METAPHORA / MÉTAPHORE
Du reste je n'ignore pas que ceux dont on se sert, par ce qu'ils sont plus significatifs, ont aussi d'ordinaire plus de beauté. Mais cela n'est pas réciproque. Je veux dire qu'il y en a qui ne peuvent jamais servir que d'ornement. Commençons donc par celuy de tous qui est le plus en usage, & en mesme temps le plus beau; j'entends la translation, ou pour me servir du terme grec, la métaphore.
Non seulement la métaphore nous est si naturelle, que souvent mesme les plus ignorants s'en servent sans le sçavoir, mais elle est encore si lumineuse & si pleine d'agrément, que dans le discours le plus brillant elle se fait remarquer par son éclat. Car lorsqu'elle est bien maniée, il n'est pas possible qu'elle ait rien de bas ni de commun. D'ailleurs elle est d'une ressource infinie pour la Langue, soit en changeant ce qu'il peut y avoir de choquant, soit en empruntant ce qui luy manque, & graces au merveilleux secret qu'elle a, il semble qu'il n'y ait pas une seule chose qui n'ait son nom.
Or la métaphore consiste à transporter un mot de l'endroit où il est propre, à un autre endroit pour lequel où il n'en est point de propre, où le métaphorique vaut mieux que le propre. Et nous en usons ainsi, soit parce que cela est nécessaire, soit parce que le mot transporté devient plus expressif, soit comme j'ay dit, parce qu'il a plus de grace, plus de beauté. Par tout où la métaphore ne sera pas fondée sur l'une de ces trois raisons, elle sera impropre. Nos Paysans disent un bouton de vigne. C'est par necessité. Comment pourroient-ils dire autrement. Ils disent aussi que la terre est alterée, que les arbres sont malades. Nous disons nous qu'un homme est dur, qu'il est rude, parce qu'il n'y a pas de terme propre pour exprimer ces dispositions de l'ame. Mais quand nous disons d'un homme, qu'il est étincellant de colere, qu'il est enflammé de passion, qu'il [p. 543; VIII, 6] est tombé en erreur, c'est pour donner plus de force à nos paroles; ces termes empruntez estant en effet plus forts, que ceux qui sont naturellementfaits pour signifier ces choses-là.
Il y a d'autres métaphores qui ne sont que pour l'embellissement du discours, comme quand on dit, la lumiere du Barreau, la splendeur de sa race, un torrent d'éloquence, les mouvements orageux qui sont si souvent excitez dans l'assemblee du Peuple, &c. C'est ainsi que Cicéron dans l'Oraison pour Milon appelle Clodius, le principe & la source de la gloire de Milon, & ailleurs, la matiere de son triomphe. La métaphore sert encore à expliquer certaines choses, qui par elles-mesmes ne se pourroient pas dire honnestement. Nous en avons un bel exemple dans le second Livre des Géorgiques, où Virgile enseigne la maniere de rendre les jugemens plus propres à concevoir.
C'est un champ qui trop gras peut devenir stérile.
Il faut donc l'amaigrir pour le rendre fertile.*
En général on peut dire que toute Métaphore est une similitude abrégée. La difference qu'il y a entre l'une & l'autre, c'est que dans celle-cy, on compare la chose dont on parle avec l'image qui la représente, & que dans celle-la, l'image se met pour la chose même. Ainsi quand je dis d'un homme qu'il s'est battu comme un lion, c'est une comparaison; & quand je dis que cet homme est un lion, c'est une métaphore.
