PROPOSITIO / MAJEURE DU SYLLOGISME - DESSEIN, PROPOSITION DU DISCOURS
CHAPITRE IV. De la Proposition.
Il y en a qui mettent la Proposition après la Narration, comme une partie du genre Judiciaire, & c'est un sentiment que nous avons déja refuté. Si on veut sçavoir quel est le mien, je croy que la Proposition est ce qui fait le commencement de chaque preuve, non seulement quand on establit la question principale, mais assez souvent dans chaque argument, & sur tout dans ceux que les Grecs appellent Epicheremes ou syllogismes. Nous parlons présentement de celle qui ouvre la question, je ne la croy pas toûjours nécessaire; car il y a des causes où indépendamment de son secours l'auditeur voit si clairement ce qui est à prouver, qu'il n'est pas besoin qu'on le luy fasse remarquer; sur tout si la Narration finit ou commence la question. Nous voyons mesme que la Narration est quelquefois suivie d'une petite récapitulation qui ramasse tout l'exposé en peu de mots, comme il se pratique à la fin des preuves. L'affaire s'est passée, comme je vous l'ay dit, Messieurs, celuy qui avoit tendu le piége, y a péri; la force a esté repoussée par la force, ou plutost la valeur a triomphé de la temerité.
Mais si la Proposition n'est pas toûjours nécessaire, il faut avoüer qu'elle est quelquefois très-utile, particulierement lorsque le fait ne peut s'excuser, & que l'on prend le party de deffendre le Droit. Par exemple, si vous plaidez pour un [p. 263; IV, 4] homme qui ait volé le dépost d'un particulier dans un temple, vous direz, on nous accuse de sacrilege; c'est à vous, Messieurs, de voir si nous sommes dans le cas. Par là vous faites comprendre aux juges qu'il s'agit de sçavoir si l'on est bien fondé à vous accuser de sacrilege, & que c'est le seul point qu'ils ayent à examiner. On en usera de mesme dans les causes obscures ou chargées d'incidents, non seulement pour rendre l'affaire plus claire, mais pour déterminer les Juges. Et vous les déterminerez, si vous appuyez vostre proposition de quelque chose de convainquant. La Loy porte en termes exprès, que tout étranger qui monte sur les murs de la Ville, est digne de mort. Il est certain que vous estes étranger. Or que vous ayez monté sur le mur de la Ville, le fait est si notoire qu'il ne tombe seulement pas en question. Que reste-t-il donc qu'à vous faire vostre procès? En effet cette maniere oste tout faux-fuyant à l'accusé. Elle presse les Juges & décide la question en mesme-temps qu'elle la propose.
Comme il y a des Propositions qui sont simples, il y en a de composées, & mesme de bien des sortes. Tantost on propose plusieurs crimes ensemble, comme lorsque Socrate fut accusé de corrompre la jeunesse, & d'introduire de nouvelles superstitions. Tantost en détaillant une mesme accusation, on la multiplie. Ainsi Eschine à qui l'on reprochoit d'avoir prévariqué dans son ambassade, est accusé par Démosthene de mensonge & d'imposture, de n'avoir rien fait de ce qui luy estoit prescrit, d'avoir differé son retour contre les ordres de la République; enfin de s'estre laissé corrompre par Philippe. Le Deffendeur de son costé pourra suivre aussi la mesme méthode. Par exemple, à un homme qui le poursuivra en Justice pour une dette, il dira, c'est à tout que vous me demandez cette somme; car prémierement vous n'avez pû recevoir procuration de ma Partie, ni elle n'a pû vous la donner. En second lieu, vous n'estes point heritier de celuy de qui vous dites que j'ay emprunté. Troisiémement, je ne luy devois rien. On peut multiplier ces propositions tant que l'on veut, mais il suffit de celles qui expliquent le fait. Si chacune d'elles est énoncée séparément, & que la preuve suive aussitost, ce seront plusieurs Propositions; & si on les rassemble, ce sera une Division qui partagera le paidoyer en autant de points. [p. 264; IV, 5] Il y a des Propositions qui sont pour ainsi dire toutes nuës. Elles ont lieu principalement dans les affaires deconjecture. J'accuse un tel de meurtre, de larcin, &c. Il y en a d'autres qui joignent la preuve au fait. Par exemple, Je dis, Messieurs, que C. Cornelius ablessé la majesté de sa charge, en ce qu'estant Tribun du peuple, luy-mesme* a lû en pleine assemblée la Loy qu'il vouloit establir. Tantost la Proposition se fait en nostre nom; Je dis, Messieurs, qu'un tel est coupable d'adultere: tantost au nom de la partie adverse, on m'accuse d'adultere; & tantost au nom des deux, nous plaidons un tel & moy au sujet d'une succession. Il s'agit qui de nous deux estoit plus proche parent d'un tel qui est mort sans tester. Quelquefois aussi on oppose l'un à l'autre: L'adverse Partie dit que &c. & moy je soustiens que &c. Ensin il y a une sorte de Proposition que l'on peut appeller tacite, parce que ce n'est pas une Proposition dans les formes, & qu'elle a néanmoins la mesme force; comme, lorsqu'après avoir exposé une affaire on finit de la sorte; c'est sur quoy, Messieurs, vous avez à prononcer. Car ces mots sont comme un trait qui frappe le Juge, qui le réveille, & luy fait sentir que l'Orateur estant sur le point d'entrer dans le fond des preuves, a besoin d'un renouvellement d'attention.
