NARRATIO / NARRATION - RÉCIT - RELATION DES FAITS
Article II. De la Narration.
< Manchette : Définition de la Narration oratoire, & caractere qui la distingue de la Narration historique.>
La Narration dans le discours est l’exposition du fait, assortie à l’utilité de la cause. On l’appelle simplement Fait dans les plaidoyers & les mémoires de nos Avocats.
Le dernier trait de la définition doit être ici soigneusement remarqué. C’est ce caractere qui constitue la principale différence entre la Narration oratoire & la Narration historique. L’Historien & l’Orateur narrent l’un & l’autre. Mais le premier, uniquement occupé du vrai, ne se propose que d’exposer la chose telle qu’elle est. Il pécheroit même contre la premiere regle de son genre, si à ce motif [t. I, p. 349] il en mêloit d’autres, & que dans la tournure de son récit, il consultât l’intérêt particulier de qui que ce soit, fût-ce même l’intérêt de sa Patrie. Il n’en est pas ainsi de l’Orateur. Il doit sans doute respecter la vérité, & il ne lui est pas permis de l’altérer. Les droits inviolables de la vérité exigent de lui cette fidélité : & de plus il nuiroit même à sa cause, s’il s’exposoit à être surpris en mensonge, parce que dès-lors il jetteroit en défiance ses auditeurs, & perdroit auprès d’eux toute créance. Mais l’intérêt du vrai n’est pas le seul qui dirige son discours. L’Orateur y joint la considération de ce que demande l’utilité de sa cause. Sans détruire la substance du fait, il le présente sous des couleurs favorables : il insiste sur les circonstances qui lui sont avantageuses, & les met dans le plus beau jour : il adoucit celles qui seroient odieuses & choquantes. Un Historien qui auroit eu à raconter la mort de Clodius, auroit dit, les esclaves de Milon tuerent Clodius. Cicéron dit, les esclaves de Milon firent ce que chacun de nous eût voulu que ses esclaves fissent en pareille occasion. [t. I, p. 350] La Partie publique narre comme l’Historien. Elle n’a d’autre intérêt dans la cause que celui du vrai, & elle le considere seul. Il ne s’agit pour elle ni de mitigations, ni d’attentions à donner à la chose un coloris, qui prévienne en faveur de l’une ou de l’autre des Parties plaidantes. Elle va droit au but, ne se proposant d’autre objet que d’instruire les Juges.
La Narration est de l’essence de la cause, & elle peut en être regardée comme le fondement & la base. Elle doit contenir le germe de tous les moyens qui seront employés dans la suite, & dont la confirmation n’est que le développement. On peut même dire que l’impression qui résulte de l’exposé des faits a un grand avantage sur la preuve de raisonnement. La conviction produite par le raisonnement est l’ouvrage de l’Avocat : au lieu que l’inclination à croire, qui naît d’un récit, est l’ouvrage du Juge lui- même. C’est lui qui tire la conséquence : c’est lui qui se persuade par une action qui lui est propre. Or ce qui vient de nous-mêmes, a un tout autre mérite auprès de nous, que ce que nous recevons d’autrui. [t. I, p. 351] Par ces observations, il est clair que nulle partie du discours ne doit être plus soigneusement travaillée que la Narration. Elle demande beaucoup d’art, de réflexion, de conduite ; d’autant plus qu’il est souvent difficile d’allier toutes les vues que l’Orateur doit avoir dans l’esprit en la dressant. Il ne doit rien dire que de vrai : il ne doit rien dire qui nuise à sa cause. Car rien n’est plus honteux à un Avocat, que de se tuer de sa propre épée. Si sa cause étoit mauvaise, l’unique parti à prendre pour lui seroit de ne s’en point charger.
