Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I, p. 39-78 ; t. I, p. 142-148.

t. 1 p. 39-78

Article IDes lieux de Rhétorique intrinséques, communs aux trois genres.

< Manchette : Les lieux communs réduits à sept.>

Les Rhéteurs ont compté seize lieux communs à tous les genres. Peut-être est-il permis de diminuer [t. I, p. 40] ce nombre. Il semble qu'ils aient cherché à amplifier leur matiére. Ils ont employé comme lieux de Rhétorique des idées petites, & qui ne méritent pas d'être mises en ligne de compte : ils ont partagé en deux & en trois ce qui pouvoit être réduit en un. Je ne me propose point de m'éloigner des routes battues : je ne crois pas non plus devoir m'y attacher servilement. Je réduis donc les seize lieux communs à sept. 

- Definition.
- Enumeration de parties.
- Genre et Espece.
- Cause et Effet.
- Comparaison.
- Les Contraires.
Les Circonstances sous lesquelles je comprends ce qui précede, ce qui accompagne, & ce qui suit.

Ces sept titres en comprennent quatorze de ceux qui sont communément exprimés par les Rhéteurs. J'en omets deux, savoir le lieu qui est tiré de l'origine du mot, & qui ne peut jamais faire preuve que dans la science étymologique ; & le lieu appellé conjugata, dont Quintilien <L. V. c. 10> dit que [t. I, p. 41] l'on seroit tenté de se moquer, si Cicéron ne lui avoit fait l'honneur de le nommer. C'est l'emploi d'un mot tourné selon la différence des cas, des nombres, des tems, & des personnes. Ma rente, de ma rente, à ma rente. Voilà un éxemple de ce lieu de Rhétorique. Il est néanmoins possible de s'en servir quelquefois adroitement dans le style badin, comme a fait Rousseau [J.-B.], lorsqu'il introduit l'hypocrite faisant cette priére à la déesse Laverne :

« Apprends-moi l'art de fourber dextrement :
Si qu'à fourber nul fourbe ne me passe,
Et qu'en fourbant honneur & los j'amasse. »

Mais si ce lieu devient quelquefois agrément, il ne peut jamais devenir preuve. Occupons-nous de quelque chose de plus sérieux.

Definition.

La définition explique la nature de la chose, & par elle l'on en prouve toutes les propriétés. Le cercle est une figure plane, au milieu de laquelle est un point également éloigné de [t. I, p. 42] tous les points de la circonférence. De là il s'ensuit que le diamétre est double du rayon.

< Manchette : Différence de la définition philosophique & de la définition oratoire.>

Mais l'Orateur ne définit point de cette maniére séche & géométrique. Il se donne plus de carriére. Il embrasse dans sa définition plusieurs qualités & circonstances de son objet : & il dirige le choix de ces qualités vers un point de vûe, qu'il prétend mettre en évidence.

Le divorce entre le Duc de Montbelliard & d'Anne-Sabine de Hedviger sa femme, étoit fondé sur la disparité d'humeurs, motif exprimé dans l'acte même. « Mais, dit M. Cochin <T. V. p. 475>, si une pareille cause étoit admise, quel seroit le mariage qui ne pût être dissous ? » Pour prouver sa proposition, l'Orateur donne la définition de l'humeur. « L'humeur est un goût de caprice, qui n'est asservi à aucunes loix. Celui en qui il domine avec le plus d'empire, ne le connoît pas lui-même : il est entraîné sans se sentir, aussi sage à ses propres yeux, qu'il paroît aux yeux des autres bizarre & insupportable. » De cette définition l'Avocat tire sa conséquence. « Dans quelle union peut-on [t. I, p. 43] donc se flatter de trouver un assortiment si parfait, qu'elle ne souffre jamais de saillies d'une nature indocile ? »

M. le Beau, Secrétaire de l'Académie des Belles-Lettres, dans l'éloge de M. l'ancien Evêque de Mirepoix, veut prouver que l'emploi de la nomination aux Bénéfices, dont le Roi avoit chargé ce Prélat, est un emploi redoutable. Pour cela il le définit, en faisant entrer dans sa définition toutes les circonstances qui en font sentir la difficulté & le danger. « Est-il dans l'administration publique, dit-il <Hist. de l'Ac. des B. L. T. XXVII. p. 247>, de commission plus redoutable, que celle qui place un sujet tantôt entre Dieu & le Monarque, tantôt entre le Monarque & les sujets ? Consulter Dieu, écouter sa voix avec des oreilles pures, la distinguer de tant d'autres qui osent souvent la contrefaire, la rendre au Prince, sans y mêler rien d'étranger, rien d'humain ; étendre sa vue sur tous les Ecclésiastiques d'un grand Royaume, la porter au-delà de cette foule d'aspiransqui environnent, qui obsédent, pour découvrir la vertu qui se cache, [t. I, p. 44] & la montrer au Prince ; pénétrer toutes les ruses d'une ambition d'autant plus vive qu'elle est plus contrainte, d'autant plus subtile qu'elle ne se nourrit en apparence que de choses spirituelles, d'autant mieux déguisée que c'est le seul état de la vie où elle paroisse criminelle ; peser dans une juste balance les qualités des personnes avec les qualités des places ; résister avec courage aux importunités, à la puissance, à la faveur, aux impressions si flateuses de l'amitié & de la nature ; concilier si habilement les intérêts de l'Etat & ceux de l'Eglise, qu'on sache procurer une récompense à des services rendus à l'un sans les payer aux dépens de l'autre ; dans ces instructions sécrétes dont on a besoin pour connoître les hommessavoir démêler l'ami qui veut servir, l'homme vénal qui veut profiter, l'ennemi qui cherche à nuire, le délateur ténébreux qui cherche à plaire, d'avec la personne fidéle, éclairée, impartiale, qui n'envisage que la vérité ; en un mot, placé au centre du Royaume, tenir en main & conduire avec sagesse tous les canaux [t. I, p. 45] qui distribuent jusqu'aux extrémités la nourriture céleste & l'esprit de la Religion : c'est une partie des devoirs du Ministre chargé de mettre sous les yeux du Prince ceux qui méritent d'entrer dans l'administration des biens spirituels & temporels de l'Eglise. »

Ce tour est tout-à-fait heureux & naturel. Il avoit été employé par M. de Fontenelle dans l'éloge de M. le Garde des Sceaux d'Argenson, où se trouve une définition de la charge de Lieutenant de Police ; & M. Thomas s'en est encore servi dans l'éloge du Duc de Sulli, où en définissant le Ministre d'Etat, il met sous les yeux le nombre & la variété, l'étendue & la hauteur des talens qu'exige cet emploi supérieur à tous les autres.