I. Sunt qui narrationi propositionem subiungant tamquam partem iudicialis materiae: cui opinioni respondimus. Mihi autem propositio videtur omnis confirmationis initium: quod non modo in ostendenda quaestione principali, sed nonnumquam etiam in singulis argumentis poni solet, maximeque in iis quae epicheiremata vocantur. II. Sed nunc de priore loquimur. Ea non semper uti necesse est. Aliquando enim sine propositione quoque satis manifestum est quid in quaestione versetur, utique si narratio ibi finem habet ubi initium quaestio, adeo ut aliquando subiungatur expositioni quae solet in argumentis esse summa conectio: "haec si ut exposui gesta sunt, iudices, insidiator superatus est, vi victa vis vel potius oppressa virtute audacia est". III. Nonnumquam valde est utilis, praecipue ubi res defendi non potest et de iure quaeritur, ut pro eo qui pecuniam privatam de templo sustulit: "sacrilegii agitur, de sacrilegio cognoscitis", ut iudex intellegat id unum esse officii sui quaerere, an id quod obicitur sacrilegium sit. IV. Item in causis obscuris aut multiplicibus, nec semper propter hoc solum, ut sit causa lucidior, sed aliquando etiam ut magis moveat. Movet autem si protinus subtexantur aliqua quae prosint: "lex aperte scripta est, ut peregrinus qui murum ascenderit morte multetur: peregrinum te esse certum est: quin ascenderis murum non quaeritur: quid superest nisi ut te puniri oporteat?" Haec enim propositio confessionem adversarii premit et quodam modo iudicandi moram tollit, nec indicat quaestionem, sed adiuvat. V. sunt autem propositiones et simplices et duplices vel multiplices: quod accidit non uno modo. Nam et plura crimina iunguntur, ut cum Socrates accusatus est quod corrumperet iuventutem et novas superstitiones introduceret: et singula ex pluribus colliguntur, ut cum legatio male gesta obicitur Aeschini quod mentitus sit, quod nil ex mandatis fecerit, quod moratus sit, quod munera acceperit. VI. Recusatio quoque pluris interim propositiones habet, ut contra petitionem pecuniae: "male petis: procuratorem enim tibi esse non licuit: sed neque illi cuius nomine litigas habere procuratorem; sed neque est heres eius a quo accepisse mutuam dicor; sed nec ipsi debui". VII. Multiplicari haec in quantum libet possunt, sed rem ostendisse satis est. Hae si ponantur singulae subiectis probationibus, plures sunt propositiones: si coniungantur, in partitionem cadunt. VIII. Est et nuda propositio, qualis fere in coniecturalibus: "caedis ago", "furtum obicio"; est ratione subiecta, ut: "maiestatem minuit C. Cornelius; nam codicem tribunus plebis ipse pro contione legit". Praeter haec utimur propositione aut nostra, ut: "adulterium obicio", aut adversarii, ut: "adulterii mecum agitur", aut communi, ut: "inter me et adversarium quaestio est uter sit intestato propior". Nonnumquam diversas quoque iungimus: "ego hoc dico, adversarius hoc". IX. Habet interim vim propositionis, etiamsi per se non est propositio, cum exposito rerum ordine subicimus: "de his cognoscitis", ut sit haec commonitio iudicis, quo se ad quaestionem acrius intendat et velut quodam tactu excitatus finem esse, narrationis et initium probationis intellegat, et nobis confirmationem ingredientibus ipse quoque quodam modo novum audiendi sumat exordium.