En la supposant bonne, mais embarrassée de quelques difficultés, l’Avocat ne peut pousser trop loin les précautions pour arranger les circonstances de son récit de manière qu’elles conduisent elles-mêmes l’esprit de l’auditeur à des inductions avantageuses au parti qu’il soutient. Pour donner un exemple complet de cet art, il faudroit copier quelqu’une des Narrations de M. Cochin, l’Orateur le plus prudent & le plus adroit qui ait jamais illustré notre Barreau. Mais elles sont longues pour la plupart, & je me contenterai de citer le commencement [t. I, p. 352] de celle que présente son mémoire apologétique pour le Marquis d’Hautefort <T. II. p. 422>. Il faut se souvenir que l’objet de l’Avocat dans cette cause, étoit de prouver qu’il n’y avoit point eu de mariage célébré entre le Comte d’Hautefort, oncle du Marquis, & la Demoiselle de Kerbabu. Le début de la Narration est parfaitement assorti à cette idée.
« Le Comte d’Hautefort, dit M. Cochin, étoit parvenu à l’âge de soixante ans ou environ, sans avoir pensé à se marier, lorsqu’il vit à Brest en 1725 la Demoiselle de Kerbabu, qui avoit suivi la Dame de S. Quentin sa mere. On prétend que malgré son indifférence, il fut tout d’un coup épris pour elle de la passion la plus ardente, qu’il se détermina d’abord à l’épouser, & qu’il obtint l’agrément des Sieur & Dame de S. Quentin, à qui il en fit la demande. Une résolution si subite ne produisit alors aucun effet : & si l’on en croit la Demoiselle de Kerbabu, la conclusion du mariage fut remise à l’année suivante. On ne concilie pas aisément tant d’ardeur avec tant de retardement. » Il est [t. I, p. 353] aisé de sentir que ces traits du récit, qui ne fait que commencer, jettent tout d’un coup des nuages & du doute sur le fait du mariage, & en décréditent la vraisemblance. L’âge du Comte d’Hautefort, le long tems qu’il a passé sans se marier, son ardeur subite, sa lenteur à conclure, tout cela annonce un roman, que la Patrie adverse a imaginé sans penser même à le rendre croyable.
Les narrations de Cicéron portent souverainement ce caractere d’habileté & d’adresse, & elles sont tournées avec un art infini. On peut lire en particulier celles du discours pour Milon, & de celui pour Ligarius.
Cette attention bien observée est la principale vertu de la Narration oratoire. Les Rhéteurs en assignent trois autres ; la clarté, la vraisemblance, la briéveté.
< Manchette : Clarté que doit avoir la Narration.>
La clarté est un devoir de tout le discours : mais elle est particuliérement nécessaire dans la Narration, parce que c’est de-là que doit partir la lumiere, qui se répandra sur tout ce que l’Orateur pourra dire dans la suite. Si le fait n’a pas été bien exposé, s’il y reste de l’obscurité & de l’embarras, [t. I, p. 354] les raisonnemens, & les preuves qui viendront après, ne se feront point nettement concevoir : & tout le travail de l’Avocat est perdu. On en peut dire autant des deux autres qualités que nous avons marquées. Si votre récit n’a point de probabilité, on ne vous écoutera plus. S’il est long & diffus, en sorte que l’on ait oublié le commencement, lorsque vous parviendrez à la fin, vous retomberez dans l’inconvénient de l’obscurité.
Pour obtenir la clarté, outre les conditions nécessaires à tout discours, je veux dire la propriété des termes, la simplicité des tours, & autres vertus semblables, dont nous parlerons ailleurs, la Narration exige spécialement l’attention à bien distinguer les noms, les personnes, les tems, les lieux, & toutes les autres circonstances du fait. Ce devoir est aisé, & ne demande qu’une capacité médiocre. Il est plus honteux d’y manquer, que louable d’y réussir.
