BENEVOLENTIA / BIENVEILLANCE, DISPOSITIONS AMICALES
Nous remarquerons d’abord que l’amour, l’affection, la bienveillance, sentimens que nous rangeons maintenant sous le Pathos, c’est-à-dire dans la classe des Passions, rentre visiblement dans ce que nous avons appellé Mœurs ou Ethos, dont l’objet est de rendre aimable la personne de l’Orateur, & les personnes de ceux pour qui il parle. On pourroit, en subtilisant beaucoup, y trouver quelque différence. Mais la chose n’en vaut pas la peine. L’inconvénient n’est pas grand dans une Rhétorique, de traiter deux fois le même sujet, pourvu qu’on le traite différemment.
< Manchette : Par quels moyens l'Orateur doit s'attirer la bienveillance.>
Cicéron enseigne donc que le moyen de s’attirer l’affection, est de se faire regarder comme soutenant un parti avantageux à ceux devant qui l’on parle ; comme s’intéressant pour des hommes de bien, ou du moins pour des hommes qui soient bons & utiles aux auditeurs. Cette derniere considération est celle qui concilie l’amour proprement dit : l’autre produit l’amour d’estime, ressort bien moins puissant auprès des hommes, [t. I, p. 283] faits comme ils sont. Il est plus foible, mais aussi plus digne & plus généreux : & il est de tous les tems & de tous les pays, au-lieu que les occasions de faire usage de l’autre sont très rares dans notre Barreau. Le motif d’utilité ne peut gueres être proposé aux Juges par nos Avocats : le Tribunal s’en trouveroit insulté. J’entends l’utilité propre & particuliere. Car pour ce qui est de l’utilité publique, c’est un motif grand & noble, digne de la majesté même du Trône.
Cicéron l’admet sans doute, & il en a tiré un grand parti dans plusieurs de ses discours, Mais il sait combien l’amour-propre agit puissamment sur les hommes, & il veut que les considérations tirées du bien commun, soient portées par l’Orateur à une activité semblable à celle du bien particulier de chacun. Prenant le sentiment de l’intérêt propre pour guide, il remarque que l’on réussira mieux à se faire aimer en flattant les auditeurs de l’espérance d’un avantage futur, qu’en rappellant le souvenir d’un service passé. Il veut que celui que l’on veut rendre aimable soit représenté comme n’ayant jamais agi en vue [t. I, p. 284] de son utilité personnelle. « Car ; ajoute-t-il, l’avantage que vous possédez, est un objet d’envie : au lieu que votre désir d’en faire part aux autres, vous attire l’affection. » Toujours dans le même esprit, il recommande de ne point trop exalter par des louanges magnifiques les belles actions de ceux à qui l’on prétend concilier la bienveillance. C’est le moyen d’exciter l’envie contre leur personne.
On conçoit bien que pour allumer la haine, il faut employer toutes ces mêmes considérations en sens contraire. On doit en dire autant de l’espérance & de la crainte, de la joie & du déplaisir. C’est du bien ou du mal de ceux qui vous écoutent, que vous devez tirer les moyens d’exciter toutes ces passions.