Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

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Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. II, p. 310-319.

Du Sublime.

< Manchette : Le sublime excite l’admiration.>

Le sublime est tout différent : il ne porte point le trouble & l’agitation dans l’ame : il y excite, comme je l’ai dit, l’admiration. Le trait fameux de Moïse, « Dieu dit : Que la lumiere soit, & la lumiere fut, » est de ce genre. La puissance de Dieu obéïe dans le moment par le néant même, y est exprimée d’une maniere qui nous la fait admirer. Le morceau de Sophocle que j’ai cité, est dans un goût semblable : & l’on peut y joindre encore l’endroit suivant du sermon du P. Massillon sur l’immutabilité de la Loi <Carême T. IV>. « L’Evangile, la Loi de Jesus-Christ est immuable dans sa durée : voyant tout changer autour d’elle, seule elle ne change pas : les devoirs qu’elle nous prescrit, fondés sur les besoins & sur la nature de l’homme, sont de tous les tems & de tous les lieux comme elle. Tout change sur la terre, parce que tout se sent de la mutabilité de son origine, Les Empires & les Etats ont [t. II, p. 311] leurs progrès & leur décadence. Les Arts & les Sciences tombent ou se relevent avec les siécles. Les usages changent sans cesse avec le goût des peuples & des climats... Mais au milieu des changemens des mœurs & des siécles, la Loi de Dieu demeure toujours la regle immuable des siécles & des mœurs. Le ciel & la terre passeront : mais les paroles saintes de la Loi ne passeront point. »

< Manchette : Sublime d'idée.>

La beauté de ces différens traits consiste dans une idée grande, noble, qui éleve l’ame, & qui lui présente un objet digne de son admiration. Ainsi ce genre de sublime peut s’appeller sublime d’idée ou de pensée.

< Manchette : Relevé quelquefois par les images.>

Si une idée grande par elle-même est encore revêtue de nobles & vives images capables de faire tableau, alors l’idée acquiert plus d’éclat, & l’effet en est plus grand. L’Ecriture sainte est remplie de ces traits de grandeur qui nous peignent avec de vives couleurs la majesté de Dieu, & qui agissent sur l’esprit & sur l’imagination tout ensemble. Racine en a enrichi & anobli les chœurs de ses deux pieces saintes, & il a tiré de la même [t. II, p. 312] source cette belle stance de son quatrieme Cantique :

« O Sagesse, ta parole
Fit éclorre l’univers,
Posa sur un double pole
La terre au milieu des mers.
Tu dis, & les cieux parurent :
Et tous les astres coururent
Dans leur ordre se placer.
Avant les siécles tu regnes.
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ? »

< Manchette : Sublime de sentiment.>

Il est une autre sorte de sublime, qui excite, comme le premier, l’admiration ; mais par la grandeur du sentiment, plutôt que par celle de la pensée. Une idée grande se fait admirer : mais on n’admire pas moins un sentiment généreux, une fierté héroïque, & ces traits nobles qui caractérisent une ame élevée au-dessus du vulgaire, par le mépris de la mort & du danger, par une fermeté toujours égale dans les divers événemens de la vie, heureux ou malheureux, par l’affranchissement de tout ce qui marque quelque foiblesse. Comme donc j’ai appellé la premiere espece de sublime, sublime de pensée ou d’idée, [t. II, p. 313] j’appellerai celle-ci sublime de sentiment.

De cette derniere classe sont les traits tant & si justement admirés dans Corneille, le Qu’il mourût du vieil Horace, le Moi de Médée. Il n’y a pas moins d’élévation dans le mot du Joad de Racine,

« Je crains Dieu, cher Abner, & n’ai point d’autre crainte. »

Porus, à qui son vainqueur fait cette demande,

« Comment prétendez-vous que je vous traite ? répond, En Roi »

Alexandre invité à acquiescer aux offres de Darius par le plus grand de ses Capitaines, & la meilleure tête de son Conseil, qui lui dit : Pour moi, j’accepterois ces offres, si j’étois Alexandre, répond fiérement : Et moi aussi, si j’étois Parménion. Ces traits d’héroïsme, qui expriment tant d’élévation au-dessus des choses humaines, frappent les hommes d’une admiration d’autant plus grande, qu’ils sentent plus vivement l’impression que font sur eux-mêmes les biens & les maux de la vie. [t. II, p. 314] La générosité qui fait oublier les injures, est un sentiment magnanime, un effort tellement au dessus des sentimens naturels, qu’il se fait nécessairement admirer. Ainsi je ne crains point de citer comme sublime le mot de Louis XII. « Ce n’est point au Roi de France à venger les injures du Duc d’Orléans ». 

M. Bossuet est sans contredit le plus sublime de nos Orateurs, & il excelle dans les deux genres, grandeur des idées, noblesse des sentimens. Je les trouve réunis dans un trait fort court de l’Oraison funebre de M. le Prince. « S’il a fallu, dit l’Orateur, quelque récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l’Empire du monde, comme un présent de nul prix ». L’Empire du monde, présent de nul prix ! Quel contraste ! Combien falloit-il que l’Orateur eût l’ame élevée pour penser & sentir ainsi ! Mais quelle idée nous donne-t-il de la grandeur infinie de Dieu !