< Manchette : Vraisemblance.>
La vraisemblance n’est pas d’une moindre conséquence, & elle ne doit point être négligée, même en ne disant que des choses vraies. Car [t. I, p. 355] on sait que ce qui est vrai n’est pas toujours vraisemblable. Pour rendre donc votre récit vraisemblable, vous devez assigner à vos personnages des motifs & des caracteres proportionnés à la nature des actions que vous leur attribuez. Ainsi, dit Quintilien <L. IV. c. 2 [§ 52]>, si vous accusez un homme de vol, vous devez le peindre avide ; dérangé dans ses mœurs, s’il s’agit d’adultere ; téméraire & violent, si vous le poursuivez comme coupable d’homicide. Lorsque vous ferez le rôle de défenseur, ce sont les considérations contraires qui régleront vos tableaux.
Qu’on lise dans cet esprit les narrations de Cicéron & de M. Cochin : on les trouvera toutes dressées sur ce modele. Dans Cicéron, Roscius injustement accusé du meurtre de son père, est peint par son défenseur comme un homme simple, ayant les mœurs innocentes des habitans de la campagne, sans cupidité, sans passion pour les plaisirs & les folles dépenses : & ses accusateurs au contraire, qui étoient vraisemblablement ses meurtriers, sont des caracteres audacieux, avides, & injustes à l’excès. Dans M. [t. I, p. 356] Cochin, la Demoiselle qui s’étoit fait instituer légataire par le Marquis de Béon, est une personne pleine d’esprit & d’artifice, insinuante, adroite, jusqu’à couvrir son libertinage du masque de la dévotion. La Demoiselle de Kerbabu, qui prétendoit faussement avoir été épousée par le Comte d’Hautefort, a toute l’habileté nécessaire pour former une intrigue de fausseté, & toute la hardiesse capable de l’exécuter. Au contraire, s’agit-il de détruire la vraisemblance d’une lettre attribuée au Comte d’Hautefort, & qui s’exprimoit en termes tout-à-fait désobligeans pour sa famille : « Il avoit toujours aimé sa famille, dit l’Avocat <T. II. p. 409> : son neveu lui avoit toujours été cher. Pourquoi se fait-il (dans cette lettre) un plaisir malin de le voir confondu, comme si ce neveu ingrat n’eût soupiré qu’après sa succession, & que le Comte d’Hautefort eût été bien aise de tromper son avidité ? De tels sentimens peuvent-ils s’accorder avec la confiance & l’amitié qu’il lui a témoignées jusqu’au dernier moment de sa vie ? » Ce morceau passe [t. I, p. 357] un peu les bornes de la simple narration, & renferme un raisonnement. Mais le raisonnement est court : & quelquefois l’utilité de la cause demande que dès le moment où l’on rapporte, soit un fait, soit une piece, on se hâte d’en prévenir ou d’en détruire l’impression, qui nous seroit contraire. Les exemples de cette pratique sont très-communs dans les narrations de M. Cochin.
Quintilien remarque que les meilleures préparations pour disposer l’auditeur à croire, sont celles qui ne se font point sentir, & qui produisent leur effet sans que l’on s’apperçoive du dessein de l’Orateur. Cela revient à ce que j’ai déjà observé. Mais je pense qu’il n’est pas hors de propos de multiplier les réflexions & les exemples sur un art profond, difficile à pratiquer, difficile même quelquefois à reconnoître. Quintilien cite à ce sujet un endroit de la narration du plaidoyer pour Milon. Cicéron vouloit que les Juges demeurassent persuadés que Milon étoit parti de Rome sans aucun dessein d’attaquer Clodius. Voici donc comment il raconte ce départ. « Milon, dit-il, [t. I, p. 358] étant resté au Sénat ce jour-là jusqu’au moment où la compagnie se sépara, revint à sa maison : il changea de chaussure & d’habits : il attendit un peu de tems que sa femme fût prête, comme il arrive d’ordinaire en pareil cas. » Rien n’est plus simple & pour les choses & pour les expressions : ce discours n’annonce aucun art. Il y en avoit pourtant beaucoup. Il n’est personne qui en écoutant ou en lisant ce récit, ne conçoive & ne se persuade que c’est ici un départ sans empressement, sans dessein, un simple voyage de campagne. Et voilà précisément ce que Cicéron vouloit que l’on crût.