Ces vers de Rousseau [J.-B.] présentent des définitions aussi élégantes que justes. 

« Qu'est-ce qu'esprit ? Raison assaisonnée…,
Qui dit esprit, dit sel de la raison.
Donc sur deux points roule mon oraison,
Raison sans sel est fade nourriture,
Sel sans raison n'est solide pâture.
De tous les deux se forme esprit parfait,
De l'un sans l'autre, un monstre contrefait. »
<Ep. à Clém. Marot>

[t. I, p. 46] Rien n'est plus plein de sens, ni plus capable de donner une haute idée de l'Eloquence, que la définition du véritable Orateur par M. de Fénelon<Lettre sur l'Eloquence>. « L'homme digne d'être écouté, est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, & de la pensée pour la vérité & la vertu. »

< Manchette : Usage de la définition en Eloquence.>

La définition est d'un très-grand usage dans le discours oratoire, & même dans tout discours où l'on se propose d'établir une vérité, puisque c'est de la nature de la chose que coulent ses propriétés. Quelquefois même c'est sur une définition que roule toute une cause, comme lorsqu'il s'agit de juger si l'enlévement furtif ou violent d'un effet est simple vol ou sacrilége ; si une disposition testamentaire est un fideicommis ou un legs sérieux & conforme aux loix ; si l'alliance entre deux personnes qui vivent comme époux est un mariage, ou une conjonction nulle & illicite.

Enumeration de parties.

Il n'est pas seulement utile de définir l'objet : il faut le diviser en ses parties. Pour donner une idée compléte [t. I, p. 47] du tout, il est nécessaire d'expliquer & de parcourir les différentes parties qui le composent. Le héros que vous louez, a été illustre dans la paix & dans la guerre. De ces deux branches réunies résulte l'éloge total. Elles font le partage de votre discours. C'est ce que l'on appelle proprement la division. Nous en parlerons ailleurs.

< Manchette : L'énumération de parties est utile pour prouver.>

Cette méthode n'est pas pour le corps seulement du discours. Elle peut s'appliquer à chaque membre, à chaque proposition que l'on veut prouver. Prenons par éxemple le premier chœur dans l'Athalie de Racine. Il débute ainsi :

« Tout l'univers est plein de sa magnificence.
Chantons, publions ses bienfaits. »

Voilà l'idée totale, les bienfaits de Dieu. En voici le dénombrement.

« Il donne aux fleurs leur aimable peinture.
Il fait naître & mûrir les fruits.
Il leur dispense avec mesure
Et la chaleur des jours, & la fraîcheur des nuits.
Le champ qui les reçut, les rend avec usure.
Il commande au soleil d'animer la nature
,
Et la lumiére est un don de ses mains.
Mais sa loi sainte, sa loi pure
Est le plus riche don qu'il ait fait aux humains. » 

[t. I, p. 48] L'énumération détaillée des bienfaits de la bonté divine, fait mieux sentir combien nous sommes obligés de les chanter avec reconnoissance. 

M. le Chancelier d'Aguesseau dans sa septiéme Mercuriale, dont le sujet est l'esprit & la science <T. I. p. 111>, entreprend de prouver que la science étend & enrichit l'esprit ; & pour cela il rapproche par un dénombrement vif & animé les différentes ressources d'aggrandissement qu'elle lui fournit. « Par elle, dit-il, l'homme ose franchir les bornes étroites dans lesquelles il semble que la nature l'ait renfermé. Citoyen de toutes les républiques, habitant de tous les empires, le monde entier est sa patrie. La science, comme un guide aussi fidéle que rapide, le conduit de pays en pays, de royaume en royaume : elle lui en découvre les loix, les mœurs, la religion, le gouvernement : il revient chargé des dépouilles de l'Orient & de l'Occident ; & joignant les richesses étrangéres à ses propres trésors, il semble que la science lui ait appris à rendre toutes les nations de la terre tributaires de sa doctrine. Dédaignant [t. I, p. 49] les bornes des tems comme celles des lieux, on diroit qu'elle l'ait fait vivre longtems avant sa naissance. C'est l'homme de tous les siécles, l'homme de tous les pays. Tous les Sages de l'Antiquité ont pensé, ont parlé, ont agi pour lui : ou plutôt il a vécu avec eux, il a entendu leurs leçons, il a été le témoin de leurs grands éxemples. Plus attentif encore à exprimer leurs mœurs qu'à admirer leurs lumiéres, quels aiguillons leurs paroles ne laissent-elles pas dans son esprit ? Quelle sainte jalousie leurs actions n'allument-elles pas dans son cœur ? »

On voit que l'Orateur, pour prouver que la science étend l'esprit, observe qu'elle rend l'homme citoyen de tous les pays, contemporain de tous les âges. Chaque partie de cette division est traitée & mise en évidence par un nouveau dénombrement des différentes richesses dont la connoissance des pays éloignés, & celle des siécles précédens, ornent & embellissent l'esprit.

L'énumération de parties est un tour très-familier à nos Prédicateurs. Il suffit de les lire ou de les [t. I, p. 50] entendre pour en remarquer des éxemples. En voici un, tiré d'un sermon du P. Massillon <Petit Carême, III. Dim. 95>. « Parcourez toutes les passions : c'est sur le cœur des Grands qui vivent dans l'oubli de Dieu, qu'elles éxercent un empire plus triste & plus tyrannique. Leurs disgraces sont plus accablantes : plus l'orgueil est excessif, plus l'humiliation est amére. Leurs haines plus violentes : comme une fausse gloire les rend plus vains, le mépris aussi les trouve plus furieux & plus inéxorables. Leurs craintes plus excessives : éxemts de maux réels, ils s'en forment même de chimériques, & la feuille que le vent agite, est comme la montagne qui va s'ébranler sur eux. Leurs infirmités plus affligeantes : plus on tient à la vie, plus tout ce qui la menace nous allarme. Accoutumés à tout ce que les sens ont de plus doux & de plus riant, la plus légére douleur déconcerte toute leur félicité, & leur est insoutenable. Ils ne savent user sagement ni de la maladie, ni de la santé, ni des biens, ni des maux inséparables de la condition humaine : les plaisirs abrégent leurs jours [t. I, p. 51] & les chagrins qui suivent toujours les plaisirs précipitent le reste de leurs années… Enfin leurs assujettissemens plus tristes : élevés à vivre d'humeur & de caprice, tout ce qui les gêne & les contraint, les accable : loin de la Cour, ils croient vivre dans un triste éxil ; sous les yeux du Maître, ils se plaignent sans cesse de l'assujettissement des devoirs & de la contrainte des bienséances : ils ne peuvent supporter ni la tranquillité d'une vie privée, ni la dignité d'une vie publique : le repos leur est aussi insupportable que l'agitation, ou plutôt ils sont partout à charge à eux-mêmes. Tout est un joug pesant à quiconque veut vivre sans joug & sans régle. » Un pareil dénombrement porte la conviction dans l'ame de l'auditeur, & opére bien mieux la persuasion, que ne feroit un raisonnement philosophique tiré de la nature des passions comparée avec la condition des Grands.