Le sublime de sentiment regne seul [t. II, p. 315] dans le fameux serment de Démosthene, dont il faut, pour en sentir la beauté, développer les circonstances. Démosthene avoit été le principal moteur de la Ligue, qui fut vaincue par Philippe à la bataille de Chéronée. Ses ennemis vouloient lui faire un crime du mauvais succès de ses conseils, & il pouvoit craindre que les Athéniens ne se laissassent enflammer de haine contre lui par des discours, qui le représentoient comme auteur des maux publics, & comme ayant fait commettre à ses citoyens une faute capitale, dont ils portoient la peine. « Non, Messieurs, dit ce généreux Orateur : vous n’avez point failli. J’en jure par les Manes de ces grands hommes, qui ont combattu pour la même cause dans les plaines de Marathon, à Salamine, & devant Platée ». On sent ici la grandeur d’ame, qui se roidit contre les disgraces ; une espece d’enthousiasme d’amour de la liberté & de la patrie, qui en divinise les défenseurs, & qui égale, par la conformité de ce motif, le funeste succès de la bataille de Chéronée aux victoires les plus glorieuses. De semblables traits ne naissent [t. II, p. 316] point dans l’esprit ; ils partent du cœur : & ils prouvent que l’Orateur, pour atteindre à la perfection de son Art, ne doit pas seulement être homme de bien, mais qu’il doit avoir toute la noblesse & toute l’élévation de la plus haute vertu.

< Manchette : La briéveté convient singuliérement au sublime de sentiment.>

Quelques-uns ont pensé que la briéveté est un des caracteres essentiels du sublime. Tâchons d’éclaircir ce que peut avoir de vrai cette opinion, & ce qu’elle auroit d’outré & d’excessif. La briéveté convient tout-à-fait au sublime de sentiment. Les exemples que j’en ai cités sont presque tous de vives & courtes saillies : & difficilement peut-il subsister dans un discours qui auroit quelque étendue. Supposons, par exemple, que le vieil Horace, lorsqu’on lui demande ce qu’il voudroit donc qu’eût fait son fils resté seul contre trois, réponde que son fils devoit se souvenir qu’il étoit Romain, soutenir la gloire de ses ancêtres, & se livrer courageusement à la mort. En ce cas, il auroit sans doute exprimé un grand sentiment. Mais ce sentiment, tout grand qu’il est, nous auroit moins frappés. Il falloit, pour lui donner du feu & [t. II, p. 317] de l’ame, que le pere en parût bien pénétré : & c’est ce qu’il nous montre par la maniere vive, & même brusque, dont il le rend : « Qu’il mourût ». C’est qu’il n’y a rien de si rapide, que nos mouvemens : & les expressions ne les rendent pas à notre gré, si elles n’en imitent la célérité. Mais quand un mot, un seul mot, peint vivement un sentiment, nous sommes satisfaits, nous sommes émus, parce que le trait part avec une vîtesse qui égale celle du sentiment qui le lance. Le serment de Démosthene est néanmoins une preuve, qu’il n’est pas essentiel à ce genre de sublime de consister en un seul mot, & qu’il peut se trouver dans une phrase où entrent plusieurs idées, mais ramassées, vives & hardies.

< Manchette : Elle n’est point nécessaire dans le sublime d’idée : mais elle y fait un bon effet.>

La briéveté n’est pas nécessaire dans le sublime de pensée. Une idée grande, noble, excite dans l’ame une tranquille admiration, qui n’a pas la même vivacité que le sentiment. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeller les exemples rapportés ci-dessus : & il est aisé d’en ajouter d’autres, tels que celui-ci. M. Bossuet, dans son Histoire Universelle, comparant [t. II, p. 318] aux promesses temporelles de l’ancienne Loi celles de la nouvelle, qui se rapportent toutes à la vie future, traite cette pensée avec une magnificence, qui sans se renfermer en peu de paroles n’en a pas moins de sublimité. « Le Tout-puissant, dit-il, n’auroit fait que des ouvrages peu dignes de lui, si toute sa magnificence ne se terminoit qu’à des grandeurs exposées à nos sens infirmes. Tout ce qui n’est pas éternel ne répond point à la majesté d’un Dieu éternel, ni aux espérances de l’homme, à qui il a fait connoître son éternité : & cette immuable fidélité qu’il garde à ses serviteurs, n’aura jamais un objet qui lui soit proportionné, jusqu’à ce qu’elle s’étende à quelque chose d’immortel & de permanent ». Ce n’est point-là un mot saillant : c’est une idée développée : & néanmoins la phrase est sublime. Mais lorsque la briéveté du tour se trouve jointe à la grandeur de l’idée, l’esprit n’en est que plus vivement frappé. « Dieu dit : Que la lumiere soit : & la lumiere fut. Tout étoit Dieu, excepté Dieu-même ».

< Manchette : Récapitulation.>

Ainsi, pour résumer en deux mots [t. II, p. 319] tout ce que je viens de dire, le pathétique ne doit point être confondu avec le sublime, & il en est très-différent. Le sublime a pour caractere d’exciter l’admiration. On peut en distinguer deux especes, sublime de pensée ou d’idée, & sublime de sentiment. La briéveté, plus nécessaire au second genre qu’au premier, sied parfaitement à l’un, ne messied point à l’autre. 

J’ai tiré cette doctrine de l’ouvrage de M. Rémond de S. Mard, intitulé la Poetique prise dans ses sources : ouvrage écrit d’un style mou, mais néanmoins avec beaucoup de sagacité & de finesse.