Quintilien, 94 : De l'Institution de l'orateur

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Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre second, chapitre IV, « Par quels exercices doit commencer le maistre de Rhétorique », p. 91-96 ; livre quatrième, chapitre I, « De la Narration », p. 233-259 ; livre sixième, chapitre III, « Du Rire », p. 395-396.

CHAPITRE II. De la Narration.

Le Juge ainsi préparé, rien n'est plus naturel que d'exposer l'affaire sur laquelle il doit porter son Jugement, & c'est ce qui fait la Narration.Quelques auteurs par une division trop subtile & que je n'approuve pas, en distinguent de bien des sortes, dont je dirai seulement un mot en passant, & sans dessein de m'y arrester. Non contens donc de l'exposition de la chose qui fait le fondement du procès, ils en admettent quantité d'autres; celle de la personne, par exemple, M. Acilius Palicanus Picentin, homme de basse naissance, grand parleur plutost qu'éloquent, &c.Celle du lieu, comme Lampsaque, Messieurs, est une ville sur l'Hellespout, &c. Du temps, comme quand Virgile dit, aux prémieres approches du printemps, lorsque les neiges commencent à fondre sur le sommet des montagnes, &c. Des motifs & des causes; celle-cy est ordinaire aux historiens, quand ils racontent l'origine d'une guerre, d'une sédition ou d'une calamité publique. De plus; les unes finies, les autres imparfaites. Qui ne sçait pas cela? Ils adjoutent qu'il y a des narrations pour le passé, & dont l'usage est plus fréquent, d'autres pour le présent, comme celle où Ciceron nous représente si bien l'inquiétude & les mouvemens que se donnoient les amis de Chrysogonus, pour l'avoir seulement oüy nommer: d'autres enfin qui regardent l'avenir, plus propres à ceux qui se meslent de deviner, qu'aux Orateurs; car pour l'hypotipose, c'est une figure & non une espéce de narration*. Mais passons à des choses plus dignes de remarque.

La pluspart s'imaginent qu'il faut toûjours narrer, ce qui est néanmoins faux par plus d'une raison. Premiérement, il y a des causes qui sont si courtes, qu'elles n'ont besoin que d'une simple proposition. Les deux parties sont quelquefois dans ce cas, soit qu'elles n'ayent rien à exposer, ou que d'accord sur le fait, elles contestent seulement le Droit, [p. 234; IV, 2] comme lorsqu'on agite ces questions devant les Centumvirs: Si c'est le fils ou le frere qui doit bériter d'un homme mort sans tesler; si l'âge de puberté doit se regler sur la force du corps, ou sur le nombre des années. Secondement, il peut arriver que la Narration ne soit pas hors de propos, & néanmoins qu'on la supprime, les Juges ayant déja connoissance de l'affaire, soit par eux-mesmes, soit par le rapport juste & fidele qui leur en a déja esté fait.

Quelquefois aussi il n'y aura qu'une des parties qui soit dans le cas de s'en tenir à la simple Proposition, & plus souvent le Demandeur, ou parce que cela luy suffit, ou parce que cela luy est plus avantageux. Par exemple, il luy suffira de dire, je redemande telle somme qui m'est dûë par tel Contrat, ou bien, telle chose m'a esté leguée par testament, je la demande aux heritiers. C'est au Deffendeur a s'estendre davantage, & à exposer pourquoy ni cette somme, ni ce legs ne sont point dûs. En d'autres occasions non seulement le Demandeur pourra se contenter d'indiquer le fait, mais mesme il fera mieux de s'en tenir là précisément. Je dis, Messieurs, qu'Horace a tué sa sœur. En effet la seule proposition fait connoistre tout le crime; & c'est plustost au Deffendeur à expliquer comment cette action s'est passée, & quel en a esté le motif. Mais supposé au contraire que le fait ne se puisse nier ni excuser, l'accusé alors doit s'attacher uniquement à la question de Droit. Un homme a volé dans un Temple une somme d'argent qui y estoit en dépost, & qui appartenoit à un particulier. On l'accuse de sacrilege; il gagnera plus à confesser le fait, qu'à en faire le récit. Son Avocat pourra donc dire; Nous ne nions pas, Messieurs, que cet argent n'ait esté pris dans le Temple; mais je soustiens que l'on non est pas plus en droit de nous accuser de sacrilege, puisque cet argent estant à un particulier, ne doit point se regarder comme sacré. C'est à vous, Messieurs, à décider, si cela doit s'appeler sacrilege.

Cependant comme je conviens que dans ces cas on peut quelquefois obmettre la Narration, aussi ne suis-je point de l'avis de ceux qui la condamnent entierement, toutes les fois que l'accusé prend le party de nier. C'est le sentiment de Cornelius Celsus, qui ne connoist de Narration que celle où [p. 235; IV, 2] l'on expose le fait dont il est question, & qui pour cela l'interdit à la pluspart des causes de meurtre, & à toutes celles du péculat, & de brigues dans la poursuite des dignitez ou des charges. Néanmoins il avoüe luy-mesme que Ciceron a narré dans son oraison pour Rabirius Posthumus, bien que cet Orateur nie que Rabirius ait profité des deniers dont on le rend comptable, qui est le fait dont il s'agit; aussi la Narration ne roule-t-elle point sur le crime dont Rabirius estoit accusé.

Pour moy, fondé sur l'autorité de plusieurs bons auteurs, je distingue deux sortes de Narration dans les affaires du barreau; l'une pour le fond de lacause, l'autre pour ce qui n'en est qu'une suite & une dépendance. Je n'ay point commis ce meurtredites-vous: Voilà un desaveu qui ne demande point de Narration. Il est vray, mais peut-estre ne serez-vous pas moins obligé d'en faire une, & mesme assez longue, sur les indices du crime, sur la maniere dont vous avez vescu jusqu'icy; enfin sur tout ce qui peut servir à vostre justification, & à marquer aux Juges qu'il n'est pas probable que vous ayez fait une action si noire. Car l'accusateur ne dit pas seulement vous avez fait ce meurtre, il expose les raisons qui le peuvent rendre croyable. Ainsi dans les Poëtes tragiques, quand Teucer impute la mort d'Ajax à Ulysseon a trouvé Ulysse, dit-il, dans un lieu écarté, auprès du corps de son ennemy. avec son épée encore toute ensanglantée. Que répond Ulysse? Il ne se contente pas de nier le crime, il proteste qu'il n'y avoit point d'inimitié entre luy & Ajax, qu'ils n'ont jamais combattu que pour la gloire; ensuite il raconte comment il est venu dans ce bois, comment il a trouvé Ajax blessé à mort, & expirant; comment il a tiré de sa playe le fer dont on l'avoit percé: & sur tout cela il establit ses preuves. On vous a  dans le lieu mesme où vostre ennemy a esté tué, dit l'accusateur: Je le nie, dites-vous. Est-ce assez? Non. Vous n'estes pas dispensé pour cela de narrer. Car il faut dire ou vous estiez. D'où je concluds que les causes de péculat, & autres semblables non seulement souffrent une Narration, mais qu'elles en souffrent mesme plusieurs, par la raison qu'elles contiennent plus d'un chef d'accusation, & que de se tenir sur la négative n'empesche point qu'il ne faille par une [p. 236; IV, 2] exposition contraire à celle de la partie adverse, respondre tantost en gros, & tantost en détail à tout ce qu'elle allegue contre nous. Par exemple, un homme que l'on accuse d'estre parvenu aux dignitez par des brigues, fera-t-il mal de raconter les justes raisons qu'il avoit d'y prétendre par sa naissance, par sa conduite, par ses services? De mesme un homme que l'on poursuit en Justice pour crime de concussion, ne sera-t-il pas reçù à faire voir combien il a toûjours esté éloigné de cet esprit d'avarice, & comment il encouru la haine d'une Province, ou de l'accusateur, ou des tesmoins qui déposent contre luy? Cependant ce sont là des Narrations, ou celle que nous lisons dans l'oraison pour Cluentius; je dis mesme la prémiere, n'en est pas une: car il n'y fait nulle mention d'empoisonnement, mais seulement des raisons pourquoy Cluentius estoit haï de sa propre mere.

Ce sont aussi des Narrations qui ne sont pas essentielles à la cause, mais qui ne laissent pas d'y entrer, que celles dont on se sert ou pour citer un exemple aux Juges, ou pour disculper l'accusé par quelque circonstance étrangere, ou bien au contraire pour le rendre plus odieux; comme lorsque Ciceron décrit la marche de Verrés. Il y a encore des Narrations où la fiction a plus de part que la vérité, & qui se font à dessein tantost d'irriter les Juges contre la partie adverse, & tantost de les réjoüir par quelque plaisanterie. Enfin il y en a qui sont de pures digressions pour servir d'ornement à la cause: telle est celle où Ciceron parle d'une statuë de Proserpine, enlevée par Verrés, malgré la sainteté du lieu que Cerés avoit autrefois honoré de sa présence. Tout ce que je viens de dire fait assez voir, non seulement qu'on peut narrer, encore qu'on nie le fait, mais que la narration peut mesme tomber précisement sur le fait que l'on nie.

Il ne faut pas mesme prendre simplement & sans distinction ce que j'ay dit plus haut, qu'il est inutile de faire le récit d'une affaire dont le Juge a déja connoissance. Je ne l'entends ainsi, qu'au cas qu'il sçache non seulement que telle chose s'est passée, mais la maniere dont elle s'est passée, selon l'opinion que nous voulons qu'il en ait; car le but de la Narration n'est pas moins de persuader que d'instruire. Quand donc les Jugesn'auroient [p. 237; IV, 2] nullement besoin d'instruction, si nous voulons les faire entrer dans nos sentimens, nous ne laisserons pas de narrer, mais avec certaines précautions. Nous dirons par exemple, qu'ils sçavent l'affaire en gros, mais qu'il est bon qu'ils la sçachent en détail, & sur cela nous les prierons de souffrir que nous la leur racontions de point en point comme elle est. On pourra aussi prendre prétexte tantost de quelqu'un à qui l'on vient de donner séance parmy les Juges, tantost de la nécessité de convaincre aussi toute l'assemblée de la mauvaise foy de nostre adversaire.Il est vray que les redites & la répétition de choses que l'on sçait déja fatiguent l'auditeur; mais on y peut remédier par des tours & des figures qui rendent la Narration plus vive & plus diversifiée. Par exemple, Vous vous souvenez sans doute, Messieurs, &c. ou bien, il seroit inutile de s'arrester à vous dire, &c. ou bien, qu'est-il besoin que je vous tienne plus long-temps, puisque vous avez encore present à l'esprit, &c. car de condamner la Narration parce que les Juges ont déja connoissance de l'affaire, c'est vouloir condamner tout le discours, qui par la mesme raison sembleroit n'estre pas toûjours fort nécessaire.

On demande en second lieu, si la Narration doit suivre immédiatement après l'Exorde. Ceux qui le croyent ainsi, paroissent assez bien fondez. Car d'un costé l'Exorde estant instituté pour disposer les Juges à nous écouter avec toute la bonne volonté, la docilité & l'attention que nous pouvons souhaitter; & de l'autre les preuves ne pouvant faire impression sur leur esprit, s'ils ne sont parfaitement instruits du fait, il s'ensuit qu'il ne faut différer à leur donner cette connoissance que le moins qu'on peut. Cependant il faut avoüer qu'il y a des causes qui demandent une autre conduite;à moins que l'on ne prétende en sçavoir plus que Ciceron, qui dans ce beau plaidoyer qu'il nous a laissé pour la deffense de Milon, examine trois questions les unes après les autres, avant que d'en venir à la Narration. Trouvera-t-on qu'il eust mieux fait de raconter d'abord comment Clodius avoit dressé des embusches à Milon, sans s'arrester à prouver que pour confesser que l'on a tué un homme, il ne s'ensuit pas que l'on soit indignede vivre; sans se mettre en peine aussi de faire revenir les Juges de l'opinion où ils estoient que le [p. 238; IV, 2] Senat avoit déja préjugé & condamné sa partie, ni de les désabuser de la pensée qu'ils avoient que Pompée en faisant garder toutes les avenuës du Sénat par des soldats en armes, se déclaroit hautement contre Milon? On peut donc dire que ces préliminaires sont une suite de l'Exorde, estant à mesme fin, qui est de préparer les Juges à des questions plus essentielles à la cause. Mais dans son oraison pour Varenus*, la Narration est encore plus reculée, & ne vient qu'après qu'il a refuté les objections de la partie adverse. Et l'on se servira utilement de cette méthode, toutes les fois qu'il s'agira non seulement de destruire une accusation, mais de la rejetter sur un autre. Car alors on commence par se laver du crime dont on est accusé, & ensuite on narre pour insinuer que c'est un tel qui l'a commis. Il en est comme de l'art de faire des armes,  le soin de se mettre en deffense & de parer, va devant celuy d'attaquer.

Souvent ce n'est pas tant le crime dont il est question qui fait de la peine à l'Avocat, que quantité d'autres dont un homme est déja noirci. Que faire en ce cas, si ce n'est de destruire les idées du passé, afin que les Juges connoissent de l'affaire présente avec bonté & sans prévention? Vous voulez deffendre Célius accusé d'avoir empoisonné Clodia; mais si décrié d'ailleurs, qu'il passe dans le monde pour un homme qui s'est deshonoré par les débauches & les prostitutions les plus honteuses. Destruisez ces bruits, respondez à tous les reproches qu'on luy fait. Tombez insensiblement sur ses bonnes qualitez, vous viendrez ensuite au point capital, vous entrerez dans le fond de la cause, & vous reconnoistrez que Ciceron a pris le chemin qu'il falloit prendre. Au lieu de cela on se gouverne à la maniere de l'Escole, où l'on est guidé par certains points fixes, qui ne varient jamais, &  il n'y a rien à refuter que ce qui est précisément marqué. De là vient que la Narration suit toûjours incontinent après l'Exorde.

