Bernard Lamy, 1712 : La Rhétorique ou l'Art de parler

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Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler (5ème éd., 1712), éd. Ch. Noille-Clauzade (1998), Paris, Florentin Delaulne, 1715, p. 240-245.

Lorsque les membres qui composent le corps d'une sentence sont égaux, et que la voix en les prononçant se repose par des intervalles égaux, s'élève et se rabaisse avec proportion ; l'expression de cette sentence se nomme période : c'est un mot qui vient du grec, et qui signifie circuit. Les périodes entourent et renferment tous les sens qui sont les membres du corps de la sentence qu'elles comprennent. L'artifice dont nous parlons ici consiste à rendre égales les expressions de chaque membre d'une sentence ; à proportionner ces parties du discours où l'on reprend haleine ; où l'on finit un sens pour en recommencer un autre. Claudendi inchoandique sententias ratio.

Pour composer une période, ou, ce qui est la même chose, pour exprimer une sentence qui est composée de deux ou de plusieurs sens particuliers, avec cet art, que les expressions de cette sentence aient les conditions nécessaires pour plaire aux oreilles ; il faut premièrement que ces expressions ne soient point trop longues, et que toute la période soit proportionnée à l'haleine de celui qui la doit prononcer. Il faut envisager tout ce que contient la sentence que l'on veut comprendre dans une période, choisir des expressions serrées ou étendues ; retrancher ou ajouter : afin qu'elle ait sa juste longueur. Mais on doit prendre garde de ne point insérer des paroles inutiles et sans force pour remplir le vide de la période, et en achever la cadence, inania complementa, et ramenta numerorum.

2. Les expressions des sens particuliers qui sont les membres du corps de la sentence, doivent être rendues égales, afin que la voix se repose à la fin de ces membres par des intervalles égaux. Plus cette égalité est exacte, plus le plaisir en est sensible, comme on le peut voir dans cet exemple. Haec est enim non facta, sed nata lex ; quam non didicimus, accepimus, legimus ; verum ex natura ipsa arripuimus, hausimus, expressimus : ad quam non docti, sed facti ; non instituti, sed imbuti sumus.

3. Une période doit avoir tout au moins deux membres, et quatre pour le plus. Les périodes doivent avoir au moins deux membres, puisque leur beauté vient de l'égalité de leurs membres. Or l'égalité suppose pour le moins deux termes. Les maîtres de l'art ne veulent pas qu'on fasse entrer dans une période plus de quatre membres, parce qu'étant trop longue, la prononciation en serait forcée ; par conséquent elle déplairait aux oreilles, puisqu'un discours qui incommode celui qui parle, ne peut être agréable à celui qui l'écoute.

4. Les membres d'une période doivent être liés si étroitement, que les oreilles aperçoivent l'égalité des intervalles de la prononciation. Pour cela les membres d'une période doivent être unis par l'unité d'une seule sentence, du corps de laquelle ils sont membres. Cette union est très sensible, car la voix ne se repose à la fin de chaque membre, que pour continuer plus loin sa course : elle ne s'arrête entièrement qu'à la fin de toute la sentence. On peut dire que la voix roule en prononçant une période, qu'elle fait comme un cercle qui en renferme tout le sens : ainsi les oreilles sentent facilement la distinction, et l'union de ses membres.

5. La voix s'élève et se rabaisse dans chaque membre : les deux parties où se font les inflexions doivent être égales, afin que les degrés d'élévation et de rabaissement se répondent. En prononçant une période entière on élève la voix jusqu'à la moitié de la sentence, et elle se rabaisse dans l'autre moitié. Ces deux parties qui sont appelées tasis et apodosis, doivent se répondre par leur égalité.

6. Pour la variété, elle se trouve dans une période en deux manières, dans le sens, et dans les mots. Premièrement, les sens de chaque membre de la période doivent être différents entre eux. Dans le discours la variété s'y rencontre d'elle-même : on ne peut exprimer les différentes pensées de son esprit, qu'on ne se serve de différents mots. Outre cela on peut composer une période de deux membres, tantôt de trois, tantôt de quatre. Les périodes égales ne doivent pas se suivre de fort près, il est bon que le discours coule avec plus de liberté. Une égalité trop exacte des intervalles de la respiration, pourrait devenir ennuyeuse.

