STYLUS / STYLE
t. 1 p. 258-280
Article IV. Quel style il convient d’employer pour émouvoir les Passions.
< Manchette : Quand il s'agit de remuer les passions, le style doit être simple.>
La nature nous instruit sur le style que nous devons prendre pour émouvoir les passions. Elle nous dicte elle-même les expressions convenables aux divers sentimens dont nous pouvons être affectés, à la joie, à la tristesse, à l’espérance, à la crainte. Que l’Orateur donc s’affecte lui-même de [t. I, p. 258] son sujet, suivant qu’il lui a déjà été recommandé ; & il ne sera point en peine de chercher quel style il emploiera. La langue est l’interprete du cœur : & si le cœur est touché, il fournira à celui qui parle la maniére de toucher les auditeurs.
Boileau a raison de nous avertir, que
« Chaque passion parle un différent langage. »
Mais il est un goût de style commun à toutes en général. C’est une simplicité qui coule de source, & qui s’éloigne de toute affectation & de toute recherche. La passion s’occupe fortement de son objet : elle y fixe l’ame, elle l’y plonge toute entiére. Si donc vous avez le tems de penser à quelque autre chose que ce puisse être, si vous vous retournez sur vous-même, vous n’êtes point ému ; la passion n’est point en vous, & ne peut par conséquent se transmettre par votre discours à ceux qui vous écoutent. Le langage des passions ne doit donc être ni philosophique & guidé par une métaphysique raffinée, ni fleuri & paré, ni pompeux & magnifique, ni sententieux. Reprenons ces quatre points l’un après l’autre.
< Manchette : Point philosophique.>
[t. I, p. 259] La Métaphysique est une science sublime, dont la dignité est grande, & l’utilité très-étendue, si on sait la manier avec sagesse. Je lui rends très-volontiers hommage, & je suis tout-à-fait éloigné d’en vouloir diminuer l’estime. Mais il faut l’appliquer aux usages auxquels elle convient : & très-certainement son mérite n’est pas celui d’exciter les passions. Elle est le fruit de la réflexion : elle demande un esprit tranquille, recueilli en lui-même, qui écarte tout ce qui est sensible. Or c’est précisément le sensible qui remue, qui échauffe, qui transporte. Les objets qui frappent nos sens, portent le mouvement dans l’ame, & leurs images font un effet semblable. Le talent de l’Orateur est de rendre l’impression des images égale en vivacité & en force, s’il est possible, à celle des objets eux-mêmes. Ne nous laissons donc point entraîner au torrent de la mode, qui porte partout l’esprit métaphysique, qui veut tout creuser, réfléchir sur tout, analyser tout : ou renonçons à la gloire de toucher les cœurs, & de remuer les passions.
Un inconvénient palpable de la [t. I, p. 260] maniere philosophique de s’exprimer ; est de devenir difficile à suivre & à entendre. Elle demande de l’effort & de la contention de la part de l’auditeur, pour être bien comprise. C’est autant de perdu pour la passion. L’esprit de celui qui vous écoute, partagé par la difficulté qu’il éprouve à deviner votre pensée, ne peut pas se livrer tout entier à l’impression du sentiment.
La Philosophie, qui aime à mettre tout dans sa dépendance, à tout subjuguer, a prétendu même fournir à l’Orateur un secours pour remuer les ames, dans les connoissances physiques de la méchanique corporelle des passions. C’est comme si elle soutenoit qu’en nous expliquant le tissu des fibres de l’œsophage & de l’estomac, la nature du levain qui sert à la coction des alimens, en un mot toute la méchanique de la digestion, elle nous apprend à mieux goûter ce que nous mangeons. Vaines prétentions ! C’est le sentiment qui est notre maître par rapport à ces sortes d’objets. C’est lui qui nous fait discerner ce qui est utile pour nous nourrir. C’est lui-même aussi qui nous enseigne ce qui [t. I, p. 261] est propre à émouvoir les passions.
< Manchette : Point fleuri.>
J’ai dit en second lieu que le discours, pour toucher, doit être exempt de tout ce qui s’appelle fleurs, & ornemens tant soit peu recherchés. Il n’est pas besoin, après ce que je viens de dire, de rendre raison de ce précepte. On sent assez que l’Orateur qui pare son langage, se regarde lui-même, veut être loué, & attire sur soi une partie de l’attention de l’auditeur. Il n’est point rempli de son objet, & il ne peut point en remplir l’esprit des autres. Un exemple rendra la chose sensible.
Tout le monde connoît le trait fameux d’Arria, qui après s’être percé le sein, retira le couteau tout sanglant, & le présentant à son mari, qui n’avoit pas autant de fermeté qu’elle, lui dit : « Pétus, il ne m’a point fait de mal. » Pæte, non dolet. Rien n’est plus simple : rien n’est plus noble, ni plus capable d’inspirer du courage à Pétus, qui en manquoit. Martial a prétendu orner & enjoliver la pensée, & il l’a gâtée. Il fait dire à Arria : « Le coup que je me suis porté, ne me fait point de mal : celui que vous [t. I, p. 262] vous porterez, voilà ce qui m’en fera. » Vulnus quod feci, non dolet, inquit, sed quod tu facies, hoc mihi, Pæte, dolet. C’est-là, comme a fort bien dit un Ecrivain judicieux, de l’esprit substitué au sentiment. Le mot d’Arria tout simple, nous remue, nous intéresse. La paraphrase ingénieuse de Martial nous fait dire que le Poëte avoit de l’esprit.
J’aime mieux tirer de l’Antiquité des exemples défectueux, que de nos Orateurs modernes. Cependant les modernes sont plus convenables au plan de mon Ouvrage, & plus utiles au Lecteur François. Personne n’estime plus que moi M. Fléchier, l’Orateur le plus harmonieux & le plus élégant que notre Nation ait produit. Mais je ne puis me dissimuler qu’assez souvent la parure un peu recherchée diminue la force de son discours. Voici un morceau, dont la pensée est grande, belle & touchante ; mais qui, au jugement de M. Rollin, perd une partie de son mérite par les antithèses multipliées. L’Orateur, déplorant la mort de M. de Turenne, adresse à Dieu ces paroles : « O Dieu [t. I, p. 263] terrible, mais juste en vos conseils sur les enfans des hommes, vous disposez & des vainqueurs & des victoires. Pour accomplir vos volontés, & faire craindre vos jugemens, votre puissance renverse ceux que votre puissance avoit élevés. Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes : & vous frappez, quand il vous plaît, ces têtes illustres que vous avez tant de fois couronnées. »
Ce n’est pas ainsi que le vrai, le simple, le pathétique Bossuet manie le sentiment. Il termine l’Oraison funébre du Prince de Condé, par cette apostrophe au Héros lui-même : « Agréez, PRINCE, ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au-lieu de déplorer la mort des autres, GRAND PRINCE, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte. Heureux ! si averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d’une voix qui tombe, & d’une [t. I, p. 264] ardeur qui s’éteint. » Le sentiment parle ici tout seul : les mots ne sont employés que pour le besoin précisément de la pensée, & ils laissent voir à nud la fermeté courageuse d’une ame chrétienne, que la vue de la mort qui approche enflamme du désir de remplir ses devoirs plus exactement que jamais.
< Manchette : Point pompeux & magnifique.>
Le style pompeux & magnifique est encore un obstacle à la vérité du sentiment. Il peut frapper d’admiration ; mais il amortit & éteint la douleur.
« Que devant Troie en flamme Hécube désolée, nous dit Boileau,
Ne vienne point pousser une plainte ampoullée,
Ni sans raison décrire en quels affreux pays,
Par sept bouches l’Euxin reçoit le Tanaïs. »
Et la raison de ce précepte est claire, d’après les principes que nous avons posés :
« Ces grands mots, dont alors l’Acteur emplit sa bouche,
Ne partent point d’un cœur que sa misere touche. »
La douleur veut un style simple, même dans la Tragédie. C’est un mot d’Horace, que tout le monde connoît : Tragicus dolet sermone pedestri.
Quoi de plus simple, que ces [t. I, p. 265] paroles de Thésée, qui craint que ses imprecations contre son fils n’ayent été trop tôt exaucées.
« Théraméne, est-ce toi ? Qu’as-tu fait de mon fils ?
Je te l’ai confié dès l’âge le plus tendre.
Mais d’où naissent ces pleurs que je te vois répandre
Que fait mon fils ? »
L’inquiétude, la crainte, la tendresse alarmée, se peignent dans ce langage, où l’on ne remarque pas un mot qui sente la pompe & l’élévation. La réponse de Théraméne est du même goût.
« O soins tardifs & superflus !
Inutile tendresse ! Hippolyte n’est plus. »
La douleur est ici exprimée de maniére qu’un Lecteur sensible ne peut retenir ses larmes. Mais elles tarissent, lorsque Théraméne embouche la trompette Epique pour décrire le monstre envoyé par Neptune.
« Son front large est armé de cornes menaçantes.
