainsi Cluentius, qui étoit simple Chevalier Romain, n’y étoit pas compris. C’est de quoi se plaignoit amérement l’accusateur. « Il est indigne, disoit-il, que la loi qui condamne un crime ne soit pas commune pour tous les citoyens ; & que ce qui est puni dans le Sénateur, soit innocent, ou du moins exemt de peines, dans un Chevalier Romain. » Cicéron détruit cette objection par un éloge magnifique qu’il fait des Loix. Ce morceau est si beau, & renferme des maximes si importantes pour la société en général, & pour la profession des Avocats en particulier, que je crois devoir en donner ici la traduction. 

« Quand je vous accorderois, dit Cicéron à l’accusateur, qu’il y a de l’indignité dans la disposition de la loi que vous critiquez, il faut que vous conveniez avec moi, qu’il est beaucoup plus indigne que dans un Etat, qui ne se soutient que par les [t. I, p. 152] Loix, on s’écarte des Loix. Car les Loix sont le lien qui nous assure toutes les prérogatives dont nous jouissons dans la République : elles sont le fondement de la liberté, la source de l’équité. L’esprit, l’ame, les régles & les principes constitutifs du Gouvernement subsistent dans les Loix. Un Etat sans Loix, semblable à un corps destitué d’ame, ne pourroit tirer du service des parties qui le composent, & qui en sont comme le sang, les membres, & les nerfs. Les Magistrats sont les Ministres de la Loi, les Juges en sont les interprétes : nous sommes tous, en un mot, les esclaves de la Loi, afin de pouvoir être véritablement libres. » Pour rendre sensible la vérité du principe, l’Orateur en fait l’application aux personnes & aux objets qu’il a actuellement sous les yeux. « Vous, dit-il, illustre Préteur, en vertu de quel droit présidez-vous à ce Jugement ? A quel titre exercez-vous l’autorité de Président sur des citoyens aussi respectables, que ceux qui forment ce Tribunal ? Et vous, Messieurs, qui devez nous juger, quel privilége vous sépare de [t. I, p. 153] toute la multitude des citoyens, pour vous établir, en aussi petit nombre que vous êtes, souverains arbitres du sort & de l’état des hommes ? De quel droit l’accusateur a-t-il dit ce qu’il a voulu ? Pourquoi ai-je la liberté de faire ici un si long plaidoyer ? Quelle force a attaché au service de ce Tribunal ces Greffiers, ces Huissiers, & ces autres Officiers subalternes que je vois prêts à exécuter vos ordres ? Toute cette police est l’effet & le fruit de la Loi. La Loi est l’ame, comme je l’ai déja dit, qui gouverne toute l’œconomie de ce jugement. Il en est de même de tout le reste. Portez vos regards sur toutes les parties de la République. Vous verrez que c’est d’après la Loi, & sous la direction de la Loi, que tout s’arrange & s’exécute. » Rien n’est plus beau ni plus vrai, que ce que dit ici Cicéron : rien de plus capable de faire sentir, avec quel respect les Loix doivent être traitées par ceux que leur état engage à en être les organes & les défenseurs.

< Manchette : Les pièces du procès.>

II. Les piéces du procès sont les titres que chacune des Parties produit [t. I, p. 154] pour établir sa prétention, testamens, contrats ; extrait des regîtres baptistéres, acte de célébration du mariage, & autres semblables. Les piéces sont en quelque façon la loi propre & spéciale de chaque cause : & l’on peut leur appliquer ce que je disois tout à l’heure des Loix publiques. Si elles sont claires & en bonne forme, elles décident la question, ou même l’empêchent de naître. 

