METAPHORA / MÉTAPHORE
De la Métaphore.
< Manchette : Définition de la Métaphore.>
I. La Métaphore est le changement de signification dans un mot employé pour un autre, à cause de quelque ressemblance. Ce dernier trait est celui qui caractérise la Métaphore. Elle donne à un objet le nom d’un autre qui lui ressemble. David éprouve avec reconnoissance que Dieu l’éclaire & le protége, & il s’écrie : « Dieu est mon soleil & mon bouclier. » On sent la ressemblance des secondes idées, qui sont métaphoriques, avec les premieres, qui sont simples.
<N.d.A. Pseaume 83. suivant l’Hébreu. La Vulgate porte : Misericordiam & veritatem, diligit Deus.>
Toute Métaphore renferme donc une comparaison. Mais elle en abrége l’expression : & c’est par là qu’elle acquiert [t. II, p. 85] le mérite de la vivacité. Tournons en comparaison la Métaphore que je viens d’alléguer pour exemple, & disons : Dieu éclaire mon ame, comme le soleil éclaire mes yeux, & il me protège comme un bouclier me sert de défense dans le combat. Quelle différence entre cette expression longue, & le discours vif & énergique du Prophete : « Dieu est mon soleil & mon bouclier. »
< Manchette : Ses usages.>
La Métaphore est le plus beau, le plus riche, le plus fréquemment employé de tous les Tropes. Le Grammairien philosophe que j’ai déja cité, remarque avec raison que ce n’est point la nécessité qui a inventé la Métaphore, & qu’il ne faut pas croire que cette Figure ait été primitivement appellée au secours par les hommes pour suppléer à la disette du mot propre, qui manquoit dans la langue. Ils le font sans doute : & le mot œil, que nous appliquons dans notre langue à tant d’usages, soit dans les arts, soit dans les productions de la nature, en est la preuve. Mais la Métaphore n’a point eu besoin de la nécessité pour s’introduire : elle plaît par elle-même, & elle invite naturellement [t. II, p. 86] les hommes à se servir d’elle, par l’agrément qu’elle leur procure. Cicéron marque fort bien les sources de cet agrément <De Orat. III. 160>. « La Métaphore plaît, dit-il, par l’ingénieuse hardiesse qu’il y a d’aller au loin (a) chercher des expressions étrangeres à la place des naturelles, qui sont sous la main ; elle fait une agréable illusion à l’esprit, en lui montrant une chose, & lui en signifiant une autre ; enfin elle donne, pour ainsi dire, du corps aux choses les plus spirituelles, & elle les fait presque toucher au doigt & à l’œil, par les images qu’elle en trace à l’esprit. »
<N.d.A. (a) M. du Marsais, Auteur du livre des Tropes, critique cette pensée de Cicéron, parce qu’il prend le mot au loin trop à la lettre; & qu’il en outre l’idée. Il est vrai qu’en fait de diction, tout ce qui est recherché de trop loin est vicieux. Mais, au-lieu du mot propre, employer une autre idée, c’est toujours laisser ce qui est sous la main, pour aller chercher plus loin ce qui peut orner la chose & l’embellir : & cette ingénieuse hardiesse a de quoi plaire.>
Ce dernier usage de la Métaphore est constamment le plus utile & le plus ordinaire. Nous avons peine à saisir les idées spirituelles, & nous n’y fixons que très-difficilement nos regards. Notre vue s’éblouit, dès qu’elle veut s’attacher aux choses qui [t. II, p. 87] n’ont point de corps. Au contraire tout ce qui est sensible entre naturellement dans notre esprit, & est facilement apperçu. De-là il est arrivé que tout ce qui appartient à notre ame est exprimé dans le langage commun par des images sensibles. Nous disons les mouvemens de l’ame, la chaleur du sentiment, la pénétration de l’esprit, la rapidité de la pensée. En un mot, ce n’est pas seulement par les divers traits de figures tracées que nous donnons de la couleur & du corps aux pensées. Cette expression ingenieuse d’un de nos Poëtes s’applique également au discours, tel que nous le prononçons.
L’expérience de ce que je dis ici est perpétuelle, & se renouvelle à chaque instant. Nous ne parlons jamais des objets intellectuels, sans accumuler dans nos discours les Métaphores. Citons pour exemple le début de l’excellent Poëme de M. Racine le fils sur la Religion.
« La raison dans mes vers conduit l’homme à la Foi,
C’est elle qui portant son flambeau devant moi,
M’encourage à chercher mon appui véritable ;
M’apprend à le connoître, & me le rend aimable.
Faux sages, faux savans, indociles esprits,
[t. II, p. 88] Un moment, fiers mortels, suspendez vos mépris.
La raison, dites-vous, doit être notre guide.
A tous mes pas aussi cette raison préside.