< Manchette : Maniére de l'employer pour réfuter.>

On emploie aussi ce même lieu commun pour réfuter. En détruisant toutes les parties l'une après l'autre, on détruit le tout. Si vous n'êtes ni héritier par le sang, ni légataire, [t. I, p. 52] vous n'avez aucun droit à la succession. Ou bien on écarte toutes les autres parties pour en laisser subsister une seule. Vous ne possédez ce bien ni par droit de succession, ni par donation qui vous en ait été faite, ni en vertu d'une acquisition à prix d'argent : donc vous êtes usurpateur. Mais ici le sophisme se glisse aisément. Les dénombremens imparfaits sont une des sources des plus ordinaires d'erreur : & lorsque l'illusion est découverte, non seulement elle perd tout crédit, mais elle attire la risée. Ainsi se moque-t-on aujourd'hui de l'erreur grossiére des anciens Philosophes, qui attribuoient à l'horreur du vuide le mouvement de l'eau qu'ils voyoient monter dans les pompes. Cette opinion chimérique avoit pour base un dénombrement vicieux & imparfait. L'eau n'est poussée en haut par aucune cause visible, disoit-on : donc c'est l'horreur du vuide qui la fait monter. Il y avoit pourtant une autre cause, à laquelle personne ne pensoit.

L'énumération de parties est encore un moyen d'amplifier, d'orner, de remuer. Nous la considérerons sous [t. I, p. 53] ce point de vue dans la troisiéme Partie de cet ouvrage.

Genre et espéce.

Genre & espéce sont des idées corrélatives, qui se prêtent du jour mutuellement, & dont l'une ne peut même être entendue sans l'autre. C'est par cette raison que je les joins.

Le genre contient sous soi plusieurs espéces. La vertu est genre par rapport à la prudence, à la justice, à la force, & à la tempérance. L'espéce est donc renfermée dans le genre. La prudence est une des espéces de la vertu.

< Manchette : Ce qui est vrai du genre, est vrai de l'espéce.>

Ce qui convient au genre, convient à l'espéce. De ce que le vice est digne de mépris & de haine, on conclura bien que l'avarice mérite d'être haïe & méprisée. Mais on ne peut pas conclure de l'espéce au genre. L'avarice consiste à accumuler l'or & l'argent sans en faire d'usage. Or c'est ce que l'on ne peut pas dire du vice en général, dont une des branches est la dissipation & la prodigalité. 

Il faut que l'Orateur ait ces principes dans l'esprit : & si, par exemple, [t. I, p. 54] le genre lui donne gain de cause, il doit ramener l'espéce particuliére qu'il traite à la thése générale, parce que ce qui est vrai de genre est vrai de l'espéce. Une cause qui a fait un grand éclat il y a déjà quelques années, celle du legs fait par le Marquis de Béon à une Demoiselle avec laquelle il avoit eu des liaisons plus que suspectes, étoit dans une espéce singuliére. Cette personne avoit tellement sçû mêler, dans son commerce avec le Marquis, le langage de la dévotion avec la galanterie, qu'elle croyoit pouvoir réussir à faire regarder le legs comme la récompense des soins qu'elle avoit pris pour la conversion & le salut du testateur. L'Avocat qui plaidoit contre elle, c'étoit M. Cochin, commence par établir la maxime générale sur les legs qui récompensent la débauche. « La sainteté du mariage profanée, dit-il<T. I. p. 402>, par un commerce scandaleux, demande vengeance d'une disposition qui est la récompense du crime, & qui enrichit des dépouilles d'une famille qu'elle a déshonorée, celle qui a été l'instrument fatal de tant de désordres. » L'espéce particuliére [t. I, p. 55] de la cause est présentée ici sous une vûe générale, à l'évidence de laquelle personne ne peut se refuser. Il ne s'agit plus que de prouver le fait, & de montrer que le legs fait à la Dllecontre laquelle parloit l'Avocat, est dans le cas des legs faits en récompense du crime. Alors la cause est plaidée, & le legs doit être proscrit.

< Manchette : Pour établir ou détruire le genre par les espéces, il faut que le raisonnement les embrasse toutes.>

Si au contraire c'est la thése générale que vous entreprenez de prouver par ses espéces, il faut vous souvenir que ce qui peut être affirmé ou nié de l'espéce, ne peut pas toujours l'être du genre ; & que ce n'est que la collection des espéces qui, étant égale au genre, met en droit de tirer une induction générale. Despréaux dans sa huitiéme Satyre pose en thése ce paradoxe ; 

« De tous les animaux qui s'élévent dans l'air,
Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome,
Le plus 
sot animal, à mon avis, c'est l'homme. »

C'est, comme l'on voit aisément, le dogme Stoïque, Que tout vice est folie & sottise, ou, selon l'expression de Rousseau, est issu d'ânerie. Car ce ne peut être que par ses vices que [t. I, p. 56] l'homme devienne le plus sot des animaux. Cette proposition peut se prouver par des raisonnemens abstraits fondés sur la nature du vice, qui emporte avec soi l'idée de folie. Mais cette maniére est philosophique. Le Poëte trouve bien mieux son compte à considérer les différentes espéces de vices & de passions, & à en faire des descriptions qui, en les convainquant toutes de folie, en convainquent le vice en général. Aussi est-ce le parti que prend Despréaux, & il annonce son plan par ces vers :

« Ce roi des animaux combien a-t-il de rois ?
L'ambition, l'amour, l'avarice, la haine,
Tiennent comme un forçat son esprit à la chaîne. »

Il passe ensuite en revue ces passions qu'il vient de nommer, & quelques autres, & met en évidence la folie que chacune renferme en elle-même. Après quoi il conclut par la proposition qui a été mise en tête de la piéce, faisant dire à l'âne :

« Ma foi, non plus que nous l'homme n'est qu'une bête. »

De même, si l'on veut détruire le genre, il faut ôter toutes les espéces. [t. I, p. 57] Pour vous être délivré d'un vice, peut-on dire, Ne prétendez pas n'être plus vicieux ? On est toujours dans les liens du vice, tant que l'on n'a pas secoué le joug de toutes les passions. 

