EPIDICTICUM (GENUS) / ÉPIDICTIQUE (GENRE)
t. 1 p. 16-21
< Manchette : Le genre démonstratif.>
Les discours de la premiére espéce du genre démonstratif, c'est-à-dire ceux qui ont pour objet de louer, sont très-usités parmi nous. Nous connoissons les Panégyriques des Saints, [t. I, p. 17] les Oraisons funébres, les Eloges qui se lisent dans les Académies. La douceur de nos mœurs rend très-rares au contraire les invectives publiques, si ce n'est contre les vices en général, sans attaquer les personnes. Les Mercuriales, qui se font dans le Parlement de Paris à certains jours marqués, pouvoient être autrefois regardées comme appartenantes à cette nature de discours. Mais outre qu'elles n'ont jamais admis les grands mouvemens de l'Eloquence, n'étant que des répréhensions faites gravement à la face de la Justice par le Magistrat exerçant l'autorité de la censure, aujourd'hui & depuis longtems elles se réduisent presque toujours à des avertissemens généraux, souvent même tournés en éloges. On peut encore rapporter au genre démonstratif les Harangues par lesquelles s'ouvrent les Audiences dans les Compagnies de Judicature, & les Leçons publiques dans les grandes Ecoles, les Complimens aux Puissances, les Discours qui se font aux réceptions en certaines Académies, & quelques autres semblables.
[...] outre les espéces que nous avons déjà exprimées, les félicitations sur un heureux événement, les Epithalames, les Discours par lesquels on célébre la naissance de l'héritier du [t. I, p. 21] Trône ou de celui d'une grande Maison, les remercimens, & au contraire les plaintes & les doléances, appartiennent au genre démonstratif.
t. 1 p. 101-126
Aristote, pour assigner les lieux de Rhétorique propres à chacun des trois genres de causes <Rhét. L. I. c. 3>, forme une division qui paroît d’abord assez commmode : « Si vous louez ou blâmez, dit-il, les idées que vous aurez à consulter seront l’honnête. & le honteux ; si vous conseillez ou dissuadez, l’utile & le nuisible ; si vous défendez ou accusez, le juste & l’injuste. » Il convient néanmoins que chacune de ces parties rappelle les deux autres, & ne peut s’en passer. En effet on conseille une action, [t. I, p. 102] autant parce qu’elle est juste & honnête, que parce qu’elle est utile : & même ces premiers motifs ont sans comparaison plus d’éclat & de dignité, & ils conviennent mieux dans la bouche de l’Orateur, qui doit être homme de bien. Ainsi en supposant même que selon la précision philosophique, comme le prétend Aristote, les trois genres de motifs exprimés dans sa division aient une convenance propre & spéciale à chacun des trois genres de causes, dans la pratique ils se confondent : & il nous faut quelque chose de plus déterminé. Aristote l’a senti, & il développe ses idées générales par des divisions & subdivisions fort multipliées. Nous ne le suivrons point dans ces détails, où nous croyons reconnoître plus de Logique & de Métaphysique, que de vraie Rhétorique : & nous nous en tiendrons à ce qu’enseignent communément les Rhéteurs. Telle est aussi la pensée de Quintilien <L. III. c. 4>. [t.I, p. 103]
Article I. Lieux propres du genre démonstratif.
J’ai déjà dit que des deux parties du genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est plus fréquemment traitée par nos Orateurs que la seconde, & que nous trouvons dans les ouvrages d’Eloquence en notre langue, bien plus d’éxemples d’éloges que de censures. J’ajouterai ici que l’on peut louer & blâmer les choses ou les personnes : mais dans les deux cas la méthode est la même, à la seule différence près qu’y apporte la matiére. Pareillement les lieux qui s’offrent au service de l’Orateur pour la louange, sont les mêmes pour le blâme, si on les prend en sens contraire : & nous en épargnerons la répétition au Lecteur.
