Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Admin

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I, p. 398-405.

Article IV. De la Péroraison.

< Manchette : La nécessité d'une Péroraison est fondée dans la nature.>

Lorsque les preuves ont été mises dans tout leur jour, & les objections [t. I, p. 399] réfutées, la cause est finie, la matiere est traitée, & néanmoins il reste encore quelque chose à faire à l’Orateur. De même que la loi de la nature ne permet pas d’entrer brusquement en matiere, & qu’elle a introduit l’usage de l’Exorde, qui doit y préparer : elle ne souffre point non plus que le discours se termine brusquement, aussitôt que ce qui étoit d’étroite nécessité, a été rempli ; & à l’exception des affaires tout-à-fait simples & de très-petite conséquence, en tout autre cas l’Orateur doit à son auditoire & au bien de la chose une conclusion qui serve comme de couronnement au discours. C’est ce que l’on a appellé la Péroraison.

< Manchette : Deux devoirs de la Péroraison.>

La Péroraison a deux objets à remplir. Elle doit premiérement résumer les principaux moyens, & en second lieu, achever de concilier & de toucher les esprits & les cœurs.

< Manchette : Résumer les moyens de la cause.>

La récapitulation est absolument nécessaire dans les grandes causes, qui par l’étendue & la variété des objets & des moyens qu’elles embrassent, pourroient laisser quelque confusion & quelque embarras dans l’esprit des Juges. Il est alors du devoir [t. I, p. 400] de l’Avocat de rassembler ce qui étoit épars, de réduire ce qu’il avoit fallu étendre, & de présenter toute la cause ou sous un seul point de vue, s’il est possible, ou du moins sous un petit nombre de chefs aisés à combiner & à retenir. Voici, par exemple, tout le plaidoyer de M. Cochin pour Mademoiselle Ferrand <T. IV. p. 529>, réduit par lui-même en raccourci dans cette courte Péroraison. « Madame Ferrand a eu une fille en 1686. Cette fille n’est point morte : il faut donc qu’elle existe dans la société. Mais en qui la reconnoîtra-t-on, si ce n’est dans une fille qui a été connue publiquement pour être née de Monsieur & de Madame Ferrand ? Dès l’âge de trois ans on ne s’est point trompé sur son sort. Il est devenu dans la suite si public, que personne n’en a douté. Il est vrai que depuis on l’a transportée aux extrémités du Royaume, & que l’on est parvenu à lui cacher à elle-même sa destinée. Mais les monumens publics, mais des registres domestiques, mais la preuve testimoniale, tout a dissipé ces ténébres. » Un tel précis est bien facile à saisir, & il [t. I, p. 401] rappelle toute la cause avec ses preuves.

Les Gens du Roi dans leurs plaidoyers ne connoissent point d’autre usage de la Péroraison. La vérité & la justice parlent seules par la bouche de ces Magistrats. Ils sont élevés au-dessus de tout intérêt des Parties plaidantes. Mais pour l’intérêt de la vérité même, ils sont obligés, dans les causes qui ont de l’étendue, de récapituler les moyens sur lesquels ils fondent leurs conclusions.

Nos Avocats se renferment assez ordinairement dans des bornes semblables. Ils se contentent, dans leurs Péroraisons, d’un précis de la cause bien fait, évitant seulement l’ennui par l’attention à varier les expressions & les tours. Il est besoin en effet qu’en répétant les mêmes choses, on se donne de garde de répéter les mêmes mots & les mêmes phrases. Le bon sens dicte ce précepte, & Quintilien <L. VI. c. 2 [sic pour 1]> l’appuie de l’exemple de Cicéron, qui dans ses récapitulations imagine souvent des tours singuliers, pour donner un air de nouveauté à ce qui a déja paru sous les yeux, & frappé les oreilles des Juges. Voilà tout ce qu’exige la partie de la Péroraison qui [t. I, p. 402] consiste à résumer les moyens de la cause.