Cause et Effet.

Ces deux idées sont très-différentes, si on les considére en elles-mêmes. Mais par rapport à l'usage qu'en fait l'Eloquence, elles se réunissent. L'effet se montre par la cause, & la cause par l'effet.

Je n'entrerai point dans l'explication détaillée des différentes natures de causes que les Philosophes ont distinguées, & que les Rhéteurs ont appliquées à leur sujet.

< Manchette : Cause matérielle.>

On sent assez que le vol devient plus important, si la matiére est riche :

< Manchette : Cause formelle.>

si l'art l'a élégamment façonnée, c'est un accroissement de prix, & par conséquent de crime dans l'auteur du vol.

< Manchette : Cause efficiente.> 

La cause efficiente ou productrice est encore d'une grande considération & d'un usage très-familier. Tirer son origine d'une longue suite d'ayeux illustres, est une gloire parmi les [t. I, p. 58] hommes : une naissance ignoble est une humiliation.

< Manchette : Les causes finales sont d'un grand usage en Eloquence.>

Mais les causes finales sont sur-tout une source féconde de moyens pour l'Orateur dans le genre judiciaire. Si l'on veut prouver le crime, il faut lui fournir un motif. Car personne n'est présumé mauvais gratuitement & sans fruit : & c'est une grande avance pour rendre vraisemblable une mauvaise action, que de lui trouver un motif d'intérêt considérable. Ainsi dans un plaidoyer de M. le Chancelier d'Aguesseau <T. II. p. 518>, une femme à qui l'on imputoit de s'attribuer par imposture un nom & une naissance qui ne lui appartenoit point, repousse l'accusation par une possession suivie pendant le cours de seize années, sans qu'elle ait jamais  recueillir, pendant un si long tems, aucun fruit de l'imposture. Ainsi au contraire M. Cochin <T. I. p. 427> ayant à prouver que le langage de dévotion employé par la Dlle. légataire du Marquis de Béon, étoit une feinte, fait voir que cette fraude avoit pour motif un grand & puissant intérêt. Le Marquis sentant que sa santé s'affoiblissoit, commençoit à songer à l'éternité : & le premier pas [t. I, p. 59qu'il lui falloit faire pour une sincére conversion étoit d'éteindre sa passion criminelle, & de rompre avec celle qui en étoit l'objet. « La Dlle…, ajoute l'Avocat, qui pénétroit sans peine dans tous les mouvemens du Marquis de Béon, connut bientôt tout le danger auquel elle étoit exposée : mais elle trouva dans son esprit des ressources infinies. Sa conduite est un chef-d'œuvre d'imposture. Si elle avoit entrepris de détourner le Marquis de ces pensées salutaires, elle n'étoit pas sure de l'emporter sur l'impression que peut causer le spectacle d'une mort prochaine, & sa résistance pouvoit changer tous les sentimens passionnés du Marquis en des sentimens d'une juste indignation. D'un autre côté, si elle consentoit à s'en séparer, elle ne doutoit pas qu'elle ne fût bientôt oubliée, & qu'elle ne perdît en peu de tems le fruit de tant de criminelles complaisances. La cupidité est ingénieuse : il n'y a point de rôle qu'elle ne joue pour se satisfaire. La Dlle… parut entrer dans les vues du Marquis de Béon, & désirer elle-même qu'il [t. I, p. 60] se consacrât tout entier à la Religion. Bientôt les sentimens de piété devinrent en elle aussi vifs que l'avoient été ceux de l'amour. On auroit dit qu'elle n'avoit jamais parlé un autre langage, & qu'elle brûloit des feux de la charité la plus ardente. » Ce singulier mélange du langage de la dévotion & de celui de l'amour, fait peu croyable en lui-même, acquiert de la vraisemblance par le motif d'utilité que lui donne & qu'expose si habilement l'Avocat.

Comparaison.

< Manchette : Comparaisons pour le seul ornement.>

La comparaison s'emploie quelquefois pour le seul ornement : & sous ce rapport elle est plus à l'usage des Poëtes que des Orateurs, si ce n'est dans le genre démonstratif. M. de Fontenelle louant le grand Cassini<Eloges, T. I. p. 323>, & conséquemment ayant à faire sentir le prix & le mérite de l'Astronomie, observe que cette science, indépendamment de son utilité, est infiniment digne de la curiosité de tous les esprits. Il embellit cette pensée, qui est très-vraie, par une comparaison. [t. I, p. 61] « Il y a, dit-il, dans certaines mines très-profondes des malheureux, qui y sont nés, & qui y meurent sans avoir jamais vû le soleil. Telle est à peu près la condition de ceux qui ignorent la nature, l'ordre, le cours de ces grands globes qui roulent sur leurs têtes, à qui les plus grandes beautés du Ciel sont inconnues, & qui n'ont point assez de lumiéres pour jouir de l'univers. » Mais ici nous considérons la comparaison entant qu'elle sert à la preuve, soit directement, soit en jettant du jour & de la clarté sur la pensée.