Je trouve dans M. Cochin un exemple que je puis mettre en parallele. La Demoiselle de Kerbabu plaçoit l’époque de la célébration de son mariage au 19 Septembre 1726, dans le Château d’Hauterive appartenant au Comte d’Hautefort. M. Cochin nioit ce mariage, & le traitoit de fable. Rien peut-il être mieux assorti au dessein de l’Orateur, que ce récit de la maniere dont s’étoit passée à Hauterive cette journée si importante dans la cause <p. 424> ? « Le 19 Septembre, la compagnie [t. I, p. 359] entiere (qui étoit très-nombreuse) se rendit chez le Sieur le Blanc, Prieur-Curé d’Argentré, qui est la Paroisse d’Hauterive. On y arriva sur les onze heures du matin : peu de tems après la compagnie se mit à table : elle en sortit sur les quatre heures, & se retira au Château d’Hauterive. Le Comte d’Hautefort ne s’en sépara point jusqu’à dix heures du soir, qu’il se retira dans sa chambre, où il se coucha en présence du Sieur de la Girouardiere. Un domestique, qui couchoit dans sa garderobe, ferma sa porte à clef, comme il a toujours fait, & comme il a toujours continué depuis. » Je ne sais pas si Monsieur Cochin, en dressant ce récit, avoit présent à la mémoire l’endroit de Cicéron que je viens de rapporter. Mais quand il l’auroit eu sous les yeux, il n’auroit pas pu l’imiter plus parfaitement. C’est le même esprit qui a dicté l’un & l’autre. Même simplicité, même art. Où placer dans une journée remplie comme celle-là, la célébration d’un mariage ?
< Manchette : Briéveté.>
Le précepte de la briéveté a besoin d’être expliqué. Elle ne consiste pas [t. I, p. 360] précisément à se renfermer dans peu de paroles. On est court toutes les fois que l’on ne dit que ce qui est nécessaire, ou même utile. Mais il n’est pas permis de se dispenser de dire tout ce qu’il faut. Entre les deux excès du trop ou du trop peu, le dernier, suivant la remarque judicieuse de Quintilien, est le plus vicieux. Car le superflu n’a que l’inconvénient d’ennuyer celui qui écoute ; au-lieu qu’il y a du danger pour la cause à omettre ce qui est nécessaire.
Je dirai plus : ce qui n’allonge que par un ornement placé à propos, & distribué avec goût & avec discrétion, ne peut point être traité de superflu. « La Narration, dit Quintilien, ne doit pas être sans graces ; autrement elle paroîtroit grossiere & ennuieroit : car le plaisir trompe & amuse ; & ce qui plaît semble moins durer : de même qu’un chemin riant & uni, quoique plus long, fatigue moins qu’un chemin plus court, qui seroit escarpé ou désagréable. »
Cicéron pense de même, & il cite pour exemple la narration qui remplit la premiere scene de l’Andrienne [t. I, p. 361] de Térence, & qui est véritablement un modele accompli. Elle est trop longue pour être insérée ici : & d’ailleurs je craindrois de ne pouvoir pas faire passer dans ma traduction les graces de l’original.
< Manchette : Intérêt & agrément.>
Mais je conclus de ce que je viens d’observer d’après Cicéron & Quintilien, que ce n’est pas sans raison que quelques Rhéteurs, aux trois vertus de la Narration, la clarté, la vraisemblance, la briéveté, en ont ajouté une quatrieme, l’intérêt & l’agrément. Il faut supposer que la matiere s’y prête : car si elle étoit trop simple, & de petite importance, la clarté du style & la briévété seroient les seuls ornemens qui lui conviendroient. Mais si la cause est grande par son objet & par le nom des personnes qu’elle regarde : si elle est variée par une multiplicité d’événemens divers ; si elle est susceptible de sentimens de douleur, de commisération, d’indignation, de surprise, alors une narration froide & séche seroit tout-à-fait vicieuse. Elle doit être relevée par la noblesse du style, intéressante par les sentimens, qu’il ne s’agit pas d’épuiser, comme nous en avons [t. I, p. 362] averti ailleurs, mais qui doivent être fondus dans le récit, pour l’échauffer & lui donner de l’ame ; en sorte que le Juge commence dès-lors à sentir l’atteinte des mouvemens, dont l’Orateur se propose de le pénétrer dans la suite, lorsqu’il développera & fera valoir dans toute leur force les preuves & les moyens.