< Manchette : Pour la louange des personnes.>
Supposons donc que nous ayons à louer un grand homme : nous pouvons le considérer par rapport à sa naissance, soit qu’il en ait soutenu l’éclat, ou que, si elle est obscure, il en ait vaincu & illustré la bassesse ; par rapport à sa patrie, sous les mêmes regards ; par rapport aux biens [t. I, p. 104] de la fortune, s’il a noblement usé de son opulence, ou s’il a supporté avec courage la disette & la pauvreté ; par rapport à son esprit étendu & élevé, dont il a sçu faire un bon usage ; par rapport aux belles actions qu’il a faites, aux charges & emplois qu’il a dignement remplis ; aux victoires qu’il a remportées, si c’est un guerrier ; aux négociations qu’il a utilement conduites, si c’est un ministre ; à la sagesse de son gouvernement, si c’est un souverain. Si c’est un savant, on parlera de la variété & de la richesse de ses connoissances. Si celui que vous louez n’est plus, vous releverez ce que sa mort a eu de remarquable : si elle a été glorieuse & tragique, comme celle de M. de Turenne ; pieuse & chrétienne, comme celle du grand Condé. Vous ferez usage aussi de ce que ses funérailles ont pû avoir d’intéressant. Tout cela se comprend aisément, & n’a pas besoin d’explication. Je vais seulement donner un éxemple du parti qu’un grand Maître a sçu tirer des funérailles, qui sont entre tous les objets que je viens de parcourir, celui qui prête le moins [t. I, p. 105] à l’Eloquence. Il faut se souvenir qu’une Oraison funébre, suivant nos loix, est un discours chrétien, & que l’Orateur ne doit pas y être tellement occupé de son héros, qu’il ne rapporte ce qu’il en dit à la gloire de Dieu & à l’instruction de ses auditeurs. Voici donc de quelle maniere M. Bossuet s’explique sur la pompe des obséques du Prince de Condé.
« Venez, Peuples, venez maintenant, mais venez plutôt, Princes & Seigneurs, & vous qui jugez la terre, & vous qui ouvrez aux hommes les portes du Ciel, & vous plus que tous les autres, Princes & Princesses, nobles rejettons de tant de Rois, lumiéres de la France, mais aujourd’hui obscurcies & couvertes de votre douleur comme d’un nuage : venez voir le peu qui nous reste d’une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jettez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu’a pu faire la magnificence & la piété pour honorer un héros : des titres ; des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus ; des figures, qui semblent pleurer autour d’un [t. I, p. 106] tombeau, & les fragiles images d’une douleur que le tems emporte avec tout le reste ; des colonnes, qui semblent vouloir porter jusqu’au Ciel le magnifique témoignage de notre néant : & rien enfin ne manque à tous ces honneurs que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces foibles restes de la vie humaine : pleurez sur cette triste immortalité, que nous donnons aux héros. »
< Manchette : Exemple de la louange des choses.>
Une Mercuriale de M. d’Aguesseau nous fournira un bel éxemple de la louange en même tems & du blâme des choses. C’est un grand présent fait à l’Eloquence françoise, que la publication des discours de cet incomparable Magistrat, & la Nation ne peut témoigner trop vivement sa reconnoissance aux soins des dignes fils (a), qui enrichissent le public de trésors jusqu’ici retenus dans le secret, en même tems qu’ils étendent la gloire de leur illustre pére.
<N.d.A. (a) Dans le tems où j’écrivois ceci, M d’Aguesseau l’aîné, Conseiller d’Etat, vivoit encore. Aujourd’hui la doctrine & la vertu sont réduites à le pleurer. Son illustre frére continue le travail commencé.>
[t. I, p. 107] La Mercuriale dont je parle est intitulée De l'Esprit et de la Science, & elle a pour objet de louer la Science, & de blâmer l’abus de l’esprit, pour faire sentir le besoin qu’a l’esprit naturel du secours de la science.
