Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

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Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. II, p. 41-43 ; t. II, p. 202-208.

t. 2 p. 41-43

< Manchette : Occasions où il est permis, & quelquefois même nécessaire de les éviter.>

Faut-il donc toujours appeller chaque personne & chaque chose du nom qui lui est propre, & ne jamais employer la définition au lieu du défini ? [t. II, p. 41] Il faut toujours éviter l’obscurité : mais pourvu que l’on se précautionne contre cet inconvénient, il est beaucoup d’occasions dans lesquelles il vaut mieux désigner la chose, que de l’exprimer. M. Pascal a dit excellemment <Pensées, XXXI. 33> : « Il y en a qui masquent toute la nature. Il n’y a point de Roi parmi eux, mais un auguste Monarque ; point de Paris, mais une Capitale du Royaume. Il y a des endroits où il faut appeller Paris, Paris ; & d’autres où il faut l’appeller Capitale du Royaume. »

Rien n’est plus vrai : mais la distinction n’est pas toujours aisée à faire. Essayons de donner quelques principes sur ce choix.

La pudeur naturelle nous inspire l’attention à éviter les noms propres de certaines parties du corps, de certaines fonctions animales, qui n’ont rien de vicieux, mais qui ont quelque chose d’humiliant. Cet avertissement n’est pas nécessaire aux honnêtes gens. Il n’y a que les plus brutaux d’entre le petit peuple, qui péchent contre cette loi.

D’autres objets, sans être deshonnêtes, déplaisent beaucoup, & révoltent [t. II, p. 42] tellement ou les sens par le dégoût, ou l’ame par le mépris, que le discours n’en peut supporter le nom. L’Orateur sait les pallier de maniere que sans les nommer il les fait comprendre<Genese, T. I. p. 138>. M. Duguet fait mention « d’une vermine également sale & honteuse, qui ne convient qu’à la misere & qu’à l’ordure, & dont on se délivre par le soin de la propreté. » On entend ce qu’il veut dire, sans qu’il ait besoin de la nommer. 

Le métier d’espion est vil, & le nom en est bas. M. de Fontenelle supprime le nom, & peint la chose. Parlant des fonctions du Magistrat de la Police <Eloge de M. d'Argenson>, il emploie dans sa définition ce trait : « Reconnoître dans une foule infinie tous ceux qui peuvent si aisément y cacher une industrie pernicieuse, en purger la société, ou ne les tolérer qu’autant qu’ils lui peuvent être utiles par des emplois dont d’autres qu’eux ne se chargeroient pas, ou ne s’acquitteroient pas si bien. » 

Ces sortes de tours sont appellés par les Rhéteurs, Périphrases. C’est une des plus remarquables entre les Figures oratoires, & j’en parlerai sous ce titre. [t. II, p. 43] Les mots d’un usage vulgaire, quoiqu’ils n’ayent rien de bas, manquent d’une certaine dignité, qui est nécessaire dans le style soutenu. Quelquefois un changement très-léger redonne à ces mots une noblesse qui les éleve au-dessus du ton familier. Tout le monde dit le Jeudi saint, & dans l’usage commun on le doit. Boileau anoblit cette expression par une petite transposition. « Prenons du saint Jeudi la bruyante cresselle. » De même il change son Jardinier en gouverneur de son jardin d’Auteuil, & par là il orne & embellit son vers, & anoblit une chose commune.

Hors les trois cas que je viens de marquer, je crois pouvoir établir pour maxime que la propriété des termes est de précepte, par l’avantage qu’elle a de servir à la clarté.

t. 2 p. 202-208

Périphrase.

< Manchette : Mérite de la Périphrase.>

La Périphrase est toute contraire à la Figure dont je viens de parler. L’Emphase dit beaucoup de choses en peu de mots, & quelquefois en un seul. La Périphrase étend & développe par un nombre considérable de paroles ce qu’elle évite de nommer. Par cette définition il pourroit paroître, au premier coup d’œil, que la Périphrase seroit plutôt un vice de style qu’un vrai mérite : & en effet le mot de circonlocution, qui signifie la même chose, ne porte pas dans notre langue une idée avantageuse. Pourquoi exprimer en plusieurs mots ce que l’on peut dire en un seul ? La propriété des termes n’est-elle pas une vertu fondamentale dans le discours ? Et comment l’allier avec une Figure, qui consiste à s’abstenir du mot propre, pour y substituer un tour d’expressions ?

Tout cela pourroit être vrai, si [t. II, p. 203] l’Orateur ne se proposoit d’autre but que de se faire entendre. Un discours purement philosophique, des préceptes abrégés & élémentaires ne doivent pas sans doute employer la Périphrase. Mais en Eloquence on veut plaire : on est obligé de ne point choquer l’auditeur. La Périphrase est utile pour le premier de ces deux points : elle est nécessaire pour le second. Dans les cas où il ne s’agit que de plaire, elle est un ornement agréable : dans ceux où il faut adoucir des choses dures & désagréables, elle est une adresse ingénieuse, & une ressource d’un grand prix.

< Manchette : Périphrase pour l'ornement.>

M. d’Aguesseau recommandant à l’Avocat de se rendre habile dans la jurisprudence des Arrêts, veut qu’il ait toujours devant les yeux « la sagesse des oracles du Sénat. » Pour signifier chaque habitant des diverses Provinces du Royaume, qui sont régies par des Coutumes différentes, il dit, « chaque citoyen de ce grand nombre de petits Etats que forme dans un seul la diversité des loix & des mœurs. » Ces Périphrases ornent le discours, & lui donnent de la dignité. Elles ont aussi l’agrément de [t. II, p. 204] la Métaphore, & procurent à l’auditeur le plaisir d’exercer sans effort la sagacité de son esprit, en substituant le nom propre à l’expression figurée.

