Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

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Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I, p. 145-148 ; t. I, p. 369-372.

t. 1 p. 145-148

< Manchette : Nécessité de l'état de la question.> 

Je coule légérement sur ces objets [t. I, p. 146] pour en venir à une observation qui me paroît beaucoup plus intéressante. C’est que dans toute cause, il est extrémement important de bien poser l’état de la question ; de voir & de marquer jusqu’à quel terme l’adversaire est d’accord avec nous ; où commence la ligne de division ; ce qu’il nie ; ce que nous soutenons. Par cette annalyse se découvre souvent un principe lumineux, qui influe sur toute l’affaire, & qui la décide. Pour parvenir à ce point, il faut avoir bien étudié le fonds & toutes les circonstances de sa cause. Je parlerai ailleurs de la nécessité & des avantages de cette étude : ici je remarque seulement que les deux plus grands Orateurs dont nous ayons les plaidoyers imprimés, quoique dans deux différens genres, M. d’Aguesseau & M. Cochin, nous donnent l’exemple de l’attention à déterminer dans chaque cause l’état de la question. A la tête de tous leurs plaidoyers paroissent des sommaires, qui expliquent & annoncent en très-peu de mots les questions qui faisoient l’objet de la contestation : & à la maniére dont ces sommaires sont dressés, il est aisé de voir [t. I, p. 147] qu’ils sont de la main des Auteurs. M. Cochin avoit une pratique singuliére à cet égard, & qui étoit même de son invention, suivant que s’exprime la Préface mise à la tête de ses Œuvres. Il réduisoit quelque cause que ce fût à un unique point de controverse. « Le procès le plus chargé de chefs de conclusions, dit l’Auteur de cette Préface <p. xiii>, le plus compliqué d’événemens & de procédures, le plus hérissé de difficultés ; il (M. Cochin) en a sondé la source, redressé les circuits, tari les superfluités, & réuni le surplus dans un même courant, aboutissant à un seul & unique terme. » Ainsi l’affaire du prétendu mariage du Comte d’Hautefort, chargée par elle-même d’un grand nombre de circonstances, avoit été traînée en différens Tribunaux ; la poursuite criminelle s’étoit jointe à l’intérêt civil ; il y avoit double information commencée à la requête de chacune des Parties, l’une au Châtelet de Paris, l’autre à la Justice de Laval. M. Cochin réduit cette affaire si compliquée à un seul point de vûe ; & plaidant un incident qui rappelle toute la cause, il propose [t. I, p. 148] pour question unique à examiner, laquelle de deux accusations respectives est récriminatoire <T. II. p. 369>. Cette méthode simplifie les choses : elle est très-lumineuse, & elle introduit dans un plaidoyer l’unité du sujet, tant recommandée en poësie, & si bien pratiquée par les grands Poëtes. La chose n’est pas toujours possible dans les causes judiciaires, comme l’observe la Préface même que je cite <p. xviij> : je vois que les sommaires qui précédent les plaidoyers de M. d’Aguesseau, distinguent souvent plusieurs articles ; mais, soit plusieurs, soit réduits à l’unité, il importe au bien de la cause, qu’ils soient exposés avec une netteté & une justesse parfaite.

t. 1 p. 369-372

< Manchette : Etat de la question. Division.>

Après la Narration judiciaire, [t. I, p. 370] l'Avocat pose ordinairement l’état de la question, & fait sa division. Ces parties, pour être fort courtes, n’en sont pas moins importantes. L’ordre que nous avons suivi nous a conduits à en parler déja dans ce qui précéde. Ainsi nous nous contenterons d’observer ici, que les vertus qui doivent y régner, sont la précision, pour éviter tout ce qui pourroit confondre les idées ; la clarté, pour répandre du jour dans tout le reste du plaidoyer ; la justesse, pour empêcher que les différentes branches du sujet ne se mêlent, & ne rentrent les unes dans les autres.

Plus une cause est embarrassée par la multitude & la complication des incidens, des demandes, des procédures, plus elle a besoin que l’Orateur qui la traite apporte à sa division toutes les attentions que nous marquons ici. Telle étoit l’affaire entre M. le Duc de Luxembourg & les autres Ducs & Pairs, en 1696 ; & l’on ne peut assez admirer la précision, la clarté, & la justesse, aussi bien que l’érudition immense, avec lesquelles elle fut traitée par M. d’Aguesseau <T. III. p. 643>, alors Avocat Général. [t. I, p. 371] L’état des questions qu’elle renferme, est si bien établi, les divisions sont si lumineuses, qu’on suit toute la cause avec la même facilité, que si elle étoit parfaitement simple, & ne consistoit, qu’en un seul point aisé à apercevoir.

Cette maniere nette & expresse de marquer la division, & d’annoncer directement en commençant ce que développera la suite du discours, est celle que suivent les Avocats & les Prédicateurs. Les discours qui se prononcent pour l’ouverture des Audiences & les Mercuriales, procédent différemment. La division est dans l’esprit de l’Orateur, mais elle n’est que légérement indiquée dans son discours, dont la marche est continue, & avance toujours d’un pas égal sans s’arrêter. Il faut que l’auditeur épie le passage & la liaison des idées, & qu’il saisisse par lui-même le plan, qu’on lui laisse presque à deviner. Cette méthode est ingénieuse, & elle donne aussi plus d’exercice à l’esprit des auditeurs. Elle est bonne où on l’emploie. Elle a un air de dignité & de noblesse. Mais elle ne seroit pas placée dans les plaidoyers & [t. I, p. 372] dans les sermons, où il s’agit d’instruire, & où il est besoin de se faire retenir exactement.