L’Orateur commence par définir le genre d’esprit qu’il attaque. « Qu’est-ce que cet esprit, dit-il<p. 109>, dont tant de jeunes Magistrats se flattent vainement ? Penser peu, parler de tout, ne douter de rien ; n’habiter que les dehors de son ame, & ne cultiver que la superficie de son esprit ; s’exprimer heureusement ; avoir un tour d’imagination agréable, une conversation légére & délicate, & savoir plaire sans savoir se faire estimer ; être né avec le talent équivoque d’une conception prompte, & se croire par-là au-dessus de la réflexion ; voler d’objets en objets, sans en approfondir aucun ; cueillir rapidement toutes les fleurs, & ne donner jamais aux fruits le tems de parvenir à leur maturité : c’est une foible peinture de ce qu’il a plû à notre siécle d’honorer du nom d’esprit. » [t. I, p. 108] De tels esprits méprisent la science : & c’est par cette observation que le Magistrat entre dans son sujet ; & après avoir écarté l’idée d’une science qui seroit peu estimable, & donné les caractéres de celle qu’il prétend louer, il expose quatre avantages de la vraie science : elle éclaire l’esprit, elle l’étend & l’enrichit, elle fixe l’incertitude de nos jugemens, elle nous donne en peu de tems l’expérience de plusieurs siécles.
Les descriptions de ces avantages sont toujours accompagnées de quelques traits de répréhension contre ceux qui les négligent. Mais dans la seconde partie du discours l’Orateur déploie toute la sévérité de la censure, contre les vices qui naissent de l’esprit destitué de science. Il marque en particulier l’ignorance d’une grande portion de ce qui est essentiel à la profession de la Magistrature, c’est-à-dire, de tout le droit positif ; la témérité, & conséquemment l’inconstance dans les décisions ; l’embarras & l’irrésolution d’un esprit flottant dans l’incertitude faute de lumiéres. Mais il insiste en finissant sur un audacieux Pyrrhonisme, qui révoque [t. I, p. 109] en doute tout ce qui est regardé communément comme certain & indubitable : & ici il s’appuie du témoignage des anciens Magistrats. « Vous le savez, dit-il <p. 116>, vous qui êtes nés dans des tems plus heureux, & qui avez blanchi sous la pourpre ; vous le savez, & nous vous l’entendons dire souvent : il n’est presque plus de maxime certaine ; les vérités les plus évidentes ont besoin de confirmation ; une ignorance orgueilleuse demande hardiment la preuve des premiers principes. Un jeune Magistrat veut obliger les anciens Sénateurs à lui rendre compte de la foi de leurs péres, & remet en question des décisions consacrées par le consentement unanime de tous les hommes. »
Une péroraison douce, touchante, & tirée de la chose même, termine cet excellent discours. J’en détacherai deux traits, dont l’un la commence & l’autre la finit. « Heureux donc le Magistrat, qui désabusé de l’éclat de ses talens, instruit de l’étendue de ses devoirs, étonné des tristes effets du mépris de la [t. I, p. 110] science, donne à notre siécle l’utile & le nécessaire éxemple d’un grand génie qui connoît sa foiblesse, & qui se défie de lui-même <p. 117> !... Heureux enfin celui qui ne séparant point ce qui doit être indivisible, tend à la sagesse par la science, & à la justice par la vérité ! » <p. 118>
Je crois que l’analyse d’une semblable piéce vaut mieux que tous les préceptes, ou, si l’on veut, elle est elle-même un précepte très lumineux.
< Manchette : Il est plus difficile de louer que de blâmer.>
Je crois observer que des deux parties qui constituent le genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est sans comparaison la plus difficile. Celui qui blâme satisfait sa malignité, & flatte celle de ses auditeurs. Nous aimons tous à blâmer & à rabaisser, parce qu’en rendant les autres petits, nous nous faisons grands à nos yeux. Il n’en est pas ainsi de la louange. Elle coute à l’amour propre de celui qui loue ; & dans ceux qui écoutent, elle trouve à vaincre l’intérêt de leur orgueil. Que ceux donc qui réussissent dans la satyre, ne s’applaudissent [t. I, p. 111] pas d’un succès, que le genre rend par lui-même trop aisé. Louer bien, c’est le chef-d’œuvre de l’Art, parce que rien en Eloquence n’est plus difficile.