< Manchette : Périphrase d'adoucissement.>

Mais le moindre mérite de la Périphrase est d’orner & d’embellir. Lorsqu’elle est employée pour adoucir ce qu’il seroit trop dur de dire en propres termes, c’est-là qu’elle triomphe, & qu’elle mérite d’être regardée comme une des grandes beautés de l’Eloquence. M. d’Aguesseau use souvent de ces tours ingénieux. Je me contenterai d’un seul exemple. Dans sa troisieme Mercuriale <T. I. p. 72>, parmi les traits de la grandeur d’ame du Magistrat, il cite le désintéressement. « Jamais, dit-il, l’intérêt ni l’avarice n’entreprendront de deshonorer les suites d’une vie si glorieuse. Les fonctions les plus infructueuses de la Justice sont celles qu’il remplira avec le plus d’empressement ; il suivra avec peine l’usage établi dans les autres : & conservant jusqu’à la fin de sa vie cette timide & louable pudeur, qui semble le partage de la premiere jeunesse, il croira avoir perdu son travail dès le moment qu’il en aura reçu quelque [t. II, p. 205] récompense. » L’Orateur veut parler des Epices, terme qui n’auroit point ici de dignité. Aussi l’évite-t-il avec soin. C’est un usage etabli, c’est la récompense du travail : & ces idées, qui sont honorables, non-seulement sauvent le désagrément du mot propre, mais relevent la noblesse des sentimens du Magistrat, qui ne se prête qu’avec répugnance à ce qui est autorisé par l’usage, & légitime dans son principe.

Par les exemples cités, auxquels on peut ajouter ceux que M. Rollin a tirés de Mascaron, de Fléchier, de Cicéron & de Tite-Live, il paroît évidemment que la Périphrase est une vraie beauté en Eloquence, sauf les droits imprescriptibles de la clarté. Mais il est aisé de concilier l’une avec l’autre.

< Manchette : Exemples de l'une & de l'autre, tirés des Poëtes.>

La poésie use encore plus librement de la Périphrase simplement destinée à l’ornement. C’est ainsi que pour exprimer le jour commençant, l’Aurore dans Homere ouvre avec ses doigts de rose les portes de l’Orient, & que dans Virgile elle commence à éclairer la terre, & à dissiper l’humide fraîcheur de la nuit. La poésie [t. II, p. 206] aime à peindre, & pour cela les descriptions lui sont bien plus avantageuses que le mot propre : c’est un langage reçu chez elle, & la chose est trop connue pour demander que j’y insiste. Je ne citerai plus que ces deux vers du Lutrin de Despréaux, dans lesquels le Prélat exprime son sommeil en ces termes :

« Pour la seconde fois un sommeil gracieux,
Avoit sous ses pavots appesanti mes yeux. »

Les Périphrases d’adoucissement ne sont pas si fréquentes, parce que les occasions en sont plus rares, en poésie comme en prose. C’est la nature de la chose qui en doit décider. Mais lorsque le sujet exige cette Figure, le Poete s’en sert comme l’Orateur. Mithridate dans Racine est obligé d’avouer que les Romains ont triomphé de lui. Cet aveu n’est pas flatteur pour l’amour-propre. Aussi ce fier Prince évite-t-il le mot de triomphe : & il préfere une description tournée de maniere à en diminuer l’éclat, & à faire de cette pompe un objet de dérision.

« Pendant que l’ennemi par ma fuite trompé
Traînoit après son char un vain peuple occupé,
[t. II, p. 207] Et gravant sur l’airain ses frêles avantages
De mes Etats conquis enchaînoit les images. »

Il est dur & horrible à une mere de dire en termes exprès qu’elle a massacré tous ses enfans : & qui a ofé commettre le crime, se fait néanmoins une peine de l’avouer. Aussi Athalie, forcée de convenir du fait, le déguise par l’expression en une vengeance légitime.

« Oui, ma juste fureur (& j’en fais vanité)
A vengé mes parens sur ma postérité. » 

Nulle Périphrase n’est plus ingénieuse, que celle par laquelle Phédre déclare son amour à Hippolyte.

« Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du Dieu des morts deshonorer la couche :
Mais fidele, mais fier, & même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous vois »

C’est un circuit, pris avec toute l’adresse possible, pour envelopper l’aveu d’un amour qui fait horreur. 

Cette sorte de Périphrase est d’un grand secours dans toutes les occasions [t. II, p. 208] dont M. Rollin a parlé sous le titre de Précautions Oratoires. Elle se rapporte aussi par son objet à une grande partie de ce que j’ai dit dans le chapitre des Mœurs, & fur les préceptes de l’Exorde. J’ai été obligé d’en toucher encore un mot, lorsque j’ai traité de la propriété des termes. Les préceptes de Rhétorique se rappellent mutuellement, & rentrent souvent l’un dans l’autre.

< Manchette : Expressions, qui ont le goût & l'effet de la Périphrase.>

On peut remarquer le goût & l’effet de la Périphrase dans certains détours d’expressions, qui présentent une chose dure sous des idées favorables. Ainsi Thémistocle voulant persuader aux Athéniens d’abandonner leur ville aux approches de l’armée de Xerxès, leur conseilla de la mettre en dépôt entre les mains des Dieux. Ainsi nommons nous aides, subsides ou secours, don gratuit, ce qui en son vrai nom seroit appellé imposition.