Mais il y a plusieurs genres de métaphores, & j'en distingue particulierement quatre. Le premier, lorsqu'en parlant de choses animées, on employe l'une pour l'autre, comme quand un de nos Poëtes se sert du mot de Gouverneur* pour celuy d'Ecuyer; ou quand Tite Live dit que Caton abboyoittousjours après Scipion. Le second, lorsqu'on prend une chose inanimée pour une autre de mesme nature, comme en cette expression de Virgile,*lascher la bride à un Vaisseau. Le troisiéme, lorsqu'à des choses animées on en subitituë d'autres qui ne le sent pas, [p. 544; VIII, 6] comme quand on demande si c'est le fer ou le destin qui a abbatu le courage des Grecs. Le quatriéme enfin, lorsque pour exprimer une chose inanimée, on employe des termes qui marquent de la vie & de l'action; & c'est particulierement de cette derniere source que naist le sublime & le merveilleux, quand nous nous élevons par des métaphores hardies & presque téméraires, en donnant de l'ame & du sentiment aux choses les plus insensibles, comme fait Virgile quand il dit,
Contre son Pont l'Araxe écumant de courroux,*
Et comme fait Cicéron dans cet endroit de l'Oraison pour Ligarius, Car je vous prie, Tuberon, à qui en vouloit vostre épée dans les champs de Pharsale? Contre qui tournoit-elle sa pointe & sa fureur? Quel estoit son but, son intention? Virgile use quelquefois d'une double métaphore, par exemple dans ce vers,
Qui d'un mortel poison sçavoit armer le fer.*
Car un fer armé est une métaphore, & armé de poison en est une autre.
Ces quatre principaux genres se divisent en plusieurs especes, parce que l'on peut de la mesme maniere transporter un mot, d'un estre qui est doüé de raison, à un autre qui l'est aussi, ou à un autre qui ne l'est pas, ou de celuy-cy à son semblable, ou du tout à la partie, ou de la partie au tout. Mais je ne parle plus à des enfants, & ce qui est dit pour le genre peut aisément s'appliquer à l'espece.
Mais comme ce Trope, quand on en fait un usage moderé, est une des plus grandes beautez de l'Elocution, aussi trop fréquent il rend le discours obscur, il fatigue l'esprit; & continué, il tourne en allégorie & en énigme. Remarquons de plus qu'il y a certaines métaphores qui sont basses, comme par exemple, celle dont j'ay desja fait mention.* D'autres qui sont sales, & qu'il faut éviter encore. En effet, parce que Cicéron a dit la Sentine de [p. 545; VIII, 6] l'Etat, pour dire un tas de mauvais Citoyens, de gens corrompus; & que nous le trouvons bien dit, il ne s'ensuit pas que nous devions approuver cette autre expression d'un ancien Orateur, Vous avez percé les apostumes de la République. Car Cicéron* luy-mesme nous recommande expressément de prendre garde que la métaphore ne soit ni messéante, comme, si on disoit que la République a esté chastrée par la mort de Scipion, ou si l'on appelloit Glaucia le cloaque ou l'égoust du Sénat, ce sont ses propres exemples; ni outrée, ni foible, comme il arrive encore plus souvent, ni fondée sur une fausse similitude: tous vices dont on ne trouvera que trop d'exemples, quand on sçaura que ce sont des vices.
La trop grande quantité de métaphores est vicieuse aussi, sur tout quand elles sont d'une mesme espece. Enfin il y en a de dures, qui sont tirées d'une comparaison éloignée, comme, les neiges de la teste,* pour dire des cheveux blancs, & comme une certaine expression de Furius,* dans un vers dont Horace s'est mocqué si plaisamment.
Mais une erreur de bien des gens, c'est de croire que sur ce point, on peut prendre en prose les mesmes libertez que prennent les Poëtes, qui rapportent tout au plaisir de l'esprit, & qui gesnez mesme par la mesure du vers, sont souvent obligez de recourir à des expressions extraordinaires. L'autorité d'Homere ne me fera donc point dire dans un Plaidoyer, le pasteur du Peuple, pour signifier le Roy. Je ne dirai point non plus que les oiseaux rament avec leurs aîles, quoyque Virgile se soit admirablement bien servi de cette façon de parler au sujet des abeilles & du fameux Dédale.* Car toute métaphore doit trouver vuide la place qu'elle occupe, ou du moins la remplir mieux, que ne feroit le mot propre auquel elle succede.