Aussi les éloges fins, délicats, adroitement amenés, & masqués sous une enveloppe qui les cache à demi, se comptent dans les Auteurs, & ceux qui portent ce caractére ont fait une impression, qui ne permet à personne de les oublier. Tout le monde connoît l’éloge admirable de Louis XIV dans le récit de la Mollesse au second chant du Lutrin, où les louanges sont déguisées en reproches, & prennent le ton de plainte & d’indignation. A ce premier éxemple, si beau, si éclatant, je crois pouvoir joindre l’éloge du même Roi par le P. Massillon dans l’exorde de son sermon pour le jour de la Toussaint. La louange dans ce second éxemple n’est point déguisée en censure, mais elle est cachée sous le voile de l’instruction, qui convient au ministére qu’exerçoit l’Orateur. Elle est tirée entiérement des Béatitudes de l’Evangile, que le Prédicateur applique si heureusement au [t. I, p. 112] Prince, qu’en semblant ne faire autre chose que commenter son texte, il trace un portrait accompli de celui qu’il veut louer. Comme ce morceau est moins connu que celui du Poëte, par la raison que des sermons sont moins lûs que de beaux vers, je vais le transcrire ici tout entier.
L’Orateur commence son discours par ces paroles de l’Evangile, Heureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés : après quoi adressant la parole au Roi, il continue ainsi : « Si le monde parloit ici à la place de Jesus-Christ, sans doute il ne tiendroit pas à V. M. le même langage. Heureux le Prince, vous diroit-il, qui n’a jamais combattu que pour vaincre ; qui n’a vû tant de Princes ligués contre lui, que pour leur donner une paix plus glorieuse ; & qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire. Heureux le Prince, qui durant le cours d’un régne long & florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l’amour de ses peuples, de l’estime de ses ennemis, de l’admiration de l’univers, de l’avantage de ses conquêtes, de la [t. I, p. 113] magnificence de ses ouvrages, de la sagesse de ses loix, de l’espérance auguste d’une nombreuse postérité, & qui n’a plus rien à désirer que de conserver long-tems ce qu’il posséde. » L’éloge jusqu’ici n’est que présenté adroitement, & tourné d’un maniére indirecte. Le voici qui va se confondre avec l’instruction évangélique.
« Ainsi parleroit le monde, continue l’Orateur. Mais, Sire, Jesus-Christ ne parle pas comme le monde. Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l’admiration de son siécle, mais celui qui fait sa principale occupation du siécle avenir, & qui vit dans le mépris de soi-même, & de tout ce qui passe, parce que le Royaume du Ciel est à lui. Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum Cœlorum. Heureux, non celui dont l’histoire va immortaliser le régne & les actions dans le souvenir des hommes, mais celui dont les larmes auront effacé l’histoire de ses péchés du souvenir de Dieu même, parce qu’il sera éternellement consolé. Beati qui lugent [t. I, p. 114] quoniam ipsi consolabuntur. Heureux, non celui qui aura étendu par de nouvelles conquêtes les bornes de son Empire : mais celui qui aura sçu renfermer ses désirs & ses passions dans les bornes de la loi de Dieu ; parce qu’il possédera une terre plus durable que l’empire de l’univers. Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. Heureux, non celui qui élevé par la voix des peuples au-dessus de tous les Princes qui l’ont précédé, jouit à loisir de sa grandeur & de sa gloire : mais celui qui ne trouvant rien sur le trône même digne de son amour, ne cherche de parfait bonheur ici bas que dans la vertu & dans la justice, parce qu’il sera rassasié. Beati qui esuriunt & sitiunt justitiam, quoniam ipsi saturabuntur. Heureux celui, non à qui les hommes ont donné les titres glorieux de grand & d’invincible : mais celui à qui les malheureux donneront devant JESUS-CHRIST les titres de pére & de miséricordieux, parce qu’il sera traité avec miséricorde. Beati misericordes, quoniam ipsi misericordiam [t. I, p. 115] consequentur. Heureux enfin, non celui qui toujours arbitre de la destinée de ses ennemis, a donné plus d’une fois la paix à la terre : mais celui qui a pû se la donner à soi-même, & bannir de son cœur les vices & les affections déréglées, qui en altérent la tranquillité, parce qu’il sera appellé enfant de Dieu. Beati pacifici, quoniam filii Dei vocabuntur. Voilà, Sire, ceux que Jesus Christ appelle heureux ; & l’Evangile ne connoît point d’autre bonheur sur la terre, que la vertu & l’innocence. »
Ce morceau est long : mais son mérite doit le faire paroître court. J’y trouve tout. Outre le tour adroit, qui lui donne de la finesse, l’éloge coule naturellement des paroles mêmes de l’Evangile. Il embrasse les principaux devoirs de la Royauté. Enfin la vérité y est respectée, & l’Orateur Chrétien ne dissimule point au Prince à qui il parle, les sujets que sa jeunesse lui avoit donnés de pleurer & de gémir devant Dieu. Je voudrois qu’il n’eût point fait mention de la magnificence de ses ouvrages, c’est-à-dire de ses bâtimens. Encore met-il ce trait dans [t. I, p. 116] la bouche du monde : & par là il le rend plus tolérable.
