TROPUS / TROPE
t. 2 p. 80
< Manchette : Tropes.>
Il y a des Figures de Rhétorique qui changent la signification des mots, & on les nomme Tropes, mot Grec qui signifie changement.
t. 2 p. 81-121
Article I. Des Tropes.
< Manchette : Avantages particuliers des Tropes.>
Les Tropes ont tous les avantages, & produisent tous les effets que nous avons reconnus dans les Figures de Rhétorique, dont ils font partie. Mais celui qui leur est propre singuliérement, & qui découle immédiatement de leur définition, c’est qu’ils donnent le moyen de varier le style ; & d’enrichir la langue. Ils changent, avons-nous dit, la signification naturelle & originale des mots, & ils les [t. II, p. 82] appliquent à d’autres usages. Ainsi ils procurent la facilité de répéter la même idée, sans fatiguer l’oreille par la répétition du même son : ils varient le discours. Un mot, qui par son institution primitive étoit destiné à exprimer telle idée, parvient, à l’aide du Trope, à en représenter d’autres, qui ont d’ailleurs leurs noms propres & naturels. Ainsi la langue est enrichie, & se trouve avoir une abondance de mots pour signifier une seule & même idée. Cheval est le nom propre de cet animal si utile à l’homme, & dont nous tirons tant de services différens. Dans la description d’une armée, cent chevaux signifient cent cavaliers. Nous disons vingt voiles pour vingt vaisseaux, feu pour activité, amour : & ainsi d’un très-grand nombre d’autres mots.
< Manchette : Abus des Tropes.>
Il n’est pas besoin d’avertir que l’on peut hasarder des changemens de signification qui soient vicieux, & que ces expressions bisarres ne doivent point être décorées du nom de Tropes ; mais appellées de leur vrai nom, barbarismes, impropriétés, langage louche, faux, ou obscur. Quand il plut à un Poëte du tems d’Horace, de dire [t. II, p. 83] que Jupiter crachoit la neige sur les Alpes,
Jupiter hibernas canâ nive conspuit Alpes.
on sent bien que cette façon de parler est choquante par sa bassesse. Le Trope est un nom de vertu dans le discours.
On distingue communément quatre principaux Tropes, la Métaphore, la Métonymie, la Synecdoche, & l’Ironie. J’y joindrai l’Antonomase.
[...]
De la Métaphore.
< Manchette : Définition de la Métaphore.>
I. La Métaphore est le changement de signification dans un mot employé pour un autre, à cause de quelque ressemblance. Ce dernier trait est celui qui caractérise la Métaphore. Elle donne à un objet le nom d’un autre qui lui ressemble. David éprouve avec reconnoissance que Dieu l’éclaire & le protége, & il s’écrie : « Dieu est mon soleil & mon bouclier. » On sent la ressemblance des secondes idées, qui sont métaphoriques, avec les premieres, qui sont simples.
<N.d.A. Pseaume 83. suivant l’Hébreu. La Vulgate porte : Misericordiam & veritatem, diligit Deus.>
Toute Métaphore renferme donc une comparaison. Mais elle en abrége l’expression : & c’est par là qu’elle acquiert [t. II, p. 85] le mérite de la vivacité. Tournons en comparaison la Métaphore que je viens d’alléguer pour exemple, & disons : Dieu éclaire mon ame, comme le soleil éclaire mes yeux, & il me protège comme un bouclier me sert de défense dans le combat. Quelle différence entre cette expression longue, & le discours vif & énergique du Prophete : « Dieu est mon soleil & mon bouclier. »
< Manchette : Ses usages.>
La Métaphore est le plus beau, le plus riche, le plus fréquemment employé de tous les Tropes. Le Grammairien philosophe que j’ai déja cité, remarque avec raison que ce n’est point la nécessité qui a inventé la Métaphore, & qu’il ne faut pas croire que cette Figure ait été primitivement appellée au secours par les hommes pour suppléer à la disette du mot propre, qui manquoit dans la langue. Ils le font sans doute : & le mot œil, que nous appliquons dans notre langue à tant d’usages, soit dans les arts, soit dans les productions de la nature, en est la preuve. Mais la Métaphore n’a point eu besoin de la nécessité pour s’introduire : elle plaît par elle-même, & elle invite naturellement [t. II, p. 86] les hommes à se servir d’elle, par l’agrément qu’elle leur procure. Cicéron marque fort bien les sources de cet agrément <De Orat. III. 160>. « La Métaphore plaît, dit-il, par l’ingénieuse hardiesse qu’il y a d’aller au loin (a) chercher des expressions étrangeres à la place des naturelles, qui sont sous la main ; elle fait une agréable illusion à l’esprit, en lui montrant une chose, & lui en signifiant une autre ; enfin elle donne, pour ainsi dire, du corps aux choses les plus spirituelles, & elle les fait presque toucher au doigt & à l’œil, par les images qu’elle en trace à l’esprit. »
<N.d.A. (a) M. du Marsais, Auteur du livre des Tropes, critique cette pensée de Cicéron, parce qu’il prend le mot au loin trop à la lettre; & qu’il en outre l’idée. Il est vrai qu’en fait de diction, tout ce qui est recherché de trop loin est vicieux. Mais, au-lieu du mot propre, employer une autre idée, c’est toujours laisser ce qui est sous la main, pour aller chercher plus loin ce qui peut orner la chose & l’embellir : & cette ingénieuse hardiesse a de quoi plaire.>
Ce dernier usage de la Métaphore est constamment le plus utile & le plus ordinaire. Nous avons peine à saisir les idées spirituelles, & nous n’y fixons que très-difficilement nos regards. Notre vue s’éblouit, dès qu’elle veut s’attacher aux choses qui [t. II, p. 87] n’ont point de corps. Au contraire tout ce qui est sensible entre naturellement dans notre esprit, & est facilement apperçu. De-là il est arrivé que tout ce qui appartient à notre ame est exprimé dans le langage commun par des images sensibles. Nous disons les mouvemens de l’ame, la chaleur du sentiment, la pénétration de l’esprit, la rapidité de la pensée. En un mot, ce n’est pas seulement par les divers traits de figures tracées que nous donnons de la couleur & du corps aux pensées. Cette expression ingenieuse d’un de nos Poëtes s’applique également au discours, tel que nous le prononçons.