Tour son corps est couvert d’écailles jaunissantes.
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissemens font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage.
La terre s’en émeut : l’air en est infecté :
Le flot qui l’apporta, recule épouvanté. »
[t. I, p. 266] Voilà de beaux vers : & leur beauté a séduit le Poëte lui-même <Boileau, Reflex. XI. sur Longin>, tout judicieux qu’il étoit, tout instruit qu’il étoit dans les principes des plus grands Maîtres de l’Antiquité. Mais le sentiment n’y est plus. Inutilement les amis de Racine ont-ils voulu le défendre <M. Racine fils, Reflex. sur la poésie, c. VIII. art. 1> contre la critique qui a été faite de cette description pompeuse. Pour en sentir le vice, il n’y a qu’à la comparer, comme j’ai fait, avec ce qui a précédé.
< Manchette : Point sententieux.>
Le style sententieux a beaucoup d’affinité avec le style pompeux & relevé : & l’inconvénient en est le même par rapport à l’expression du sentiment. Il suppose dans celui qui l’emploie, la tranquillité de l’esprit, & il la produit dans l’auditeur. Ce vice domine dans les meilleures piéces de celles qui composent la collection de Tragédies que nous avons sous le nom de Sénéque. Elles sont de divers Auteurs. Mais les Critiques conviennent assez que la Troade est l’ouvrage de Sénéque le Philosophe. Le début de cette piéce est une grave sentence, mise dans la bouche d’Hécube, qui voit actuellement sous ses yeux Troie en cendres, & qui attend ce que le [t. I, p. 267] sort décidera d’elle-même & à qui il la donnera pour esclave. Dans cette position Hécube ouvre ainsi la scéne. « Quiconque se confiant à l’éclat du Trône, & environné d’une Cour superbe sur laquelle il domine, ne craint point les caprices de la fortune, & fonde de crédules espérances sur ses faveurs trompeuses ; pour se désabuser, il n’a qu’à jetter les yeux sur mon état & sur celui de Troie. Jamais il n’a été donné au monde d’exemple plus frappant de l’incertitude & de la fragilité des choses humaines. » Rien n’est plus vrai que cette maxime. Elle seroit tout-à-fait louable, si elle étoit prononcée par le Philosophe auteur de la piéce. Mais on sent combien cette même maxime est froide & déplacée dans la bouche d’une Reine malheureuse, à qui ses infortunes présentes & futures doivent inspirer de bien autres pensées.
< Manchette : Le style doit être conforme à l'état de celui qui parle.>
En toute circonstance l’état où se trouve celui qui parle, donne la loi & le ton au style. Il inspire le sentiment qui lui convient ; joyeux, s’il est prospére ; triste, s’il est malheureux ; inquiet & tremblant, s’il est [t. I, p. 268] dangereux : & le sentiment ensuite dirige & gouverne le langage. Cette gradation a été remarquée par Horace. Voilà quelle est la loi inviolable du style que l’on doit prendre pour émouvoir les passions. Considérez la circonstance où vous vous trouvez ; prenez les sentimens qui y conviennent : & le style suivra de lui-même.
< Manchette : Et en général à la nature de l'objet qu'il exprime.>
Cette régle n’est qu’une branche de la maxime générale qui veut que le langage se conforme à la nature des choses qu’il exprime : & elle est si impérieuse, qu’elle force même la nature des ouvrages entrepris, & change leur allure accoutumée. Ainsi, pour continuer à raisonner d’après Horace, la comédie, qui roule sur des aventures bourgeoises, demande par elle-même un style commun & sans élévation. Mais si la situation de quelqu’un de ses personnages excite en lui la colére, comme la colére est superbe & veut des mots altiers, le style s’élevera & deviendra presque tragique. Au contraire la tragédie a pour objet les catastrophes de Princes & de Héros, & par cette raison son style ordinaire doit être soutenu, noble, & respirant [t. I, p. 269] la grandeur. Cependant, si un de ses personnages se trouve dans une affliction qui le pénétre de douleur, comme l’abattement s’explique en des termes moins fiers, il faudra que le style s’abaisse, & devienne simple, humble, & plaintif.
Pour citer un exemple qui se rapporte directement à l’art oratoire, je le prendrai dans une Mercuriale de M. d’Aguesseau. On sait, & je l’ai déja observé plus d’une fois, que les discours de MM. les Gens du Roi ont pour caractére propre l’égalité & l’indifférence pour tout autre intérêt que celui du vrai. La dignité du personnage qu’ils soutiennent, exclut de leur langage tout ce qui sent la passion. Mais la situation d’un ami à qui la mort vient d’enlever un ami tendrement aimé, & tout-à-fait digne de l’être, demande du sentiment & de la douleur. C’étoit le cas où se trouvoit M. d’Aguesseau, lorsqu’il prononça sa treizieme Mercuriale. Il venoit de perdre tout récemment un collégue & un ami, M. le Nain, Avocat Général ; & sa place l’obligeoit de faire l’éloge de cet illustre & aimable Magistrat. Il n’avoit pas besoin [t. I, p. 270] d’emprunter le secours de l’Art : son cœur étoit affligé amérement. Ce que je remarque ici, c’est que malgré l’austérité de son ministére, il se livra au sentiment : & le portrait qu’il traça de M. le Nain fit une telle impression sur lui-même, qu’il fut contraint de s’interrompre, & de s’arrêter quelques momens.
Il entre ainsi en matiére : « Qui l’auroit cru, que sa perte (celle du Président de Lamoignon) dût être suivie si promptement de celle du Magistrat aussi aimable que respectable, qu’une mort prématurée vient d’enlever à la Justice, au Public, & (puisqu’il faut que nous prononcions cette triste parole) à nous-mêmes ? » Suit un éloge aussi complet que vrai & mérité, de celui qu’il regrette. Cet éloge comprend toutes les vertus & tous les talens : & l’Orateur le termine par louer « les graces innocentes que M. le Nain avoit su allier à la vertu héréditaire de sa famille, & qui, sans lui rien faire perdre de sa droiture inflexible, répandoient sur elle ce charme secret qui lui attiroit l’amour encore plus que l’admiration. [t. I, p. 271] Quelle facilité dans le commerce ! ajoute-t-il. Quel agrément dans les mœurs ! Quelle douceur ! Ce n’est pas assez dire : Quel enchantement dans la société ! Faut-il que nous rouvrions encore cette plaie ? Et ne pouvons nous le louer, sans toucher ici la partie la plus sensible de notre douleur ? Vrai, simple, sans faste, sans affectation, aucun fard ne corrompoit en lui la vérité de la nature. On eût dit que son ame étoit le tranquille séjour de la paix. Nul homme n’a jamais mieux su vivre avec soi-même : nul homme n’a jamais mieux su vivre avec les autres. Content dans la solitude, content dans la société, par-tout il étoit à sa place ; & sachant toujours se rendre heureux, il répandoit le même bonheur sur tous ceux qui l’environnoient. »
Un éloge si touchant & si tendre est suivi de l’expression des regrets. « Le ciel n’a pas permis que nous ayons joui plus long-tems de ce bonheur ; il a rompu les liens de cette union si douce, si intime, qui dans les peines & dans les travaux attachés à notre ministére, étoit notre force, [t. I, p. 272] notre sureté, notre gloire, nos délices. Mais si la mort nous enleve un Magistrat si digne de nos regrets, nous aurons du moins la consolation de ne le pas perdre tout entier. Gravé dans le fond de notre ame par les traits ineffaçables de notre douleur, il y vivra encore plus utilement par ses exemples. Nous n’aurons plus le plaisir de l’avoir pour collégue & pour coadjuteur de nos fonctions, mais nous l’aurons toujours pour modéle : & si nous ne pouvons plus vivre avec lui, nous tâcherons au moins de vivre comme lui. »
La douleur vit & respire dans tout ce morceau, & elle a forcé le ministére le plus ennemi des passions à lui payer ce tribut : tant il est vrai que la nature des objets que traite l’Orateur, est la loi suprême de son style.
De tout ce qui vient d’être dit, il résulte que toucher les auditeurs & les attendrir par le discours n’est pas une entreprise aisée, ni à laquelle suffise un médiocre talent. Et ce qui est bien remarquable, c’est qu’en ce genre il n’y a point de milieu. Celui qui ne réussit point à tirer des larmes, excitera la risée. [t. I, p. 273] Il nous reste à examiner en quelles matiéres, & en quelles circonstances, l’Orateur doit employer le langage passionné.
Article V. En quelles matiéres, & en quelles circonstances, l’Orateur doit employer le style de mouvement & de passion.