< Manchette : L'Orateur en louant, doit respecter la vérité.>
Ce dernier caractére, respecter la vérité, est le plus précieux sans doute, & en même tems le plus difficile peut-être à garder dans les éloges que l’on donne aux Princes & aux Grands. L’Orateur doit s’en faire une loi inviolable. « Il faut se souvenir, dit M. Rollin <Traité des Etudes, T. IV. Devoirs des Regens>, que cet hommage (celui des louanges) n’est dû qu’à la vertu & au mérite ; & que quand il n’est point fondé sur la vérité, il dégénére en une honteuse adulation, qui deshonore également, & celui qui prodigue les louanges, & celui qui les reçoit. Il ne faut donc jamais louer que ce qui est véritablement louable ; & ne le faire même qu’avec modération & retenue, en évitant ces exagérations outrées, qui ne servent qu’à rendre douteux ce que l’on dit. »
< Manchette : Il doit éviter les exagérations.>
Quelquefois celui qui loue se laisse aller à l’exagération par un autre principe. Il ment de bonne foi, non par esprit de flatterie, mais par amour de son ouvrage & de la matiére qu’il traite. Il s’en remplit, il l’identifie [t. I, p. 117] avec lui-même : & cet enthousiasme produit en lui une espéce d’ivresse, qui l’emporte au-delà des justes bornes : le guerrier qu’il loue, est le plus grand des héros : le Saint dont il fait le panégyrique, est le plus éminent en sainteté des habitans du Ciel : le sujet dont il a entrepris de faire valoir l’importance, est le plus riche, le plus étendu, le plus essentiel qu’il soit possible de concevoir. Ce vice, effet de la séduction de l’amour propre, est très-commun parmi les harangueurs d’un médiocre mérite. Il arrive même à de vrais Orateurs de ne s’en pas garantir assez soigneusement. Le bon sens & la raison doivent le corriger. Un remede non moins efficace, est le ridicule qu’il attire. Il a fait naître l’expression proverbiale, le Saint du jour.
Les observations que nous venons de faire ont leur application à toutes les espéces de discours dans le genre de louange.
< Manchette : Remarques particuliéres sur les Discours chrétiens dans le genre démonstratif.>
Les plus éclatantes de ces actions parmi nous, sont les panégyriques des Saints & les Oraisons funébres. Notre usage les a assujetties à la [t. I, p. 118] méthode qui se pratique dans les sermons, & qui consiste à partager sa maniére en deux ou trois principaux points de vûe, qui l’embrassent toute entiére, & sous chacun desquels on traite les détails qui s’y rapportent. Ainsi M. Bossuet distribue l’éloge de la Reine d’Angleterre Henriette-Marie de France, en deux parties, le bon usage des prospérités, le bon usage des disgraces : & de même l’oraison funébre du grand Condé par le même Orateur, montre dans le Prince les qualités du cœur, les qualités de l’esprit, consacrées par la piété. Cette distribution du sujet, suivant l’ordre des choses, ne soustrait pas entiérement l’Orateur à la loi de 1’ordre des tems. Il faut bien qu’il commence par la naissance, et finisse par la mort. Il faut que les événemens mémorables de la vie du Saint ou du héros, ne soient point transposés de maniére à se confondre. De cette combinaison il résulte une difficulté pour l’Orateur par rapport à l’arrangement de sa matiére. Il est obligé, pour former les différentes parties de son discours, de choisir des idées qui [t. I, p. 119] s’accomodent avec la nature des événemens pris suivant l’ordre des dates. Mais cette maniére est aussi plus ingénieuse, & elle est en même tems plus agréable à l’auditeur, qu’elle aide à rappeller à certains chefs en petit nombre toute la suite d’une longue vie, & à retenir plus aisément tout ce qu’il a entendu.