L’expérience de ce que je dis ici est perpétuelle, & se renouvelle à chaque instant. Nous ne parlons jamais des objets intellectuels, sans accumuler dans nos discours les Métaphores. Citons pour exemple le début de l’excellent Poëme de M. Racine le fils sur la Religion.
« La raison dans mes vers conduit l’homme à la Foi,
C’est elle qui portant son flambeau devant moi,
M’encourage à chercher mon appui véritable ;
M’apprend à le connoître, & me le rend aimable.
Faux sages, faux savans, indociles esprits,
[t. II, p. 88] Un moment, fiers mortels, suspendez vos mépris.
La raison, dites-vous, doit être notre guide.
A tous mes pas aussi cette raison préside.
Sous la divine Loi, que vous osez braver,
C’est elle-même ici qui va me captiver. »
Lorsque l’on parle des choses spirituelles, la Métaphore est un secours presque nécessaire. En toute matiere elle est un ornement. Quand D. Fernand dit à Rodrigne dans Corneille <Le Cid, Acte IV. scène 3>,
« Et l’Etat défendu me parle en ta défense, »
au-lieu de dire ; Le service que tu viens de me rendre en défendant l’Etat, est une considération qui te justifie à mes yeux ; quand M. d’Aguesseau expose en ces termes le danger de l’ambition pour la fermeté du Magistrat <T. I. Quinzieme Mercuriale>, « Rejettera-t-il avec indignation le poison mieux préparé que l’ambition lui présente, & aura-t-il la force de ne jamais boire dans cette coupe enchantée, qui enivre tous les Héros de la terre ? » Quand M. de Fontenelle, parlant du dessein formé par Pierre le Grand de policer la Moscovie <Eloge du Tzar>, dit : « Il s’agissoit de créer une Nation nouvelle : » dans ces expressions, auxquelles on peut en trouver par-tout mille autres semblables, on [t. II, p. 89] sent tout le prix & tout le relief que la Métaphore donne aux idées qu’elle travestit, pour ainsi dire, heureusement, & combien l’expression simple resteroit au-dessous.
< Manchette : Ses regles.>
L’usage de la Métaphore a ses regles : & de ce qu’elle est un ornement brillant, il ne s’ensuit pas que l’on puisse l’employer au hasard, sans choix & sans mesure.
Il faut éviter avant tout la disconvenance des idées. La Métaphore est essentiellement fondée sur leur ressemblance : & rien ne lui est plus contraire, que de substituer au nom de la chose le nom d’une autre qui ne lui ressemble pas. M. du Marsais censure avec raison cette phrase du Poëte Théophile : Je baignois mes mains dans les ondes de ses cheveux. On peut supporter les ondes des cheveux. Mais baigner ses mains dans de pareilles ondes, c’est une Métaphore dure, à laquelle manque la ressemblance.
Il ne faut pas que l’idée métaphorique soit tirée de trop loin, ou d’une chose qui ne soit pas assez communément connue. Cicéron allégue pour exemples d’expressions vicieuses en ce genre <De Orat. III. 163>, la Syrte de sa fortune, la Charybde [t. II, p. 90] qui a dévoré ses biens. Il aime mieux que l’on dise l’écueil de sa fortune, le gouffre qui a dévoré son patrimoine. On pourroit ajouter aux expressions blâmées par Cicéron, une façon de parler qui a été autrefois employée par quelques Ecrivains de notre langue, mais qui est tombée aujourd’hui en discrédit, l’apogée de la félicité. Bien des gens ignorent la valeur du mot apogée. Il vaut bien mieux dire le faîte ou le comble du bonheur.
Il faut se précautionner contre les applications prétendues ingénieuses, qui portent sur un sens faux, & qui dégénerent en froideur & en petitesse. C’est le vice de ces deux vers de Corneille,
« Ce sang, qui tout versé fume encor de courroux
De se voir répandu pour d’autres que pour vous. »
La vapeur qu’éleve un sang bouillonnant n’est point un signe de colere, mais un effet physique, qui n’a nul rapport avec les sentimens généreux d’un sujet qui regrete en périssant de ne pas mourir pour le service de son Roi. Je ne crains point de tirer de Corneille un exemple de vice. Ce [t. II, p. 91] Poëte est si grand, qu’une légere tache ne peut point obscurcir sa gloire.
Il n’est pas besoin d’avertir un honnête homme de ne point tirer ses Métaphores d’idées contraires à l’honnêteté, ni celui qui a de la noblesse & de l’élévation dans l’esprit, de ne point emprunter ses images d’objets bas & vils. On a blâmé avec raison Tertullien d’avoir dit que le déluge fut la lessive générale de la nature : expression qu’a néanmoins imitée un de nos Poëtes <Benserade> :
« Dieu lava bien la tête à son image. »
Enfin, si l’on se voit quelquefois obligé d’employer des Métaphores, qui ayent quelque chose de dur, comme il peut arriver, parce qu’elles seront en même tems énergiques & convenables au sujet, on doit y ajouter quelque correctif, qui les fasse passer en les adoucissant. « Que fait autre chose, dit Bourdaloue <Avent, Sermon sur le scandale>, un libertin, un homme vicieux, un homme dominé par l’esprit impur, qui dans l’emportement de ses débauches, cherche par-tout, si j’ose m’exprimer ainsi, une proie à sa sensualité. » L’idée de proie a paru ici à ce sage [t. II, p. 92] Orateur un peu hardie. Il la corrige & la sauve par cette prémunition, si j’ose m’exprimer ainsi. On emploie au même usage ces phrases, pour ainsi dire, en quelque maniere, & autres semblables.