Et nos Déclamateurs sont si amoureux de la Narration, qu'ils se donnent la liberté de narrer une seconde fois pour la partie adverse. S'ils parlent pour le Demandeur, ils exposent le fait, comme ayant à parler les prémiers; & ensuite comme s'ils avoient à plaider pour le Deffendeur, ils narrent une seconde fois contradictoirement à la prémiere, ce qui est [p. 239; IV, 2] très-mal. Car la déclamation estant faite pour disposer aux actions du barreau, pourquoy s'éloigner de l'usage qui est establi au barreau? cependant peu instruits de cet usage, ils suivent toûjours leur maniere, & devenus Avocats, ils n'agissent pas moins en Déclamateurs. Encore sont-ils quelquefois obligez mesme aux Escoles, de se contenter de la simple Proposition, au lieu de Narration. Par exemple, ils accuseront un mary jaloux d'avoir maltraité sa femme. Ils dénonceront aux Censeurs un Cynique, dont les mœurs corrompus sont d'une conséquence dangereuse; en tout cela qu'y a-t-il à raconter, puisque dans l'un & dans l'autre il ne faut qu'un mot pour mettre tout le crime en évidence?

Passons maintenant à la maniere de narrer. La narration est l'exposition d'une chose faite, ou supposée faite, & une exposition propre à persuader, ou, comme la définit Apollodore, un discours instructif qui apprend à l'auditeur le point débattu d'un cause. La pluspart des Rhéteurs, particulierement ceux qui ont suivi Isocrate, veulent que la Narration soit claire, briéve, & vray-semblable. S'ils ne s'expriment dans ces termes, au moins est-ce le mesme sens. J'approuve fort aussi ces trois qualitez, bien qu'Aristote soit d'un autre sentiment, pour ce qui regarde la brieveté, dont il se mocque, comme si la Narration estoit nécessairement longue ou courte, & qu'il n'y eust point de milieu. Théodore pareillement, & ses disciples ne reçoivent que la vraysemblance, parce que selon eux les deux autres ne sont pas toûjours fort utiles. C'est pourquoy nous ne ferons pas mal de distinguer les différents genres de Narration, afin que l'on puisse mieux juger des conditions qu'ils demandent.

La Narration est ou toute pour nous, ou toute pour nostre adversaire, ou partie favorable, & partie contraire à l'un & à l'autre. Si elle est toute à nostre avantage, contentons-nous de luy donner les qualitez qui font qu'un Juge comprend mieux ce que nous luy disons, qu'il le retient mieux, & qu'il se laisse plus aisément persuader. Et que l'on ne s'estonne pas si j'exige que cette sorte de Narration qui est toute pour nous, & par conséquent vraye, soit aussi vraysemblable. Car il y a beaucoup de choses qui sont vrayes, & qui pourtant ne sont nullement croyables, comme [p. 240; IV, 2] il y en a beaucoup de fausses, qui ne laissent pas d'estre vray-semblables. Ainsi le vray comme le faux a besoin de vray-semblance pour estre crû. Ce n'est point à dire au reste que les trois qualitez dont je viens de parler, doivent moins regner dans les autres parties du Discours. Car en quelque endroit que ce soit, il n'est jamais permis d'estre obscur, ni de passer certaines bornes, ni de rien dire qui ne soit vray-semblable. Mais il faut se le permettre encore moins dans la Narration, que par tout ailleurs, parce que cette partie estant destinée à instruire les Juges, s'il arrive qu'ils ne comprennent pas le fait, ou qu'ils ne le retiennent pas, ou qu'ils le trouvent hors de la vraysemblance, en vain voudrons-nous réparer ces deffauts dans la suite.

Or la Narration sera claire & intelligible, prémierement, si l'Orateur s'exprime en termes propres & significatifs, qui n'ayent rien de bas, mais aussi rien de recherché, ni hors de l'usage commun. En second lieu, s'il distingue nettement les choses, les personnes, les temps, les lieux, les motifs; enfin si conformant sa voix & son action à ce qu'il dit, il prononce de maniere qu'il se fasse entendre sans aucune peine. C'est ce que la pluspart de nos Orateurs ne connoissent pas. Charmez des applaudissemens d'une multitude souvent assemblée au hazard, & quelquefois mesme gagée pour se récrier à chaque mot, ils ne peuvent souffrir le silence judicieux d'un auditoire attentif, & ne jugent eux-mesmes de leur éloquence que par le bruit & les clameurs qu'ils excitent. Expliquer simplement le fait leur paroist trop commun. Est-il besoin d'un Orateur pour cela?

Cependant ce qu'ils méprisent comme aisé, je ne sçay si c'est faute de le vouloir pratiquer, ou de le pouvoir. Car plus on aura d'expérience, plus on trouvera que rien n'est si difficile que de dire ce qu'après nous avoir entendu, chacun croit qu'il eust dit aussi bien que nous. Par la raison que ce que l'auditeur regarde ainsi, ne luy paroist pas beau, mais seulement vray. Or l'Orateur ne parle jamais mieux, que lors qu'il semble dire vray. Mais la simplicité n'est pas du goust d'aujourd'huy. Un Orateur se propose la Narration comme un champ ouvert à son éloquence, & c'est là particulierement qu'il veut briller. La voix, le geste, les pensées, l'expression, [p. 241; IV, 2] il outre tout. Qu'arrive-t-il ensuite? Une chose que l'on peut appeler monstrueuse. L'auditeur applaudit à l'action, & n'entend pas la cause. Mais laissons ces réfléxions, de crainte qu'on ne se sente moins obligé des conseils que je donne, que desobligé des deffauts que je reprens. Je reviens donc à mon sujet.

La Narration aura la brieveté qui luy convient. Prémierement, si on la commence par ce qu'il importe de faire connoistre aux Juges. Secondement, si on se renferme dans ce qui fait la matiere du procès. Troisiémement, si l'on en retranche tout ce qui s'en peut retrancher, sans rien oster de ce qui est utile, soit pour la connoissance des faits, soit en général pour le bien de la cause. Car il y a une certaine brieveté de parties, qui ne laisse pas de faire un tout fort long. J'arrivay sur le port. J'apperçûs un navire prest à faire voile. Je demanday combien l'on prenoit des passagers. Je fis mon marché. Aussi-tost je m'embarquay, on leve l'ancre, on met à la voile, nous partons. Il est difficile de faire un plus long détail en moins de paroles. Mais ne suffiroit-il pas de dire, je m'embarquay? En effet toutes les fois que par ce qui suit on juge assez de ce qui précede, il faut se contenter de dire ce qui fait entendre le reste. Ainsi au lieu de dire, dans l'envie d'avoir des enfans je me suis marié, j'ay eu un fils, je l'ay élevé, je l'ay conduit jusqu'à l'adolescence; je dirois seulement; j'ay un fils qui a desja atteint l'âge d'adolescence*C'est pourquoy selon la remarque de quelques Auteurs Grecs, autre chose est une Narration précise, autre chose une Narration succinte. La prémiere n'a rien d'inutile; & la seconde peut n'avoir pas tout ce qui est nécessaire. Pour moy, quand je recommande la brieveté, je la fais consister non à dire moins qu'il ne faut; mais à dire précisément ce qu'il faut, & rien de plus*. A l'égard des redites, des expressions synonymes, & des autres inutilitez, je n'en parle point icy, parce qu'indépendamment de la brieveté, il ne faudroit pas moins les éviter.

Mais souvent à force de vouloir estre court, on devient obscur; & je croy qu'il vaut encore mieux donner à une Narration trop d'estenduë, que trop peu; car si d'un costé ce qui est superflu ennuye les Juges, de l'autre, faute du [p. 242; IV, 2] nécessaire, la cause périclite. Je ne conseillerois donc point d'imiter la maniere de Salluste, quoy qu'elle tienne lieu de perfection en luy. Je veux croire qu'un style si concis & si serré ne dérobe rien à des yeux appliquez; mais il échappe à l'oreille; outre que d'ordinaire un Lecteur a du sçavoir, au lieu que nos Chevaliers Romains souvent quittent leur charruë pour venir connoistre des affaires; & comment en connoistront-ils, si elles ne leur sont clairement expliquées? J'applique donc principalement à la Narration une regle que je croy bonne par tout, autant qu'il faut, pas plus qu'il ne faut.

Je ne veux pas dire pour cela qu'il faille se contenter d'instruire. La Narration pour estre courte, ne doit pas manquer de graces, autrement le deffaut d'art se fait sentir: adjoutez à cela que le plaisir est séduisant, & que plus une chose en donne, moins elle semble durer. C'est ainsi qu'un chemin riant & uni, bien qu'il soit plus long, fatigue moins qu'un plus court qui seroit escarpé ou desagréable. Je ne suis donc point amateur de la brieveté, jusqu'à ne pouvoir souffrir que l'on mesle à un récit tout ce qui peut l'embellir, & le faire recevoir plus aisément. S'il est trop simple & trop coupé, c'est une confusion plustost qu'un récit.

Il y a mesme des Narrations qui par la nature de la cause sont nécessairement longues. J'ay déja dit qu'il y falloit préparer les Juges dès l'Exorde. Ce que l'on doit faire ensuite; c'est d'user de toute son industrie pour diminuer ou de la longueur, ou du moins de l'ennuy, qui en est la suite ordinaire. On diminuë de la longueur, en reservant pour un autre endroit une partie des choses que naturellement la Narration devroit comprendre, ce que l'on ne fera pourtant pas sans en avertir. Par exemple, les raisons qu'il a euës de commettre ce meurtre; quels ont esté ses complices; de quelle maniere il s'y est pris; c'est, Messieurs, ce que je diray dans la preuve.

Souvent aussi au sieu de raconter toute la suite d'une affaire, on passe plusieurs circonstances pour venir au point essentiel, comme fait Ciceron dans son oraison pour Cecinna. Falcinius meurt, car je vous épargneray, Messieurs, un plus long détail, comme peu nécessaire à la cause. On remédie à l'ennuy, en partageant sa matiere. Je diray, Messieurs, ce qui s'est passe avant la conclusion du traité, ce qui [p. 243; IV, 2] c'est passé dans le temps mesme qu'il a esté conclu, & ce qui s'est passé depuis. De cette sorte il paroist que c'est moins une longue Narration, que trois d'une longueur médiocre. Il sera bon aussi quelquefois de distinguer chaque point par un mot d'avertissement. Je vous ay dit, Messieurs, par où l'affaire a commencé; écoutez maintenant quel en a esté le progrès. En effet l'auditeur verra par là qu'il y a déja un point de fini, & s'encouragera de luy-mesme à donner encore son attention à celuy qui suit, comme si c'estoit une nouvelle matiere. Mais si malgré ces précautions l'ordre des choses nous mene un peu loin, il ne sera pas inutile de finir chaque point par une sorte de récapitulation. Ciceron n'attend pas mesme cela pour s'en servir. Jusqu'icy, César, on ne peut rien reprocher à Ligarius. Il est party de chez luy, je ne dis pas sans dessein de faire la guerre, mais lorsqu'il n'y avoit encore nul bruit, nul soupçon de guerre.

Le moyen de rendre la Narration vraysemblable, c'est de se consulter soy-mesme, & d'examiner si l'on ne dit rien qui choque le bon sens. C'est en second lieu de rapporter les causes & les motifs des principaux faits que l'on avance. C'est enfin de former des caracteres qui ayent de la convenance avec ces faits. Vous accusez un homme de larcin, d'adultere, d'homicide. Représentez-le dominé par l'avarice, esclave de ses plaisirs, violent & prest à tout entreprendre. Si vous le deffendez, donnez-luy des mœurs toutes contraires. On prendra garde ensuite, si ces mesmes faits s'accordent avec les circonstances du temps, des lieux, &c.

Il y a de plus une certaine suite qui répand un air de vraysemblance sur tout le sujet, & qui fait que les choses paroissent amenées comme aux pieces Dramatiques. Car l'une doit naturellement conduire à l'autre; en sorte que la prémiere bien racontée, l'auditeur devine ce qui va suivre. Il sera bon mesme de jetter quelquefois des naissances de preuves dans la Narration. Mais on se souviendra qu'il s'agit de narrer, & non pas de prouver. On pourra néanmoins appuyer sa proposition de quelque argument, pourvû qu'il soit fort simple & fort court. Par exemple, s'il est question d'empoisonnement, on dira, il estoit en parfaite santé lorsqu'on luy présenta à boire; il boit, un moment après il tombe mort: son corps [p. 244; IV, 2] enfle & devient tout livide. C'est encore une sorte de préparation qui produit le mesme effet, quand on représente l'accusé avec main forte, bien armé, & soigneux de prendre ses avantages contre une personne foible, qui n'a aucunes armes, & ne se défie de rien. Enfin tout ce que l'on doit approfondir dans la preuve, le caractere de la personne, le temps, le lieu, les motifs, l'occasion, les moyens, il faut l'effleurer dans la Narration. Si tout cela nous manque, comme il peut arriver, nous dirons que le crime dont il s'agit paroistra peu croyable, mais qu'il n'en est pas moins vray; que par là-mesme on peut juger combien il est atroce; que nous ne sçavons ni pourquoy, ni comment il a esté commis, que nous sommes surpris de son énormité, aussi bien que les Juges, mais que cependant nous le prouverons.