< Manchette : Sur les éloges académiques.>
Les éloges Académiques ne s’astreignent point à cette loi. On les qualifie historiques, & ils le sont véritablement. Ils suivent communément l’ordre des tems. Ils sont encore différens des deux sortes de discours dont je viens de parler, en ce qu’ils n’admettent point les grands mouvemens de l’Eloquence. Ils imitent la tranquillité & le sens froid de l’Historien, qui doit être impartial, & ne s’affecter pour personne. M. de Fontenelle a trouvé le ton convenable à cette nature d’éloges, & il a été pris pour guide & pour modéle par ceux qui l’ont suivi dans la même carriére.
< Manchette : Sur les autres discours qui se rapportent au même genre.>
J’ai déjà dit que les harangues pour l’ouverture des Audiences & des Leçons publiques, les remercimens [t. I, p. 120] qui se prononcent dans certaines Académies par chaque nouveau sujet qui y est reçu, les complimens aux Puissances, & quelques autres discours semblables, se rapportent au genre démonstratif. Il seroit fastidieux, & je pense, peu utile, de parcourir successivement tous ces objets, & de donner sur chacun des observations & des régles. Les principes généraux de l’Art de bien dire, joints à l’habitude de parler & d’écrire dans le goût oratoire, suffisent abondamment, & suppléent aux préceptes particuliers. Je me contenterai de citer quelques éxemples, & je les chercherai dans notre Université, qui ne peut pas en fournir beaucoup à une Rhétorique Françoise, parce que dans presque toutes les occasions elle ne parle que la langue par laquelle nous a été transmise la tradition des Sciences & des Arts. C’est une raison pour moi de profiter du petit nombre que je puis en emprunter.
M. Coffin, dont la mémoire est justement révérée pour sa vertu, & estimée pour ses talens, étant Recteur en 1719, obtint du Roi & [t. I, p. 121] du Duc d’Orléans, Régent, l’établissement de l’instruction gratuite dans l’Université. Il leur fit au nom du Corps dont il étoit le chef, des remercimens solemnels pour ce bienfait signalé <Œuvres de M. Coffin, T. I>, dont l’avantage & le fruit regardoient bien moins la Compagnie à qui il étoit accordé, que les Lettres elles-mêmes, & toute la Jeunesse Françoise. Son discours au Roi, que les circonstances renfermoient dans des bornes très-étroites, développe en peu de mots toutes ces idées, qu’il entremêle de témoignages de la plus vive reconnoissance, & qu’il termine par des vœux.