< Manchette : Le style passionné ne convient point aux discussions de raisonnement : mais il les suppose.>
Nous l’avons déja dit : toutes sortes de sujets ne comportent pas le style de mouvement & de passion. Il seroit déplacé dans les petits intérêts, dans les causes simples & sommaires. Nous ajoutons ici que les discussions de raisonnement, même dans les matiéres les plus importantes, n’en sont pas susceptibles. Quand il s’agit d’établir un principe, & d’en bien déduire les conséquences ; d’interpréter un texte, & d’en faire voir la convenance avec ce que nous avons à prouver, l’Orateur doit être de sens froid, & les auditeurs attentifs : de part & d’autre les ressorts de l’esprit sont tendus. La passion ne suit point cette marche. Elle trouble, elle agite, elle échauffe, elle entraîne. Ce n’est point par des réflexions & des raisonnemens [t. I, p. 274] que le cœur agit : c’est par le sentiment.
Mais si la passion ne se traite point par le raisonnement, elle le suppose. Il seroit absurde & extravagant d’entreprendre de remuer l’auditeur, sans lui avoir expliqué & prouvé ce qui doit exciter en lui l’indignation ou la pitié, l’affection ou la haine. Les choses & le raisonnement sont la base : le sentiment ne peut venir qu’à la suite.
< Manchette : On ne doit point l'employer lorsque l'on ne peut en espérer aucun fruit.>
Cicéron exprime encore un cas dans lequel l’Orateur ne doit pas tenter le ressort des passions <De Orat. II. 205> : c’est lorsque les Juges sont tellement prévenus du sentiment contraire, qu’il n’y a point d’espérance de les ébranler. Alors celui qui voudroit les émouvoir en sa faveur, ne feroit que les irriter & les aigrir. Le raisonnement & les preuves sont la seule ressource en une telle circonstance. Les Juges sont obligés de s’y prêter : refuser d’entendre ce qui tend à les éclairer & à leur montrer le vrai, ce seroit manquer à leur premier devoir.
< Manchette : Il ne faut point y insister trop long tems.>
Quand l’Orateur a rempli la juste mesure du sentiment, il doit cesser. Ne rien dire de trop, est une régle [t. I, p. 275] générale : mais nulle part il n’est plus nécessaire de l’observer, qu’en ce qui regarde les mouvemens excités par le discours : & cela par deux raisons. Premiérement parce que ce genre, suivant ce que nous avons déja dit d’après Cicéron, est hors de la cause & y paroît étranger. Or s’il est nécessaire de ne point passer les bornes, c’est sur-tout dans ce qui n’est pas essentiel par soi-même. En second lieu, si vous insistez trop long-tems, vous courez risque de lasser & d’ennuyer l’auditeur ; & cette surcharge vous fait perdre le fruit de ce que vous aviez gagné précédemment. Quintilien observe que la commisération sur-tout doit être sagement ménagée. « Rien, dit-il <L. VI. c. 1>, ne tarit si aisément que les larmes : & il ne faut pas espérer que qui que ce soit pleure long-tems les maux d’autrui. » L’Orateur lui-même doit craindre, après avoir épuisé les traits les plus forts, de retomber par son propre poids dans le foible : alors tout est perdu. Car le mouvement qui commence à se ralentir est bien proche de sa fin. Sachons donc nous borner, si nous ne voulons fatiguer au lieu de toucher. [t. I, p. 276]
< Manchette : Il ne faut point y être trop court.>
Cette juste mesure, que je recommande ici, n’est point aisée à trouver. Car s’il ne faut pas insister trop longtems sur les passions oratoires, il ne faut point non plus être trop court <Cic. de Orat. l. II>. Un raisonnement se saisit : & dès que le trait est parti, il porte son coup, & fait son impression dans l’esprit de l’auditeur. Il n’en est point ainsi d’un mouvement de douleur, d’affection, de haine. L’amorce ne prend pas tout d’un coup. C’est un feu qu’il faut allumer par degrés, & nourrir peu-à-peu en lui fournissant successivement des alimens convenables. Il est donc besoin d’un goût délicat, pour discerner ce qui suffit, & ce qui dégénéreroit en surabondance nuisible. Cette sage économie est plus nécessaire encore dans notre Barreau, où le mouvement des passions n’est admis qu’à titre précaire. Le trop y nuiroit plus que le trop peu.
< Manchette : A quelles parties du discours convient le style passionné.>
C’est dans la Péroraison que les passions ont une plus libre carriére. Alors toute la cause est expliquée, toutes les preuves ont été traitées : les esprits y sont préparés par tout le discours qui a été entendu. Si l’affaire est susceptible de sentimens, [t. I, p. 277] l’Orateur, qui a rempli son devoir d’instruire, n’a plus besoin que de toucher. D’ailleurs, comme il ne lui reste plus rien à dire aux Juges avant qu’ils prononcent, & que la disposition où il va les laisser, est celle dans laquelle ils donneront leurs suffrages, c’est-là qu’il doit faire les derniers efforts pour se les rendre favorables : & nul ressort, comme nous l’avons dit tant de fois, n’est plus puissant que celui des passions. Cicéron est sur ce point un modéle excellent. Toutes ses Péroraisons sont animées & enflammées des sentimens qui naissent de la cause, & qui lui conviennent. Si la sévérité de nos usages ne permet pas aux Avocats de l’imiter en plein, au-moins ils ne peuvent que gagner à l’envisager, à l’étudier, & à prendre son esprit. Nos Orateurs sacrés ont une liberté plus grande. Les matiéres qu’ils traitent sont si intéressantes par leur nature, que malgré notre goût décidé pour le flegme, elles se sont conservé le droit des Péroraisons touchantes & pathétiques,
Quoique la Péroraison soit la partie du discours où dominent sur-tout les passions, ce n’est pas à dire qu’elles [t. I, p. 278] doivent être bannies de la Narration & de la Confirmation. Si vous aviez traité votre objet sans aucun mouvement dans tout le corps du discours, il seroit trop tard d’entreprendre en finissant d’y intéresser votre auditoire. Accoutumé à le considérer froidement lorsqu’il lui étoit nouveau, il ne s’enflammeroit pas à votre gré, lorsque ce même objet lui reparoîtroit sous les yeux, déja connu, & ayant perdu, si j’ose ainsi parler, sa premiére pointe. Chaque chose doit être présentée selon ce qu’elle est : & la nature du sujet décide souverainement du style. Si donc le fait que vous exposez dans la Narration est grand, atroce, & digne de pitié, si les moyens que vous faites valoir dans la Confirmation sont vifs & pressans, donnez & au fait & aux moyens les sentimens qui leur conviennent : mais ne les épuisez pas, & réservez les plus grands coups pour la Péroraison.
L’Exorde, dans les discours des genres délibératif & judiciaire, n’est point par lui-même susceptible du mouvement des passions, à moins que la matiére dont il s’agit, ne soit extrêmement grave de sa nature, & de [t. I, p. 279] plus, connue dans ce qu’elle a d’essentiel de ceux qui vous écoutent. Dans les cas ordinaires il doit seulement préparer & disposer le feu qu’allumeront les autres parties du discours ; & ébranler l’auditeur, pour l’abattre dans la suite, ainsi que nous le dirons ailleurs plus amplement.
< Manchette : Par-tout le style doit avoir de la chaleur.>
Mais s’il y a des cas où la force des mouvemens n’est pas de saison, il n’en est aucun où une heureuse chaleur ne doive animer le discours. Par-tout mettez en œuvre des ressorts qui puissent attacher ou l’Auditeur, ou même le Lecteur. Car ce précepte est général, & il embrasse tous les genres, l’Eloquence & la Poësie, l’Histoire, & même les ouvrages de pur raisonnement. Il faut jetter de l’intérêt dans tout ce qu’on dit ou qu’on écrit, sous peine de n’être point écouté, ou de n’être point lu. La pureté du langage, l’élégance de la diction, la droiture du sens, l’exactitude du raisonnement, sont de grandes parties : mais elles ne suffisent pas. Tel écrivain, à qui aucune de ces qualités ne manque, demeure, faute de chaleur, enséveli dans la poussiere. Voyez au contraire avec quelle chaleur le P. Malebranche [t. I, p. 280] traite des matieres purement philosophiques. Aussi sa Recherche de la Vérité passe-t-elle avec justice pour un ouvrage vraiment éloquent.