< Manchette : Usage de la comparaison pour fortifier la preuve, pour éclaircir, pour réfuter.>

Elle lui donne quelquefois de l'énergie, comme dans cet éloquent passage du livre de la Sagesse <c. 5>, où l'instabilité des choses humaines, & la briéveté de leur durée sont exprimées par des comparaisons accumulées. « Quel fruit avons-nous tiré, disent les impies, de la vaine ostentation de nos richesses ! Toutes ces choses ont passé comme l'ombre ; comme un courrier qui se hâte ; comme un vaisseau qui fend les eaux, dont on ne trouve point la trace ; comme un oiseau qui divise l'air, sans qu'on [t. I, p. 62] puisse remarquer où il a passé ; comme une fléche lancée vers son but, sans qu'on en reconnoisse de vestige. »

Les idées abstraites ont souvent besoin du secours des comparaisons pour se faire plus aisément appercevoir. Ainsi le P. Malebranche <Rech. de la Vér. Préface> voulant faire comprendre comment les hommes vicieux, quoiqu'ils soient insensibles à la vérité, ne laissent pas d'y être unis, se sert d'une comparaison qu'il emprunte de S. Augustin. « La lumiére de la vérité, dit-il, luit dans les ténébres, mais elle ne les dissipe pas toujours : de même que la lumiére du soleil environne les aveugles & ceux qui ferment les yeux, quoiqu'elle n'éclaire ni les uns ni les autres. » Les philosophes Académiciens disoient qu'il étoit impossible de trouver la vérité, si l'on n'en avoit des marques : comme on ne pourroit reconnoître un esclave fugitif que l'on chercheroit, si on n'avoit des signes pour le distinguer des autres, au cas qu'on le rencontrât : comparaison qui éclaircissoit & prouvoit leur pensée, mais qui portoit à faux. M. Nicole <Art de penser. Premier discours> la réfute [t. I, p. 63] & la détruit par une autre comparaison plus juste & plus vraie. « Comme il ne faut point, dit-il, d’autre marque pour distinguer la lumiére des ténébres, que la lumiére même, qui se fait assez sentir ; ainsi il n’en faut point d’autre pour reconnoître la vérité, que la clarté même qui l’environne, & qui se soumet l’esprit & le persuade malgré qu’il en ait. » Et le sage Auteur, poursuivant son idée, compare les efforts que faisoient ces faux philosophes pour empêcher les hommes de se rendre aux vérités claires & évidentes, aux efforts que l’on tenteroit pour empêcher les yeux de voir, lorsqu’étant ouverts ils sont frappés par la lumiére du soleil.

La comparaison est encore très utile pour découvrir & réfuter le sophisme, lorsqu’en appliquant à une autre matiére un raisonnement captieux, on le fait dégénérer en absurdité palpable.

Un Ecrivain récent <Réfléxions sur l'Education contre les principes de M. Rousseau. A Turin, 1763>, qui a combattu par un écrit plein de sens l’ouvrage aussi dangereux qu’ingénieux de J. J. Rousseau sur l’Education, use très-bien de cette méthode. M. Rousseau avoit dit : Le chef [t. I, p. 64] d’œuvre d’une bonne éducation est de faire un homme raisonnable : & l’on prétend élever un enfant par la raison ? C’est commencer par la fin : c’est vouloir faire l’instrument de l’ouvrage. Si les enfans entendoient raison, ils n’auroient pas besoin d’être élevés. Ce raisonnement a quelque chose d’éblouissant. Le P. Gerdil en fait toucher au doigt le faux par une comparaison bien simple. « Le chef d’œuvre, dit-il, des leçons d’un maître Ecrivain est d’apprendre à bien écrire : & c’est pour cela qu’il commence par faire tracer des caracteres à son éléve. Dira-t-on que c’est commencer par la fin ? Point du tout : un enfant a naturellement l’aptitude de former des lettres : mais ses premiers essais sont informes & grossiers ; & ce n’est que sous la direction d’un habile maître, qu’il apprend enfin à les tracer comme il faut d’une main sûre & légére. Que diroit-on d’un homme qui viendroit désapprouver cette méthode, & prétendroit prouver que c’est commencer par la fin, en disant gravement : Le chef-d’œuvre des leçons d’un maître Ecrivain est d’apprendre à écrire : & [t. I, p. 65] l’on veut commencer par faire écrire ! »

Les paraboles ne sont que des comparaisons étendues : & Jesus-Christ, le maître du genre humain, n’a pas dédaigné de s’en servir pour accommoder ses divines leçons à la foiblesse de ceux à qui elles s’adressoient.

Dans les discours du genre judiciaire, à moins qu’il ne s’agisse d’une cause qui prête à l’ornement, les comparaisons sont d’un usage moins fréquent. Néanmoins Cicéron les employoit sans scrupule dans ses plaidoyers. Parlant pour Cluentius<Pro Cluent. n. 146>, il a occasion d’insister avec force sur le pouvoir & l’autorité des loix en général, & il le fait par cette comparaison. « Un Etat qui seroit sans loix, ressembleroit à un corps destitué d’ame. Il ne pourroit mettre en action les parties qui le composent, & qui en sont comme les nerfs, le sang & les membres. » Ailleurs <Pro Mur. n. 4> il compare les sentimens qu’il doit avoir pour Muréna qui est nommé son successeur au Consulat, aux sentimens d’un Pilote qui après une navigation périlleuse entrant dans le port [t. I, p. 66] verroit des navigateurs prêts à partir pour faire la même route.

Nos Avocats François, dont l’Eloquence est d’un goût plus sévére, usent très-sobrement de comparaison : mais ils ne se les interdisent pas néanmoins absolument. En voici un exemple, tiré d’un Mémoire de M. Cochin dans une affaire d’un très grand éclat. Il plaidoit pour le Prince de Montbelliard, dont les adversaires avoient répandu dans le public un Mémoire outrageux. L’Orateur entreprenant de réfuter cet écrit, commence par en donner une idée générale, & très- désavantageuse, par la comparaison qu’il en fait avec un roman<T. V. p. 528>. « C’est un roman, dit-il, qui a toutes les graces de ces sortes d’ouvrages, mais qui en a aussi tous les défauts. On forge des aventures, on distribue des caractéres à chacun des héros de la piéce : on les fait parler, on les fait agir au gré de son intérêt… sans respect pour la vérité on débite les fables les plus grossiéres, démenties par une foule de monumens. » C’est ici une comparaison : mais la phrase n’en [t. I, p. 67] porte pas, si j’ose m’exprimer ainsi, les livrées : elle se contente d’en prendre la réalité, en appliquant au Mémoire que l’on réfute, tous les traits & tous les caractéres du roman.

