Bernard Lamy, 1712 : La Rhétorique ou l'Art de parler

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Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler (5ème éd., 1712), éd. Ch. Noille-Clauzade (1998), Paris, Florentin Delaulne, 1715, p. 42-424.

CHAPITRE XVIII. De la seconde partie de la disposition, qui est la proposition.

Quelquefois on commence son discours par en proposer le sujet, sans se servir d'exorde : ce qu'il faut faire de telle manière que la justice de la cause qu'on défend, paraisse dans cette proposition, qui ne consistant que dans une déclaration de ce qu'on a à dire, n'a point de règle pour sa longueur. Quand il ne s'agit que d'une simple question, il suffit de la proposer, ce qui demande peu de paroles. Si c'est d'une action, on en doit faire une peinture qui l'expose aux yeux des auditeurs, afin qu'ils en jugent aussi exactement que s'ils avaient été présents lorsqu'elle s'est faite.

Il y a des personnes qui ne font point de scrupules pour faire paraître une action telle qu'ils souhaitent, de la revêtir de circonstances favorables à leurs desseins ; mais contraires à la vérité. Ils croient le pouvoir faire, parce que, disent-ils, c'est pour faire valoir la cause que nous sommes obligés de défendre. Il n'est pas nécessaire que je combatte cette fausse persuasion. Il n'est jamais permis de mentir, ni d'employer la parole que pour exprimer la vérité de nos sentiments

On doit donc dire les choses simplement comme elles sont, et prendre garde de ne rien insérer qui puisse porter les juges à rendre un jugement injuste. Mais aussi une affaire a plusieurs faces dont les unes sont plus agréables, les autres ont quelque chose de choquant, et qui peut rebuter les auditeurs. Il est de la prudence de l'orateur de ne pas proposer une affaire par une face choquante, qui donne une opinion désavantageuse de ce qui doit suivre.

L'orateur doit faire choix des circonstances de l'action qu'il propose. Il ne doit pas s'arrêter à toutes également. Il y en a qu'il faut passer sous silence, ou ne dire qu'en passant, et s'il est obligé de rapporter quelque circonstance odieuse, qui puisse faire paraître criminelle l'action qu'il défend, il ne doit pas passer outre sans avoir remédier au mal que ce récit pourrait faire, ni laisser l'auditeur dans la mauvaise opinion qu'il aura pu concevoir. Il faut apporter quelque raison, ou quelque circonstance qui change la face de la première, et lui en fasse prendre une moins odieuse. Vous êtes obligé de dire que c'est celui que vous défendez qui a tué ; comme vous ne parlez que pour un homme innocent, en même temps vous devez rapporter les justes causes de l'action, et faire voir que celui qui en a été l'auteur, ne l'a faite que par malheur, par hasard, sans dessein, prévenant l'esprit des juges, et faisant précéder toutes les raisons, toutes les occasions, toutes les circonstances qui peuvent justifier cette action, et faire voir qu'elle n'a que l'apparence du crime, et qu'en effet elle est juste Non seulement cet artifice n'est pas défendu, mais ce serait une faute de ne s'en pas servir. L'on doit craindre de rendre la vérité odieuse par son imprudence. Ç'en serait une bien grande que de dire les choses d'une manière dure, et de donner occasion à ceux qui écoutent, de faire un jugement téméraire. Les hommes jugent d'abord et suivent leurs premiers jugements ; ainsi il est important de les prévenir.

La proposition consiste quelquefois dans le récit d'un ou de plusieurs faits. Ce qui fait qu'on nomme narration ce que nous appelons proposition. Les rhéteurs demandent trois choses dans une narration, qu'elle soit courte, qu'elle soit claire, qu'elle soit probable. Elle est courte lorsqu'on dit tout ce qu'il faut, et que l'on ne dit que ce qu'il faut ; car on ne doit pas juger de la brièveté d'une narration par le nombre des paroles, mais par l'exactitude à ne rien dire que ce qui est nécessaire. La clarté est une suite de cette exactitude, le nombre des choses inutiles étouffe une histoire, et empêche qu'elle ne représente exactement à l'esprit l'action qu'on raconte. Il n'est pas difficile à notre orateur de rendre vraisemblable ce qu'il dira, puisqu'il n'y a rien de si semblable à la vérité qu'il défend, que la vérité même. Cependant pour cela il faut un peu d'adresse, et il est évident qu'il y a de certaines circonstances qui toutes seules seraient suspectes, et ne pourraient être crues si elles n'étaient soutenues par d'autres. Pour faire donc paraître une narration vraie comme elle l'est en effet, il ne faut pas oublier ces circonstances.