Quel est donc le moyen de produire cet intérêt si nécessaire, qui a du rapport avec ce que nous avons appellé passions, & qui néanmoins en est différent ? Toujours le même principe. Il faut que l’Orateur ou l’Ecrivain prenne lui-même intérêt à son sujet. S’il le considere froidement, le froid qui le morfond passera à ses Auditeurs ou à ses Lecteurs, & il les glacera. Qu’il se renferme dans les Mathématiques, qui sont séches par essence. Non-seulement ce qui est Oratoire, mais tout ce qui appartient aux grands objets de la Morale & de la Métaphysique, demande du feu dans celui qui parle ou qui écrit, à moins que l’on n’ait dessein de faire des ouvrages purement didactiques, & destinés uniquement à l’instruction.
t. 1 p. 343-344
< Manchette : Style de l'Exorde.>
Le style qui convient à l’Exorde, n’est point communément la véhémence : nous l’avons dit. Il ne faut pas en arrivant mettre tout en feu. La modestie, la douceur, la tranquillité, sont les caracteres qui sont propres au style comme aux choses : & par cette raison l’Exorde admet le nombre & l’harmonie de la période, qui s’allie avec le sens froid dans l’Orateur & dans celui qui écoute. Il n’est point de discours sur un sujet important, sermons, oraisons funebres, grands plaidoyers, dont l’Exorde ne soit [t. I, p. 344] traité dans ce goût de style. C’est de quoi les exemples se trouvent partout : & je n’y insisterai pas davantage.
t.1 p. 346-348
< Manchette : Observation sur la regle qui exclut la pompe des Exordes judiciaires.>
Nous avons dit qu’un Exorde pompeux & magnifique ne siéroit point aux causes judiciaires, & nous avons rapporté la raison de ce précepte. Si néanmoins le sujet étoit grand & important, alors ce ne seroit pas l’Orateur qui chercheroit la pompe, mais la matiere qui l’exigeroit, & qui forceroit la regle. En ce cas, quoique la regle commune ne pût pas être observée, il faudroit néanmoins ne la pas perdre entiérement de vue : & l’Orateur devroit se souvenir que la pompe d’un Exorde dans le genre judiciaire ne doit pas être celle d’un panégyrique.
Je viens d’emprunter de M. d’Aguesseau un exemple de cette dignité de style sans orgueil. Elle a été aussi très-bien observée par M. Cochin, dans l’Exorde de son plaidoyer pour le Prince de Montbelliard <T. V. p. 420>, cause du plus grand éclat, & par son objet, & par le nom illustre des Parties. L’Orateur commence ainsi : « Le Prince de [t. I, p. 347] Montbelliard, né pour jouir de tous les avantages que la souveraine puissance communique à ceux qui en sont revêtus, n’a cependant coulé ses jours depuis long-tems que dans l’amertume & la disgrace. La jalousie du Duc de Wirtemberg, l’ambition de la Baronne de l’Espérance, ont excité contre lui les plus rudes tempêtes : victime malheureuse de tant de passions, son rang, son élévation, sa naissance, tout a été compromis. En vain, à la mort de son père, la justice de ses droits a-t-elle été publiquement reconnue ; en vain les vœux de ses sujets se sont-ils réunis pour son triomphe & pour sa gloire : la violence a consommé l’ouvrage que tant d’intrigues avoient préparé. Ses Etats sans défense envahis à main armée ; prêt à tomber entre les mains d’ennemis dont il avoit tout à craindre ; à quel sort étoit-il réservé, si la France ne lui avoit ouvert cet asyle favorable, qui dans tous les tems a été le refuge des Princes malheureux ? » Je n’acheve point le reste de l’Exorde, qui est tout entier de ce style : style noble & élevé, mais qui ne dégénere [t. I, p. 348] point en faste. On y trouve même l’essai des sentimens tendres & compatissans qui convenoient à la fortune de l’illustre client.
t. 1 p. 366-367
< Manchette : Style de la Narration.>
Quel doit être le style de la Narration, c’est ce que nous avons suffisamment expliqué en donnant les regles pour sa construction. Le style sera simple, uni, noble néanmoins & soutenu, sur-tout dans les grandes causes, formant un seul tissu, qui ne soit point interrompu par des figures véhémentes, telles que des exclamations subites, de violentes apostrophes, à moins que l’atrocité des choses ne soit si forte, qu’elle contraigne l’Orateur d’éclater dans le moment. Cicéron, dans le plaidoyer pour Cluentius, est conduit par le fil du récit à parler des noces incestueuses d’une belle-mere avec son gendre. Il ne peut contenir l’indignation qui le saisit. Il s’écrie : « ô attentat incroyable ! ô fureur d’une passion effrénée ! ô impudence sans exemple ! Comment cette femme n’a-t-elle pas craint, je ne dis pas les Dieux & les hommes, mais les objets même inanimés, qui lui retraçoient l’image des noces de sa fille, [t. I, p. 367] & les murs qui en avoient été les témoins ? » De pareils écarts doivent être très-courts, comme une saillie dont l’Orateur n’a pas été le maître : & après l’interruption d’un moment, il faut qu’il revienne aussitôt au style de récit.
t. 2 p. 279-323
< Manchette : Convenance particuliere des mots & du style à la nature des choses.>
Tout ce que nous venons de dire touchant l’ornement, si l’on en fait un usage déplacé ; si l’on n’a pas soin de l’assortir & de le proportionner à l’exigence des matieres ; si l’on traite les grands sujets d’un style humble & doux, les petits magnifiquement, les pathétiques froidement ; si le style est gai dans un sujet triste, & triste dans celui qui demande de la gaieté, fier & dur lorsqu’il faut supplier, suppliant lorsque le ton menaçant convient à la chose : tous nos préceptes, dis-je, deviennent alors non-seulement inutiles, mais-nuisibles. Celui-là seul doit être reconnu pour éloquent, qui sait dire les petites choses avec simplicité, les grandes avec mouvement & grandeur, & employer pour celles qui tiennent le milieu [t. II, p. 280] un style qui soit mitoyen lui-même, plus relevé que le simple, moins animé & moins fort que le grand.
< Manchette : Trois genres de style.>
Voilà ce que c’est que Convenance en Elocution : & l’attention à la garder a produit trois genres de style, qui ont été soigneusement remarqués par les Rhéteurs, le simple, le tempéré ou orné, & le grand ou relevé.
Je vais parler de ces trois genres de style : & je suivrai pour guide principalement Cicéron, qui en a marqué la distinction en plusieurs endroits, mais qui les a traités sur-tout avec étendue dans son livre intitulé l’Orateur.
Des trois genres de style.
< Manchette : Homere les a connus & caractérisés.>
C’est une chose assez curieuse à observer, qu’Homere, le plus ancien des Ecrivains profanes qui nous restent, non seulement a été souverainement éloquent, mais a connu la distinction des trois genres d’Eloquence, & les a marqués chacun par leurs caracteres : ce qui suppose des réflexions approfondies sur la nature & les principes de l’Art. En décrivant l’éloquence de Ménélas, les [t. II, p. 281] vertus de style qu’il lui attribue sont une briéveté élégante, la propriété des termes, le retranchement de toute superfluité de paroles : & voilà les vertus du genre simple. Le caractere propre du genre tempéré ou orné est l’agrément & la douceur. Homere a peint ce goût de style dans Nestor, « de la bouche duquel, dit le Poëte, couloit un discours plus doux que le miel ». Il donne à l’Eloquence d’Ulysse un caractere tout différent. « De sa bouche, dit-il, sortoit la parole avec l’abondance & l’impétuosité des neiges qui tombent en hiver ». Il désigne ainsi le troisieme genre, dont l’essence consiste dans l’abondance, la force & le mouvement : & non-seulement il le définit, mais il l’apprécie, en lui adjugeant l’avantage & la supériorité au-dessus de tout autre. « Aucun mortel ne pouvoit, dit-il, disputer à Ulysse la gloire de bien dire ». Ces observations ne sont pas de moi. Je les emprunte de Quintilien <L. XII. c. 10>.
< Manchette : Ils répondent aux trois devoirs de l'Orateur, instruire, plaire, toucher.>
Ajoutons, d’après le même Quintilien & d’après Cicéron, que les trois genres de style, répondent visiblement aux trois devoirs de l’Orateur, [t. II, p. 282] instruire, plaire, toucher. Le simple instruit, l’orné plaît, le fort & le véhément touche & remue : & c’est à celui-là, comme nous l’avons dit plus d’une fois, qu’il appartient de remporter la victoire.
< Manchette : Tous les trois sont nécessaires à l'Orateur.>
Ce n’est pas à dire qu’il soit permis de négliger les autres. C’est une nécessité que d’instruire. Plaire, est un secours important pour parvenir à la persuasion. L’Orateur, vraiment digne de ce nom, ne sera donc pas celui qui excellera dans l’un des trois genres. Il doit les réunir tous, & les employer chacun suivant la différence des matieres. C’est l’unique moyen de pratiquer la regle fondamentale du discours, qui est de proportionner les styles à la nature des sujets.
< Manchette : Ils produisent la variété.>
Par là il se procurera encore l’inestimable avantage de la variété, tant & si justement recommandée aux Poëtes & aux Orateurs. Tout le monde connoît ces beaux vers de Despréaux.
« Voulez-vous du public mériter les amours ?
Sans cesse en écrivant variez vos discours.
Heureux ! qui dans ses vers sait d’une voix légere
Passer du grave au doux, du plaisant au sévere.
[t. II, p. 283] Son livre aimé du Ciel, & chéri des lecteurs,
Est souvent chez Barbin entouré d’acheteurs. »
Pour cela il n’est pas besoin d’un art fort étudié. Il n’est pas même nécessaire d’avoir expressément dans l’esprit la pensée & le desir de jetter de la variété dans ce que l’on écrit. Il ne s’agit que de se laisser gouverner par sa matiere. La variété des objets que l’Orateur doit traiter est infinie : & si vous savez prendre le ton de la chose, votre discours se trouvera varié par l’impression même de la nature, & sans une attention expresse de votre part. C’est ce qu’a excellemment exécuté, dans son Art Poétique, le même Despréaux, qui en a si bien exprimé la loi.