Mais de toutes les préparations, la meilleure est celle où il semble qu'il n'entre aucun dessein. Ainsi quoique Ciceron donne un tour infiniment avantageux à tout ce qu'il expose pour la deffense de Milon, & pour faire connoistre aux Juges que Clodius estoit l'aggresseur, & non pas Milon; rien ne me paroist plus adroit que cette description si simple en apparence; pour Milon, après avoir esté ce jour-là au Senat, tant que dura la séance, il revint chez luy, il changea d'habit & de chaussure, il se reposa quelque temps, pendant que sa femme se disposoit à partir. Que Milon paroist tranquille! & que cela est éloigné d'un homme qui rouleun assassinat dans la teste! C'est la réfléxion que Ciceron fait naistre non seulement par la lenteur qu'il met dans le départ de Milon, mais encore par ces expressions, les plus communes qu'il y ait, & par là d'autant plus propres à couvrir son artifice. S'il en avoit employé de plus recherchées, & de plus vives, elles eussent infailliblement fait sortir & les Juges & l'Orateur de l'assiete où ils estoient. Cecy paroistra froid à plusieurs; mais si ceux qui lisent cette exposition n'en découvrent pas la finesse, à combien plus forte raison les Juges s'y sont-ils laissé tromper? Voilà donc ce qui rend un récit vraysemblable. Car de ne rien dire dans la Narration qui se contredise, ou se destruise soy-mesme, si quelqu'un a besoin d'un pareil enseignement, il est inutile qu'il en apprenne davantage. Cependant je connois des Escrivains qui s'applaudissent de ce précepte, comme d'une découverte considérable. [p. 245; IV, 2] A ces trois qualitez que toute Narration doit avoir, il y en a qui adjoutent la grandeur & l'élévation, comme si toutes sortes de sujets en estoient susceptibles; comme si un récit pompeux & magnifique estoit de saison dans la pluspart des causes privées, lors qu'il s'agit d'un prest ou d'un loyer de maison, ou d'un marché, &c*. Cette pompe seroit mesme préjudiciable, comme il est aisé de voir par l'exemple que je viens de rapporter de l'oraison pour Milon. Combien d'occasions où il faut excuser le crime, l'avoüer de bonne foy, user d'adresse & de ménagement dans l'exposition du fait. Quelle élévation peut-il y avoir à tout cela? Il n'est donc pas plus essentiel à la Narration d'estre élevée, que d'exciter la haine ou la pitié; que d'estre énoncée d'un style grave, ou doux, ou enjoüé. Tous ces caractéres sont bons, pourvû qu'ils soient à leur place; mais de croire qu'ils sont affectez à la Narration, c'est une erreur. J'en dis autant d'une autre perfection, que Théodecte luy donne encore en propre, bien qu'elle ne luy appartienne pas plus, qu'à toute autre partie du discours; je veux dire l'agrément & la douceur. Quelques-uns adjoutent l'évidence, & je ne dissimuleray pas que Ciceron va encore plus loin; car il veut que la Narration soit seulement claire, brieve, & vraysemblable, mais de plus évidente, convenable aux mœurs & au caractére des personnes, & soustenuë d'une certaine dignité. Je tiens pour moy que cette convenance de mœurs doit regner dans tout le discours, & pour ce qui est de la dignité, qu'il en faut mettre par tout où l'on peut. A l'égard de l'évidence, je la croy fort nécessaire, quand il s'agit de rendre sensible un fait, qui d'ailleurs est averé; mais n'est-elle pas comprise dans la clarté.

D'autres au contraire rejettent l'évidence comme une chose qui peut nuire au lieu de servir, parce qu'en certaines causes, disent-ils, il faut déguiser la verité bien loin de l'éclaircir. Sentiment ridicule à mon gré; car celuy qui déguise la vérité, met le faux à la place du vray. Or il n'en est que plus soigneux de donner au mensonge toutes les couleurs du vray.

Mais puisque le hazard, outre mon dessein particulier, nous a fait tomber sur le genre de Narration le plus difficile, parlons-en. J'entends celuy où l'affaire est contre nous. Quelques [p. 246; IV, 2] Rhéteurs nous conseillent en ce cas d'obmettre la Narration. Véritablement je ne sçay point de conseil plus aisé à suivre, si ce n'est d'obmettre aussi toute la cause. Mais supposé que de justes raisons nous obligent à l'entreprendre, trouvet-on qu'il y ait bien de l'adresse à se condamner soy-mesme par son silence? Car c'est avoir une merveilleuse confiance en la stupidité des Juges, que de croire qu'ils nous donneront gain de cause sur des choses que nous n'avons pas voulu exposer à leur connoissance. Je ne disconviens pas que dans une Narration, comme on peut nier, adjouter, ou changer certaines circonstances, on ne puisse aussi en taire quelques-unes; mais on ne doit taire que ce qu'il est libre de dire, ou de ne pas dire. C'est ce que l'on fait quelquefois pour éviter d'estre long. Par exemple, à cela, Messieurs, il répondit ce qu'il jugea à propos.

Je distingue donc plusieurs genres de causes. Dans l'un, il n'est question que de la forme, & de sçavoir si l'action est bien intentée; alors nous pouvons tout avoüer. Il a volé dans le Temple, mais c'estoit l'argent d'un particulier; on ne doit pas l'accuser de sacrilege. Il a enlevé cette fille; mais il ne s'ensuit pas que le pere ait la liberté d'opter. Ce jeune homme a esté deshonoré, & pour ne point survivre à sa honte, il s'est deffait luy-mesme. Le corrupteur ne doit pas pour cela estre puni de mort; qu'il subisse seulement la peine portée par la loy. On peut mesme en avoüant le crime, l'exposer d'une maniere qui le rende plus supportable; car à qui n'est-il pas permis d'excuser ses fautes, puisque nos esclaves mesme sont en possession de le faire? Ainsi pour diminuer l'énormité de l'action, nous jetterons un mot, comme en passant. Non, Messieurs, malgré ce que l'on a voulu vous faire entendre, il n'est point venu dans le Temple avec intention d'y dérober. Ce n'estoit point un dessein prémédité; c'est l'occasion, c'est la solitude du lieu, c'est la vuë de ce trésor qui luy en ont fait naistre la pensée. Et que ne peut point cette tentation sur la pluspart des hommes? Mais au fond, qu'importe? Il n'est pas moins vray qu'il a dérobé; que sert-il d'excuser un crime, dont nous voulons bien subir la peine?

Tantost comme si nous estions les prémiers à condamner nostre partie, nous luy adresserons la parole. Que [p. 247; IV, 2] voulez-vous que je dise? Que le vin vous a fait faire cette faute? Que les tenebres ont esté cause de vostre mesprise? tout cela peut estre; cependant ce jeune homme ne s'en trouve pas moins deshonoré. Payez donc les dix mille sesterces à quoy la loy vous condamne. Tantost avant que de raconter le fait, on prévient les Juges par une simple proposition, mais qui rend nostre cause toute favorable, comme dans le cas que je vais dire. Un pere a trois enfans qui conspirent de le tuer. Ils tirent au sort à qui fera le coup. Celuy sur qui le sort tombe entre la nuit dans la chambre de son pere, avec un poignard, & en sort sans avoir eu la force d'en venir à l'execution. Le second & le troisiéme en font autant. Le pere s'éveille, ils confessent leur attentat. Tout est contre eux; en vertu de la Loy ils sont déchùs de leurs droits, & privez du bien de leur pere. Si néanmoins le pere, qui n'a pas encore partagé sa succession, veut les deffendre, il pourra commencer ainsi. On accuse de parricide, qui, Messieurs? des enfans, dont le pere est plein de vie, des enfans qui n'ont aujourd'huy que leur pere pour deffenseur. On se prévant donc contre eux d'une Loy qui ne les regarde pas? Mais si vous attendez que je reconnoisse ma faute devant vous, j'avoüeray ingenuëment que j'en ay mal usé à leur égard, & que j'ay esté de ces peres qui ne peuvent se détacher de leur bien. Ensuite il dira qu'ils n'ont pas formé ce dessein d'eux-mesmes, qu'ils y ont esté poussez par de jeunes gens, dont les peres avoient plus d'indulgence; que cependant l'évenement a bien montré qu'ils n'estoient pas capables d'une action si dénaturée. En effet pourquoy cette précaution de s'y obliger par serment, s'ils n'y avoient senti une extrême répugnance? Pourquoy tirer au sort, si ce n'est parce que chacun d'eux refusoit de se noircir d'un tel crime? Les raisons bonnes ou mauvaises pourront passer à la faveur de la prémiere proposition, qui aura déja calmé les esprits.

Dans l'autre genre de causes on examine si le fait est, ou de quelle nature il est; & alors quand tout nous seroit contraire, je ne voy pas comment on peut soustraire la Narration, sans que la cause en souffre; car nostre adversaire a exposé le fait comme il a voulu, il nous a chargez autant qu'il a pu, il a envenimé tout ce qu'il a dit. Ensuite il a prouvé. [p. 248; IV, 2] A la preuve a succedé la peroraison, qui a achevé d'enflammer les Juges, & les a laissez pleins de colere & d'indignation. Il est naturel qu'ils veüillent nous entendre à nostre tour. Ils attendent que nous les instruisions; si nous ne le faisons, il faut bien qu'ils s'en tiennent à ce qu'on leur a dit. Quoy donc, faudra-t-il exposer les mesmes choses? Je respons que s'il est question de la qualité du crime, comme il arrive toutes les fois que le fait est averé, je responds, dis-je, qu'il faudra exposer les mesmes choses, mais non de la mesme maniere. On donnera d'autres raisons, d'autres motifs; il sera permis d'adoucir quelques endroits, & d'excuser certaines fautes. La débauche, par exemple, passera pour jeunesse, l'avarice pour prévoyance, la négligence pour simplicité. Nous mettrons en usage le ton de la voix, l'air, le geste; enfin tout pour mériter la faveur des Juges, ou du moins leur compassion. Un humble aveu excitera mesme naturellement ce dernier sentiment dans leur ame.

Je demanderois volontiers à ceux qui sont d'une opinion contraire, s'ils prétendent deffendre, ou non, ce qu'ils ne veulent point narrer; car s'ils ne veulent ni narrer, ni deffendre, ils trahissent leur propre cause; mais s'ils ont dessein de deffendre, il me semble que l'on doit au moins proposer ce que l'on entreprend de soustenir. Pourquoy donc n'exposeroit-on pas ce que l'on peut refuter? car pour en venir à bout il est naturel de commencer par l'indiquer. En effet, quelle difference y a-t-il entre la preuve & la narration, si ce n'est que la narration annonce continuellement la preuve, & que la preuve réciproquement vérifie la narration.

Du reste, c'est à l'Orateur de voir si cette exposition ne doit pas estre un peu plus diffuse qu'à l'ordinaire, à cause de la préparation & des argumens qu'il est quelquefois bon d'y mesler. Je ne dis pas des raisonnemens, je dis des argumens; & on les pourra soustenir d'un certain ton affirmatif qui a coustume d'imposer aux Juges. Par exemple, on leur dira qu'à tout, qu'ils ayent la bonté d'attendre, de suspendre leur jugement, & qu'assurément ils seront contents. Enfin il faut narrer tout ce qui se peut narrer différemment de ce qui a esté exposé par la partie adverse, ou bien il faut retrancher [p. 249; IV, 2] aussi l'Exorde, qui particulierement dans ces sortes de causes ne sert qu'à disposer les Juges à prendre connoissance du fait dont il est question. Cependant on convient que l'Exorde n'est jamais si nécessaire que lors qu'il s'agit de faire revenir les Juges des préjugez qu'ils ont pu prendre contre vous.

A l'égard des causes dont l'estat est de conjecture, c'est-à-dire, où le fait est douteux, la narration ne roule pas tant sur le point contesté, que sur les choses qui servent à l'éclaircir. Or comme d'un costé l'accusateur donne à ces choses un tour artificieux & malin, & que de l'autre l'accusé doit se mettre à couvert du soupçon, il s'ensuit qu'ils doivent narrer tout différemment l'un de l'autre. Mais, dira-t-on, il y a des argumens qui n'ont de force, qu'autant qu'ils sont soustenus d'une foule d'autres, & qui détachez, comme ils sont dans la narration, deviennent si foibles, qu'ils ne peuvent faire aucune impression sur l'esprit des Juges. Je réponds que cela regarde la maniere de narrer, & non la question que nous examinons présentement s'il faut narrer. En effet, qui empesche d'entasser argumens sur argumens dans l'exposition, si on le juge nécessaire? Qui empesche que du moins on ne promette de dire ailleurs ce que l'on ne trouve pas à propos de dire icy? Qui empesche enfin de partager la narration en plusieurs parties, de prouver chacune d'elles à mesure qu'on la propose, & de passer ainsi de l'une à l'autre? car je ne suis point de l'avis de ceux qui croyent qu'il faut toûjours raconter les faits dans le mesmes ordre qu'ils sont arrivez. La bonne maniere, selon moy, est celle qui convient le mieux au sujet que l'on traite. On y peut mesme employer plusieurs figures. Tantost nous feignons qu'une chose nous est échapée, pour avoir lieu de la dire plus à propos. Nous assurons en mesme temps les Juges que nous reprendrons le fil de nostre discours, & que la cause en sera plus intelligible; tantost après avoir exposé toute l'affaire, nous revenons aux motifs qui en ont esté le principe. Car encore une fois il ne faut pas croire que l'art de se deffendre soit renfermé dans une regle invarible & unique. Il faut s'accommoder à la nature de la cause & aux circonstances. Il en est comme d'une playe, dont on haste plus ou moins la cure, selon l'estat & l'exigence du mal.