Sous la divine Loi, que vous osez braver,
C’est elle-même ici qui va me captiver. »
Lorsque l’on parle des choses spirituelles, la Métaphore est un secours presque nécessaire. En toute matiere elle est un ornement. Quand D. Fernand dit à Rodrigne dans Corneille <Le Cid, Acte IV. scène 3>,
« Et l’Etat défendu me parle en ta défense, »
au-lieu de dire ; Le service que tu viens de me rendre en défendant l’Etat, est une considération qui te justifie à mes yeux ; quand M. d’Aguesseau expose en ces termes le danger de l’ambition pour la fermeté du Magistrat <T. I. Quinzieme Mercuriale>, « Rejettera-t-il avec indignation le poison mieux préparé que l’ambition lui présente, & aura-t-il la force de ne jamais boire dans cette coupe enchantée, qui enivre tous les Héros de la terre ? » Quand M. de Fontenelle, parlant du dessein formé par Pierre le Grand de policer la Moscovie <Eloge du Tzar>, dit : « Il s’agissoit de créer une Nation nouvelle : » dans ces expressions, auxquelles on peut en trouver par-tout mille autres semblables, on [t. II, p. 89] sent tout le prix & tout le relief que la Métaphore donne aux idées qu’elle travestit, pour ainsi dire, heureusement, & combien l’expression simple resteroit au-dessous.
< Manchette : Ses regles.>
L’usage de la Métaphore a ses regles : & de ce qu’elle est un ornement brillant, il ne s’ensuit pas que l’on puisse l’employer au hasard, sans choix & sans mesure.
Il faut éviter avant tout la disconvenance des idées. La Métaphore est essentiellement fondée sur leur ressemblance : & rien ne lui est plus contraire, que de substituer au nom de la chose le nom d’une autre qui ne lui ressemble pas. M. du Marsais censure avec raison cette phrase du Poëte Théophile : Je baignois mes mains dans les ondes de ses cheveux. On peut supporter les ondes des cheveux. Mais baigner ses mains dans de pareilles ondes, c’est une Métaphore dure, à laquelle manque la ressemblance.
Il ne faut pas que l’idée métaphorique soit tirée de trop loin, ou d’une chose qui ne soit pas assez communément connue. Cicéron allégue pour exemples d’expressions vicieuses en ce genre <De Orat. III. 163>, la Syrte de sa fortune, la Charybde [t. II, p. 90] qui a dévoré ses biens. Il aime mieux que l’on dise l’écueil de sa fortune, le gouffre qui a dévoré son patrimoine. On pourroit ajouter aux expressions blâmées par Cicéron, une façon de parler qui a été autrefois employée par quelques Ecrivains de notre langue, mais qui est tombée aujourd’hui en discrédit, l’apogée de la félicité. Bien des gens ignorent la valeur du mot apogée. Il vaut bien mieux dire le faîte ou le comble du bonheur.
Il faut se précautionner contre les applications prétendues ingénieuses, qui portent sur un sens faux, & qui dégénerent en froideur & en petitesse. C’est le vice de ces deux vers de Corneille,
« Ce sang, qui tout versé fume encor de courroux
De se voir répandu pour d’autres que pour vous. »
La vapeur qu’éleve un sang bouillonnant n’est point un signe de colere, mais un effet physique, qui n’a nul rapport avec les sentimens généreux d’un sujet qui regrete en périssant de ne pas mourir pour le service de son Roi. Je ne crains point de tirer de Corneille un exemple de vice. Ce [t. II, p. 91] Poëte est si grand, qu’une légere tache ne peut point obscurcir sa gloire.
Il n’est pas besoin d’avertir un honnête homme de ne point tirer ses Métaphores d’idées contraires à l’honnêteté, ni celui qui a de la noblesse & de l’élévation dans l’esprit, de ne point emprunter ses images d’objets bas & vils. On a blâmé avec raison Tertullien d’avoir dit que le déluge fut la lessive générale de la nature : expression qu’a néanmoins imitée un de nos Poëtes <Benserade> :
« Dieu lava bien la tête à son image. »
Enfin, si l’on se voit quelquefois obligé d’employer des Métaphores, qui ayent quelque chose de dur, comme il peut arriver, parce qu’elles seront en même tems énergiques & convenables au sujet, on doit y ajouter quelque correctif, qui les fasse passer en les adoucissant. « Que fait autre chose, dit Bourdaloue <Avent, Sermon sur le scandale>, un libertin, un homme vicieux, un homme dominé par l’esprit impur, qui dans l’emportement de ses débauches, cherche par-tout, si j’ose m’exprimer ainsi, une proie à sa sensualité. » L’idée de proie a paru ici à ce sage [t. II, p. 92] Orateur un peu hardie. Il la corrige & la sauve par cette prémunition, si j’ose m’exprimer ainsi. On emploie au même usage ces phrases, pour ainsi dire, en quelque maniere, & autres semblables.
Remarquez néanmoins que ces correctifs ne sont bons que pour la prose. Ils languiroient dans la poésie, qui est plus libre, & qui aime une noble audace. Ainsi Boileau, pour peindre énergiquement le triste état d’un voluptueux, à qui la vie molle & délicieuse a attiré la goutte, la pierre, les coliques, n’a point craint de dire sans correctif que ces maladies.
« Lui font scier des rocs, lui font fendre des chênes. »