Nous avons quelques réflexions à donner, propres à chacun des trois genres. Commençons par ce qui regarde le simple.
§. I. Du genre de style simple.
< Manchette : Définition du style simple.>
Le style simple est plus aisé à définir, par l’exclusion de ce qui ne lui convient pas, que par l’exposition de ce qui lui convient. Il n’admet point [t. II, p. 284] tout ce qui est trop saillant en figures & en tours, tout ce qui ressent les ornemens d’éclat & la parure, tout ce qui frappe par la vigueur des mouvemens, tout ce qui s’éleve par la grandeur des idées. Il rejette aussi les périodes nombreuses, les chûtes cadencées. Un choix de termes propres, une phrase nette, coulante, & débarrassée de toute superfluité, une élégance modeste, voilà les caracteres qui le constituent, & qui l’assortissent & avec les sujets pour lesquels il est fait, qui sont les sujets non susceptibles de mouvement, & avec son objet, qui est d’instruire. Il reçoit aussi le sel de l’enjouement & de la plaisanterie, & toutes les graces de la simple nature. La parure, qui chercheroit à embellir la nature par des traits brillans, seroit messéante à ce style : & un morceau écrit avec une aimable simplicité, si l’on vouloit le décorer & l’orner avec éclat, éprouveroit ce qui arriva à une statue de Lysippe, que Néron fit dorer <Pline, l. XXXIV. c. 8>. La richesse offusqueroit les graces : & pour lui rendre son mérite, il faudroit le dépouiller, & le réduire à son premier état.
Je ne puis point citer de modele [t. II, p. 285] plus accompli dans le genre dont je parle, que les Comédies de Térence chez les Latins, & les Fables de la Fontaine parmi nous. On en trouve d’autres exemples : mais les deux que je nomme ici sont les plus excellens.
< Manchette : Usages de ce style.>
Le style simple n’est pas destiné uniquement au badinage. Il convient aussi à plusieurs sortes d’ouvrages sérieux. Dans les plaidoyers la Narration, & tout ce qui est simple discussion de faits, de preuves & de raisonnement, doit être traité suivant ce goût. Nous l’avons déjà remarqué en parlant de la Narration & de la Confirmation judiciaires ; & l’esprit qui domine aujourd’hui dans notre Barreau, rend cette observation plus vraie & plus exacte que jamais. Ce même goût doit régner dans les ouvrages didactiques, tel qu’est l’Art Poétique de Boileau, dans les Dialogues, dans les Comptes que rend un Magistrat à sa Compagnie des affaires dont il a été chargé, dans les Dissertations Académiques, dans les Journaux. J’ajoute dans l’Histoire : ce qui demande quelque explication.
< Manchette : En quel sens & jusqu'à quel degré il convient à l'Histoire.>
L’Histoire est grande & noble par son objet. Le style historique doit [t. II, p. 286] donc avoir de la noblesse. Mais la noblesse n’est pas ennemie de la simplicité. Au contraire ce qui est véritablement grand, ne le paroît jamais plus, que lorsqu’on le présente tel qu’il est, nuement & simplement. C’est dans ce style que César a écrit ses Commentaires, dont Cicéron a fait un éloge que je dois rapporter ici <De Cl. Orat. n. 262>. « Rien de plus uni, dit-il, rien de plus simple. L’Auteur y expose les choses toutes nues, sans aucun ornement, comme ne se proposant que de fournir les matériaux d’une Histoire. En cela il a fait plaisir aux sots, qui entreprendront d’ajuster & de farder cette aimable simplicité. Mais les hommes sensés & judicieux se donneront bien de garde d’y toucher. Car en Histoire rien n’est plus parfait, qu’une briéveté accompagnée de la pureté du langage & de la clarté du style ». Parmi nous, M. l’Abbé Fleuri a écrit dans ce même goût de simplicité son Histoire Ecclésiastique, ouvrage infiniment estimé de tous les connoisseurs.
Il faut pourtant avouer que les trois plus excellens Historiens Latins n’ont point suivi cette méthode. Salluste, [t. II, p. 287] Tite Live, & sur-tout Tacite, ne se sont point interdit, comme veut M. l’Abbé Fleuri <Préface de l'Histoire Ecclésiastique>, les préambules, les transitions, les réflexions. Ils ont plutôt pris pour regle le plan que trace Cicéron des devoirs de l’Historien, lorsqu’il dit <De Orat. l. II. n. 63> :«Comme dans les grands & mémorables événemens, on est curieux de connoître d’abord les desseins & les conseils, ensuite ce qui s’est fait, & enfin ce qui en est arrivé, l’Ecrivain de l’Histoire doit exprimer ce qu’il approuve dans les conseils : dans le récit de l’exécution, il doit exposer non-seulement ce qui a été fait, mais le détail des moyens : & lorsqu’il parle de l’événement final, il faut qu’il en explique les causes, selon qu’elles dépendent ou du hasard, ou de la sagesse, ou de la témérité : & par rapport aux personnages illustres, il doit peindre non seulement leurs actions, mais leurs mœurs, & leurs caracteres ».
On voit que Cicéron ouvre un plus grand champ à l’Historien, & qu’en suivant son plan, l’Ecrivain se donne nécessairement une plus libre carriere. Il marquera son jugement, il accompagnera son récit de réflexions, [t. II, p. 288] il en liera par des transitions les différentes circonstances, il ornera son ouvrage de portraits. La premiere maniere est plus sévere : la seconde est plus riche. L’une laisse plus à penser au lecteur, sur lequel elle se repose de tous les jugemens : l’autre lui fournit des observations qu’il n’auroit peut-être point faites. Dans la premiere il y a moins de risque pour l’Auteur : la seconde est plus sure de plaire. Pour choisir entre les deux, celui qui écrit l’Histoire doit consulter la nature des choses qu’il raconte, son talent, le goût de son siecle. Il paroît que le goût du nôtre est décidé pour le genre le plus riche & le plus varié : & telle a été en particulier la maniere de l’Abbé de Vertot, l’un des modeles que nous ayons pour le style historique. Mais dans ce genre même doit régner la simplicité : nulle pompe de paroles, point de phrases harmonieuses & périodiques, point de fleurs jettées à pleines mains, sur-tout exemption totale des mouvemens impétueux & des passions oratoires. Les réflexions peuvent être fines & ingénieuses : mais il faut qu’elles soient fondues dans le discours, [t. II, p. 289] & ne rompent point le fil de la narration. Je ne conseillerois à personne d’imiter dans une histoire les réflexions excellentes, mais longues, de Polybe chez les Grecs, & de Comines parmi nos François.
< Manchette : Style Epistolaire.>
Un autre genre auquel la simplicité convient parfaitement & uniquement, est le genre Epistolaire. Nous en avons un excellent modele dans les lettres de Madame de Sévigné, où se fait sentir jusqu’au charme cette simplicité élégante dont nous parlons ici. Il est étonnant qu’étant toutes écrites à la même personne, & roulant presque toujours sur le même objet, c’est-à-dire, sur l’expression de la tendresse maternelle, elles plaisent constamment & ne lassent jamais. Le talent d’écrire des lettres est le talent des Dames : mais aucune, je pense, n’a égalé celle-ci. Les lettres de Cicéron, & sur tout celles à Atticus, sont pareillement des modeles de simplicité. Pour ce qui est de celles de Pline, elles sont intéressantes sans doute par l’agrément & la finesse du style, par le caractere de probité qu’elles expriment : mais la simplicité leur manque, elles n’ont point le ton naturel, [t. II, p. 290] on sent dans l’Auteur la recherche de l’esprit & le desir de plaire ; on voit qu’elles ne sont pas écrites précisément pour ceux à qui elles s’adressent, mais pour le public, à qui prétendoit les faire passer celui qui les écrivoit.
< Manchette : Difficulté de réussir dans le style simple.>
De tout ce que nous venons de dire sur le style simple, on conçoit aisément combien est vrai le jugement que Cicéron en a porté <De Orat. n. 76>. « Ce style, dit-il, différe plus du style commun & vulgaire dans la réalité, que suivant l’apparence extérieure. A en juger en spéculation on croiroit que rien n’est plus aisé : mais que l’on en fasse l’essai, on éprouvera combien la chose est difficile. » En effet quand les agrémens du dehors manquent, il faut que le mérite du fond soit exquis.
Les discours de M. l’Abbé Fleuri sur l’Histoire Ecclésiastique sont d’excellens modeles du genre simple : & ils vérifient parfaitement la derniere remarque que je viens de faire. Quel sens ! quelle sagacité dans les observations ! quelle justesse de raisonnement ! quel coloris de probité & de vertu chrétienne répandu sur tout le [t. II, p. 291] corps du discours ! Ce sont des mets solides & choisis, pleins de suc & de substance. Qui osera se promettre d’en servir de pareils ? Mais dans le style nulle recherche, nul raffinement, nul ragoût. Chacun croiroit pouvoir écrire de cette maniere.