Je ne desapprouve pas mesme que l'on narre plusieurs fois. [p. 250; IV, 2] Ciceron l'a pratiqué dans l'oraison pour Cluentius, & je le croy non seulement permis, mais quelquefois mesme nécessaire; par exemple, dans les causes de péculat, & dans toutes celles qui sont composées. Car de pousser le scrupule jusqu'à vouloir s'assujettir aux préceptes contre le bien de la cause, c'est une folie. En effet, pourquoy la narration va-t-elle devant la preuve? N'est-ce pas afin que les Juges sçachent de quoy il est question? Supposé donc que chaque point mérite d'estre prouvé ou refuté, pourquoy ne l'exposera-t-on pas auparavant? Si l'on compte mon expérience pour quelque chose, je sçay pour moy que j'en usois ainsi au barreau, & qu'en cela j'avois l'approbation non seulement des Juges, mais de toutes les personnes éclairées. On sçait mesme que lorsque nous travaillions plusieurs à une mesme cause, j'estois celuy que l'on chargeoit ordinairement du soin d'establir l'estat de la cause*. Ceux de mon temps en peuvent rendre témoignage. Je ne disconviens pas néanmoins qu'il est souvent mieux de suivre l'ordre des faits. Il seroit quelquefois mesme ridicule de le changer, comme si en parlant d'un testament nous disions qu'il fut ouvert, & ensuite qu'il fut signé. C'est pourquoy en ces sortes de détails si l'on a oublié ce qui doit aller devant, il n'y faut plus revenir.

Il y a aussi de certaines expositions qui sont fausses, & j'en remarque de deux sortes au barreau. Les unes sont appuyées sur des preuves que nous appellons extrinseques. Ainsi Clodius à la faveur des témoins qu'il avoit subornez, soustenoit qu'il estoit à Interamne, la mesme nuit qu'on l'accusoit d'avoir commis un inceste à Rome. Les autres doivent leur vray-semblance à l'esprit & à l'industrie de l'Orateur, qui s'en sert tantost pour colorer seulement certaines actions dont il est obligé de parler; tantost aussi pour donner un tour favorable à l'affaire dont il s'agit: c'est pourquoy elles ont le nom de couleurs. Quelque usage que l'on en fasse, il faut avoir soin sur tout que ce que l'on invente, soit de nature à pouvoir estre en effet. Secondement, qu'il convienne à la personne, au temps, & au lieu; enfin qu'il impose par un certain enchaisnement, & qu'il soit mesme lié à quelque chose de vray, s'il est possible, ou du moins soustenu par des preuves tirées du fond de la cause. Car celles qui sont [p. 251; IV, 2] purement étrangeres se trahissent elles-mesmes, parce qu'il est aisé de supposer tout ce que l'on veut.

Il y a encore deux écueils à éviter, & contre lesquels on échoüe souvent, quand on se permet de feindre quelques circonstances. L'un de se contredire soy-mesme; car il arrive que telle circonstance quadre parfaitement avec une partie du discours, laquelle nequadre point du tout avec le discours entier. L'autre d'en alleguer quelqu'une de contraire à ce qu'il y a de plus incontestable dans la cause. Aux écoles je ne voudrois pas que l'on cherchast jamais ces couleurs ailleurs que dans son sujet; mais soit dans les déclamations, soit au barreau, ce que l'Orateur a pris une fois la liberté de supposer, qu'il s'en souvienne durant toute l'action; car rien n'échappe si aisément, & le proverbe est vray, qui dit qu'un menteur doit avoir bonne mémoire. Observez aussi que si c'est vostre propre cause que vous deffendez, il faut vous attacher à une seule supposition, pour la soustenir jusqu'au bout, au lieu que si c'est la cause d'un autre, vous pouvez jetter plusieurs soupçons dans l'esprit des Juges.

Mais n'allons pas dire de ces faussetez qui nous fassent pallir à la vûë d'un témoin. Quelle sorte de chose peut-on donc supposer? celles que nous prenons en nous-mesmes, & dont il n'y a que nous qui sentions le faux; celles qui sont fondées sur le tesmoignage des morts; car ils ne sortiront pas de leurs tombeaux pour nous démentir; celles encore qui ne sont connuës que de gens qui ont les mesmes interests que nous; car ils ne nous décelleront pas; ou qui ont des interests opposez, comme nostre adversaire; car en vain nous accuseront-ils d'imposture, on ne les en croira pas.

A l'égard de ces argumens que l'on tire des songes, & des superstitions semblables, ils ont perdu toute créance, par la facilité qu'il y a de recourir à de pareilles fraudes. Mais je le répéte, que l'on ne donne point de fausses couleurs à la narration, si on ne veut les autoriser durant tout le cours de l'action. Cet avis est d'autant plus important, que l'on ne persuade certaines choses qu'à force de les opiniastrer. Par exemple, ce parasite, qui voyant un jeune homme trois fois deshérité par un grand Seigneur, & toûjours absous, s'avise de le réclamer comme son propre fils. Il peut bien alleguer que  [p. 252; IV, 2] la pauvreté l'a obligé d'exposer son fils, qu'ensuite pour avoir la commodité de le voir, il a fait le personnage de parasite chez ce grand Seigneur; que le jeune homme a esté deshérité trois fois quoy qu'innocent, parce qu'en effet il n'est point fils de celuy qui le deshérite. Tout cela est fort spécieux; cependant si toutes ses paroles n'expriment l'amour paternel le plus tendre & le plus vif, si elles ne font sentir aux Juges la haine du grand Seigneur pour ce jeune homme, & le danger auquel il est exposé dans une maison étrangere où il est si fort en aversion, il a beau faire, il sera toujours suspect de fourberie.

Il arrive quelquefois que les deux parties usent du mesme artifice, & qu'elles le soustiennent ensuite différemment; ce qui toutefois est plus ordinaire dans les déclamations qu'au barreau, où je doute mesme que cela se puisse rencontrer. Par exemple, une femme déclare à son mary que son beaufils a voulu la séduire, & qu'il luy a donné rendez-vous en un tel lieu, à une telle heure. Le fils de son costé accuse sa belle-mere, sans autre différence que du temps & du lieu. Le pere trouve son fils au rendez-vous que sa femme a marqué. Il trouve aussi sa femme dans le lieu dont son fils l'a averti. Il la répudie, elle le souffre sans rien dire; il deshérite son fils. On ne peut rien alleguer en faveur du fils, qui ne serve aussi pour la belle-mere. Cependant tout ce qui est commun pour l'un & pour l'autre, l'Orateur le dira. Mais ensuite la comparaison de la belle-mere avec le fils, l'ordre qu'ils ont gardé en s'entr'accusant, le silence de celle-là quand son mary l'a répudiée, ces endroits fourniront autant de preuves particulieres. Enfin il y a des choses qui ne peuvent recevoir aucune bonne couleur, & qu'il ne faut pas laisser de deffendre; comme l'action de ce riche qui fit fustiger la statuë d'un pauvre qu'il ne pouvoit souffrir. On ne peut nier que ce pauvre n'ait esté outragé, & qu'il n'ait action contre le riche. Cependant celuy-cy pourra échapper à la peine.

Venons maintenant à la troisiéme sorte de Narration, celle dont une partie est pour nous, & une partie contre. Je ne sçaurois dire s'il est a propos de mesler ces deux parties ensemble, ou de les séparer. C'est à la cause que nous avons entre les mains à nous l'apprendre. En effet s'il y a plus de [p. 253; IV, 2] circonstances contre nous, qu'il n'y en a pour, celles-cy confonduës avec les autres en seront comme accablées. Je croy donc qu'en ce cas il sera mieux de les distinguer; d'exposer d'abord ce qui est à nostre avantage, de l'appuyer de honnes preuves; & pour le reste, de recourir aux remedes dont il a esté parlé. Si au contraire il y a plus de choses pour nous qu'il n'y en a contre, on pourra les joindre, afin que les dernieres estant placées au milieu comme au rang de troupes auxiliaires, elles en soient moins à craindre. Encore ne faudra-t-il pas les exposer toutes nuës, ni les unes ni les autres; mais de maniere que nous confirmions par quelque preuve celles qui sont à nostre avantage, & que nous ostions toute vraysemblance à celles qui nous sont contraires, parce que si nous ne le distinguions pas, la contagion des unes pourroit nuire aux autres.

Voicy quelques préceptes que l'on donne encore touchant la Narration; de ne se permettre jamais aucune digresion, de n'user ni d'apostrophe ni de ces figures remarquables comme la Prosopopée, ni de ces raisonnemens en forme qui ont lieu dans la preuve; quelques-uns adjoutent, ni de grands mouvemens. Préceptes qu'il faut ordinairement garder; & dont mesme on ne se doit jamais écarter sans une raison de nécessité, afin que la Narration soit & plus claire & plus briéve.

Pour la Digression, rarement se souffre-t-elle; encore doit-elle toujours estre fort courte, & telle qu'il paroisse à l'auditeur que c'est la force de la passion qui nous emporte, & nous jette, pour ainsi dire, hors du droit chemin. Telle est en effet celle que nous lisons dans l'oraison pour. Cluentius, où Ciceron parlant de Sassia, qui contre toutes les loix divines & humaines avoit porté son gendre à répudier sa femme, pour l'épouser ensuite elle-mesme, s'écric de la sorte: ô crime jusqu'icy sans exemple, & que l'on ne pourroit jamais croire dans une femme, si on ne le voyoit! Quelleincontinence, quelle fureur! Mais quelle audace, de n'avoir pas apprehendé sinon la colere des Dieux & l'indignat on des hommes, du moins cette nuit mesme & ces *** tesmoins de son impudicité! de n'avoir *** de cette chambre, de ce lict, de ces murs mesmes que luy [p. 254; IV, 2] r'appelloient le souvenir des chasles amours de sa fille!

L'apostrophe est fort propre pour indiquer une chose en peu de paroles, & pour reprendre une personne avec vivacité. Ce que j'ay donc dit de cette figure au sujet de l'Exorde, il faut l'appliquer à la Narration, & de mesme ce que j'ay dit de la Prosopopée. Non seulement Servius Sulpitius s'est servi de celle-cy dans la cause d'Aufidiaest-ce assoupissement ou léthargie, mais encore Ciceron dans un de ses plaidoyers contre Verrés. Car c'est aussi une exposition que cet entretien qu'il fait tenir à un Officier de Verrés avec la mere d'un malheureux qui estoit injustement détenu en prison: Voulez-vous avoir la liberté de voir vostre fils? vous me donnerez tant, &c. Dans la deffense de Cluentius ne fait-il pas discourir Stalenus avec Bulbus, & ne sentons-nous pas que cette conversation donne un air de vérité à tout ce qu'il raconte? De crainte mesme qu'on ne l'accuse d'en avoir usé ainsi sans beaucoup de réfléxion, ce qui pourtant n'est pas croyable d'un homme comme luy, voicy comme il s'explique dans ses partitions. Que la Narration, dit-il, ait de la douceur, qu'elle cause de la surprise, qu'elle tienne l'esprit en suspens, qu'elle soit meslée de dialogues, & remplie de sentiment.

Je l'ay déja dit, nous n'argumenterons jamais en faisant un récit, mais nous ne laisserons pas d'y insérer quelque argument, comme lorsque le mesme Orateur parlant pour Ligarius, dit qu'il s'estoit comporté dans sa Province de maniere que la paix luy devoit estre avantageuse. On pourra aussi à mesure que l'on expose un fait, en rendre raison, le justifier en peu de mots; car il ne faut pas raconter en tesmoin, mais en Orateur. Quintus Ligarius partit avec C. Considius pour l'Affrique. Voilà simplement le fait. Comment Ciceron le tourne-t-il? Q. Ligarius, lors qu'il n'y avoit encore nul soupçon de guerre, partit pour l'Affrique. Et dans un autre endroit: Q. Ligarius partit de Rome, je ne dis pas seulement sans dessein de faire la guerre, mais dans un temps où il n'y avoit pas le moindre bruit, pas la moindre apparence de guerre. Un autre se seroit contenté de dire: Ligarius ne voulut jamais entrer dans aucune intrigue. Ciceron dit: Ligarius souspirant après sa maison, & plein d'impatience de revoir les siens, ne voulut jamais, &c. [p. 255; IV, 2] De cette sorte il rend plausible tout ce qu'il raconte, par les raisons qu'il en donne, & il touche en mesme-temps par le sentiment qu'il y met.