De-là il s’ensuit qu’à considérer en général les titres & piéces des procès, l’Orateur n’a pas de quoi exercer beaucoup son éloquence. Leur autorité est si bien reconnue & si décisive, qu’il est inutile de vouloir l’établir, & téméraire d’entreprendre de la renverser. Les seules circonstances particuliéres de chaque piéce peuvent occuper le talent de l’Avocat. Ce seroit donc une pratique peu convenable pour nous, que celle qui est recommandée par Cicéron au deuxiéme livre de l’Orateur <n. 228>, d’avoir des lieux communs tout prêts pour & contre l’autorité des piéces par écrit, & de même pour & contre les dépositions des témoins, & autres matiéres semblables, qui reviennent dans presque [t. I, p. 155] toutes les causes. La façon de juger, chez les Romains, n’étoit point soumise à des régles bien sévéres & absolument invariables. Les Juges dans la plupart des causes se regardoient presque comme maîtres de la décision : ce qui conséquemment donnoit à l’éloquence des Avocats plus de liberté de se déployer. Néanmoins je ne vois point de ces excursions vagues sur l’autorité des piéces & des dépositions des témoins en général dans les plaidoyers de Cicéron : & Quintilien <L. II. c. 4> condamne nettement la pratique d’avoir sur ces objets des lieux communs tout prêts pour s’en servir dans l’occasion. 

Les observations de détail sur les piéces produites au procès ne peuvent point se prévoir d’avance, & elles sont d’un usage essentiel dans un très grand nombre de causes, soit pour établir l’autorité de ces piéces, si elles sont favorables, soit pour les infirmer, si elles sont contraires, ou même les rejetter absolument comme fausses. Les exemples de ces fortes de discussions se trouvent partout. Mais si l’on veut que j’en indique un en particulier, je ne puis en citer aucun [t. I, p. 156] qui soit tout ensemble & plus étendu & plus nerveux, que celui que fournit la cent vingt-cinquiéme cause de M. Cochin <T. V. p. 420>, touchant l’acte de célébration de mariage entre le Prince de Montbelliard & la Demoiselle de Hedviger.

Cet acte étoit fondamental dans l’affaire, qui effrayoit par la multitude des faits, d’incidens, & de procédures, & que l’habile Avocat, selon sa pratique remarquée plus haut, ramenoit à cette question unique <p. 441> : « Anne-Sabine de Hedviger a-t-elle été la femme ou la concubine de Léopold-Eberhard Duc de Virtemberg ? Leur union a-t-elle été marquée au coin de l’honneur ou de l’infamie ? » Aussi les Adversaires n’omettoient rien pour affoiblir l’autorité de l’acte de célébration de ce mariage : & M. Cochin avoit à le défendre, & de leurs chicanes, & de quelques difficultés qui naissoient de la piéce même. Il le fait <p. 444. 453>, en établissant la validité de l’acte en lui-même, & en détruisant les objections qu’on y opposoit. Il s’étend beaucoup, parce que la matiére l’exigeoit par son importance, & que les efforts des [t. I, p. 157] adversaires contre une piéce qui ruinoit leurs prétentions, avoient multiplié les mauvaises difficultés. Mais dans cette longue discussion il ne se trouve pas un mot inutile : le raisonnement y est vif & pressé, & l’évidence portée à son comble.

< Manchette : Les témoins.>

III. Les dépositions des témoins sont, comme les piéces du procès, décisives par elles-mêmes dans les affaires judiciaires : & le ministére de l’Avocat se réduit communément à faire valoir ou à attaquer, par les circonstances du détail, chaque déposition qui lui est avantageuse ou contraire. Cependant depuis que la preuve testimoniale est renfermée par les Ordonnances dans des bornes plus étroites, mais qu’il n’a pas été possible de fixer de maniére qu’il ne restât aucun lieu à contestation, l’Avocat peut avoir à en relever en général, ou au contraire à en rabaisser le mérite, selon qu’il demandera qu’elle soit admise ou rejettée. Encore ne devra-t-il pas trop s’étendre sur ces généralités, qui ne sont point du tout de notre goût.