L’affaire qui fut plaidée par M. Cochin pour la Demoiselle Ferrand, avoit la plupart des caracteres que nous avons marqués. La Partie dont il soutenoit les droits, réclamoit un nom distingué dans la Robe, & qu’on lui contestoit au mépris des Loix. Elle se disoit, & par le jugement elle fut déclarée fille de M. Ferrand, Président au Parlement. Elle avoit gémi toute sa vie sous l’oppression, & depuis le moment de sa naissance jusqu’à l’âge de quarante-neuf ans, elle n’avoit jamais joui de son état & des prérogatives qui devoient y être attachées. La Narration de M. Cochin répond par son style à la grandeur d’un intérêt si précieux & si touchant. Elle est ornée convenablement, & elle a toute la chaleur des sentimens que la cause demandoit. Je [t. I, p. 363] n’en donnerai que le début, par lequel on pourra juger du reste. Elle commence ainsi <T. IV. p. 470>.
« M. Ferrand épousa en 1676 Anne de Bellinzani. La paix a accompagné ce mariage pendant dix années entieres. C’est dans ce tems de calme que Madame Ferrand est accouchée de trois enfans, & est devenue grosse du quatrieme. L’orage qui fondit en 1686 sur sa famille, altéra l’union qui avoit toujours regné entre M. Ferrand & elle. Les vertus du Magistrat ne purent le garantir des foiblesses de l’homme. Cette épouse chérie ne parut plus à ses yeux, que comme la fille d’un proscrit. L’aigreur, les reproches injustes, les dédains succéderent à la tendresse : & les choses furent portées à une telle extrémité, que Madame Ferrand se crut en droit de demander sa séparation. On n’ajoute rien au portrait que Madame Ferrand a fait elle-même de ses disgraces domestiques. Après avoir donné à l’intégrité & aux lumieres de M. Ferrand, les éloges qui leur étoient dus, elle a été obligée de reconnoître que l’homme le plus [t. I, p. 364] pur dans les fonctions publiques ; n’est pas toujours exemt, dans l’intérieur de sa maison, des passions qui agitent les particuliers : & en cela elle a découvert elle-même la source des malheurs de la Demoiselle Ferrand… Madame Ferrand passa le reste de sa grossesse dans le plus funeste accablement, abandonnée de son mari, de ses amis, de ses parens dispersés par l’autorité souveraine ; prête à être enveloppée elle-même dans une disgrace si générale. Ce fut dans ces jours de douleur qu’elle mit au monde la Demoiselle Ferrand. » Ce style est noble autant que sage. Il est enrichi de réflexions, & animé de sentimens. Ce n’est point ici le lieu de remarquer combien il prépare habilement à tout ce qu’il sera nécessaire d’établir dans la suite.