C'est pourquoy j'admire ceux qui excluent de la Narration toute passion, tout mouvement. Veulent-ils dire qu'il en faut user avec retenuë, & tout autrement que dans la peroraison? S'ils ne prétendent que cela, je suis de leur avis; car il faut éviter les longueurs. Mais du reste je ne voy pas pourquoy en instruisant les Juges, je ne songeray pas à les toucher, ni pourquoy si je veux emporter quelque chose à la fin du discours, je n'essayeray pas d'en venir à bout dès le commencement; vû principalement que les Juges estant une fois imbus de mes sentimens, je leur persuaderay plus aisément ce que je voudray dans la preuve. Ciceron descrit le supplice d'un citoyen Romain, que Verrés avoit eu la témerité de condamner au foüet. Sans estre long, quels sentimens n'excite-t-il pas dans l'ame des Juges, lorsqu'il expose d'un costé le genre de supplice, de l'autre la circonstance du lieu, la condition, le courage mesme du patient, qui au milieu des coups, n'a recours ni aux prieres ni aux larmes, & ne fait entendre autre chose sinon qu'il est citoyen Romain: parole qui redouble la rage de Verrés, en mesme-temps qu'elle luy fait sentir son injustice? De quels traits ne peint-il point encore la cruauté que Verrés exerça sur Philodamus? Quel pathétique dans tout ce récit? Et ne tire-t-il pas les larmes des yeux, quand il fait voir aux Juges, car on n'entend pas seulement, on voit, quand il fait voir, dis-je, un pere & un fils immolez en présence l'un de l'autre à la fureur de ce monstre; le pere déplorant lemalheur de son fils, le fils celuy de son pere? Y a-t-il peroraison qui ait rien de plus touchant? Véritablement d'attendre à la fin d'un discours, pour attirer la compassion sur des choses que l'on vous aura vu raconter d'un œil sec, c'est s'y prendre un peu tard. Le Juge qui n'a point esté attendry au récit que vous en avec fait, n'en sera gueres plus touché dans la péroration. L'estoit s'y accoustume, & quand une fois il est touché d'une maniere, on n'en change pas aisément la disposition.

Pour moy, car je diray librement mon sentiment, bien qu'il soit plutost fondé sur des exemples que sur aucun [p. 256; IV, 2] précepte, pour moy, dis-je, je croy que de toutes les parties du discours, la Narration est celle qui veut le plus de graces & de beauté. Mais il importe beaucoup de voir quelle est la nature des faits que l'on raconte. Car dans les causes de peu de conséquence, comme sont la plupart des causes privées, il faut desgraces legeres & proportionnées à la médiocrité du sujet. Les expressions qui dans un lieu commun coulent avec rapidité, & sont comme étouffées par leur propre abondance, icy doivent estre extrémement choisies. Pas un mot qui ne soit propre, & qui comme dit Zenon, ne porte la teinture & le caractere de la chose dont on parle. Un style simple en apparence, mais plein d'élégance; des figures qui n'ayent rien de poëtique, ni ne tiennent point de ces hardiesses qui choquent l'usage ordinaire, & qui ne se sauvent que par l'autorité de quelques anciens. Une diction aussi pure qu'il est possible, & de plus infiniment variée, afin d'obvier à l'ennuy, & de récréer l'esprit. Il faut éviter ces mesmes chutes, ces terminaisons semblables, ces membres compassez & d'un égal nombre de syllabes, pour s'en tenir uniquement à l'élégance & à la varieté; car dans ces petits sujets, la Narration n'a nulle autre parure à espérer, & si elle n'est relevée par cet agrément, il faut qu'elle rampe. Cependant un Juge n'est nulle part plus attentif, & rien de ce qui est bien dit ne luy échappe. Il arrive mesme, je ne sçay par quel mystere de l'amour propre, que le plaisir entraisne la persuasion, & que ce que l'auditeur a trouvé agréable, d'ordinaire il le trouve vray.

Mais lorsqu'il s'agira d'un crime ou d'un fait plus important, il sera permis aussi de donner plus de force au tableau. On excitera la colere, l'indignation, ou la pitié des Juges, selon que le sujet le demandera, non pour finir ces grands mouvemens, mais pour les crayonner, s'il faut ainsi dire, & pour tracer d'abord une image de la chose. Je ne blasme pas mesme que de temps en temps en réveille l'attention des Juges pas quelque pensée ingénieuse, mais courte, comme est celle-cy dans l'oraison pour Milon, les esclaves de Milon firent alors, Messicurs, ce que chacun de nous voudroit que les siens fissent en pareille occasion. Quelquefois aussi par un trait un peu plus hardy, on voit une belle-mere épouser son [p. 257; IV, 2] gendre sans nuls auspices, sans assemblée de parens; maledictions, présages funestes de tous costez.

Si l'on en usoit ainsi dans ces temps mesmes, où les Jugemens tenoient encore quelque chose de leur prémiere austérité, & où l'art oratoire avoit en vûë le bien de la cause, beaucoup plus que l'ostentation, à combien plus forte raison cela se doit-il pratiquer aujourd'huy, que l'amour du plaisir s'est débordé jusques dans les causes les plus sérieuses, où il ne s'agit de rien moins que de la vie & de la fortune des hommes. Je diray ailleurs jusqu'à quel point on doit ménager le goust de nostre siecle. Cependant ayons pour luy quelque indulgence; c'est mon sentiment.

Il sert encore infiniment de sçavoir aider ce qu'il y a de vray dans un récit, par quelque image sensible qui mette la chose devant les yeux, & semble en faire plutost un spectacle, qu'une Narration. Telle est cette peinture que Célius fait d'Antoine: Ils le trouverent, oserai-je dire en quel estat? Figurez-vous, Messieurs, un homme yvre, plongé dans un profond sommeil, qui par de sales soupirs exhale les vapeurs du vin dont il est suffoqué; des femmes livres à ses débauches, les unes couchées sur des lits avec la modestie qu'on peut penser, les autres estenduës çà & là, comme le vin & le hazard ont voulu. Au bruit & à l'approche des ennemis ces femmes se réveillent, la peur les saisit, elles sont plus mortes que vives. Toutes vont chercher du secours auprès de leur héros. L'une l'appelle par son nom, l'autre le tire du lit; celle-cy le flatte, celle-là luy fait de la douleur. Enfin il s'éveille, il jette les yeux sur ces femmes; luy qui les devoit si bien connoistre, n'en distingue pas une; la plus proche reçoit ses embrassemens & ses caresses: on ne sçait s'il dort ou s'il veille. En cet estat, Messieurs, il est porté entre les mains des Centurions & de ses concubines. Voilà des traits aussi naturels, aussi marquez, aussi forts qu'il y en ait.

Je ne dois pas obmettre que rien ne donne tant de créance à un récit que l'autorité de celuy qui le fait; & cette autorité nous la devons mériter certainement par des mœurs irréprochables, mais aussi par nostre maniere de narrer. Plus elle sera grave & sérieuse, plus elle aura de poids. Evitons donc [p. 258; IV, 2] tout ce qui sent la duplicité. Les Juges toûjours défians, le sont particulierement icy. Qu'il ne paroisse rien d'inventé, rien d'affecté. Que tout semble naistre de la cause, plutost que de nostre artifice. Mais c'est à quoy l'on pense peu aujourd'huy; on s'imagine que l'art manque, s'il ne saute aux yeux. Pour moy au contraire, je tiens qu'il cesse, au moment qu'il devient si remarquable. Nous ne songeons le plus souvent qu'à satisfaire nostre vanité, & tout se rapporte là; d'où il arrive qu'en voulant plaire à l'auditeur, nous devenons suspects aux Juges.

Il y a une exposition réïterée plus connuë des déclamateurs qu'elle ne l'est au barreau. C'est une seconde narration dont on se sert, pour conserver à la prémiere sa brieveté; & cependant pour donner aux choses l'ornement & l'estenduë qu'elle demandent, soit qu'on les veüille rendre plus lamentables ou plus odieuses. Je croy qu'il en faut user rarement, & qu'il n'est jamais à propos de redonner toute la suite d'une affaire. Il suffit d'en reprendre quelques endroits, encore faut-il que l'Orateur n'ait fait que la proposer en gros, avec promesse de la raconter ailleurs plus au long.

Quelques Rhéteurs conseillent de commencer la Narration par un portrait de la personne; si nous sommes dans ses interests, de l'embellir; & si nous sommes contre, de le charger. J'avoüe que cette maniere est très-ordinaire, parce qu'une affaire civile ou criminelle ne peut estre qu'entre des personnes. Mais pourquoy ne pas s'attacher aux circonstances & aux accidents, si on le juge à proposA. Cluentius, Messieurs, estoit pere de celuy pour qui je plaide. On sçait assez que c'estoit l'homme le plus considerable non sculement de la ville de Larinum, mais de tout le pays & des environs, en naissance, en réputation, & en vertu. Pourquoy ne pas commencer tout simplement? &. Ligarius dans un temps où il n'y avoit encore nulle disposition à la guerre, partit pour l'Affrique. Ou bien par le fait, M. Tullius, Messieurs, a dans le canton de Tigur, une terre qui a este possedée par ses peres, &c. Ou par la circonstance du temps; la guerre s'estant allumée contre les Phocéens, &c.

On demande ou doit *** la Narration, & c'est un sujet de dispute avec ceux qui veulent qu'on la condaise jusqu'au [p. 259; IV, 3] point contesté entre les parties; comme icy, les choses en cet estat, Messieurs, le Préteur Dolabella deffendit les voyes de fait à tous gens armez; l'Arrest portoit en général & sans nulle exception. Quiconque aura usé de violence pour chasser quelqu'un du lieu où il estoit, qu'il ait prémierement à l'y restablir. Cécinna a souffert cette violence. Ebutius dit l'avoir restably. L'un & l'autre ont consigné. Voilà, Messieurs, sur quoy vous devez porter vostre jugement. Je croy pour moy que le Demandeur peut toujours suivre cette méthode, mais non le Deffendeur.



* Dans l'oraïson pour Roscius Amerinus.
* Il y dans le texte, pour Murent; mais comme cela ne convient point à cette oraison, l'on soupçonne qu'il faut lire pour Varenus.
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* Et par conséquent de la narration.

I. Maxime naturale est, et fieri frequentissime debet, ut praeparato per haec quae supra dicta sunt iudice res de qua pronuntiaturus est indicetur: ea est narratio. II. In qua sciens transcurram subtiles nimium divisiones quorundam plura eius genera facientium. Non enim solam volunt esse illam negotii de quo apud iudices quaeritur expositionem, sed personae, ut: "M. Lollius Palicanus, humili loco Picens, loquax magis quam facundus"; loci, ut: "oppidum est in Hellesponto, Lampsacum, iudices"; temporis, ut: "vere novo, gelidus canis cum montibus umor liquitur"; causarum, quibus historici frequentissime utuntur cum exponunt unde bellum seditio pestilentia. III. Praeter haec alias perfectas, alias inperfectas vocant: quod quis ignorat? Adiciunt expositionem et praeteritorum esse temporum, quae est frequentissima, et praesentium, qualis est Ciceronis de discursu amicorum Chrysogoni, postquam est nominatus, et futurorum, quae solis dari vaticinantibus potest: nam hypotyposis non est habenda narratio. Sed nos potioribus vacemus.

IV. Plerique semper narrandum putaverunt: quod falsum esse pluribus coarguitur. sunt enim ante omnia quaedam tam breves causae ut propositionem potius habeant quam narrationem. V. Id accidit aliquando utrique parti, cum vel nulla expositio est, vel de re constat de iure quaeritur, ut apud centumviros: "filius an frater debeat esse intestatae heres", "pubertas annis an habitu corporis aestimetur": aut cum est quidem in re narrationi locus, sed aut ante iudici nota sunt omnia aut priore loco recte exposita. VI. Accidit aliquando alteri, et saepius ab actore, vel quia satis est proponere vel quia sic magis expedit. Satis est dixisse: "certam creditam pecuniam peto ex stipulatione", "legatum peto ex testamento". Diversae partis expositio est cur ea non debeantur. VII. Et satis est actori et magis expedit sic indicare: "dico ab Horatio sororem suam interfectam". Namque et propositione iudex crimen omne cognoscit, et ordo et causa facti pro adversario magis est. VIII. Reus contra tunc narrationem subtrahet cum id quod obicitur neque negari neque excusari poterit, sed in sola iuris quaestione consistet. Vt in eo qui, cum pecuniam privatam ex aede sacra surripuerit, sacrilegii reus est confessio verecundior est quam expositio: "non negamus pecuniam de templo esse sublatam, calumniatur tamen accusator actione sacrilegii, cum privata fuerit, non sacra: vos autem de hoc cognoscitis, an sacrilegium sit admissum".