Le goût de simplicité, en tant qu’il exclut l’affectation, doit se trouver par-tout, même dans le style le plus noble : & c’est l’alliance de la simplicité avec la noblesse qui fait la perfection. Aucun Poëte n’est plus grand que Virgile : aucun n’est plus simple & plus naturel dans son expression & dans le tour de sa phrase. C’est ce qu’a judicieusement remarqué M. Nicole <Education d'un Prince. Part. II. n. 39> : & sa réflexion tout-à-fait utile pour former le goût, terminera convenablement la discussion & l’examen de tout ce qui appartient au genre simple. « Il y a, dit cet excellent observateur, deux sortes de beautés dans l’Eloquence. L’une consiste dans les pensées belles & solides, mais extraordinaires & surprenantes. Lucain, Sénéque & Tacite sont remplis de ces sortes de beautés. L’autre au contraire ne consiste nullement dans les pensées rares, mais [t. II, p. 292] dans un certain air naturel, dans une simplicité facile, élégante & délicate, qui ne bande point l’esprit, qui ne lui présente que de images communes, mais vives & agréables, & qui sait si bien le suivre dans ses mouvemens, qu’elle ne manque jamais de lui proposer sur chaque sujet les objets dont il doit être touché, & d’exprimer toutes les passions & les mouvemens, que les choses qu’elle représente y doivent produire. Cette beauté est celle de Térence & de Virgile. Et 1’on voit par-là qu’elle est encore plus difficile que l’autre, puisqu’il n’est point d’Auteur dont on ait moins approché que de ceux-là. » Ce morceau joint l’exemple au précepte. Il est écrit avec une noble simplicité qui est le caractere dominant de l’Auteur dans tous ses ouvrages.
§. II. Du genre tempéré ou orné.
< Manchette : Noms & définition du second genre de style. >
Le second genre de style se nomme tempéré, parce qu’il tient un certain milieu entre le style simple & le véhément, plus riche & plus nourri que [t. II, p. 293] le premier, moins fort & moins élevé que l’autre. Par la même raison on peut l’appeller mitoyen, expression que je préfere à celle de médiocre, dont on se sert quelquefois, mais qui est sujette à une équivoque désagréable. On l’appelle encore orné ou fleuri, nom qui en marque le caractere & le goût dominant. Car l’ornement destiné à plaire est ce qui constitue & différencie ce genre de style. Non que tout ornement doive être banni du style simple, & encore moins du style véhément. Mais dans l’un & dans l’autre, il faut que l’Orateur le dispense avec sobriété, relativement à la différence de leur caractere : au-lieu qu’il peut le répandre avec abondance dans celui-ci. L’utile domine dans le premier & dans le troisieme, & tout ce qui est d’agrément lui est subordonné : dans le second l’Orateur cherche à plaire, précisément pour plaire & pour s’attirer les applaudissemens.
< Manchette : Il convient sur-tout aux matieres du genre démonstratif.>
Par cette définition il est aisé de voir à quelle nature de sujets, ou à quels genres de causes convient ou ne convient pas le genre de style orné& fleuri. Dans les délibérations, dans la plaidoierie, l’Orateur a un objet, [t. II, p. 294] dont il doit être occupé tout entier. Là il est de précepte rigoureux pour lui de s’oublier lui-même, & de n’admettre aucun ornement qui ne tende au bien de la chose. Dans les matieres du genre démonstratif, dans les harangues académiques, dans les discours qui se font pour l’ouverture des Audiences dans les Tribunaux, ou des leçons dans les grandes Ecoles, l’Orateur est sans intérêt, l’auditeur n’y cherche que son plaisir. Il convient donc alors de déployer toutes les richesses de l’art, & d’en étaler toute la pompe. Pensées ingénieuses, expressions frappantes, tours & figures agréables, métaphores hardies, arrangement nombreux & périodique ; en un mot tout ce que l’art a de plus magnifique & de plus brillant, l’Orateur pourra le montrer, &, pour ainsi dire, en faire parade. Il n’a pour but que de plaire, & tout ce qui est capable de plaire remplira son objet. Je me sers des expressions mêmes de Quintilien, adoptées & traduites par M. Rollin.
< Manchette : Préservatifs contre l'abus. Jamais de pensées fausses.>
Cette liberté d’orner n’est pourtant point sans borne & sans mesure. Elle est soumise à la loi inflexible du vrai, [t. II, p. 295] qui ne souffre aucune exception. Loin donc du style dont nous parlons, aussi bien que des autres, toute pensée fausse, toute hyperbole outrée, toute antithese où la justesse est sacrifiée au brillant, toute pointe qui joue sur les mots, & qui disparoît lorsqu’on veut la faire passer dans une autre langue.
Ainsi nous ne dirons point avec Séneque : « Il faut chercher le véritable ami dans le cœur, & non pas dans l’antichambre ». In pectore amicus, non in atrio quærendus est. « Je vois dans cette phrase, dit M. Rollin, une antithese : mais je n’y vois rien de plus, & j’avoue que je n’ai pu en comprendre le sens ». Une antithese qui ne se fait point comprendre, est assurément bien vicieuse, & n’est de mise nulle part. Nous n’imiterons point non plus ce jeu de mots du même Auteur : Maluit queri quàm quærere, jeu qui périt si on veut le traduire en François : « Il aima mieux se plaindre, que de chercher le remede ». Pour ce qui est des exagérations poussées à l’excès, & des pensées fausses, Séneque nous en fournira encore des exemples, [t. II, p. 296] qui ont été remarqués par un redoutable censeur, dont l’autorité est ici d’autant plus grande, que Philosophe par état, il n’en est pas moins un excellent modele dans l’art d’écrire. Le P. Mallebranche, parlant de la contagion des imaginations fortes, veut nous prémunir contre les erreurs où elles peuvent nous jetter. Son dessein, tout-à-fait digne d’un grand Philosophe, devient aussi un excellent précepte en Rhétorique. Car tout ce qui est contraire à la droite raison, est contraire à la saine Eloquence. Nous pouvons citer comme aussi ennemies du bon goût, que de la vérité, les hyperboles par lesquelles Séneque exagere au-delà de toute mesure la fermeté inébranlable du sage des Stoïciens <Sen. De Const. Sap. c. 3>. « Peu importe, dit-il, combien de traits on lance contre lui, puisqu’aucun ne peut le percer. De même qu’il y a des pierres dont la dureté est à l’épreuve du fer ; de même que le diamant ne se laisse ni scier, ni briser, ni entamer ; de même que les rochers qui s’avancent en saillie dans la mer rompent les flots, & battus depuis tant de siecles, ne montrent aucun vestige [t. II, p. 297] des assauts qui leur sont livrés par les vagues en furie : pareillement l’ame du sage est invulnérable, & résiste à toutes les injures sans en recevoir aucune impression. » Le P. Mallebranche, après avoir rapporté ces paroles, & quelques autres morceaux du même goût, s’écrie : « Voilà jusqu’où l’imagination vigoureuse de Séneque emporte sa foible raison. » Disons de plus, voilà comme les hyperboles poussées à l’excès dégénerent en pensées absolument fausses, dont l’absurdité palpable, loin de plaire à un auditeur sage, le met dans le cas de se rire de l’Orateur.
< Manchette : Sagesse & discrétion dans l'usage même des pensées vraies.>
Une pensée peut être fine, avoir quelque chose de surprenant dans le tour, & néanmoins être vraie. C’est de quoi fournissent la preuve les éloges de M. de Fontenelle, qui sont un tissu de ces sortes de pensées. Le nom du P. Mallebranche, que je viens de citer, m’en rappelle une qui mérite d’être rapportée ici. M. de Fontenelle faisant l’éloge de ce grand & sublime Philosophe, observe que son style a toutes les graces que peuvent souffrir les matieres qu’il a traitées. « Ce n’est pas, ajoute-t-il, qu’il eût apporté [t. II, p. 298] aucun soin à cultiver les talens de l’imagination : au contraire il s’est toujours fort attaché à les décrier. Mais il en avoit naturellement une fort noble & fort vive, qui travailloit pour un ingrat malgré lui-même, & qui ornoit la raison en se cachant d’elle. » Des pensées de cette espece conviennent au style orné, & elles en font l’agrément, pourvu qu’elles ne soient pas répandues avec profusion, mais dispensées avec sagesse.
Car ici même la discrétion est nécessaire. Ce n’est pas assez que les pensées soient vraies : il faut que celles qui ont des graces piquantes ne soient semées qu’avec réserve. Un discours qui en seroit rempli d’un bout à l’autre, fatigueroit par la contention d’esprit qu’il exigeroit de l’auditeur, & dégoûteroit par l’uniformité. Cet avis qui est le dernier que j’ai à donner sur la matiere que je traite, est important. Le vice que je recommande d’éviter est un luxe d’esprit, qui n’est pas moins propre à gâter l’Eloquence, que le luxe de la table, des vêtemens, & des équipages, à corrompre les mœurs.