Dans les comparaisons on remarque communément la ressemblance entre deux objets, comme dans celles que je viens de citer : quelquefois au contraire on en fait valoir la différence. Ainsi le même Orateur <p. 406> dans la même cause compare l’ignorance du fait & celle du droit, pour en observer les effets entiérement différens. « Un homme marié, dit-il, après avoir vécu quelques années avec sa femme, & en avoir eu plusieurs enfans, quitte sa maison, & va demeurer dans un lieu fort éloigné. Il y vit longtems comme une personne libre. Il recherche après cela une fille en mariage, il l’épouse avec toute la solemnité que l’on peut apporter dans de pareils engagemens. Quelques années après, la premiére femme vient réclamer son mari. Quel sera le sort de la seconde ? Il n’y a personne qui ne reconnoisse que son mariage [t. I, p. 68] sera déclaré nul. Cependant la bonne foi est un voile honorable, qui ne permet pas de la traiter comme adultére, ni ses enfans comme les tristes fruits de la débauche & de l’ignominie. Pourquoi ? Parce qu’elle a été trompée par une ignorance invincible, & que l’ignorance sur un fait qu’elle ne pouvoit pénétrer, est une excuse légitime, qui a été reçue dans tous les Tribunaux. Mais il n’en est pas de même d’une prétendue ignorance du droit. Jamais la loi ne l’a autorisée : jamais elle n’a servi de prétexte à la bonne foi. Il n’est permis à personne d’ignorer la loi, ni les régles inviolables qu’elle a prescrites. Le séxe, la condition, rien ne peut soustraire à la sévérité de ce principe : Nemini fas est jus ignorare. » Ce dernier cas étoit celui dans lequel se trouvoient ceux contre qui plaidoit M. Cochin.

Une comparaison telle que celle-ci n’est pas un simple ornement. C’est un vrai raisonnement, qui éclaircit la cause, qui entre dans la preuve, & qui lui donne du jour & de la force. [t. I, p. 69] 

< Manchette : Raisonnemens déduits de différentes maniéres de comparer.>

Telle est aussi l’idée que l’on doit prendre de ces autres sortes de comparaisons, par lesquelles on conclut du plus au moins, du moins au plus, ou d’égal à égal. Du plus au moins, comme lorsque S. Paul anime notre confiance en Dieu par la vûe de la grandeur du don qu’il nous a fait en nous donnant son Fils. « Si Dieu, dit-il<Rom. 8. 32>, n’a pas épargné son propre Fils, & s’il l’a livré à la mort pour nous tous, que ne nous donneroit-il point après nous l’avoir donné ? » Du moins au plus, comme lorsque Jésus-Christ lui-même nous fournit ce puissant motif de la même vertu de confiance <Luc. 11. 31 [N.D.E. : sic pour 13]>. « Si, tout méchans que vous êtes, vous savez néanmoins donner de bonnes choses à vos enfans, à combien plus forte raison votre Pére qui est dans le Ciel, donnera-t-il le bon esprit à ceux qui le lui demandent ?» Enfin d’égal à egal. Jésus-Christ nous exhorte à la charité envers nos fréres, en nous assignant pour mesure des traitemens que nous éprouverons de la part de Dieu, ceux que nous aurons faits à nos [t. I, p. 70] semblables <Luc. 6. 37. 38>. « Ne jugez point, & vous ne serez point jugés. Ne condamnez point, & vous ne serez point condamnés. Remettez, & il vous sera remis. Donnez, & il vous sera donné… Car on se servira envers vous de la même mesure, dont vous vous serez servis envers les autres. » Tous ces divins enseignemens sont des comparaisons raisonnées, qui naissent du fond des choses, & qui portent la conviction dans l’ame.

Je trouve dans le sermon du P. Bourdaloue sur la Providence une comparaison du moins au plus, si belle & si concluante, que je crois devoir l’ajouter ici aux exemples que je viens de citer. L’Orateur veut faire sentir combien est déraisonnable & inconséquent l’incrédule qui nie la Providence<Carême, T. II. p. 304>. « Il croit, dit ce Prédicateur puissant en raisonnement, qu’un Etat ne peut être bien gouverné, que par la sagesse & le conseil d’un Prince. Il croit qu’une maison ne peut subsister sans la vigilance & l’économie d’un Pere de famille. Il croit qu’un vaisseau ne peut être bien conduit sans l’attention [t. I, p. 71] & l’habileté d’un Pilote. Et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce Royaume dans l’ordre & dans la paix, il conclut sans hésiter qu’il y a un esprit, une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l’égard du monde entier ; & il veut que sans Providence, sans prudence, sans intelligence, par un effet du hazard, ce grand & vaste univers se maintienne dans l’ordre merveilleux où nous le voyons. N’est-ce pas aller contre ses propres lumiéres, & contredire sa raison ? » Cette comparaison contient une preuve évidente & victorieuse.

Les Contraires.

< Manchette : Notion des contraires en Eloquence, & usage qu'en fait l'Orateur.>

Nous ne prenons point le mot contraires suivant la rigueur philosophique, qui distingue les propositions contraires des contradictoires. La Rhétorique n’exige, & même n’admet pas cette précision rigide. Une répugnance morale entre deux idées, quoiqu’il n’y ait pas d’impossibilité [t. I, p. 72] absolue qu’elle compatissent ensemble, suffit pour fonder ce que nous appellons ici contrariété. L’incompatibilité d’essence a sans doute plus de force ; mais où elle existe, il ne peut y avoir ni contestation, ni matiére à délibération. Voici un exemple de cette contrariété en choses morales, traitée par un Orateur.

M. d’Aguesseau dans une de ses Mercuriales exhortant les Magistrats à la simplicité antique, les avertit de se tenir en garde contre l’admiration pour l’éclat & pour le faste, qui en est l’ennemie. « Pour conserver, dit-il<T. I. p. 89. 90>, cette précieuse simplicité, le Magistrat évite avec soin de se laisser surprendre au vain éclat des objets extérieurs. Il sait que d’un sage mépris pour ces objets dépend tout son bonheur, & qu’en se livrant à la jouissance de ces faux biens, on perd peu à peu le goût qui nous attachoit aux véritables. Artisans de nos propres malheurs, nous prêtons nous mêmes les plus fortes armes aux ennemis de notre raison. Nous commençons par traiter de grossiers ces tems heureux où l’on ne connois [t. I, p. 73] soit point de luxe ni un vain faste. Il semble que nous ignorions à quel point il est dangereux de se familiariser avec des séducteurs, qui deviennent ensuite des tyrans domestiques. L’admiration commence à séduire notre ame : elle est bientôt suivie de nos désirs : un malheureux rafinement nous les représente de jour en jour sous de plus flatteuses images ; & nous croyons perfectionner notre goût, lorsque nous ne faisons qu’affoiblir notre vertu. » Je m’abstiens à regret de transcrire ici ce qui suit : où le combat entre l’esprit de justice, & l’attachement aux objets extérieurs de pompe & de magnificence, est décrit parfaitement. Mais ce que j’ai cité suffit pour faire comprendre comment l’illustre Orateur, raisonnant par les contraires, prouve que le Magistrat qui veut pratiquer la simplicité, doit se défendre des attaques que lui livre l’éclat du faste & de tout ce qui brille aux yeux des mondains.