Il faut avouer que dans nos mœurs, & suivant notre maniere de procéder dans les jugemens, les occasions d’orner les Narrations judiciaires, & de les rendre touchantes, sont plus rares parmi nous que chez les Anciens. Cicéron en fournit un très-grand nombre d’exemples : & ses Verrines en sont tissues. [t. I, p. 365]
< Manchette : Le fait trop chargé doit se partager en plusieurs récits.>
Nous avons supposé jusqu’ici une Narration unique dans la cause. Mais il est des causes chargées d’une telle multitude de faits différens, qu’il n’est pas possible de les embrasser tous dans un même corps de récit. Nous avons déja fait incidemment cette remarque : & nous ajouterons ici qu’en ce cas, pour mettre de l’ordre dans les faits, & pour procurer du repos à l’attention du Juge, il faut les partager par différentes époques, & même par les différentes natures d’objets. La chose se conçoit très-aisément. Cicéron en présente d’excellens modeles, comme je l’ai dit, dans ses discours contre Verrès, & pour Cluentius. Mais si l’on veut un exemple moderne, le plaidoyer de M. Cochin, pour le Prince de Montbelliard nous l’offrira <T. V. p. 420>. « L’ordre des faits, dit-il, dont on est obligé de rendre compte, annoncera par lui-même trois époques bien faciles à distinguer. La premiere présentera toutes les circonstances du mariage, & les effets dont il a été suivi pendant près de vingt années. La seconde renfermera le détail de toutes les intrigues que l’on a mises en [t. I, p. 366] œuvre pour dégrader, s’il étoit possible, la mere & les enfans. La troisieme fera paroître leur triomphe dans tout son jour. »
< Manchette : Style de la Narration.>
Quel doit être le style de la Narration, c’est ce que nous avons suffisamment expliqué en donnant les regles pour sa construction. Le style sera simple, uni, noble néanmoins & soutenu, sur-tout dans les grandes causes, formant un seul tissu, qui ne soit point interrompu par des figures véhémentes, telles que des exclamations subites, de violentes apostrophes, à moins que l’atrocité des choses ne soit si forte, qu’elle contraigne l’Orateur d’éclater dans le moment. Cicéron, dans le plaidoyer pour Cluentius, est conduit par le fil du récit à parler des noces incestueuses d’une belle-mere avec son gendre. Il ne peut contenir l’indignation qui le saisit. Il s’écrie : « ô attentat incroyable ! ô fureur d’une passion effrénée ! ô impudence sans exemple ! Comment cette femme n’a-t-elle pas craint, je ne dis pas les Dieux & les hommes, mais les objets même inanimés, qui lui retraçoient l’image des noces de sa fille, [t. I, p. 367] & les murs qui en avoient été les témoins ? » De pareils écarts doivent être très-courts, comme une saillie dont l’Orateur n’a pas été le maître : & après l’interruption d’un moment, il faut qu’il revienne aussitôt au style de récit.
C’est aussi une sorte d’écart, que de quitter le fil de la Narration pour argumenter & entrer en preuve. Cette liberté s’accorde pourtant plus volontiers que l’autre ; & j’ai déjà observé que nos Avocats la prennent assez aisément, en évitant néanmoins la longueur.
< Manchette : Nécessité de la Narration dans tout discours judiciaire.>
Je suis fort étonné, qu’il ait été mis en question parmi les Rhéteurs, si l’Avocat doit toujours donner l’exposé du fait, ou la Narration. Ils ont même reconnu des cas dans lesquels il doit s’en abstenir : si le fait est assez connu & n’admet aucun doute, s’il a été raconté par l’adverse Partie d’une maniere qui convienne à notre cause. Cicéron, ce qui met le comble à mon étonnement, paroît même adopter ces principes <De Orat. II. 330> ; mais Quintilien les réfute <L. IV. c. 2>, au moins par rapport au très-grand nombre des causes : & la raison décide absolument en faveur de ce [t. I, p. 368] dernier. Quelque connu, quelque constant que soit un fait, on ne peut jamais supposer que l’Avocat n’ait rien à en dire. Il lui importe, non pas précisément que l’on sache la substance du fait, mais qu’on l’envisage sous un certain point de vue que lui seul peut présenter. Les circonstances, les motifs, les suites, ont des différences délicates, qui ne seront jamais mises dans leur jour que par celui qui y a intérêt. C’est encore plus gratuitement que l’on suppose que le récit de notre adversaire pourra nous convenir. Un même fait passant par deux bouches différentes, est presque toujours différemment présenté. Que sera-ce s’il y a contrariété d’intérêt ? Il est impossible alors que le récit qui convient à l’un, convienne à l’autre. Je crois donc pouvoir établir pour regle certaine, & sans aucune exception, que l’Avocat doit toujours exposer le fait dans lequel consiste sa cause. Et la pratique y est conforme. Je ne connois point de plaidoyer existant sans Narration. S’il s’agissoit d’un meurtre, d’un empoisonnement, qu’il ne fût pas possible de nier ; en pareil cas l’Avocat ne doit pas omettre la [t. I, p. 369] Narration ; mais rejetter la cause entiere, & ne s’en point charger.