< Manchette : Ce qui pique par le sentiment de plaisir vif, est le plus sujet à rebuter & à lasser.>
[t. II, p. 299] Cicéron a traité ce précepte avec force & avec étendue <De Orat. l. III. c. 97. & seqq.> ; & je crois devoir ici transcrire en entier le morceau dans lequel il s’explique sur une maxime si capable de rebuter certains esprits, & qui pourroit être suspecte d’une sévérité outrée. « Il n’est pas aisé, dit-il, de deviner la cause de ce que je vais dire : mais le fait est constant. Plus les choses nous affectent par un sentiment vif de plaisir, plutôt nous nous en lassons. Combien dans les nouvelles peintures le coloris a-t-il une fleur plus brillante, que dans celles de l’ancien goût ? Cependant si le charme de la fraîcheur nous a saisis au premier coup d’oeil, l’effet n’en est pas durable : au - lieu que le même air de vieillesse nous attache aux tableaux antiques. Combien les diéses & les demi-tons dans la Musique ont-ils plus de douceur, que les sons pleins & graves ? Et néanmoins, si on les multiplie, non-seulement les juges séveres les condamnent, mais le parterre s’en dégoûte. La même chose peut se remarquer par rapport aux autres sens. Les parfums forcés d’odeur [t. II, p. 300] plaisent moins long-tems que ceux qui affectent modérement l’odorat. Le toucher même a besoin que les objets sur lesquels il s’éxerce ne soient point trop mollets, ni polis jusqu’à devenir glissans. Que dirons-nous du goût ? C’est le plus voluptueux de tous les sens, & celui où le plaisir domine davantage. Cependant combien promptement nous degoûtons-nous de ce qui le flatte trop délicieusement ? Qui peut supporter long-tems la douceur sucrée dans les breuvages ou dans les nourritures solides ? au-lieu que les mets simples, les liqueurs dont l’agrément est médiocre, sont d’un usage continuel : on ne s’en dégoûte jamais. C’est donc une loi de la nature, qu’en toutes choses ce qui procure le plaisir le plus vif, c’est précisément de quoi on se lasse le plus aisément & le plutôt. Ne nous étonnons point par conséquent, conclut Cicéron, si un discours qui par-tout est ajusté & paré, sans mélange, sans variété, où tout frappe, où tout brille, cause plutôt une espece d’éblouissement qu’une véritable admiration, lasse & fatigue par trop de [t. II, p. 301] beautés, & déplaît à la longue à force de plaire. Il faut dans l’Eloquence, comme dans la Peinture, des ombres pour donner du relief, & tout ne doit pas être lumiere. »
< Manchette : Cet avis est sur-tout nécessaire à ceux qui ont plus d’esprit & de talens. C’est toujours de leur part qu’est venue la corruption du goût.>
Cette doctrine, qui ne pouvoit être enseignée que par un aussi grand maître que Cicéron, n’est pas pour les esprits du commun. Ils n’en ont pas besoin. Il leur faut, non pas un frein, mais des aiguillons. Ce sont les hommes à talens pour qui elle est nécessaire : & ce sont eux aussi qui lorsqu’ils s’en écartent, font le plus grand tort au goût d’une Nation. L’expérience de tous les siecles & de tous les pays prouve ce que j’avance. C’est Démétrius de Phalere qui a corrompu le goût à Athenes : c’est Séneque qui l’a corrompu à Rome : parmi nous la même chose est arrivée par un homme justement admiré pour la variété de ses talens & de ses connoissances, Philosophe, Poëte, Orateur, & qui possédoit sur-tout en un degré éminent le don d’éclaircir les sujets les plus difficiles, & porter souvent plus de lumieres dans les découvertes des autres, que n’en avoient su mettre les Auteurs eux-mêmes. L’éclat qu’a [t. II, p. 302] jetté son mérite en tout genre de littérature, lui a attiré une foule d’imitateurs, parmi lesquels il s’en est fallu de beaucoup que tous eussent en un degré pareil au sien l’étendue de l’esprit, la netteté des idées, la justesse de l’expression. La plupart n’ont copié que ses défauts, le goût de la pointe, le jeu de l’antithese, l’air de paradoxe donné à toutes les pensées. Dès que le nombre des émulateurs de M. de Fontenelle est devenu grand, ils ont fait secte : ils ont entraîné les suffrages d’une partie considérable du public. Sur-tout ils se sont attachés à décrier le goût ancien, que leur chef avoit déjà commencé à vouloir décréditer, sentant bien que si l’on continuoit d’admirer ceux à qui il ne ressembloit pas, il ne pouvoit être applaudi.
< Manchette : La corruption des mœurs, & sur-tout l’irréligion sont les plus grands fléaux du bon goût en Eloquence.>
Mais pour trouver l’origine de la décadence des esprits & des talens, remontons plus haut, & prenons-nous-en à nos mœurs. C’est une maxime indubitable, que telle qu’est la vie & la conduite des hommes, tel est aussi le goût de leur discours : Talis hominibus oratio, qualis vita. Longin l’a senti ; & cherchant la cause [t. II, p. 303] pour laquelle les grands modeles en Eloquence étoient devenus si rares de son tems, il insiste principalement sur la corruption des mœurs, & il soutient que rien de grand & de sublime ne peut naître dans des esprits énervés par l’amour des richesses & du plaisir, par un luxe effréné, par une mollesse ennemie de tout travail sérieux. Outre ces maux publics, qui nous sont communs avec le siécle de Longin, nous avons de plus un fléau redoutable, & destructeur par essence de toute espece de bien : je veux dire l’irréligion, dont les progrès effrayans doivent faire trembler quiconque conserve encore quelque goût pour la vérité & pour la vertu. Cette contagion s’étend à tout. Mais sans parler des autres objets qui ont leurs vengeurs, & ne m’occupant ici que de celui que je dois envisager dans l’Art que je traite, je dirai qu’il n’est point d’ennemi plus terrible du bon goût en Eloquence, que l’impiété. La vertu est la seule base solide de tout discours ; & les armes les plus puissantes pour persuader sont fournies à l’Orateur, par la considération du juste & de l’injuste, des devoirs de l’homme envers Dieu, [t. II, p. 304] du citoyen envers sa patrie, du Prince envers ses peuples, & de tous les autres liens qui maintiennent le bon ordre dans les familles & dans l’Etat. Si la vertu n’est qu’un nom, si la distinction du juste & de l’injuste a été établie pour l’utilité, si l’intérêt propre est pour chacun la regle de ses devoirs, où l’Orateur trouvera-t-il des moyens de persuasion ? & comment pourra-t-il persuader les autres de ce qu’il ne croira pas lui-même ? L’Eloquence ne sera plus qu’un vain babil, un jeu de théâtre, où le faux percera de toutes parts, & qui par conséquent ne pourra faire aucune impression, au-moins durable, sur les auditeurs. Nul ornement ne pourra plus avoir un appui solide : & l’Orateur ne cherchera point à laisser un aiguillon au fond de l’ame de ceux qui l’écoutent, mais à parer une surface creuse qui puisse éblouir leurs yeux.
Après tout, la chûte de l’Eloquence est le moindre des maux que l’irréligion est capable de produire : & si ses intérêts pouvoient être séparés de ceux des mœurs, je dirois : Périsse l’Eloquence, pourvu que les mœurs soient sauvées. Mais la chose est impossible : [t. II, p. 305] & mon sujet par une liaison nécessaire m’a amené à parler des dangers dont nous menace le poison de l’impiété.
Après avoir traité ce qui regarde le style tempéré, mitoyen, ou orné, ce qui lui convient, ce qui peut l’altérer & le corrompre, je passe au style grand & élevé.
§. III. Du genre de style grand & élevé.
< Manchette : Le style grand & élevé a deux branches, le pathétique & le sublime.>
Ce genre en renferme deux, que l’on confond très-ordinairement, le pathétique & le sublime. Il est vrai qu’ils ont quelque chose de commun, savoir un caractere d’élévation qui frappe l’esprit de l’auditeur ou du lecteur, le saisit, l’enleve & le transporte. Ils sont néanmoins distingués par leur nature & dans leurs effets. Le pathétique, que l’on peut appeller style chaud, véhément, passionné, exprime la passion, & l’excite. Le propre du sublime est d’exciter l’admiration.
Quand Clytemnestre s’écrie :
« Un Prêtre environné d’une foule cruelle,
Portera sur ma fille une main criminelle ! [t. II, p. 306]
Déchirera son sein ! & d’un œil curieux,
Dans son cœur palpitant consultera les Dieux !
Et moi, qui l’amenai triomphante, adorée,
Je m’en retournerai seule & désespérée !