IX. Sed ut has aliquando non narrandi causas puto, sic ab illis dissentio qui non existimant esse narrationem cum reus quod obicitur tantum negat: in qua est opinione Cornelius Celsus, qui condicionis huius esse arbitratur plerasque caedis causas et omnis ambitus ac repetundarum. X. Non enim putat esse narrationem nisi quae summam criminis de quo iudicium est contineat, deinde fatetur ipse pro Rabirio Postumo narrasse Ciceronem: atqui ille et negavit pervenisse ad Rabirium pecuniam, qua de re erat quaestio constituta, et in hac narratione nihil de crimine exposuit. XI. Ego autem magnos alioqui secutus auctores duas esse in iudiciis narrationum species existimo, alteram ipsius causae, alteram in rerum ad causam pertinentium expositione. XII. "Non occidi hominem": nulla narratio est; convenit: sed erit aliqua et interim etiam longa contra argumenta eius criminis, de ante acta vita, de causis propter quas innocens in periculum deducatur, aliis quibus incredibile id quod obicitur fiat. XIII. Neque enim accusator tantum hoc dicit "occidisti", sed quibus id probet narrat: ut in tragoediis, cum Teucer Vlixem reum facit Aiacis occisi, dicens inventum eum in solitudine iuxta exanime corpus inimici cum gladio cruento, non id modo Vlixes respondet, non esse a se id facinus admissum, sed sibi nullas cum Aiace inimicitias fuisse, de laude inter ipsos certatum: deinde subiungit quo modo in eam solitudinem venerit, iacentem exanimem sit conspicatus, gladium e vulnere extraxerit. XIV. His subtexitur argumentatio. Sed ne illud quidem sine narratione est, dicente accusatore: "fuisti in eo loco in quo tuus inimicus occisus est": "non fui"; dicendum enim ubi fuerit. Quare ambitus quoque causae et repetundarum hoc etiam plures huiusmodi narrationes habere poterunt quo plura crimina: in quibus ipsa quidem neganda sunt, sed argumentis expositione contraria resistendum est, interdum singulis, interdum universis. XV. An reus ambitus male narrabit quos parentes habuerit, quem ad modum ipse vixerit, quibus meritis fretus ad petitionem descenderit? Aut qui repetundarum insimulabitur, non et ante actam vitam et quibus de causis [per] provinciam universam vel accusatorem aut testem offenderit non inutiliter exponet? XVI. Quae si narratio non est, ne illa quidem Ciceronis pro Cluentio prima, cuius est initium: "A. Cluentius Habitus". Nihil enim hic de veneficio sed de causis quibus ei mater inimica sit dicit. XVII. Illae quoque sunt pertinentes ad causam sed non ipsius causae narrationes, vel exempli gratia, ut in Verrem de L. Domitio, qui pastorem, quod is aprum, quem ipsi muneri optulerat, exceptum esse a se venabulo confessus esset, in crucem sustulit: XVIII. vel discutiendi alicuius extrinsecus criminis, ut pro Rabirio Postumo: "nam ut ventum Alexandream est, iudices, haec una ratio a rege proposita Postumo est servandae pecuniae, si curationem et quasi dispensationem regiam suscepisset": vel augendi, ut describitur iter Verris. XIX. Ficta interim narratio introduci.solet, vel ad concitandos iudices, ut pro Roscio circa Chrysogonum, cuius paulo ante habui mentionem, vel ad resolvendos aliqua urbanitate, ut pro Cluentio circa fratres Caepasios, interdum per digressionem decoris gratia, qualis rursus in Verrem de Proserpina: "in his quondam locis mater filiam quaesisse dicitur".

Quae omnia eo pertinent ut appareat non utique non narrare eum qui negat, sed illud ipsum non narrare quod negat.

XX. Ne hoc quidem simpliciter accipiendum, quod est a me positum, supervacuam esse narrationem rei quam iudex noverit: quod sic intellegi volo, si non modo factum quid sit sciet, sed ita factum etiam ut nobis expedit opinabitur. XXI. Neque enim narratio in hoc reperta est, ut tantum cognoscat iudex, sed aliquanto magis ut consentiat. Quare etiam si non erit docendus sed aliquo modo adficiendus narrabimus, cum praeparatione quadam: scire quidem eum in summam quid acti sit, tamen rationem quoque facti cuiusque cognoscere ne gravetur. XXII. Interim propter aliquem in consilium adhibitum nos repetere illa simulemus, interim ut rei quae ex adverso proponatur iniquitatem omnes etiam circumstantes intellegant. In quo genere plurimis figuris erit varianda expositio ad effugiendum taedium nota audientis, sicut "meministi" et "fortasse supervacuum fuerit hic commorari", "sed quid ego diutius cum tu optime noris?", "illud quale sit tu scias", et his similia. XXIII. Alioqui, si apud iudicem cui nota causa est narratio semper videtur supervacua, potest videri non semper esse etiam ipsa actio necessaria.

XXIV. Alterum est de quo frequentius quaeritur, an sit utique narratio prohoemio subicienda: quod qui opinantur non possunt videri nulla ratione ducti. Nam cum prohoemium idcirco comparatum sit ut iudex ad rem accipiendam fiat conciliatior docilior intentior, et probatio nisi causa prius cognita non possit adhiberi, protinus iudex notitia rerum instruendus videtur. XXV. Sed hoc quoque interim mutat condicio causarum, nisi forte M. tullius in oratione pulcherrima quam pro Milone scriptam reliquit male distulisse narrationem videtur tribus praepositis quaestionibus, aut profuisset exponere quo modo insidias Miloni fecisset Clodius si reum qui a se hominem occisum fateretur defendi omnino fas non fuisset, aut si iam praeiudicio senatus damnatus esset Milo, aut si Cn. Pompeius, qui praeter aliam gratiam iudicium etiam militibus armatis cluserat, tamquam adversus ei timeretur. XXVI. Ergo hae quoque quaestiones vim prohoemii optinebant, cum omnes iudicem praepararent. Sed pro Vareno quoque postea narravit quam obiecta diluit. Quod fiet utiliter quotiens non repellendum tantum erit crimen, sed etiam transferendum, ut his prius defensis velut initium sit alium culpandi narratio, ut in armorum ratione antiquior cavendi quam ictum inferendi cura est. XXVII. Erunt quaedam causae, neque id raro, crimine quidem de quo cognitio est faciles ad diluendum, sed multis ante actae vitae flagitiis et gravibus oneratae, quae prius amovenda sunt, ut propitius iudex defensionem ipsius negotii cuius propria quaestio est audiat. Vt si defendendus sit M. Caelius, nonne optime patronus occurrat prius conviciis luxuriae petulantiae inpudicitiae veneficii, in quibus solis omnis Ciceronis versatur oratio: tum deinde narret de bonis Pallae totamque de vi explicet causam, quae est ipsius actione defensa? XXVIII. Sed nos ducit scholarum consuetudo, in quibus certa quaedam ponuntur (quae themata dicimus) praeter quae nihil est diluendum, ideoque narratio prohoemio semper subiungitur. Inde libertas declamatoribus, ut etiam secundo partis suae loco narrare videantur. XXIX. Nam cum pro petitore dicunt, et expositione tamquam priores agant uti solent et contradictione tamquam respondeant, idque fit recte. Nam cum sit declamatio forensium actionum meditatio, cur non in utrumque protinus locum exerceat? cuius rationis ignari ex more cui adsuerunt nihil in foro putant esse mutandum. XXX. Sed in scholasticis quoque nonnumquam evenit ut pro narratione sit propositio. Nam quid exponet quae zelotypum malae tractationis accusat aut qui Cynicum apud censores reum de moribus facit, cum totum crimen uno verbo in qualibet actionis parte posito satis indicetur? Sed haec hactenus.

XXXI. Nunc quae sit narrandi ratio subiungam. Narratio est rei factae aut ut factae utilis ad persuadendum expositio, vel, ut Apollodorus finit, oratio docens auditorem quid in controversia sit. Eam plerique scriptores maximeque qui sunt ab Isocrate volunt esse lucidam brevem veri similem. Neque enim refert an pro lucida perspicuam, pro veri simili probabilem credibilemve dicamus. XXXII. Eadem nobis placet divisio, quamquam et Aristoteles ab Isocrate parte in una dissenserit, praeceptum brevitatis inridens tamquam necesse sit longam esse aut brevem expositionem nec liceat ire per medium, Theodorei quoque solam relinquant ultimam partem, quia nec breviter utique nec dilucide semper sit utile exponere. XXXIII. Quo diligentius distinguenda sunt singula, ut quid quoque loco prosit ostendam.

Narratio est aut tota pro nobis aut tota pro adversariis aut mixta ex utrisque. Si erit tota pro nobis, contenti sumus his tribus partibus, per quas efficitur quo facilius iudex intellegat meminerit credat. XXXIV. Nec quisquam reprehensione dignum putet quod proposuerim eam quae sit tota pro nobis debere esse veri similem cum vera sit. sunt enim plurima vera quidem, sed parum credibilia, sicut falsa quoque frequenter veri similia. Quare non minus laborandum est ut iudex quae vere dicimus quam quae fingimus credat. XXXV. sunt quidem hae quas supra retuli virtutes aliarum quoque partium; nam et per totam actionem vitanda est obscuritas, et modus ubique custodiendus, et credibilia esse oportet omnia quae dicuntur. Maxime tamen haec in ea parte custodienda sunt quae prima iudicem docet: in qua si acciderit ut aut non intellegat aut non meminerit aut non credat, frustra in reliquis laborabimus. XXXVI.

Erit autem narratio aperta ac dilucida si fuerit primum exposita verbis propriis et significantibus et non sordidis quidem, non tamen exquisitis et ab usu remotis, tum distincta rebus personis temporibus locis causis, ipsa etiam pronuntiatione in hoc accommodata, ut iudex quae dicentur quam facillime accipiat. XXXVII. Quae quidem virtus neglegitur a plurimis, qui ad clamorem dispositae vel etiam forte circumfusae multitudinis compositi non ferunt illud intentionis silentium, nec sibi diserti videntur nisi omnia tumultu et vociferatione concusserint: rem indicare sermonis cotidiani et in quemcumque etiam indoctorum cadentis existimant, cum interim quod tamquam facile contemnunt nescias praestare minus velint an possint. XXXVIII. Neque enim aliud in eloquentia cuncta experti difficilius reperient quam id quod se dicturos fuisse omnes putant postquam audierunt, quia non bona iudicant esse illa, sed vera: tum autem optime dicit orator cum videtur vera dicere. XXXIX. At nunc velut campum nacti expositionis hic potissimum et vocem flectunt et cervicem reponunt et bracchium in latus iactant totoque et rerum et verborum et compositionis genere lasciviunt: deinde, quod sit monstro simile, placet actio, causa non intellegitur. Verum haec omittamus, ne minus gratiae praecipiendo recta quam offensae reprendendo prava mereamur.

XL. Brevis erit narratio ante omnia si inde coeperimus rem exponere unde ad iudicem pertinet, deinde si nihil extra causam dixerimus, tum etiam si reciderimus omnia quibus sublatis neque cognitioni quicquam neque utilitati detrahatur; solet enim quaedam esse partium brevitas, XLI. quae longam tamen efficit summam. "In portum veni, navem prospexi, quanti veheret interrogavi, de pretio convenit, conscendi, sublatae sunt ancorae, solvimus oram, profecti sumus". Nihil horum dici celerius potest, sed sufficit dicere: "e portu navigavi"; et quotiens exitus rei satis ostendit priora, debemus hoc esse contenti quo reliqua intelleguntur. XLII. Quare, cum dicere liceat: "est mihi filius iuvenis", omnia illa supervacua: "cupidus ego liberorum uxorem duxi, natum filium sustuli, educavi, in adulescentiam perduxi". Ideoque Graecorum aliqui aliud circumcisam expositionem, id est syntomon, aliud brevem putaverunt, quod illa supervacuis careret, haec posset aliquid ex necessariis desiderare. XLIII. Nos autem brevitatem in hoc ponimus, non ut minus sed ne plus dicatur quam oporteat. Nam iterationes quidem et tautologias et perissologias, quas in narratione vitandas quidam scriptores artium tradiderunt, transeo: sunt enim haec vitia non tantum brevitatis gratia refugienda. XLIV. Non minus autem cavenda erit, quae nimium corripientes omnia sequitur, obscuritas, satiusque aliquid narrationi superesse quam deesse: nam supervacua cum taedio dicuntur, necessaria cum periculo subtrahuntur. XLV. Quare vitanda est etiam illa Sallustiana (quamquam in ipso virtutis optinet locum) brevitas et abruptum sermonis genus: quod otiosum fortasse lectorem minus fallat, audientem transvolat, nec dum repetatur exspectat, cum praesertim lector non fere sit nisi eruditus, iudicem rura plerumque in decurias mittant de eo pronuntiaturum quod intellexerit, ut fortasse ubique, in narratione tamen praecipue media haec tenenda sit via dicendi: "quantum opus est et quantum satis est". XLVI. Quantum opus est autem non ita solum accipi volo, quantum ad indicandum sufficit, quia non inornata debet esse brevitas, alioqui sit indocta; nam et fallit voluptas, et minus longa quae delectant videntur, ut amoenum ac molle iter, etiamsi est spatii amplioris, minus fatigat quam durum aridumque compendium. XLVII. Neque mihi umquam tanta fuerit cura brevitatis ut non ea quae credibilem faciunt expositionem inseri velim. Simplex enim et undique praecisa non tam narratio vocari potest quam confessio. sunt porro multae condicione ipsa rei longae narrationes. Quibus extrema, ut praecepi, prohoemii parte ad intentionem praeparandus est iudex, deinde curandum ut omni arte vel ex spatio eius detrahamus aliquid vel ex taedio. XLVIII. Vt minus longa sit efficiemus quae poterimus differendo, non tamen sine mentione eorum quae differemus: "quas causas occidendi habuerit, quos adsumpserit conscios, quem ad modum disposuerit insidias, probationis loco dicam." XLIX. Quaedam vero ex ordine praetermittenda, quale est apud Ciceronem: "moritur fulcinius; multa enim quae sunt in re, quia remota sunt a causa, praetermittam". Et partitio taedium levat: "dicam quae acta sint ante ipsum rei contractum, dicam quae in re ipsa, dicam quae postea"; L. ita tres potius modicae narrationes videbuntur quam una longa. Interim expediet expositionem brevi interfatione distinguere: "audistis quae ante acta sunt: accipite nunc quae insecuntur". Reficietur enim iudex priorum fine et se velut ad novum rursus initium praeparabit. LI. Si tamen adhibitis quoque his artibus in longum exierit ordo rerum, erit non inutilis in extrema parte commonitio, quod Cicero etiam in brevi narratione fecit: "adhuc, Caesar, Q. Ligarius omni culpa caret: domo est egressus non modo nullum ad bellum, sed ne ad minimam quidem belli suspicionem", et cetera.