Voici quelques passages de Cicéron que j'ai pris pour exemples des périodes latines, parce que la cadence de nos françaises n'est pas si sensibles. Exemple de périodes de deux membres. 1. Quid tam est admirabile, quam ex infinita multitudine hominum existere unum, 2. Qui id quod omnibus natura sit datum, vel solus, vel cum paucis facere possit. La période suivante a trois membres. 1. Nam cum antea per aetatem, hujus auctoritatem loci contingere non auderem, 2. Statueremque nihil huc nisi perfectum industria, elaboratum ingenio afferri oportere, 3. Meum tempus omne amicorum temporibus transmittendum putavi. Celle-ci est de quatre membres. 1. Si quantum in agro, locisque desertis audacia potest, 2. Tantum in foro ac in judiciis impudentia valeret ; 3. Non minus in causa cederet Aulus Caecina Sexti AEbutii impudentiae, 4. Quantum in vi facienda cessit audaciae.

Quelquefois l'on termine la fin de chaque membre d'une période par des terminaisons presque semblables ; ce qui fait qu'il se trouve une égalité dans les chutes de ces membres, et que l'harmonie de la période est plus sensible, comme vous pouvez remarquer dans les exemples que nous venons de rapporter. Toutes les périodes ne sont pas également étudiées.

Le soin que l'on a de placer à propos les repos de la voix dans les périodes, fait qu'elles se prononcent sans peine. Nous avons remarqué que les choses les plus aisées à prononcer, sont aussi les plus agréables à l'oreille : Id auribus nostris gratum est inventum, quod hominum lateribus non sulum tolerabile, sed etiam facile esse potest. C'est cette raison qui oblige les orateurs à parler périodiquement. Les périodes soutiennent le discours : elles se prononcent avec une majesté qui donne du poids aux paroles. Mais il est bon de remarquer que cette majesté est hors de saison lorsque l'on suit le mouvement de sa passion, dont la précipitation ne souffre aucune manière réglée d'arranger et de composer ses mots. Un discours également périodique ne peut se prononcer qu'avec froideur. Les périodes, comme je l'ai dit, ne sont bonnes que lorsque l'on veut parler avec majesté, ou plaire aux oreilles. On ne peut pas courir, et en même temps marcher en cadence.

C'est dans cette juste mesure des intervalles où le sens finit, qu'il paraît si un homme sait écrire. C'est le fin de l'art de savoir couper les sens à propos, et de donner une juste étendue à leur expression. C'est autre chose d'écrire que de parler. Le ton de la voix, l'air du visage, les gestes font connaître ce qu'on veut faire entendre, et suppléent à tout, ôtent les équivoques, empêchent que le discours ne paraisse sans force et sans liaison, rude, embarrassé. Un discours écrit n'a pas les mêmes avantages. Il est obscur, il est ennuyeux, il est insupportable si la composition est sans art, si les mots sont mal rangés, composés de voyelles qui se mangent, qui se confondent, et de consonnes qui ne peuvent s'allier, qui se choquent ; si tantôt on perd haleine, parce qu'il y a trop de paroles pour chaque sens, ou que les sens soient coupés, et finissent trop tôt, de sorte qu'il semble que ce discours ne sorte de la bouche que par secousses, comme une liqueur sort d'une bouteille ; il n'y a point de lecteur qui n'en soit rebuté. Le style doit être égal, et doux. Pour cela il faut éviter ce qui arrête ou précipite trop la prononciation ; mais sur toutes choses il faut avoir égard à la juste mesure des intervalles, dans lesquels la voix se repose à la fin de chaque sens, étendant ou resserrant l'expression, afin que cela se fasse avec proportion ; que ces intervalles ne soient ni trop éloignés, ni trop proches, que le discours se soutienne, et qu'il ne tombe pas. C'est en cela que consiste l'art.