Dans une cause plaidée par M. Cochin <T. III. p. 207>, & réduite par lui à cette [t. I, p. 158] question, si lorsqu’il y a preuve littérale de la témérité de l’accusation de récélés, il y a encore lieu à une information par témoins ; il sembleroit que le plaidoyer dût rouler en grande partie sur une comparaison de la preuve par actes à la preuve testimoniale. Cependant <p. 214> cette comparaison générale n’y remplit qu’une demi-page : & tout le corps du discours est employé à la discussion particuliére des actes qui dans le fait dont il s’agit, excluent l’accusation des récélés. Le principe général de la supériorité de la preuve par actes sur celle par témoins est si clair & si constant, qu’il n’arrête pas longtems l’Avocat. C’est assez pour lui d’observer en deux mots, que ce n’est que l’impossibilité d’avoir la premiere, qui a fait admettre la seconde en matiére criminelle ; & que l’inconvénient seroit extrême d’écouter des témoins contre les actes. « Il n’y auroit rien de sûr, dit-il, dans la société. On renverseroit tout en supposant dans tous les actes de la fraude & du dol, & se donnant une libre carriére de faire entendre des témoins ou peu sûrs ou peu exacts. » C’est ainsi que se traitent [t. I, p. 159] communément les vûes générales qui peuvent regarder la preuve par témoins. Les discussions de détail sont ce qui occupe sérieusement celui qui plaide, soit qu’il ait à faire valoir une déposition, soit qu’il veuille l’infirmer. 

Le second plaidoyer imprimé de M. d’Aguesseau fournit encore la preuve & l’exemple de cette façon de procéder <T. II>. Si cependant il arrive que la preuve testimoniale, selon qu’elle sera admise ou rejettée, devienne un moyen décisif dans la cause, la question générale du mérite de ce genre de preuve peut & doit être traitée avec étendue : & c’est ce qu’a pratiqué supérieurement M. Cochin <T. IV> dans son plaidoyer pour la Dame de Boudeville, contre la Dame de Bruix, qui prétendoit prouver par témoins sa filiation.

Dans les discussions particuliéres, s’il s’agit d’appuyer le témoignage rendu en notre faveur, il faut insister sur les qualités qui rendent recommandable la personne du témoin, sur la netteté & la force de la déposition, sur la convenance de toutes ses parties entre elles, sur son rapport exact avec [t. I, p. 160] le point de fait qui est en question. Les considérations contraires seront employées pour détruire un témoignage qui nous seroit désavantageux. Seulement j’avertis que dans les reproches contre les témoins il faut se borner aux faits qui leur sont personnels, & s’interdire les traits de censures générales, qui embrasseroient toute une nation ou tout un corps. C’est donner de l’appui à celui que vous attaquez, que de lui joindre un si grand nombre de personnes intéressées à le justifier ; & ces reproches vagues ont toujours nécessairement beaucoup d’inexactitude & d’injustice. 

Cette matiére des témoins est d’un usage très-fréquent : & il est très peu de causes dans lesquelles il ne soit nécessaire de discuter des dépositions faites en Justice, soit pour les confirmer, soit pour les combattre. Je trouve un excellent modéle des deux opérations différentes dans le second plaidoyer de M. d’Aguesseau sur l’affaire entre M. le Prince de Conti & Madame la Duchesse de Nemours <T. III>, affaire aussi importante par la grandeur de l’objet que par la dignité éminente des Parties. La décision de [t. I, p. 161] cette cause si intéressante dépendoit principalement des dépositions des témoins sur l’état de l’esprit de M. l’Abbé d’Orléans, de la succession duquel il s’agissoit. Le Magistrat balance les dépositions contraires avec toute l’impartialité de son ministére : mais la maniére dont il s’y prend présente toutes les ouvertures par lesquelles on peut attaquer une déposition, & les conditions qu’elle doit avoir pour triompher : & par conséquent les Avocats y trouvent un exemple utile dans l’un ou dans l’autre de ces points de vue, selon que l’exige l’intérêt de leur cause. 

L’Orateur observe d’abord <p. 564>, que toute preuve testimoniale doit être envisagée en deux maniéres différentes ; par sa surface extérieure, c’est-à-dire, par le nombre & la qualité des témoins ; & par sa substance intérieure, c’est-à-dire, par la multitude & l’importance des faits. Il traite ensuite ces deux objets, chacun à part, avec une exactitude, une netteté, & une force, qui ne laissent rien à désirer, & qui emportent la conviction. Mais cette discussion devient si longue, par la nécessité de la cause, que [t. I, p. 162] je ne puis que renvoyer à l’original ceux qui desireront d’en profiter. 