LII. Credibilis autem erit narratio ante omnia si prius consuluerimus nostrum animum ne quid naturae dicamus adversum, deinde si causas ac rationes factis praeposuerimus, non omnibus, sed de quibus quaeritur, si personas convenientes iis quae facta credi volemus constituerimus, ut furti reum cupidum, adulterii libidinosum, homicidii temerarium, vel his contraria si defendemus: praeterea loca, tempora, et similia. LIII. Est autem quidam et ductus rei credibilis, qualis in comoediis etiam et in mimis. Aliqua enim naturaliter secuntur et cohaerent, ut si bene priora narraveris iudex ipse quod postea sis narraturus exspectet. LIV. Ne illud quidem fuerit inutile, semina quaedam probationum spargere, verum sic ut narrationem esse meminerimus, non probationem. Nonnumquam tamen etiam argumento aliquo confirmabimus quod proposuerimus, sed simplici et brevi, ut in veneficiis: sanus bibit, statim concidit, livor ac tumor confestim est insecutus. LV. Hoc faciunt et illae praeparationes, cum reus dicitur robustus armatus (paratus) contra infirmos inermis securos. Omnia denique quae probatione tractaturi sumus, personam causam locum tempus instrumentum occasionem, narratione delibabimus. LVI. Aliquando, si destituti fuerimus his, etiam fatebimur vix esse credibile, sed verum, et hoc maius habendum scelus: nescire nos quo modo factum sit aut quare, mirari, sed probaturos. LVII. Optimae vero praeparationes erunt quae latuerint. Vt a Cicerone sunt quidem utilissime praedicta omnia per quae Miloni Clodius, non Clodio Milo insidiatus esse videatur, plurimum tamen facit illa callidissima simplicitatis imitatio: "Milo autem, cum in senatu fuisset eo die quoad senatus est dimissus, domum venit, calceos et vestimenta mutavit, paulisper, dum se uxor, ut fit, comparat, commoratus est." LVIII. Quam nihil festinato, nihil praeparato fecisse videtur Milo! Quod non solum rebus ipsis vir eloquentissimus, quibus moras et lentum profectionis ordinem ducit, sed verbis etiam vulgaribus et cotidianis et arte occulta consecutus est: quae si aliter dicta essent, strepitu ipso iudicem ad custodiendum patronum excitassent. LIX. Frigida videntur ista plerisque, sed hoc ipso manifestum est quo modo iudicem fefellerit, quod vix a lectore deprenditur. Haec sunt quae credibilem faciant expositionem. LX. Nam id quidem, ne qua contraria aut repugnantia in narratione dicamus? Si cui praecipiendum est, is reliqua frustra docetur, etiam si quidam scriptores artium hoc quoque tamquam occultum et a se prudenter erutum tradunt.

LXI. His tribus narrandi virtutibus adiciunt quidam magnificentiam, quam megaloprepeian vocant, quae neque in omnes causas cadit (nam quid in plerisque iudiciis privatis de certa credita, locato et conducto, interdictis habere loci potest supra modum se tollens oratio?), neque semper est utilis, ut vel proximo exemplo Miloniano patet. LXII. Et meminerimus multas esse causas in quibus confitendum excusandum summittendum sit quod exponimus: quibus omnibus aliena est illa magnificentiae virtus. Quare non magis proprium narrationis est magnifice dicere quam miserabiliter invidiose graviter dulciter urbane: quae cum suo quoque loco sint laudabilia, non sunt huic parti proprie adsignata et velut dedita.

LXIII. Illa quoque ut narrationi apta, ita ceteris quoque partibus communis est virtus quam Theodectes huic uni proprie dedit; non enim magnificam modo vult esse verum etiam iucundam expositionem. sunt qui adiciant his evidentiam, quae enargeia Graece vocatur. LXIV. Neque ego quemquam deceperim ut dissimulem Ciceroni quoque plures partes placere. Nam praeterquam planam et brevem et credibilem vult esse evidentem, moratam, cum dignitate. Sed in oratione morata debent esse omnia, cum dignitate quae poterunt: evidentia in narratione, quantum ego intellego, est quidem magna virtus, cum quid veri non dicendum sed quodammodo etiam ostendendum est, sed subici perspicuitati potest. Quam quidam etiam contrariam interim putaverunt, quia in quibusdam causis obscuranda veritas esset. Quod est ridiculum; LXV. nam qui obscurare vult narrat falsa pro veris, et in iis quae narrat debet laborare ut videantur quam evidentissima.

LVI. Sed quatenus etiam forte quadam pervenimus ad difficilius narrationum genus, iam de iis loquamur in quibus res contra nos erit: quo loco nonnulli praetereundam narrationem putaverunt. Et sane nihil est facilius nisi prorsus totam causam omnino non agere. Sed si aliqua iusta ratione huiusmodi susceperis litem, cuius artis est malam esse causam silentio confiteri? Nisi forte tam hebes futurus est iudex ut secundum id pronuntiet quod sciet narrare te noluisse. LXVII. Neque infitias eo in narratione ut aliqua neganda, aliqua adicienda, aliqua mutanda, sic aliqua etiam tacenda: sed tacenda quae tacere oportebit et liberum erit. Quod fit nonnumquam brevitatis quoque gratia, quale illud est: "respondit quae ei visum est". LXVIII. Distinguamus igitur genera causarum. Namque in iis in quibus non de culpa quaeretur sed de actione, etiam si erunt contra nos themata confiteri nobis licebit: "pecuniam de templo sustulit, sed privatam, ideoque sacrilegus non est"; "virginem rapuit, non tamen optio patri dabitur"; "ingenuum stupravit et stupratus se suspendit: LXIX. non tamen ideo stuprator capite ut causa mortis punietur, sed decem milia, quae poena stupratori constituta est, dabit". Verum in his quoque confessionibus est aliquid quo invidia quam expositio adversarii fecit detrahi possit, cum etiam servi nostri de peccatis suis mollius loquantur. LXX. Quaedam enim quasi non +narrantes+ mitigabimus: "Non quidem, ut adversarius dicit, consilium furti in templum attulit nec diu captavit eius rei tempus, sed occasione et absentia custodum corruptus et pecunia, quae nimium in animis hominum potest, victus est. Sed quid refert? Peccavit et fur est: nihil attinet id defendere cuius poenam non recusamus". LXXI. Interim quasi damnemus ipsi: "Vis te dicam vino inpulsum, errore lapsum, nocte deceptum? Vera sunt ista fortasse: tu tamen ingenuum stuprasti, solve decem milia." Nonnumquam propositione praemuniri potest causa, deinde exponi. LXXII. Contraria sunt omnia tribus filiis qui in mortem patris coniurarant; sortiti nocte singuli per ordinem cum ferro cubiculum intrarunt patre dormiente: cum occidere eum nemo potuisset, excitato omnia indicarunt. LXXIII. Si tamen pater, qui divisit patrimonium et reos parricidii defendit, sic agat: "Quod contra legem sufficit, parricidium obicitur iuvenibus quorum pater vivit atque etiam liberis suis adest. Ordinem rei narrare quid necesse est cum ad legem nihil pertineat? Sed si confessionem culpae meae exigitis, ego fui pater durus, et patrimonii quod iam melius ab his administrari poterat tenax custos", LXXIV. deinde subiciat stimulatos ab iis quorum indulgentiores parentes erant semper tamen eum habuisse animum qui sit eventu deprensus, ut occidere patrem non possent; neque enim iure iurando opus fuisse si alioqui hoc mentis habuissent, nec sorte nisi quod se quisque eximi voluerit: omnia haec qualiacumque placidioribus animis accipientur illa brevi primae propositionis defensione mollita.

LXXV. At cum quaeritur an factum sit vel quale factum sit, licet omnia contra nos sint, quo modo tamen evitare expositionem salva causae ratione possumus? Narravit accusator, neque ita ut quae essent acta tantum indicaret, sed adiecit invidiam, rem verbis exasperavit: accesserunt probationes, peroratio incendit et plenos irae reliquit. LXXVI. Exspectat naturaliter iudex quid narretur a nobis. Si nihil exponimus, illa esse quae adversarius dixit et talia qualia dixit credat necesse est. Quid ergo? Eadem exponemus? Si de qualitate agetur, cuius tum demum quaestio est cum de re constat, eadem, sed non eodem modo: alias causas, aliam mentem, aliam rationem dabo. LXXVII. Verbis elevare quaedam licebit: luxuria liberalitatis, avaritia parsimoniae, neglegentia simplicitatis nomine lenietur, vultu denique voce habitu vel favoris aliquid vel miserationis merebor: solet nonnumquam movere lacrimas ipsa confessio. Atque ego libenter interrogem, sint illa defensuri quae non narraverint necne? LXXVIII. Nam si neque defenderint neque narraverint, tota causa prodetur; at si defensuri sunt, proponere certe plerumque id quod confirmaturi sumus oportet. cur ergo non exponamus quod et dilui potest et, ut hoc contingat, utique indicandum est? LXXIX. Aut quid inter probationem et narrationem interest nisi quod narratio est probationis continua propositio, rursus probatio narrationi congruens confirmatio? Videamus ergo num expositio haec longior demum esse debeat et paulo verbosior praeparatione et quibusdam argumentis (argumentis dico, non argumentatione); cui tamen plurimum conferet frequens adfirmatio effecturos nos quod dicimus: non posse vim rerum ostendi prima expositione: exspectent et opiniones suas differant et bene sperent. LXXX. Denique utique narrandum est quidquid aliter quam adversarius exposuit narrari potest, aut etiam prohoemia sunt in his causis supervacua: quae quid magis agunt quam ut cognitioni rerum accommodatiorem iudicem faciant? Atqui constabit nusquam esse eorum maiorem usum quam ubi animus iudicis ab aliqua contra nos insita opinione flectendus est.

LXXXI. Coniecturales autem causae, in quibus de facto quaeritur, non tam saepe rei de qua iudicium est quam eorum per quae res colligenda est expositionem habent. Quae cum accusator suspiciose narret, reus levare suspicionem debeat, aliter ab hoc atque ab illo ad iudicem perferri oportet.

LXXXII. At enim quaedam argumenta turba valent,diducta leviora sunt. Id quidem non eo pertinet ut quaeratur an narrandum, sed quo modo narrandum sit. Nam et congerere plura in expositione quid prohibet, si id utile est causae, et promittere, sed et dividere narrationem et probationes subiungere partibus atque ita transire ad sequentia? LXXXIII. Namque ne iis quidem accedo qui semper eo putant ordine quo quid actum sit esse narrandum, sed eo malo narrare quo expedit. Quod fieri plurimis figuris licet. Nam et aliquando nobis excidisse simulamus cum quid utiliore loco reducimus, et interim nos reddituros relicum ordinem testamur quia sic futura sit causa lucidior: LXXXIV. interim re exposita subiungimus causas quae antecesserunt. Neque enim est una lex defensionis certumque praescriptum: pro re, pro tempore intuenda quae prosint, atque ut erit vulnus, ita vel curandum protinus vel, si curatio differri potest, interim deligandum. LXXXV. Nec saepius narrare duxerim nefas, quod Cicero pro Cluentio fecit, estque non concessum modo sed aliquando etiam necessarium, ut in causis repetundarum omnibusque quae simplices non sunt; amentis est enim superstitione praeceptorum contra rationem causae trahi. LXXXVI. Narrationem ideo ante probationes ponere est institutum ne iudex qua de re quaeratur ignoret. cur igitur, si singula probanda aut refellenda erunt, non singula etiam narrentur? Me certe, quantacumque nostris experimentis habenda est fides, fecisse hoc in foro quotiens ita desiderabat utilitas, probantibus et eruditis et iis qui iudicabant, scio: et (quod non adroganter dixerim, quia sunt plurimi quibuscum egi qui me refellere possint si mentiar) fere ponendae a me causae officium exigebatur. LXXXVII. Neque ideo tamen non saepius id facere oportebit ut rerum ordinem sequamur. Quaedam vero etiam turpiter convertuntur, ut si peperisse narres, deinde concepisse, apertum testamentum, deinde signatum, in quibus si id quod posterius est dixeris, de priore tacere optimum; palam est enim praecessisse.