Remarquez néanmoins que ces correctifs ne sont bons que pour la prose. Ils languiroient dans la poésie, qui est plus libre, & qui aime une noble audace. Ainsi Boileau, pour peindre énergiquement le triste état d’un voluptueux, à qui la vie molle & délicieuse a attiré la goutte, la pierre, les coliques, n’a point craint de dire sans correctif que ces maladies.
« Lui font scier des rocs, lui font fendre des chênes. »
< Manchette : Catachrese.>
Ce genre de Métaphore a reçu un nom des Rhéteurs. Car il semble qu’ils ayent cru par la multiplication des noms multiplier leurs richesses. Ils ont appellé CATACHRESE ce qu’ils pouvoient appeller simplement Métaphore hardie & un peu dure. Le nom est bien choisi. Car Catachrese est un mot Grec, qui signifie abus. C’est en quelque maniere abuser des mots, que de les transporter à une signification à laquelle ils semblent résister. Bâtir [t. II, p. 93] se dit d’une maison, & Virgile a appliqué ce mot au cheval de Troie. Ils bâtissent un cheval immense. Juvénal a employé le même terme pour représenter les cheveux des femmes rangés par étages : expression que Boileau a heureusement transportée dans notre langue.
« Bâtir de ses cheveux le galant édifice. »
La Catachrese convient mieux à la poésie qu’à la prose. Cependant les exemples n’en sont pas rares dans les Orateurs qui aiment l’énergie. M. Bossuet appelle cœurs étroits & entrailles resserrées les hérétiques, qui ne pouvant comprendre l’immensité de l’amour de Dieu pour les hommes, retranchent tantôt un des mysteres de la Religion, tantôt un autre, comme des excès incroyables de bonté <Oraison funebre d’Anne de Gonzague>. La Bruyere traite de vieux meuble de ruelle un homme accoutumé depuis long-tems à fréquenter les cercles que les femmes aiment à former dans leur appartement <Caract. ch. XI>.
On doit ménager ce genre d’ornement avec une grande discrétion. Le vice en est bien voisin : & Moliere a eu raison de mettre dans la bouche [t. II, p. 94] d’une pédante cette expression ridicule :
« Il est vrai que le mot est bien collet-monté. »
pour dire bien vieux, parce que la mode des collets-montés étoit passée depuis long-tems.
< Manchette : Allégorie.>
La métaphore continuée devient ALLEGORIE. Quand on a emprunté une idée, il est naturel qu’on la suive. C’est ce que l’on a pu remarquer dans quelques-uns des exemples de Métaphore que j’ai cités, & singuliérement dans celui que j’ai tiré du Poëme sur la Religion. Rien n’est plus fréquent dans les Poëtes & dans les Orateurs. Qu’il me suffise de rapporter ici ces beaux vers de Racine dans son Mithridate.
« Ils savent que sur eux prêt à se déborder,
Ce torrent, s’il m’entraîne, ira tout inonder :
Et vous les verrez tous, prévenant son ravage,
Guider dans l’Italie & suivre mon passage. »
L’idée de torrent, sous laquelle le Poëte désigne la puissance Romaine, a amené les mots se déborder, entraîne, inonder, ravage : & la Métaphore se forme en Allégorie.
Le dernier vers est une expression [t. II, p. 95] simple, & appelle la chose par son nom. C’est une précaution que l’on doit prendre ordinairement dans l’Allégorie, suivant la remarque de Quintilien, pour éviter l’obscurité. Le P. Bourdaloue a cette attention <Avent. Sermon sur la Nat. de J. C. p. 245>, lorsqu’il fait à l’Incarnation du Verbe l’application de ce passage du Pseaume : La Miséricorde & la Vérité, c’est-à-dire, la Justice, se sont rencontrées. « Où se sont-elles rencontrées ? dit l’Orateur Chrétien. Dans l’étable où est Jesus-Christ : disons plutôt dans Jesus-Christ. Jusques-là, elles avoient tenu des routes toutes différentes & toutes opposées, & rien n’étoit plus éloigné de la miséricorde que la justice. Aujourd’hui elles se rapprochent, & l’une vient heureusement à la rencontre de l’autre. » Cette Allégorie pourroit sembler obscure, si elle n’étoit expliquée par les expressions simples qui suivent. «Jusques-là, l’une avoit paru absolument contraire à l’autre : car le propre de la justice étoit de punir ; & le propre de la miséricorde, de pardonner. Ici le pardon & la punition se joignent ensemble : la punition, qui tombe sur l’innocent, les souffrances [t. II, p. 96] de Jesus-Christ dans la crêche, méritant le pardon aux hommes coupables ; & le pardon qu’obtiennent les hommes coupables n’étant fondé, conséquemment aux decrets éternels de Dieu, que sur les souffrances de Jesus-Christ, & sur la punition que subit l’innocent, & à laquelle il veut bien se soumettre. » C’est ainsi que les termes figurés donnent de l’éclat au discours, & les termes propres procurent la clarté.
Quelquefois le nom propre précéde & prépare les voies à l’Allégorie, qui sans cette précaution ne seroit pas aisément entendue. C’est ce qu’a pratiqué M. le Beau, en parlant du trop fameux systême de Law <Eloge de M. le Comte d'Argenson>. Il commence par le nommer. «Un audacieux systême de finances se jouoit de la crédulité Françoise. » Vient ensuite l’Allégorie, aussi parfaite qu’aucune que je connoisse. «Un vent impétueux, changeant à chaque instant, & soufflant au gré d’un seul homme, emportoit les fortunes les plus solides, réduites en feuilles légeres. » L’expression figurée a toute la clarté nécessaire, au moyen du terme [t. II, p. 97] propre, qui a marché devant.
