Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I, p. 69-71.

< Manchette : Raisonnemens déduits de différentes maniéres de comparer.>

Telle est aussi l’idée que l’on doit prendre de ces autres sortes de comparaisons, par lesquelles on conclut du plus au moins, du moins au plus, ou d’égal à égal. Du plus au moins, comme lorsque S. Paul anime notre confiance en Dieu par la vûe de la grandeur du don qu’il nous a fait en nous donnant son Fils. « Si Dieu, dit-il<Rom. 8. 32>, n’a pas épargné son propre Fils, & s’il l’a livré à la mort pour nous tous, que ne nous donneroit-il point après nous l’avoir donné ? » Du moins au plus, comme lorsque Jésus-Christ lui-même nous fournit ce puissant motif de la même vertu de confiance <Luc. 11. 31 [N.D.E. : sic pour 13]>. « Si, tout méchans que vous êtes, vous savez néanmoins donner de bonnes choses à vos enfans, à combien plus forte raison votre Pére qui est dans le Ciel, donnera-t-il le bon esprit à ceux qui le lui demandent ?» Enfin d’égal à egal. Jésus-Christ nous exhorte à la charité envers nos fréres, en nous assignant pour mesure des traitemens que nous éprouverons de la part de Dieu, ceux que nous aurons faits à nos [t. I, p. 70] semblables <Luc. 6. 37. 38>. « Ne jugez point, & vous ne serez point jugés. Ne condamnez point, & vous ne serez point condamnés. Remettez, & il vous sera remis. Donnez, & il vous sera donné… Car on se servira envers vous de la même mesure, dont vous vous serez servis envers les autres. » Tous ces divins enseignemens sont des comparaisons raisonnées, qui naissent du fond des choses, & qui portent la conviction dans l’ame.

Je trouve dans le sermon du P. Bourdaloue sur la Providence une comparaison du moins au plus, si belle & si concluante, que je crois devoir l’ajouter ici aux exemples que je viens de citer. L’Orateur veut faire sentir combien est déraisonnable & inconséquent l’incrédule qui nie la Providence<Carême, T. II. p. 304>. « Il croit, dit ce Prédicateur puissant en raisonnement, qu’un Etat ne peut être bien gouverné, que par la sagesse & le conseil d’un Prince. Il croit qu’une maison ne peut subsister sans la vigilance & l’économie d’un Pere de famille. Il croit qu’un vaisseau ne peut être bien conduit sans l’attention [t. I, p. 71] & l’habileté d’un Pilote. Et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce Royaume dans l’ordre & dans la paix, il conclut sans hésiter qu’il y a un esprit, une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l’égard du monde entier ; & il veut que sans Providence, sans prudence, sans intelligence, par un effet du hazard, ce grand & vaste univers se maintienne dans l’ordre merveilleux où nous le voyons. N’est-ce pas aller contre ses propres lumiéres, & contredire sa raison ? » Cette comparaison contient une preuve évidente & victorieuse.