< Manchette : Quelle part elle a dans les discours du genre Délibératif.>
On est mieux fondé à demander si la Narration a lieu dans les discours du genre Délibératif. Lorsque celui qui propose de délibérer a rendu compte du fait en question, alors il est certain que ceux qui opinent n’ont pas besoin de le raconter de nouveau. Mais, comme les exemples sont d’un grand & fréquent usage dans le genre Délibératif, il peut arriver que quelqu’un des opinans ait à rapporter incidemment un fait dont il prétende s’autoriser, & il y suivra les regles générales de la Narration oratoire.
< Manchette : Et dans le genre Démonstratif.>
Les discours dans le genre Démonstratif, ne sont souvent, comme nous l’avons observé, qu’un tissu de Narrations accompagnées des réflexions & des sentimens qui conviennent à la chose. Ainsi se traitent les oraisons funébres, les panégyriques. Les Narrations doivent être maniées dans le goût du genre dont elles font la matiere. Dans aucune sorte de récit l’ornement ne sied mieux. La loi du genre l’exige même, & le rend nécessaire.
< Manchette : Etat de la question. Division.>
Après la Narration judiciaire, [t. I, p. 370] l'Avocat pose ordinairement l’état de la question, & fait sa division. Ces parties, pour être fort courtes, n’en sont pas moins importantes. L’ordre que nous avons suivi nous a conduits à en parler déja dans ce qui précéde. Ainsi nous nous contenterons d’observer ici, que les vertus qui doivent y régner, sont la précision, pour éviter tout ce qui pourroit confondre les idées ; la clarté, pour répandre du jour dans tout le reste du plaidoyer ; la justesse, pour empêcher que les différentes branches du sujet ne se mêlent, & ne rentrent les unes dans les autres.
Plus une cause est embarrassée par la multitude & la complication des incidens, des demandes, des procédures, plus elle a besoin que l’Orateur qui la traite apporte à sa division toutes les attentions que nous marquons ici. Telle étoit l’affaire entre M. le Duc de Luxembourg & les autres Ducs & Pairs, en 1696 ; & l’on ne peut assez admirer la précision, la clarté, & la justesse, aussi bien que l’érudition immense, avec lesquelles elle fut traitée par M. d’Aguesseau <T. III. p. 643>, alors Avocat Général. [t. I, p. 371] L’état des questions qu’elle renferme, est si bien établi, les divisions sont si lumineuses, qu’on suit toute la cause avec la même facilité, que si elle étoit parfaitement simple, & ne consistoit, qu’en un seul point aisé à apercevoir.
Cette maniere nette & expresse de marquer la division, & d’annoncer directement en commençant ce que développera la suite du discours, est celle que suivent les Avocats & les Prédicateurs. Les discours qui se prononcent pour l’ouverture des Audiences & les Mercuriales, procédent différemment. La division est dans l’esprit de l’Orateur, mais elle n’est que légérement indiquée dans son discours, dont la marche est continue, & avance toujours d’un pas égal sans s’arrêter. Il faut que l’auditeur épie le passage & la liaison des idées, & qu’il saisisse par lui-même le plan, qu’on lui laisse presque à deviner. Cette méthode est ingénieuse, & elle donne aussi plus d’exercice à l’esprit des auditeurs. Elle est bonne où on l’emploie. Elle a un air de dignité & de noblesse. Mais elle ne seroit pas placée dans les plaidoyers & [t. I, p. 372] dans les sermons, où il s’agit d’instruire, & où il est besoin de se faire retenir exactement.