Une autre regle de l’Allégorie est, que la même idée doit régner dans tout son cours, & qu’il ne faut pas, comme dit Quintilien, après avoir commencé par la tempête, finir par l’incendie. Malherbe connoissoit bien cette loi, & il l’a pratiquée dans ce commencement d’une Ode adressée au Roi Henri le Grand <L. II>.
« Enfin, après les tempêtes
Nous voici rendus au port.
Enfin, nous voyons nos têtes
Hors de l’injure du sort.
Nous n’avons rien qui menace
De troubler notre bonace. »
Tout ce tissu d’idées est bien lié, bien suivi. Mais on reproche au même Poëte de ne s’être pas exprimé d’une façon conséquente dans ce vers :
« Prends ta foudre. Louis, & va comme un lion. »
<Ode sur la Rochelle>
L’idée du lion ne va point avec celle de la foudre. Il falloit dire, comme Jupiter.
M. du Marsais, d’après lequel j’écris ceci, ajoute un autre exemple qu’il prend dans Corneille. D’abord Chimene disoit dans le Cid : [t. II, p. 98]
« Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colere. »
<Acte III scène 4>
Feux & rompent ne vont point ensemble. C’est une observation de l’Académie sur les vers du Cid. Au mot rompent on a depuis substitué troublent : correction peu heureuse. La contrainte du vers rend le reméde difficile.
< Manchette : Les Adages.>
Les Adages ou Proverbes sont fréquemment tournés en Allégorie. Mais ils n’ont point de dignité, & sont communément du style le plus bas. Je ne craindrai point d’en citer ici quelques-uns de tels. Ils n’en seront que d’autant plus propres à faire sentir combien l’usage des expressions proverbiales convient peu à l’Orateur. Ainsi on dit chat échaudé craint l’eau froide, pour signifier que celui qui a éprouvé de grands maux, se précautionne même contre des maux de moindre conséquence. On dit de même tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise ; mettre la lumiere sous le boisseau, & ainsi du reste. Toutes ces locutions ne peuvent se souffrir que dans le style le plus familier.
< Manchette : L'Apologue.>
L’Apologue est une moralité que l’on cache sous le voile symbolique [t. II, p. 99] d’une fiction en récit : il rentre dans le genre de l’Allégorie. J’ai marqué ailleurs les raisons pour lesquelles l’Apologue convient peu à l’Eloquence.
< Manchette : L'Enigme.>
L’Enigme, qui n’est autre chose qu’une Allégorie que l’on obscurcit à dessein, est encore moins admissible dans le discours oratoire, dont la vertu fondamentale & essentielle est la clarté. Si pourtant un Ecrivain a des raisons d’envelopper sa pensée, pour la donner à deviner, plutôt qu’il ne l’exprimera disertement, il peut utilement appeller l’Enigme à son secours. La Bruyere a usé de ce stratagême dans une occasion où il avoit à parler peu avantageusement d’un Prince Souverain, par conséquent toujours respectable, mais ennemi de la France, & contre lequel par conséquent un François pouvoit se permettre une certaine liberté <Caract. ch. XII>. Il mêle si bien les obscurités avec les traits de clarté, qu’il montre & cache à la fois ce qu’il attaque. «Vous avez, dit-il, un homme pâle & livide, qui n’a pas sur soi dix onces de chair, & que l’on croiroit jetter à terre du moindre souffle. Il fait néanmoins plus de bruit que quatre autres, & il met [t. II, p. 100] tout en combustion. Il vient de pêcher en eau trouble une île toute entiere. Ailleurs, à la vérité, il est battu & poursuivi : il se sauve par les marais, & ne veut donner ni paix ni treve. Il a montré de bonne heure ce qu’il savoit faire : il a mordu le sein de sa nourrice. Elle en est morte, la pauvre femme. Je m’entends, il me suffit. En un mot, il étoit né sujet, & il ne l’est plus : au contraire il est le maître ; & ceux qu’il a domptés & mis sous le joug, vont à la charrue, & labourent de bon courage. Ils semblent même appréhender, les bonnes gens, de pouvoir se délier un jour & devenir libres. Car ils ont étendu la courroie & allongé le fouet de celui qui les fait marcher. Ils n’oublient rien pour accroître leur servitude. Ils lui font passer l’eau, pour se faire de nouveaux vassaux, & s’acquérir de nouveaux domaines. Il s’agit, il est vrai, de prendre son pere & sa mere par les épaules, & de les jetter hors de leur maison, & ils l’aident dans une si bonne entreprise. Les gens de delà l’eau, & ceux d’en deçà, se cottisent & mettent chacun [t. II, p. 101] du leur, pour se le rendre à eux tous de jour en jour plus redoutable. » Je n’acheve point le reste de cette Allégorie énigmatique, qui est poussée par l’Auteur encore plus loin. Mais j’en ai transcrit assez, pour que ceux qui savent l’Histoire du siécle passé, entendent qui est le Prince dont il s’agit.
De la Métonymie & de la Synecdoche.
