Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I,  p. 16-21 ; t. I, p. 101-103 ; t. I, p. 110-111.

t. 1 p. 16-21

< Manchette : Le genre démonstratif.> 

 Les discours de la premiére espéce du genre démonstratif, c'est-à-dire ceux qui ont pour objet de louer, sont très-usités parmi nous. Nous connoissons les Panégyriques des Saints, [t. I, p. 17] les Oraisons funébres, les Eloges qui se lisent dans les Académies. La douceur de nos mœurs rend très-rares au contraire les invectives publiques, si ce n'est contre les vices en général, sans attaquer les personnes. Les Mercuriales, qui se font dans le Parlement de Paris à certains jours marqués, pouvoient être autrefois regardées comme appartenantes à cette nature de discours. Mais outre qu'elles n'ont jamais admis les grands mouvemens de l'Eloquence, n'étant que des répréhensions faites gravement à la face de la Justice par le Magistrat exerçant l'autorité de la censure, aujourd'hui & depuis longtems elles se réduisent presque toujours à des avertissemens généraux, souvent même tournés en éloges. On peut encore rapporter au genre démonstratif les Harangues par lesquelles s'ouvrent les Audiences dans les Compagnies de Judicature, & les Leçons publiques dans les grandes Ecoles, les Complimens aux Puissances, les Discours qui se font aux réceptions en certaines Académies, & quelques autres semblables. 

[...] outre les espéces que nous avons déjà exprimées, les félicitations sur un heureux événement, les Epithalames, les Discours par lesquels on célébre la naissance de l'héritier du [t. I, p. 21] Trône ou de celui d'une grande Maison, les remercimens, & au contraire les plaintes & les doléances, appartiennent au genre démonstratif.

t. 1 p. 101-103

Aristote, pour assigner les lieux de Rhétorique propres à chacun des trois genres de causes <Rhét. L. I. c. 3>, forme une division qui paroît d’abord assez commmode : « Si vous louez ou blâmez, dit-il, les idées que vous aurez à consulter seront l’honnête. & le honteux ; si vous conseillez ou dissuadez, l’utile & le nuisible ; si vous défendez ou accusez, le juste & l’injuste. » Il convient néanmoins que chacune de ces parties rappelle les deux autres, & ne peut s’en passer. En effet on conseille une action, [t. I, p. 102] autant parce qu’elle est juste & honnête, que parce qu’elle est utile : & même ces premiers motifs ont sans comparaison plus d’éclat & de dignité, & ils conviennent mieux dans la bouche de l’Orateur, qui doit être homme de bien. Ainsi en supposant même que selon la précision philosophique, comme le prétend Aristote, les trois genres de motifs exprimés dans sa division aient une convenance propre & spéciale à chacun des trois genres de causes, dans la pratique ils se confondent : & il nous faut quelque chose de plus déterminé. Aristote l’a senti, & il développe ses idées générales par des divisions & subdivisions fort multipliées. Nous ne le suivrons point dans ces détails, où nous croyons reconnoître plus de Logique & de Métaphysique, que de vraie Rhétorique : & nous nous en tiendrons à ce qu’enseignent communément les Rhéteurs. Telle est aussi la pensée de Quintilien <L. III. c. 4>. [t.I, p. 103]

Article I. Lieux propres du genre démonstratif.

J’ai déjà dit que des deux parties du genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est plus fréquemment traitée par nos Orateurs que la seconde, & que nous trouvons dans les ouvrages d’Eloquence en notre langue, bien plus d’éxemples d’éloges que de censures. J’ajouterai ici que l’on peut louer & blâmer les choses ou les personnes : mais dans les deux cas la méthode est la même, à la seule différence près qu’y apporte la matiére. Pareillement les lieux qui s’offrent au service de l’Orateur pour la louange, sont les mêmes pour le blâme, si on les prend en sens contraire : & nous en épargnerons la répétition au Lecteur. 

t. 1 p. 110-111

< Manchette : Il est plus difficile de louer que de blâmer.>

Je crois observer que des deux parties qui constituent le genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est sans comparaison la plus difficile. Celui qui blâme satisfait sa malignité, & flatte celle de ses auditeurs. Nous aimons tous à blâmer & à rabaisser, parce qu’en rendant les autres petits, nous nous faisons grands à nos yeux. Il n’en est pas ainsi de la louange. Elle coute à l’amour propre de celui qui loue ; & dans ceux qui écoutent, elle trouve à vaincre l’intérêt de leur orgueil. Que ceux donc qui réussissent dans la satyre, ne s’applaudissent [t. I, p. 111] pas d’un succès, que le genre rend par lui-même trop aisé. Louer bien, c’est le chef-d’œuvre de l’Art, parce que rien en Eloquence n’est plus difficile.