J’indiquerai seulement l’article de M. le Nain, Maître des Requêtes, qui étoit mort alors, & dont une déposition étoit alléguée dans la cause. M. d’Aguesseau comble d’éloges la personne, & il anéantit la déposition. Des éloges qu’il lui donne <p. 483-485>, je ne citerai que ce seul trait. « S’il s’agissoit d’une autre personne, nous examinerions d’abord ce qu’elle auroit dû faire, & nous chercherions ensuite ce qu’elle auroit fait. Mais qu’il nous soit permis de renverser cet ordre à l’égard du grand Magistrat dont nous avons l’honneur de vous parler. Disons plutôt : M. le Nain l’a fait ; donc il a pû, donc il a dû le faire. C’est ce que nous croyons que tout le Public dira avec nous. » Un témoin si respectable méritoit sans doute les plus grands égards. Mais sa déposition, par la qualité des faits qu’elle contenoit <p. 464>, devenoit inutile pour la décision de la cause, ou même peu favorable à la Partie qui vouloit s’en prévaloir <p. 563>. Aussi l’Orateur discutant l’article des témoins de Madame de Nemours, se détermine à retrancher [t. I, p. 163] nettement de leur nombre M. le Nain, dont « le témoignage, dit-il, seroit digne de décider seul ce célébre différend, s'il étoit aussi considérable par les faits qu'il contient, qu'il est illustre par le nom & la vertu de son Auteur. »

< Manchette : Les Préjugés.>

IV. Les Préjugés, ou Jugemens rendus précédemment dans des espéces semblables, sont encore un des moyens des plus communément employés par les Avocats ; & en effet on conçoit aisément que la force doit en être grande. Proposer à des Juges de prononcer un Jugement conforme à d'autres Jugemens qui ont précédé, c'est entrer dans leur façon de penser. Tout Juge a intérêt à soutenir l'autorité des choses jugées, & à faire respecter le pouvoir & la dignité de la fonction qu'il exerce. C'est donc une arme puissante dans les mains d'un Avocat, qu'un Arrêt qui a préjugé sa cause. Le cas arrive quelquefois dans la même affaire, souvent dans des affaires différentes.

Dans la même affaire, les provisions accordées influent beaucoup sur le Jugement définitif. Les interlocutoires, c'est-à-dire, les Jugemens [t. I, p. 164] qui ordonnent que telle chose sera faite avant que l'on décide le fond, sont toujours accompagnés de correctifs, qui sauvent le droit des Parties au principal : mais malgré ces correctifs, ils forment un préjugé par rapport à la décision du fond. Si après que la cause a été jugée au fond, la Partie condamnée ose revenir, par quelque voie que ce soit, contre l'Arrêt, alors l'Avocat qui parle pour le maintien de l'Arrêt, peut & doit faire voir que par une pareille entreprise on compromet toutes les fortunes & le plus ferme appui de la tranquillité publique. C'est ce qu'exécute parfaitement M. Cochin dans sa cent vingt-cinquiéme cause <T. V. p. 125>, où il avoit à repousser une prétention de cette espéce. « Les hommes, dit-il, naturellement livrés à un esprit de discorde, entraînés par les passions qui les agitent sans cesse, toujours prêts à entrer en guerre les uns contre les autres, & à se déchirer pour les plus légers intérêts, ne peuvent être retenus dans la fureur qui les pousse, que par le poids de l'autorité publique, & par la sagesse des loix que les Arrêts leur [t. I, p. 165] prescrivent. C'est à ces titres augustes que l'on est redevable de la tranquillité publique. On a beau murmurer & se plaindre. Il faut que la Partie condamnée abandonne ses prétentions, & que celui qui a triomphé, jouisse paisiblement du fruit de sa victoire. Sans ce frein qui dompte l'indocilité même, tout tomberoit dans la confusion ; & la société qui n'a été établie que pour le bien, ne seroit plus que le centre de l'horreur & du trouble le plus funeste. Il est donc d'une extrême conséquence que la foi des Arrêts soit inébranlable. Car si les tempêtes régnent dans le port même, il n'y a plus d'asyle pour les hommes, & il vaut autant les abandonner aux orages dont la mer est sans cesse agitée. » Ainsi doit procéder l'Avocat, lorsqu'il défend les préjugés en même cause.