< Manchette : Définition de la Métonymie. Définition de la Synecdoche.>
II. III. Je traite ensemble la Métonymie & la Synecdoche, parce que ces deux Tropes ont une très-grande affinité. La Métonymie consiste à nommer la cause pour l’effet, ou l’effet pour la cause ; le contenant pour le contenu, ou réciproquement ; le nom abstrait pour le nom concret, & le concret pour l’abstrait ; le moral pour le physique, le physique pour le moral. La Synecdoche emploie le tout pour la partie, ou la partie pour le tout ; le genre pour l’espece, ou l’espece pour le genre, & ainsi de plusieurs autres adaptations semblables, qui étant par leur nature des irrégularités d’expression, deviennent par les circonstances des vertus du langage. [t. II, p. 102]
< Manchette : Exemples de Métonymie.>
Le mot écrire signifie proprement tracer des caracteres sur le papier. On transporte le physique au moral, lorsque l’on dit d’un Auteur qu’il écrit bien, pour faire entendre que son style est beau & louable. La plume est l’instrument dont nous nous servons pour écrire. Nous disons, d’un homme qui a un beau style, c’est une belle plume, employant l’instrument pour la personne qui s’en sert, en même tems que nous passons du physique au moral. C’est par une semblable Figure que le fameux Orateur S. Jean, Evêque de Constantinople, a été appellé Chrysostome, c’est-à-dire, Bouche d’or. La bouche est l’organe de la parole, & par conséquent de l’Eloquence. La Métonymie est accompagnée ici de la Métaphore, au moyen de l’idée de l’or, qui exprime par ressemblance ce qu’il y a de plus parfait & de plus précieux.
On emploie quelquefois l’abstrait pour le concret, ou, ce qui revient presque au même en Grammaire, le substantif pour l’adjectif. Phedre a dit de la grue qui enfonce son cou dans la gueule du loup, qu’elle lui confie la longueur de son cou, c’est-à-dire, son [t. II, p. 103] long cou. Nous n’oserions parler ainsi en François. Mais nous disons pourtant, ceci est la vérité, pour dire est très-vrai ; & de même Lucile est loué par Boileau d’avoir
« Vengé l’humble vertu de la richesse altiere. »
Au contraire le concret est mis pour l’abstrait dans ce vers excellent,
« Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable. »
Nous disons aussi l’amour de l’honnête, pour signifier l’amour de l’honnêteté morale.
Un avis important sur ces sortes de Métonymies, c’est qu’il faut qu’elles soient autorisées par l’usage. J’ai vu un tems où ceux qui se piquoient de bel esprit affectoient la métamorphose de l’adjectif en substantif, & la prodiguoient sans discrétion. Ils disoient le délicieux, le doux, le riant, comme si ces noms étoient faits pour se soutenir par eux-mêmes dans la phrase. Ils prétendoient se distinguer : & ils y réussissoient, au point de se rendre inintelligibles & barbares. Cette mode a passé, pour faire place à d’autres, non moins contraires à la clarté & à la [t. II, p. 104] pureté du langage. Usons sobrement de ces hardiesses, & consultons sur tout ce que nous écrivons, la raison & l’usage.
Une autre sorte de Métonymie qui a quelque chose de plus fin, c’est celle par laquelle on attribue à l’auteur ou à l’ouvrage la chose même qui est racontée ou décrite. C’est ainsi que Despréaux dit de S. Amand, Auteur du poëme Moïse sauvé, que
« Poursuivant Moïse au travers des déserts,
(Il) court avec Phataon se noyer dans les mers. »
<Art Poétique, chant I>
Dans la définition de l’Ode <Chant III>, le même Despréaux mêle l’expression simple & le tour figuré. L’Ode, dit-il,
« Entretient dans ses vers commerce avec les Dieux…
Chante un vainqueur poudreux au bout de la carriere. »
Voilà la maniere simple d’exprimer les sujets dont l’Ode s’occupe. Le Poëte ajoute,
« Mene Achille sanglant aux bords du Simoïs,
Ou fait fléchir l’Escaut sous le joug de Louis. »
Ici le récit est transformé en action. Ce tour regne par-tout dans la Poétique de Jerôme Vida, ouvrage estimé à juste titre. [t. II, p. 105]
< Manchette : Exemples de Synecdoche.>
Aux exemples de Métonymie, je dois en joindre de Synecdoche. Les Hébreux disoient le pain pour tout ce qui sert de nourriture à l’homme : & Moïse en montrant aux Israélites la manne tombée du ciel, leur dit :
« Voilà le pain que Dieu vous a donné pour votre nourriture. » L’espece est ici nommée pour le genre. Au contraire, quand nous disons, en montrant un perroquet, voilà un bel oiseau, nous employons le nom du genre pour celui de l’espece. Nous disons souvent tête pour l’homme entier : une tête si chere, la premiere tête de l’Etat : c’est la partie pour le tout. Au contraire quand un François revenant de S. Domingue en France, dit qu’il repasse en Europe, c’est le tout nommé pour la partie : L’Europe pour la France.
< Manchette : Autres Figures ressemblantes à la Synecdoche.>
Les Rhéteurs rapportent aussi à la Synecdoche le changement des nombres mis l’un pour l’autre, le singulier pour le pluriel, le pluriel pour le singulier. Le François est naturellement brave, disons-nous en parlant de toute la Nation. Nous, employé au lieu du pronom singulier je, a de la dignité : & le Roi ne parle jamais [t. II, p. 106] autrement dans ses Ordonnances. On dit par emphase les Alexandres, les Césars, les Cicérons, les Démosthenes : & ce tour a bien plus de noblesse que si les noms étoient exprimés au singulier.
C’est par une semblable figure que l’on change l’usage des tems & des personnes des verbes. Pour rendre un récit plus vif, on emploie le présent au lieu du passé. Ce ton est si usité dans les narrations des Orateurs & des Historiens, que ce seroit perdre le tems que de vouloir en recueillir des exemples. Le même tems présent mis pour le futur le place sous les yeux & en atteste la certitude. Le Seigneur dit dans l’Apocalypse : « Voici que je renouvelle toutes choses, » c’est-à-dire, je renouvellerai bientôt & très-certainement. « Un seul jour dans vos tabernacles éternels, dit le Psalmiste, vaut mieux que mille en cette région d’exil : » c’est-à-dire, vaudra mieux, sera d’un plus grand prix. Les Prophetes se servent même du passé pour le futur, en vue de montrer que le futur qu’ils annoncent est aussi certain que si la chose étoit déja faite. Isaïe dit «L’esprit du Seigneur s’est [t. II, p. 107] reposé sur moi : le Seigneur m’a rempli de son onction, & il m’a envoyé pour annoncer sa parole à ceux qui sont doux & humbles, pour prêcher la grace aux captifs, & la liberté à ceux qui sont dans les chaînes. » Jesus Christ s’est fait l’application à lui-même de ce texte du Prophete <Luc, IV. 18> : & par conséquent on ne peut douter que ce qui devoit arriver plusieurs siecles après ne soit exprimé par Isaïe sous les termes du passé.