La grandeur du bienfait envers 1’Université est exprimée dès le commencement, & prouvée par l’exposition de son état. « Cette Compagnie, dit l’Orateur, formée d’abord par les soins & dans le Palais même de nos Rois, toujours honorée par cette raison du titre glorieux de leur fille aînée, a conservé dans tous les tems des sentimens dignes de sa naissance, mais elle avoit eu jusqu’ici le malheur de n’en pouvoir soutenir la gloire & la liberté : peu différente de ces anciennes [t. I, p. 122] Maisons dont la fortune semble démentir l’origine, & qui se voient presque effacées par un grand nombre de fami1les moins nobles & plus opulentes. »
L’utilité du nouvel établissement pour les Lettres & pour les études de la Jeunesse, & la reconnoissance de l’Université, sont les idées qui régnent dans toute la suite du discours. L’Orateur dit au Roi alors enfant : « Vous vous montrez déja le Pere de vos jeunes sujets, en leur procurant, ou du moins en leur facilitant l’inestimable avantage de l’instruction… L’Université redoublera ses soins auprès de ce peuple naissant, qu’elle éléve pour Votre Majesté. Nous continuerons de le former dans la piété & dans les Lettres, & nous nous appliquerons avec zéle à inspirer de bonne heure à ces enfans les sentimens de respect, de soumission, & de reconnoissance, qu’ils doivent à un Prince de leur âge, qui par sa libéralité vient d’acquérir de nouveaux droits sur des cœurs, que le devoir & l’inclination lui avoient déjà dévoués. » [t. I, p. 123]
Ces pensées si naturelles, & si bien tirées du fond du sujet, sont embellies par une comparaison gracieuse. « L’Université va renaître & prendre une face nouvelle par les bienfaits dont vous la comblez dès votre enfance, semblable au soleil du printems, dont les rayons favorables rendent la joie & la beauté à toute la nature ; & qui ranimant par une chaleur douce, mais féconde, les sucs de la terre, fait éclorre de toutes parts les fleurs les plus brillantes, & prépare pour l’automne une abondance de fruits délicieux. »
Cet élégant discours finit, comme il convenoit, par des vœux & d’heureux présages puisés dans la chose même. « Puissiez-vous, Sire, goûter long-tems le fruit de vos royales bontés, dont la durée, égale à celle de la Monarchie, gravera en caractéres ineffaçables le souvenir & l’amour de Votre Majesté dans les cœurs des péres & des enfans, & perpétuera en quelque sorte votre régne sous les régnes mêmes de vos successeurs les plus reculés. » [t. I, p. 124]
Dans le remerciment au Prince Régent, les mêmes idées sont remaniées, mais d’une façon toute nouvelle, & avec des traits propres à la personne de celui à qui s’adressoit le discours. Le Prince étoit très-lettré ; & c’est ce qui donne lieu à l’Orateur de lui dire : « L’Université est d’autant plus sensible (au bienfait), que le Prince de qui elle le tient, connoît mieux que personne quels doivent être les motifs & les usages d’une telle grace. » Ces motifs sont expliqués tout de suite avec beaucoup de justesse & de dignité. « Vous avez compris, Monseigneur, que l’éducation de la Jeunesse est le premier & le plus solide fondement de la gloire & de la félicité des Etats ; que l’honneur & la liberté sont l’ame des Lettres ; que pour servir plus utilement le public dans nos professions, il faut en être indépendant ; & que c’est cette indépendance même à l’égard du public, qui attache plus étroitement au Prince, en réunissant à lui tous les sentimens de reconnoissance que l’on seroit obligé de partager entre les particuliers. » [t. I, p. 125]
Pour relever le prix du bienfait, M. Coffin remarque qu’il avoit été accordé sans avoir été presque sollicité : & de-là il prend occasion de peindre la simplicité de nos mœurs Académiques, avec une opposition sécrette au génie d’une société rivale, dont le Prince, esprit très-pénétrant & très-éclairé, sentoit dès-lors le danger. « Uniquement renfermés, dit-il, dans nos emplois ; peu instruits dans l’art de réussir par des insinuations & des voies sécrettes ; moins propres encore à ces sollicitations vives & à ces assiduités persévérantes, presque toujours nécessaires à la Cour pour percer la foule de ceux qui demandent, & dont les meilleurs Princes sont le plus environnés, nous serions encore privés de vos graces, si elles n’étoient presque venues nous chercher, & s’il eût fallu autre chose pour obtenir de V. A. R. cet important établissement, que de lui en représenter l’utilité. »
Je finirai ces extraits par une comparaison tout-à fait élegante, & assortie au goût du Prince, qui étoit amateur & connoisseur en peinture. [t. I, p. 126] « L’Université, dit l’Orateur, sent déjà augmenter pour elle la confiance du public, par celle dont V. A. R. daigne l’honorer : semblable à ces tableaux anciens, dont les traits formés par un savant pinceau, mais obscurcis par le tems & faute de soin, n’attendent que les yeux d’un grand maître, & le secours d’une main habile, pour reparoître dans toute leur beauté, & pour effacer le brillant des ouvrages modernes, qui leur avoient été égalés, & peut-être même injustement préférés. »