 Tel est l’usage du lieu des contraires : détruire une idée par l’autre, & faire sentir que tel objet répugne [t. I, p. 74] si fortement à tel autre, qu’il ne peut subsister avec lui. Cette méthode de raisonner est très-usitée. Quelquefois l’Orateur établit un simple contraste entre deux idées qui se prêtent un jour mutuel par leur opposition. C’est ce que l’on nomme antithése, & nous en parlerons quand nous en serons venus à l’article des figures.

Les Circonstances.

< Manchette : Détermination de l'idée que l'on attache ici au mot ‘circonstances’.>

Je comprends sous ce nom ce qui précéde la chose, & ce qui la suit, aussi bien que ce qui l’accompagne, parce que toutes ces idées sont liées, se prêtent un mutuel appui, & sont communément traitées ensemble.

J’avertis aussi que ce que j’appelle ici circonstances se prend dans une latitude morale, & peut rentrer en partie dans quelqu’une des considérations exposées précédemment. Les Rhéteurs ont renfermé les circonstances d’accompagnement dans un vers technique latin, qui exprime la personne, la nature de la chose, les motifs, les facilités, la maniére, de l’exécution, le tems, & le lieu. Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando. [t. I, p. 75] 

< Manchette : Usage qu'en fait l'Eloquence.>

Supposons, par éxemple, qu’il s’agisse d’un meurtre. On peut le prouver, par les témoignages de haine & les menaces de vengeance, qui ont précédé ; par le caractére de l’accusé, homme féroce & violent ; par la considération de l’action en elle-même, conforme à son caractére ; par les facilités qu’il a eues pour l’exécution ; par les motifs qui l’y ont porté ; par les circonstances du tems & du lieu, qui lui ont été favorables ; enfin par les avantageuses conséquences qui en ont résulté pour lui, ou qu’il en espéroit. Il est clair que pour détruire l’accusation on peut employer les mêmes vûes, mais prises en sens contraire.

Il faut encore remarquer que les circonstances, qui précédent, accompagnent, & suivent, peuvent être de deux espéces, & appartenir à la chose, ou par une nécessité absolue, ou par une liaison simplement probable. Les premiéres sont plus du ressort des ouvrages philosophiques, & les autres, des discours oratoires, qui roulent communément sur les événemens de la vie humaine, susceptibles seulement d’une probabilité morale, & non d’une entiére évidence. [t. I, p. 76]

Tout ce que je viens de dire se conçoit très-aisément, & est d’une pratique si commune qu’il n’est pas besoin d’en chercher des éxemples. Ils se présentent à l’ouverture de tout livre où il s’agit de raisonnement & de preuve sur les faits & sur les personnes. Je n’en citerai qu’un seul, tiré de Pascal <Quatorziéme lettre au Prov.> : encore aurai-je soin de l’abréger. Cet Ecrivain veut faire sentir d’une part le respect que les Loix & les Tribunaux témoignent pour la vie des hommes, & de l’autre la témérité atroce avec laquelle en disposent ceux qui permettent de tuer pour éviter ou venger un soufflet, & même une injure plus légére. Il prouve sa premiére partie, en rassemblant toutes les circonstances d’un jugement de mort prononcé dans nos Tribunaux. Il remarque qu’il n’est permis par nos Loix à aucun particulier de demander la mort du coupable, mais seulement au Magistrat qui fait les fonctions de partie publique ; que ce Magistrat accusateur ne juge point ; que les Juges doivent être au nombre de sept ; qu’il faut qu’aucun d’eux n’ait été offensé par le criminel ; que ce sont [t. I, p. 77] les heures de la matinée qui sont destinées à cette importante & terrible fonction ; que leurs jugemens sont assujettis à des formalités prescrites, & à la déposition des témoins ; qu’en abandonnant le corps au supplice, les Juges prennent soin de l’ame du criminel, & lui procurent les secours de la Religion ; & qu’enfin malgré toutes ces circonstances si pures & si saintes, l’Eglise n’admet point au nombre de ses Ministres ceux qui prennent part aux Arrêts de mort. Toutes ces considérations sont ensuite reprises dans la seconde partie, pour exciter l’indignation & l’horreur contre les décisions sanguinaires de ceux qui livrent la vie de l’offenseur à la discrétion de l’offensé. « Dans (ces) nouvelles loix il n’y a qu’un Juge : & ce Juge est celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le Juge, la partie, & le bourreau. Il se demande à lui-même la mort de son ennemi, il l’ordonne, il l’exécute sur le champ, & sans respect ni du corps ni de l’ame de son frére, il tue & damne celui pour lequel Jesus-Christ est mort : & tout cela [t. I, p. 78] pour éviter un soufflet, ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d’autres offenses semblables, pour lesquelles un Juge, qui a l’autorité légitime, seroit criminel d’avoir condamné à la mort ceux qui les auroient commises, parce que les loix sont très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne contracte ni péché, ni irrégularité, en tuant de cette sorte sans autorité, & contre les loix, quoique l’on soit Religieux & même Prêtre. » Il est aisé de sentir quelle force donne à la répréhension l’amas de toutes ces circonstances réunies sous un seul point de vûe.

t. 1 p. 142-148

Article III. Des lieux de Rhétorique propres au genre judiciaire.

Nous diviserons ces lieux en intrinséques & extrinséques.

Lieux intrinséques.

Le genre judiciaire se traite par des lieux de Rhétorique différens, selon la différente nature des causes.