Les changemens de personnes ne sont pas moins frappans, ni d’un moindre usage en Eloquence. Quelquefois celui qui parle prend sur lui ce qu’il dit pour les autres, ou du moins se met en leur compagnie : & c’est un ménagement & un adoucissement, soit aux avis, soit aux reproches. Achille dit à Agamemnon dans Racine :
« Ah ! ne nous formons point ces indignes obstacles ;
L’honneur parle : il suffit ; ce sont-là nos oracles.
Les Dieux sont de nos jours les maîtres souverains.
Mais, Seigneur, notre gloire est dans nos propres mains.
Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes ?
Ne songeons qu’à nous rendre immortels comme eux-mêmes :
[t. II, p. 108] Et laissant faire au sort, courons où la valeur
Nous promet un destin aussi grand que le leur. »
Si ces avertissemens étoient donnés directement à Agamemnon en seconde personne, on sent que le discours seroit dur, haut & désobligeant.
Les Ecrivains adressent quelquefois la parole à leurs lecteurs, comme s’ils leur parloient en face, & c’est une seconde personne mise pour une troisieme. Longin cite pour exemple un vers d’Homere que M. Boileau a traduit ainsi,
« Vous (a) ne sauriez connoître au sort de la mêlée,
Quel parti suit le fils du courageux Tydée. »
<N.d.A. (a) M. Boileau dit : Tu ne saurois. Le tour par la seconde personne du pluriel m'a paru ici plus convenable, quoique moins poétique.>
La troisieme personne employée pour la seconde a deux effets tout contraires. Quelquefois c’est le témoignage d’un très-grand respect qui n’ose porter la parole directement à la personne, comme si c’étoit se mesurer avec elle. Monsieur a-t-il quelques ordres à me donner ? Madame s’est-elle toujours bien portée ? Son Eminence m’avoit donné ses ordres, & je les ai exécutés. Ce tour est du langage de [t. II, p. 109] la conversation : & il ne convient qu’à une politesse servile. Dans d’autres occasions ce même tour exprime le dédain, & il a lieu dans la fureur & dans l’emportement de la passion. Didon s’en sert à l’égard d’Enée, après qu’il a rebuté ses prieres. Elle lui parle d’abord directement (a).
« Non, cruel, tu n’es point le fils d’une Déesse.
Tu suças en naissant le lait d’une tigresse :
Et le Caucase affreux t’engendrant en courroux,
Te fit l’ame & le cœur plus durs que ses cailloux. »
Elle change ensuite son tour de phrase.
« Car qu’ai-je à ménager ? & qu’ai-je plus à craindre ?
A quoi bon déguiser ? & pourquoi me contraindre ?
Mes plaintes, mes regrets, & tout mon déplaisir,
Ont-ils pû de son cœur arracher un soupir ?
Mes yeux noyés de pleurs pour toutes mes alarmes,
Ont-ils vu de ses yeux couler les moindres larmes ?
Et son ame, insensible aux traits de la pitié,
A-t-elle d’un regard flatté mon amitié ? »
<N.d.A. Virgile, comme tout le monde sait, est l'original : la traduction est de Gilles Boileau>
Il est aisé de voir qu’ici le tour de troisieme personne envers celui qui est présent & qui écoute, est [t. II, p. 110] l’expression du mépris, de l’indignation & du désespoir.
< Manchette : Usage de la Métonymie & de la Synecdoche.>
Ce que nous venons de dire des changemens dans les tems & les personnes des verbes n’est point compris dans les définitions ni de la Métonymie, ni de la Synecdoche. Mais ce sont des Tropes très-ressemblans : & je n’avois point de meilleur endroit où placer ce que je devois en dire d’après Longin. Il me reste à faire quelques réflexions sur l’usage de la Métonymie & de la Synecdoche proprement dites.
On sent que cette liberté que nous prenons de nous servir d’un nom pour un autre, varie le discours, & enrichit la langue.
Elle sert aussi à abréger l’expression : c’est de quoi les hommes sont généralement très-curieux. Nous disons une Perse, pour signifier une toile fabriquée en Perse : un Damas, pour une étoffé [sic] de soie travaillée sur le modele de celles qui nous sont venues originairement de la Ville de Damas : de la Fayance, pour une vaisselle de terre cuite, dont l’invention & l’usage nous viennent de Faenza, ou Fayence, ville d’Italie. [t. II, p. 111] Ces mêmes figures servent aussi pour l’ornement, si ce n’en est déja un de varier & d’abréger. Mais j’entends ici par ornement ce qui jette un certain éclat. Si vous dites d’un homme extrêmement avare, c’est l’avarice elle-même en personne, votre expression, qui met l’abstrait pour le concret, acquiert par-là une grande énergie. Quand Boileau a dit :
« Chaque climat produit des favoris de Mars :
La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars. »
& ailleurs,
« Fouler aux pieds l’orgueil & du Tage & du Tibre. »
si vous rappelliez les expressions simples, & que vous dissiez grands guerriers, la France, l’ancienne Rome, les Espagnols, les Italiens, ces beaux vers perdroient beaucoup de leur grace & de leur prix.