< Manchette : Toucher. Difference sur ce point entre le Barreau Romain & le nôtre.>

L’autre partie, qui se rapporte aux sentimens, étoit bien en honneur & d’un grand usage dans le Barreau Romain. Je ne répéterai point ici ce que j’ai déja dit sur ce sujet en traitant les mœurs & les passions oratoires. Je remarquerai seulement que malgré l’austérité de notre Barreau, les Péroraisons touchantes n’en sont pas absolument bannies : & je puis citer pour exemple M. Erard, qui a plaidé avec beaucoup de distinction sur la fin du siecle passé. Dans une cause où une Demoiselle de la plus haute naissance poursuivoit un jeune homme avec lequel elle prétendoit être mariée, & demandoit qu’il fût condamné, ou à la reconnoître pour son épouse, ou, si le mariage ne paroissoit pas avoir été célébré dans les formes, à l’épouser, malgré le pere du jeune homme, & malgré lui-même. M. Erard, qui parloit pour le fils, aprés avoir employé des moyens très-puissans dans le cours du plaidoyer, les fortifie par le sentiment dans la Péroraison. « Voudriez-vous, Messieurs, dit-il aux Juges <p. 345>, être les auteurs [t. I, p. 403] d’un mariage si mal assorti, qui ne pourroit être que très-malheureux pour toutes les deux Parties ? … Quelle apparence même y a-t-il, que vous voulussiez obliger ce fils de famille à contracter ce mariage, non-seulement contre son gré, mais contre celui de son pere ? Si ma Partie vous demandoit la permission de le célébrer malgré M. ***, vous auriez peine à vous déclarer en faveur du fils contre le pere : & si vous le faisiez, ce ne seroit qu’à regret, en blâmant la désobéissance de l’un, & en plaignant le malheur de l’autre. Mais étant tous deux également éloignés de ce sentiment, il n’est pas possible que vous les y vouliez contraindre… C’est vous, Messieurs, qui par votre (a) Arrêt du 5 Juillet 1687, avez rendu le Sieur de *** à son pere, & qui lui avez rendu à lui-même l’usage de sa raison, que la passion lui avoit ôté. Ne l’auriez-vous rendu à son pere pendant sa désobéissance, que pour le lui [t. I, p. 404] arracher d’une maniere beaucoup plus cruelle, présentement que sa soumission le lui rend plus cher, & les unit plus étroitement ? N’auriez-vous rendu au fils l’usage de sa raison, ne lui auriez-vous ouvert les yeux, que pour lui faire connoître son malheur sans l’en délivrer ? Si cela étoit, n’auroit-il pas sujet de regretter son aveuglement, & de se plaindre de ce que vous l’avez tiré de l’erreur qui lui faisoit aimer son infortune ? » Le goût de cette Péroraison, qui ressemble beaucoup à celui des Péroraisons de Cicéron, a été suivi par M. Erard dans ses autres plaidoyers, toutes les fois que la matiere en a été susceptible.

<N.d.A. (a) Par cet Arrêt il avoit été ordonné que le fils seroit enfermé dans une maison de retraite, où il fût mis à l’abri de la séduction.>

< Manchette : Nos Prédicateurs emploient des Péroraisons touchantes.>

Nos Prédicateurs sont pareillement en pleine possession de faire grand usage du sentiment dans les conclusions de leurs discours. Ils ne manquent guere de terminer le sermon par une exhortation vive & touchante, relativement au sujet qu’ils ont traité. J’en vais donner un exemple, non pour prouver le fait, qui est connu de tous, mais pour marquer la nature des sentimens qui conviennent aux Péroraisons chrétiennes, & qui [t. I, p. 405] doivent se terminer tous à la crainte de la colere divine & au désir des biens éternels.

Le sermon du P. Massillon sur l’emploi du tems <Carême, T. IV. p. 104>, finit par cette exhortation énergique & pressante. « Méditez ces vérités saintes, mes freres : le tems est court, il est irréparable ; il est le prix de votre éternelle félicité ; il ne vous est donné que pour vous en rendre dignes. Mesurez là-dessus ce que vous en devez donner au monde, aux plaisirs, à la fortune, à votre salut. Mes freres, dit l’Apôtre, le tems est court : usons donc du monde, comme si nous n’en usions pas : possédons nos biens, nos dignités, nos titres, comme si nous ne les possédions pas : jouissons de la faveur de nos maîtres & de l’estime des hommes, comme si nous n’en jouissions pas : ce n’est-là qu’une ombre qui s’évanouit & nous échappe : & ne comptons de réel dans toute notre vie, que les momens que nous aurons employés pour le Ciel. »