< Manchette : Questions de fait : questions de droit.>

La principale différence qui peut se remarquer dans la nature des causes, c’est que les unes consistent dans le [t. I, p. 143] fait, & les autres sont des questions de droit. Un vol a été commis : le particulier poursuivi pour cause de ce vol, l’a-t-il commis ou non ? Voilà une question de fait. Quelles sont les preuves de l’état, & dans quelles circonstances la preuve par témoins peut être admise, ou doit être rejettée : c’est une question de droit, qui est traitée par M. d’Aguesseau dans le deuxiéme de ses plaidoyers imprimés.

Il est bon d’observer que ces différentes natures de causes ne sont pas tellement opposées entr’elles, qu’elles ne puissent se joindre dans une même affaire. Au contraire, le plus grand nombre des causes est de celles qui réunissent le fait & le droit ; & s’il en est dans lesquelles la discussion seule du fait soit nécessaire, c’est parce que, le fait étant supposé, la loi décide le cas sans aucune obscurité, comme dans le premier éxemple que je viens de proposer. Dans le dernier, & en général dans toute question d’état, le fait est mêlé avec le droit ; les preuves pour ou contre la vérité de la naissance réclamée, avec la discussion de la suffisance ou insuffisance de ces preuves selon la Loi. Et ainsi [t. I, p. 144] se vérifie ce que j’ai déja remarqué ailleurs : que toutes les questions particuliéres se décident par la thése générale.

< Manchette : Dans les questions de fait, trois états de cause.>

S’il s’agit d’un fait dans l’affaire que vous plaidez, quels lieux de Rhétorique doivent être employés ? Avant que de répondre à cette question, j’observe que les Rhéteurs ont distingué trois états de cause, le conjectural, le définitif, & l’état de qualité ; ou, pour parler plus uniment, la question est de savoir, ou si le fait est réel, ou quel nom on doit lui donner, ou quelle en est la qualité, c’est-à-dire, s’il est innocent ou criminel. Les affaires criminelles sont très souvent dans le premier cas. L’accusateur soutient que le crime a été commis par celui qu’il poursuit : l’accusé nie le fait : voilà l’état conjectural. Si l’accusé, convenant du fait, en conteste la qualité, comme le vieil Horace, dans Corneille, ne nie point que son fils ait tué sa fille, mais il prétend que sa fille étant coupable, celui qui l’a tuée a fait une action de justice ; comme Milon avouoit qu’il avoit tué Clodius, mais soutenoit qu’il ne l’avoit tué que pour défendre [t. I, p. 145] sa propre vie ; ce qui est permis par toutes les Loix : alors c’est ce que l’on appelle l’état de qualité. Quelquefois il s’agit du nom. Y a-t-il simonie dans tel procédé envers celui de qui on tient le bénéfice ? Y a-t-il usure dans tel contrat ? Ici le nom emporte la chose, & décide si le bénéfice est légitimement possédé, ou doit être déclaré impétrable ; si le contrat doit être annullé, ou subsister : cet état de cause est nommé par les Rhéteurs, définitif.

Maintenant il est aisé de voir quels lieux de Rhétorique conviennent à chacun des trois états de cause. Au conjectural, les motifs d’entreprendre, & la facilité d’exécuter : au définitif, la définition, suivant que le nom le porte : à l’état de qualité, les circonstances, qui innocentent l’action, ou la rendent criminelle. Voilà à-peu-près ce que l’on peut dire sur les lieux propres aux causes qui consistent dans le fait.

Pour les questions de droit, il est clair que les raisonnemens & les preuves se tirent des Loix, dont nous parlerons parmi les lieux extrinséques.

< Manchette : Nécessité de l'état de la question.>

 

Je coule légérement sur ces objets [t. I, p. 146] pour en venir à une observation qui me paroît beaucoup plus intéressante. C’est que dans toute cause, il est extrémement important de bien poser l’état de la question ; de voir & de marquer jusqu’à quel terme l’adversaire est d’accord avec nous ; où commence la ligne de division ; ce qu’il nie ; ce que nous soutenons. Par cette annalyse se découvre souvent un principe lumineux, qui influe sur toute l’affaire, & qui la décide. Pour parvenir à ce point, il faut avoir bien étudié le fonds & toutes les circonstances de sa cause. Je parlerai ailleurs de la nécessité & des avantages de cette étude : ici je remarque seulement que les deux plus grands Orateurs dont nous ayons les plaidoyers imprimés, quoique dans deux différens genres, M. d’Aguesseau & M. Cochin, nous donnent l’exemple de l’attention à déterminer dans chaque cause l’état de la question. A la tête de tous leurs plaidoyers paroissent des sommaires, qui expliquent & annoncent en très-peu de mots les questions qui faisoient l’objet de la contestation : & à la maniére dont ces sommaires sont dressés, il est aisé de voir [t. I, p. 147] qu’ils sont de la main des Auteurs. M. Cochin avoit une pratique singuliére à cet égard, & qui étoit même de son invention, suivant que s’exprime la Préface mise à la tête de ses Œuvres. Il réduisoit quelque cause que ce fût à un unique point de controverse. « Le procès le plus chargé de chefs de conclusions, dit l’Auteur de cette Préface <p. xiii>, le plus compliqué d’événemens & de procédures, le plus hérissé de difficultés ; il (M. Cochin) en a sondé la source, redressé les circuits, tari les superfluités, & réuni le surplus dans un même courant, aboutissant à un seul & unique terme. » Ainsi l’affaire du prétendu mariage du Comte d’Hautefort, chargée par elle-même d’un grand nombre de circonstances, avoit été traînée en différens Tribunaux ; la poursuite criminelle s’étoit jointe à l’intérêt civil ; il y avoit double information commencée à la requête de chacune des Parties, l’une au Châtelet de Paris, l’autre à la Justice de Laval. M. Cochin réduit cette affaire si compliquée à un seul point de vûe ; & plaidant un incident qui rappelle toute la cause, il propose [t. I, p. 148] pour question unique à examiner, laquelle de deux accusations respectives est récriminatoire <T. II. p. 369>. Cette méthode simplifie les choses : elle est très-lumineuse, & elle introduit dans un plaidoyer l’unité du sujet, tant recommandée en poësie, & si bien pratiquée par les grands Poëtes. La chose n’est pas toujours possible dans les causes judiciaires, comme l’observe la Préface même que je cite <p. xviij> : je vois que les sommaires qui précédent les plaidoyers de M. d’Aguesseau, distinguent souvent plusieurs articles ; mais, soit plusieurs, soit réduits à l’unité, il importe au bien de la cause, qu’ils soient exposés avec une netteté & une justesse parfaite.