L’usage de ces figures n’est pourtant pas borné au style oratoire. Il est aisé de voir par quelques-uns des exemples rapportés ci-dessus, qu’elles entrent dans le langage le plus ordinaire & le plus familier. On fait des Métonymies & des Synecdoches sans le vouloir & sans le savoir. [t. II, p. 112] Il ne s’ensuit pas delà que l’on puisse user indifféremment de ces expressions figurées, sans choix & à volonté. Il faut, comme nous le disions tout-à-l’heure, que l’usage les autorise, ou au-moins les permette. Quoique l’on puisse dire cent voiles pour cent vaisseaux, M. du Marsais remarque avec raison que l’on se rendroit ridicule, si l’on disoit dans le même sens cent mats ou cent avirons. On dit fort bien ce Village est de cent feux : on ne diroit pas qu’il est de cent cuisines. C’est là une des raisons pour lesquelles il est très-important à l’Orateur d’avoir étudié sa langue, & d’en connoître le bel usage.
< Manchette : De l’Ironie. Définition de l'Ironie.>
IV. L’Ironie est un Trope, par lequel on exprime tout le contraire de ce que l’on pense, & de ce qu’on veut faire entendre : le mot est Grec, nous disons en François contre-vérité. L’Ironie de Socrate est fameuse dans l’Antiquité. C’étoit le ton perpétuel que ce pere de la Philosophie Morale affectoit de prendre dans ses discours & dans sa conduite. Toujours il feignoit [t. II, p. 113] d’être ignorant, de chercher à s’éclairer par les lumieres qu’il supposoit devoir tirer de ceux avec qui il entroit en conversation. Il vantoit les réponses qu’ils lui faisoient, & ensuite il détruisoit peu-à-peu ces réponses, & leur en faisoit reconnoître à eux-mêmes la fausseté. Telle étoit la méthode qu’il employoit constamment, soit qu’il voulût instruire ses disciples, ou confondre les Sophistes.
< Manchette : Exemples.>
L’Ironie est d’un grand usage dans l’Eloquence. Il n’est point d’homme de Lettres, qui ne connoisse & qui n’admire celle qui fait l’exorde du plaidoyer de Cicéron pour Ligarius. Mais je m’en tiens, suivant mon plan, aux exemples François : & je puis citer ici une Ironie très-finement tournée par le célébre Guillaume du Vair, dans un écrit qu’il composa durant les troubles de la Ligue. C’est une réponse, donnée sous le nom d’un Bourgeois de Paris, à un discours qu’avoit fait répandre dans le Public le Cardinal de Plaisance, Légat du Pape, & dévoué à la faction Espagnole. Ce discours avoit pour objet de persuader qu’il n’étoit permis de faire aucun accord avec le Roi Henri IV, qui bloquoit [t. II, p. 114] actuellement la ville. Le Bourgeois prétendu, qui réfute cette idée fanatique, représente, entre autres raisons, le triste état où est réduit Paris par la disette de toutes les choses nécessaires à la vie, & le danger que courent les Parisiens de périr de faim & de misere. Ensuite adressant la parole au Légat, il lui dit : « Or, Monseigneur, nous ne voulons pas vous persuader par ces raisons là. Car étant étranger, & grand homme d’Etat, il n’est raisonnable que vous ayez le sentiment si vif de nos miseres. Vous les contemplez comme celles que vous lisez dans les Histoires, ou comme celles de la guerre de Troie. » L’intention de l’Auteur de l’écrit est de faire comprendre aux Parisiens qu’ils ne doivent point écouter le Légat, qui n’étoit nullement touché de ce qu’ils souffroient. Il ne les exhorte point en termes exprès à la défiance. Au contraire il semble approuver & louer la façon de penser du Prélat Italien. Le coup ainsi porté avec adresse n’en est que plus capable d’aller à son but.
Toute la Satyre Ménippée, ouvrage ingénieux du même tems, est [t. II, p. 115] montée sur le ton ironique. Je me contenterai d’en tirer pour exemple un morceau de la harangue du prétendu Recteur Rose (a) dans l’assemblée des Etats de la Ligue. L’Ironie est du côté de l’Auteur. Car celui dans la bouche duquel on met la harangue, est supposé parler sérieusement. C’est un personnage ridicule, à qui l’on fait dire les choses du monde les plus absurdes. Ce qui est le comble du malheur pour l’Université (b), il le vante & le préconise, comme une situation souverainement avantageuse, dont il doit des actions de graces aux Chefs de la Ligue. «Tout est coy & paisible, dit-il : & vous dirai bien plus. Jadis du tems des politiques & hérétiques Ramus, Galandius, Turnebus, nul ne faisoit profession des Lettres, qu’il n’eust de longue main & à grands frais estudié, & acquis des Arts & Sciences en nos Colleges, [t. II, p. 116] & passé par tous les degrés de la discipline scholastique. Mais maintenant, par le moyen de vous autres Messieurs, & la vertu de la sainte Union, & principalement par vos coups du Ciel, Monsieur le Lieutenant, les Beurriers & Beurrieres de Vanvres, les Vignerons de Saint Cloud, les Carreleurs de Villejuifve & autres cantons Catholiques, sont devenus Maîtres-ès-Arts, Bacheliers, Principaux, Présidens & Boursiers des Colleges, Régens des Classes, & arguts Philosophes. » Tout l’ouvrage est dans ce goût. Il est fâcheux que la plaisanterie y dégénere assez souvent en un comique bas & burlesque, dont n’est pas même tout-à-fait exemt l’endroit que j’ai cité, ensorte que j’ai été obligé d’en retrancher quelques expressions.