LXXXVIII. Sunt quaedam et falsae expositiones, quarum in foro duplex genus est: alterum quod instrumentis adiuvatur, ut P. Clodius fiducia testium qua nocte incestum Romae commiserat Interamnae se fuisse dicebat: alterum quod est tuendum dicentis ingenio. Id interim ad solam verecundiam pertinet, unde etiam mihi videtur dici color, interim ad quaestionem. LXXXIX. Sed utrumcumque erit, prima sit curarum ut id quod fingemus fieri possit, deinde ut et personae et loco et tempori congruat et credibilem rationem et ordinem habeat: si continget, etiam verae alicui rei cohaereat, aut argumento quod sit in causa confirmetur; nam quae tota extra rem petita sunt mentiendi licentiam produnt. XC. curandum praecipue, quod fingentibus frequenter excidit, ne qua inter se pugnent; quaedam enim partibus blandiuntur, sed in summam non consentiunt: praeterea ne iis quae vera esse constabit adversa sint: in schola etiam ne color extra themata quaeratur. XCI. Vtrubique autem orator meminisse debebit actione tota quid finxerit, quoniam solent excidere quae falsa sunt: verumque est illud quod vulgo dicitur, mendacem memorem esse oportere. XCII. Sciamus autem, si de nostro facto quaeratur, unum nobis aliquid esse dicendum: si de alieno, mittere in plura suspiciones licere. Est tamen quibusdam scholasticis controversiis, in quibus ponitur aliquem non respondere quod interrogatur, libertas omnia enumerandi quae responderi potuissent. XCIII. Fingenda vero meminerimus ea quae non cadant in testem: sunt autem haec quae a nostro ducuntur animo, cuius ipsi tantum conscii sumus, item quod a defunctis (nec hoc enim est qui neget) itemque ab eo cui idem expediet (is enim non negabit), ab adversario quoque qua non est habiturus in negando fidem. XCIV. Somniorum et superstitionum colores ipsa iam facilitate auctoritatem perdiderunt. Non est autem satis in narratione uti coloribus nisi per totam actionem consentiant, cum praesertim quorundam probatio sola sit in adseveratione et perseverantia: XCV. ut ille parasitus qui ter abdicatum a divite iuvenem et absolutum tamquam suum filium adserit, habebit quidem colorem quo dicat et paupertatem sibi causam exponendi fuisse, et ideo a se parasiti personam esse susceptam quia in illa domo filium haberet, et ideo illum innocentem ter abdicatum quia filius abdicantis non esset; XCVI. nisi tamen in omnibus verbis et amorem patrium atque hunc quidem ardentissimum ostenderit et odium divitis et metum pro iuvene, quem periculose mansurum in illa domo in qua tam invisus sit sciat, suspicione subiecti petitoris non carebit.

XCVII. Evenit aliquando in scholasticis controversiis, quod in foro an possit accidere dubito, ut eodem colore utraque pars utatur, deinde eum pro se quaeque defendat, ut in illa controversia: XCVIII. "uxor marito dixit appellatam se de stupro a privigno et sibi constitutum tempus et locum: eadem contra filius detulit de noverca, edito tantum alio tempore ac loco: pater in eo quem uxor praedixerat filium invenit, in eo quem filius uxorem: illam repudiavit: qua tacente filium abdicat". XCIX. Nihil dici potest pro iuvene quod non idem sit pro noverca; ponentur tamen etiam communia, deinde ex personarum comparatione et indicii ordine et silentio repudiatae argumenta ducentur. C. Ne illud quidem ignorare oportet, quaedam esse quae colorem non recipiant sed tantum defendenda sint, qualis est ille dives qui statuam pauperis inimici flagellis cecidit et reus est iniuriarum: nam factum eius modestum esse nemo dixerit, fortasse ut sit tutum optinebit.

CI. Quod si pars expositionis pro nobis, pars contra nos erit, miscenda sit an separanda narratio cum ipsa causae condicione deliberandum est. Nam si plura sunt quae nocent, quae prosunt obruentur. Itaque tunc dividere optimum erit, et iis quae partem nostram adiuvabunt expositis et confirmatis adversus reliqua uti remediis de quibus supra dictum est. CII. Si plura proderunt, etiam coniungere licebit, ut quae obstant in mediis velut auxiliis nostris posita minus habeant virium. Quae tamen non erunt nuda ponenda, sed ut et nostra aliqua argumentatione firmemus et diversa cur credibilia non sint adiciamus, quia nisi distinxerimus verendum est ne bona nostra permixtis malis inquinentur.

CIII. Illa quoque de narratione praecipi solent, ne qua ex ea fiat excursio, ne avertatur a iudice sermo, ne alienae personae vocem demus, ne argumentemur; adiciunt quidam etiam, ne utamur adfectibus: quorum pleraque sunt frequentissime custodienda, immo numquam nisi ratio coegerit mutanda. CIV. Vt sit expositio perspicua et brevis, nihil quidem tam raro poterit habere rationem quam excursio: nec umquam debebit esse nisi brevis et talis ut vi quadam videamur adfectus velut recto itinere depulsi, CV. qualis est Ciceronis circa nuptias Sasiae: "O mulieris scelus incredibile et praeter hanc unam in omni vita inauditum! O libidinem effrenatam et indomitam! O audaciam singularem! Nonne timuisse, si minus vim deorum hominumque famam, at illam ipsam noctem facesque illas nuptiales, non limen cubiculi, non cubile filiae, non parietes denique ipsos, superiorum testes nuptiarum?" CVI. Sermo vero aversus a iudice et brevius indicat interim et coarguit magis: qua de re idem quod in prohoemio dixeram sentio, sicut de prosopopoeia quoque, qua tamen non Servius modo sulpicius utitur pro Aufidia: "somnone te languidum an gravi lethargo putem pressum?", sed M. quoque tullius circa navarchos (nam ea quoque rei expositio est): "ut adeas, tantum dabis" et reliqua. CVII. Quid? pro Cluentio Staieni Bulbique conloquium nonne ad celeritatem plurimum et ad fidem confert? Quae ne fecisse inobservantia quadam videatur, quamquam hoc in illo credibile non est, in Partitionibus praecipit ut habeat narratio suavitatem, admirationes, exspectationes, exitus inopinatos, conloquia personarum, omnes adfectus. CVIII. Argumentabimur in narratione, ut dixi, numquam: argumentum ponemus aliquando, quod facit pro Ligario Cicero cum dicit sic eum provinciae praefuisse ut ei pacem esse expediret. Inseremus expositioni et brevem cum res poscet defensionem et rationem factorum; neque enim narrandum est tamquam testi, CIX. sed tamquam patrono. Rei ordo per se talis est: "Q. Ligarius legatus C. Considio profectus". Quid ergo M. Tullius? "Q. enim" inquit "Ligarius, cum esset nulla belli suspicio, legatus in Africam C. Considio profectus est"; CX. et alibi: "non modo nullum ad bellum, sed ne ad minimam quidem suspicionem belli". Et cum esset indicaturo satis "Q. Ligarius nullo se inplicari negotio passus est", adiecit "domum spectans, ad suos redire cupiens". Ita quod exponebat et ratione fecit credibile et adfectu quoque implevit.

CXI. Quo magis miror eos qui non putant utendum in narratione adfectibus. Qui si hoc dicunt "non diu neque ut in epilogo", mecum sentiunt: effugiendae sunt enim morae. Ceterum cur ego iudicem nolim dum doceo etiam movere? cur, CXII. quod in summa sum actionis petiturus, non in primo statim rerum ingressu, si fieri potest, consequar? cum praesertim etiam in probationibus faciliorem sim animum eius habiturus occupatum vel ira vel miseratione. CXIII. An non M. tullius circa verbera civis Romani omnis brevissime movit adfectus, non solum condicione ipsius, loco iniuriae, genere verberum, sed animi quoque commendatione? summum enim virum ostendit, qui cum virgis caederetur non ingemuerit, non rogaverit, sed tantum civem se Romanum esse cum invidia caedentis et fiducia iuris clamaverit. CXIV. Quid? Philodami casum nonne cum per totam expositionem incendit invidia tum in supplicio ipso lacrimis implevit, cum flentis non tam narraret quam ostenderet patrem de morte filii, filium de patris? Quid ulli epilogi possunt magis habere miserabile? CXV. Serum est enim advocare iis rebus adfectum in peroratione quas securus narraveris: adsuevit illis iudex iamque eas sine motu mentis accipit quibus commotus novis non est; et difficile est mutare habitum animi semel constitutum.

CXVI. Ego vero (neque enim dissimulabo iudicium meum, quamquam id quod sum dicturus exemplis magis quam praeceptis ullis continetur) narrationem, ut si ullam partem orationis, omni qua potest gratia et venere exornandam puto. Sed plurimum refert quae sit natura eius rei quam exponimus. CXVII. In parvis ergo, quales sunt fere privatae, sit ille pressus et velut adplicitus rei cultus, in verbis summa diligentia: quae in locis impetu feruntur et circumiectae orationis copia latent, hic expressa et, ut vult Zenon, "sensu tincta" esse debebunt: compositio dissimulata quidem, sed tamen quam iucundissima: CXVIII. figurae non illae poeticae et contra rationem loquendi auctoritate veterum receptae (nam debet esse quam purissimus sermo), sed quae varietate taedium effugiant et mutationibus animum levent, ne in eundem casum, similem compositionem, pares elocutionum tractus incidamus. Caret enim ceteris lenociniis expositio et, nisi commendetur hac venustate, iaceat necesse est. CXIX. Nec in ulla parte intentior est iudex, eoque nihil recte dictum perit. Praeterea nescio quo modo etiam credit facilius quae audienti iucunda sunt, et voluptate ad fidem ducitur. CXX. Vbi vero maior res erit, et atrocia invidiose et tristia miserabiliter dicere licebit, non ut consumantur adfectus sed ut tamen velut primis lineis designentur, ut plane qualis futura sit imago rei statim appareat. CXXI. Ne sententia quidem velut fatigatum intentione stomachum iudicis reficere dissuaserim, maxime quidem brevi interiectione, qualis est illa: "fecerunt servi Milonis quod suos quisque servos in tali re facere voluisset", interim paulo liberiore, qualis est illa: "nubit genero socrus nullis auspicibus, nullis auctoribus, funestis ominibus omnium". CXXII. Quod cum sit factum iis quoque temporibus quibus omnis ad utilitatem potius quam ostentationem componebatur oratio et erant adhuc severiora iudicia, quanto nunc faciendum magis, cum in ipsa capitis aut fortunarum pericula inrupit voluptas? cui hominum desiderio quantum dari debeat alio loco dicam: interim aliquid indulgendum esse confiteor. CXXIII. Multum confert adiecta veris credibilis rerum imago, quae velut in rem praesentem perducere audientis videtur, qualis est illa M. Caeli in Antonium descriptio: "namque ipsum offendunt temulento sopore profligatum, totis praecordiis stertentem ructuosos spiritus geminare, praeclarasque contubernales ab omnibus spondis transversas incubare et reliquas circum iacere passim: CXXIV. quae tamen exanimatae terrore, hostium adventu percepto, excitare Antonium conabantur, nomen inclamabant, frustra a cervicibus tollebant, blandius alia ad aurem invocabat, vehementius etiam nonnulla, feriebat: quarum cum omnium vocem tactumque noscitaret, proximae cuiusque collum amplexu petebat: neque dormire excitatus neque vigilare ebrius poterat, sed semisomno sopore inter manus centurionum concubinarumque iactabatur". Nihil his neque credibilius fingi neque vehementius exprobrari neque manifestius ostendi potest.

CXXV. Ne illud quidem praeteribo, quantam adferat fidem expositioni narrantis auctoritas, quam mereri debemus ante omnia quidem vita, sed et ipso genere orationis: quod quo fuerit gravius ac sanctius, hoc plus habeat necesse est in adfirmando ponderis. CXXVI. Effugienda igitur in hac praecipue parte omnis calliditatis suspicio, neque enim se usquam custodit magis iudex: nihil videatur fictum, nihil sollicitum: omnia potius a causa quam ab oratore profecta credantur. At hoc pati non possumus, CXXVII. et perire artem putamus nisi appareat, cum desinat ars esse si apparet. Pendemus ex laude atque hanc laboris nostri ducimus summam: ita quae circumstantibus ostentare volumus, iudicibus prodimus.

CXXVIII. Est quaedam etiam repetita narratio, quae epidiegesis dicitur, sane res declamatoria magis quam forensis, ideo autem reperta ut, quia narratio brevis esse debet, fusius et ornatius res posset exponi, quod fit vel invidiae gratia vel miserationis. Id et raro faciendum iudico neque sic umquam ut totus ordo repetatur; licet enim per partes idem consequi. Ceterum qui uti epidiegesei volet, narrationis loco rem stringat, et, contentus indicare quid facti sit, quo sit modo factum plenius se loco suo expositurum esse promittat.

CXXIX. Initium narrationis quidam utique faciendum a persona putant, eamque si nostra sit ornandam, si aliena infamandam statim. Hoc sane frequentissimum est, quia personae sunt inter quas litigatur. CXXX. Sed hae quoque interim cum suis accidentibus ponendae, cum id profuturum est, ut: "A. Cluentius Habitus fuit pater huiusce, iudices, homo non solum municipii Larinatis, ex quo erat, sed regionis illius et vicinitatis virtute existimatione nobilitate princeps"; CXXXI. interim sine his ut: "Q. enim Ligarius cum esset"; frequenter vero et a re, sicut pro tullio Cicero: "fundum habet in agro Thurino M. tullius paternum", Demosthenes pro Ctesiphonte: tou gar phokikou systantos polemou.

CXXXII. De fine narrationis cum iis contentio est qui perduci expositionem volunt eo unde quaestio oritur: "his rebus ita gestis P. Dolabella praetor interdixit, ut est consuetudo, de vi hominibus armatis, sine ulla exceptione, tantum ut unde deiecisset restitueret": deinde: "restituisse se dixit: sponsio facta est: hac de sponsione vobis iudicandum est". Id a petitore semper fieri potest, a defensore non semper.