Dans les affaires différentes individuellement, mais dont l'espéce est semblable, les Jugemens précédemment rendus n'offrent pas une ressource aussi victorieuse : mais ils ont toute la force de l'exemple, augmentée encore de l'intérêt du Tribunal [t. I, p. 166] & de la Judicature. L'Avocat doit seulement prouver la ressemblance de l'espéce ; & alors il peut se regarder comme vainqueur.

Par la même raison celui à qui l'on oppose un préjugé de cette nature, n'a d'autre moyen de défense, que de trouver quelque dissemblance entre les deux cas : & il est vrai que la variété des choses humaines est telle, qu'il n'est guéres possible que deux causes, non plus que deux visages, soient parfaitement semblables. Il y a toujours quelque différence, que saisira la sagacité de l'Avocat. C'est delà qu'est née cette maxime commune au Palais, que les Arrêts sont pour ceux qui les ont obtenus, & ne font pas une loi générale. Ils la feroient, si les cas étoient parfaitement semblables. Mais c'est ce qui arrive très-rarement.

Il est encore plus rare qu'il soit permis à l'Avocat de se défendre contre l'Arrêt qu'on lui oppose, en critiquant les Juges qui l'ont rendu. Ce seroit faire mal sa cour aux Juges devant qui il parle, & du suffrage desquels dépend le succès de sa cause. On ne peut pas néanmoins exclure [t. I, p. 167] absoment ce moyen : & je vois M. Cochin, dans sa cent trente-quatriéme cause <T. V>, l'employer contre un Arrêt qu'il lui importoit de détruire. Mais le Tribunal qu'il attaquoit est le Parlement de la ligue, qui bien loin de faire autorité, est en horreur à tous les bons François. L'Avocat ne craint donc pas de traiter cette Compagnie d'ombre de Parlement <p. 353>, & de Tribunal devenu esclave d'une faction redoutable, qui étoit prête à renverser la Monarchie <p. 352>. Encore a-t-il soin de sauver autant qu'il lui est possible, l'honneur de la Judicature, en disant & prouvant <p. 379> que l'Arrêt qu'il combat est l'ouvrage non de la Justice, ni d'un Tribunal libre, mais d'un parti rebelle, qui a fait prononcer ce qu'il a voulu par des Juges, qu'il faisoit gémir sous la plus violente oppression

SECTION III. Avis sur l'usage des lieux de Rhétorique. Nécessité d'étudier sa cause.

< Manchette : Usage des lieux de Rhétorique.>

Il n'est pas besoin d'avertir aujourd'hui que l'usage des lieux de Rhétorique ne consiste pas, soit à les [t. I, p. 168] employer tous dans chaque matiére que l'on traite, soit, pour en faire un choix, à s'en mettre la liste devant les yeux, & à les interroger tous l'un après l'autre, sur la contribution qu'ils peuvent fournir à l'ouvrage, dont on cherche actuellement les matériaux. Quintilien <L. V. c. 10> a cru cet avis nécessaire au tems où il écrivoit. Mais notre siécle est plus porté à mépriser les préceptes communs & anciens, qu'à en pousser la scrupuleuse observation jusqu'au petit & au ridicule.

Quel est donc pour nous l'usage des lieux de Rhétorique en écrivant ? Il faut d'abord qu'ils soient bien connus, & qu'on les ait considérés & en eux-mêmes, & dans les exemples qui s'en présentent à chaque pas, en un mot, qu'on se les soit rendu familiers, & par l'étude, & sur-tout par l'exercice. Alors, pour me servir des comparaisons de Quintilien, de même que la main du joueur d'instrumens se porte comme d'elle-même, & par habitude sur chaque corde qui convient à l'air qu'il exécute ; de même que les lettres & les syllabes du mot que l'on veut tracer sur le papier, s'offrent, sans se faire [t. I, p. 169] chercher, à celui qui écrit : pareillement les lieux de Rhétorique se prêteront au service de l'Orateur en vertu du seul besoin de la matiére. En réduisant à ces termes l'utilité des lieux de Rhétorique, je ne crois pas que l'on puisse la révoquer en doute. Quand on a sous sa main les moyens généraux de trouver des preuves, il doit être assurément plus aisé de tirer de chaque sujet particulier les raisonnemens qu'il fournit.