<N.d.A. (a) Le Rectorat de Guillaume Rose est une supposition de l'Auteur de la harangue. Rose n'a jamais été Recteur, & il ne pouvoit pas l'être en 1594, étant depuis longtems Docteur en Théologie.>
<N.d.A. (b) Je ne crains point de déshonorer l'Université, en rappellant ici des malheurs dont elle n'étoit point la cause, mais la victime, & dont elle s'est si glorieusement relevée.>
< Manchette : Espece particuliere d'Ironie.>
On peut rapporter à l’Ironie une sorte de fiction, par laquelle l’Orateur donne quelquefois pour simple supposition ce qui est pourtant la vérité, mais qu’il ne veut pas dire crûment & en propres termes. M. Erard, plaidant pour un fils de famille, qui avoit été séduit par une fille de la [t. II, p. 117] Cour, de la premiere naissance, soutenoit que non-seulement le mariage étoit nul, mais qu’il n’étoit point dû des dommages & intérêts à la Demoiselle, dont la conduite étoit tout-à-fait décriée. Comme une telle raison est bien dure à alléguer en termes précis, au lieu d’argumenter d’après le vrai, il tourne le fait en supposition <p. 331>. « Supposons, dit-il, qu’une fille majeure, & plus que majeure, (je ne prétends désigner personne) instruite par une longue expérience, non-seulement dans les affaires & dans le commerce du monde en général, mais en particulier dans ce commerce que l’on appelle de galanterie ; une fille qui se soit rendue célebre par le nombre, par la diversité, par l’éclat des intrigues & des aventures qu’elle a eues ; qui soit non-seulement soupçonnée, mais convaincue dans l’opinion du Public, de déréglement dans ses mœurs ; qui ait pris si peu de soin de sa réputation, qu’elle n’ait plus rien à perdre de ce côté-là, & qu’il ne puisse y avoir d’homme assez dupe pour la rechercher pour une vertu, dont elle-même ne se pique pas. » [t. II, p. 118] L’Avocat expose de suite sous cette figure toute l’espece de la cause : & il conclut en ces termes : « Ne pourroit-on pas dire que demander des dommages & intérêts pour le tort fait à la réputation d’une personne déja décriée, comme nous la supposons, & chez qui cette vie précieuse de l’honneur seroit entiérement éteinte, ce seroit à-peu-près la même chose que si l’on vouloit faire punir comme meurtrier celui qui auroit frappé le cadavre d’un homme mort depuis plusieurs jours. » Personne n’est trompé à ce tour employé par l’Orateur. On entend parfaitement ce qu’il veut dire : & l’ironie, ou la fiction, comme on voudra l’appeller, n’a d’autre effet, que de marquer des égards pour la personne attaquée, & de la circonspection dans celui qui parle.
Cicéron avoit usé plus d’une fois d’une figure semblable en parlant de Clodia dans l’affaire de Coelius : & son exemple est ici imité par M. Erard, qui ressemble peut-être plus au goût de l’Orateur Romain qu’aucun autre de nos Avocats François.
Jamais l’Ironie n’a été plus finement ni plus agréablement maniée [t. II, p. 119] que par M. Pascal dans ses premieres Provinciales.
< Manchette : De l’Antonomase. Deux especes d'Antonomase.>
V. L’Antonomase, fort bien définie par M. du Marsais, met un nom commun pour un nom propre, ou bien un nom propre pour un nom commun. Dans le premier cas, on veut faire entendre que la personne ou la chose dont on parle, excelle sur toutes celles qui peuvent être comprises sous le nom commun : & dans le second cas, on fait entendre que celui dont on parle ressemble à ceux dont le nom propre est célébre par quelque vice ou par quelque vertu.
< Manchette : Exemples de la premiere espece.>
Roi est un nom commun. Les sujets d’un Prince désignent leur maître, en disant simplement le Roi, & ce nom est alors déterminé à signifier la personne de celui qui regne sur eux actuellement. Nous disons de même l’Orateur Romain pour marquer Cicéron, l’Orateur Athénien pour Démosthene.
Rien n’est plus usité que ces sortes d’expressions, sur-tout dans le style noble. Il y a une sorte d’emphase à [t. II, p. 120] substituer un nom commun au nom propre, dont l’usage est plus simple & plus ordinaire : & ce tour a encore le mérite de laisser quelque chose à deviner. Il a lieu néanmoins aussi dans le style familier, comme quand nous disons Monsieur pour faire entendre le Maître de la maison, ou quand les Romains disoient la Ville pour Rome.
On appelle aussi Antonomase une courte définition mise en la place du nom propre, quoiqu’elle ne convienne qu’à celui dont on parle. Les Romains disoient le destructeur de Carthage & de Numance, pour désigner noblement le second Scipion l’Africain : & dans l’Ode sur la prise de Namur, le Poëte, au lieu de nommer Louis XIV, dit
« C’est Jupiter en personne,
Ou c’est le Vainqueur de Mons. »
La comparaison du Prince avec Jupiter est grande & magnifique. Mais l’Antonomase, que je remarque ici, est dans cette expression, le vainqueur de Mons, qui exprime Louis XIV. par un de ses plus glorieux exploits de guerre.
< Manchette : Exemples de la seconde.>
La seconde espece d’Antonomase [t. II, p. 121] est lorsqu’un nom propre est employé pour faire entendre une idée générale. Cicéron, dit Quintilien, n’est plus le nom d’un homme, c’est le nom de l’Eloquence. Aussi ce nom signifie-t-il Orateur dans ces vers badins de la Fontaine :
« ….Certains Cicérons,
Vulgairement nommés larrons. »
C’est ainsi qu’on dit un Sardanapale, pour exprimer un voluptueux ; un Néron, quand on veut faire entendre un Prince cruel à l’excès : à quoi Racine fait allusion, lorsqu’il met dans la bouche d’Agrippine cette espece de prédiction adressée à son horrible fils,
« Et ton nom paroîtra dans la race future ;
Aux plus cruels tyrans la plus cruelle injure. »
On compte encore quelques autres Tropes. Mais, ou ils se confondent avec ceux que je viens d’expliquer, ou ils se retrouveront mieux à leur place parmi les Figures, dont nous allons parler maintenant.