Je verrai les chemins encor tout parfumés
Des fleurs, dont sous ses pas on les avoit semés ! »
voilà du pathétique le plus tendre & le plus véhément. Ce n’est point du sublime : rien n’y excite l’admiration, mais bien l’indignation & la douleur.
Un exemple du vrai sublime est celui-ci, tiré de l’Œdipe de Sophocle. Je le citerai selon la traduction de M. Boivin. Le chœur apostrophe la Justice suprême, la Loi naturelle & éternelle, & lui adresse ces paroles :
« Chaste mere de l’innocence,
Loi pure, tu n’es point l’ouvrage des mortels :
Le Ciel t’a donné la naissance.
Tu dois avec les Dieux partager nos autels.
Tu rends leurs honneurs immortels :
Tu fais éclater leur puissance.
Loi divine ! immuable Loi !
Ni le tems, ni l’oubli, ne peuvent rien sur toi. »
Cette idée de la loi naturelle, fille du Ciel, immortelle comme Dieu même, & incapable comme lui d’affoiblissement, cette idée est grande, noble, admirable. Voilà du sublime. [t. II, p. 307] Il n’y a point de pathétique.
Puisqu’il existe une distinction réelle entre le sublime & le pathétique, & que l’un n’est pas l’autre, il convient de les traiter séparément.
Du Style pathétique.
< Manchette : Définition du style pathétique.>
Quintilien caractérise le style véhément & pathétique avec autant de justesse que d’énergie, lorsqu’après avoir comparé le style mitoyen & orné à un grand fleuve qui roule majestueusement ses eaux entre deux rivages ombragés de forêts verdoyantes, il désigne celui dont nous parlons ici par un torrent impétueux, qui entraîne des quartiers de rochers, qui indigné de se voir retardé & assujetti par un pont, le renverse avec violence, qui ne se tient point enfermé dans ses bords, & ne suit pas son lit, mais s’en fait un à lui-même <L. XII. c. 10>. Un style, ajoute-t-il, dont la véhémence imitera ce torrent, entraînera le juge malgré toute sa résistance, & le contraindra d’aller où il l’emporte.
< Manchette : Exemples.>
J’ai déja dit que notre Barreau s'éleve rarement jusqu’à cette force, qui n’entreprend pas de persuader, mais [t. II, p. 308] de subjuguer. Nos sermons en sont susceptibles, & nous en fournissent plusieurs exemples. Le P. Massillon, prêchant sur l’impénitence finale, & exhortant ses auditeurs à craindre d’y tomber, allégue l’état de foiblesse où se trouve dans les derniers momens de la vie l’ame d’un mourant, & l’impuissance où elle est de recueillir ses forces pour revenir à Dieu <Carême, T. II>. Avec quelle véhémence tonne-t-il sur une matiere si terrible ? & qui pourroit n’être pas ému de cette violente apostrophe à ceux de ses auditeurs qui ont été dans le cas d’éprouver ce qu’il vient de peindre ? « Repondez ici pour moi, vous, mes freres, que la main du Seigneur a conduits quelquefois jusqu’aux portes du tombeau, & en a retirés depuis. Lorsqu’étendu sur un lit de douleur, vous combattiez ainsi entre la vie & la mort, les soins de votre éternité vous occupoient-ils encore ? où étiez-vous alors ? quel usage faisiez-vous de votre raison ? que formiez-vous au-dedans de vous-mêmes, que des idées confuses & mal liées, où vos maux avoient plus de part que votre salut ? Que furent pour vous les derniers [t. II, p. 309] remedes des mourans, que l’Eglise vous appliqua ? des songes, dont le souvenir même ne vous est pas demeuré. Vous seriez-vous trouvé alors prêt à paroître devant Jesus-Christ, si cette maladie eût fini vos jours ? quelle ame seriez-vous allé présenter aux pieds du Tribunal redoutable ? Qu’en avez-vous dit vous-même depuis revenu en santé ? que c’est une folie d’attendre à l’extrémité, qu’on n’est capable de rien alors, qu’il faut mettre ordre à sa conscience tandis qu’on se porte bien. Vous l’avez dit : mais l’avez-vous fait ? ne vous laisserez-vous point une seconde fois surprendre ? & le seul fruit que vous retirerez du bienfait qui prolongea vos jours, ne seront-ce point les crimes d’une plus longue vie ? »
Ce morceau suffit pour fixer l’idée de ce que l’on appelle style véhément & pathétique. On voit qu’il a pour objet d’émouvoir les passions, la terreur, l’indignation, la pitié, & autres semblables. Ainsi tout ce que nous avons dit dans la premiere partie de cet ouvrage sur les passions oratoires [t. II, p. 310] revient ici : & je n’ai rien à y ajouter.
Du Sublime.
< Manchette : Le sublime excite l’admiration.>
Le sublime est tout différent : il ne porte point le trouble & l’agitation dans l’ame : il y excite, comme je l’ai dit, l’admiration. Le trait fameux de Moïse, « Dieu dit : Que la lumiere soit, & la lumiere fut, » est de ce genre. La puissance de Dieu obéïe dans le moment par le néant même, y est exprimée d’une maniere qui nous la fait admirer. Le morceau de Sophocle que j’ai cité, est dans un goût semblable : & l’on peut y joindre encore l’endroit suivant du sermon du P. Massillon sur l’immutabilité de la Loi <Carême T. IV>. « L’Evangile, la Loi de Jesus-Christ est immuable dans sa durée : voyant tout changer autour d’elle, seule elle ne change pas : les devoirs qu’elle nous prescrit, fondés sur les besoins & sur la nature de l’homme, sont de tous les tems & de tous les lieux comme elle. Tout change sur la terre, parce que tout se sent de la mutabilité de son origine, Les Empires & les Etats ont [t. II, p. 311] leurs progrès & leur décadence. Les Arts & les Sciences tombent ou se relevent avec les siécles. Les usages changent sans cesse avec le goût des peuples & des climats... Mais au milieu des changemens des mœurs & des siécles, la Loi de Dieu demeure toujours la regle immuable des siécles & des mœurs. Le ciel & la terre passeront : mais les paroles saintes de la Loi ne passeront point. »
< Manchette : Sublime d'idée.>
La beauté de ces différens traits consiste dans une idée grande, noble, qui éleve l’ame, & qui lui présente un objet digne de son admiration. Ainsi ce genre de sublime peut s’appeller sublime d’idée ou de pensée.
< Manchette : Relevé quelquefois par les images.>
Si une idée grande par elle-même est encore revêtue de nobles & vives images capables de faire tableau, alors l’idée acquiert plus d’éclat, & l’effet en est plus grand. L’Ecriture sainte est remplie de ces traits de grandeur qui nous peignent avec de vives couleurs la majesté de Dieu, & qui agissent sur l’esprit & sur l’imagination tout ensemble. Racine en a enrichi & anobli les chœurs de ses deux pieces saintes, & il a tiré de la même [t. II, p. 312] source cette belle stance de son quatrieme Cantique :
« O Sagesse, ta parole
Fit éclorre l’univers,
Posa sur un double pole
La terre au milieu des mers.
Tu dis, & les cieux parurent :
Et tous les astres coururent
Dans leur ordre se placer.
Avant les siécles tu regnes.
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ? »
< Manchette : Sublime de sentiment.>
Il est une autre sorte de sublime, qui excite, comme le premier, l’admiration ; mais par la grandeur du sentiment, plutôt que par celle de la pensée. Une idée grande se fait admirer : mais on n’admire pas moins un sentiment généreux, une fierté héroïque, & ces traits nobles qui caractérisent une ame élevée au-dessus du vulgaire, par le mépris de la mort & du danger, par une fermeté toujours égale dans les divers événemens de la vie, heureux ou malheureux, par l’affranchissement de tout ce qui marque quelque foiblesse. Comme donc j’ai appellé la premiere espece de sublime, sublime de pensée ou d’idée, [t. II, p. 313] j’appellerai celle-ci sublime de sentiment.
De cette derniere classe sont les traits tant & si justement admirés dans Corneille, le Qu’il mourût du vieil Horace, le Moi de Médée. Il n’y a pas moins d’élévation dans le mot du Joad de Racine,
« Je crains Dieu, cher Abner, & n’ai point d’autre crainte. »
Porus, à qui son vainqueur fait cette demande,
« Comment prétendez-vous que je vous traite ? répond, En Roi »
Alexandre invité à acquiescer aux offres de Darius par le plus grand de ses Capitaines, & la meilleure tête de son Conseil, qui lui dit : Pour moi, j’accepterois ces offres, si j’étois Alexandre, répond fiérement : Et moi aussi, si j’étois Parménion. Ces traits d’héroïsme, qui expriment tant d’élévation au-dessus des choses humaines, frappent les hommes d’une admiration d’autant plus grande, qu’ils sentent plus vivement l’impression que font sur eux-mêmes les biens & les maux de la vie. [t. II, p. 314] La générosité qui fait oublier les injures, est un sentiment magnanime, un effort tellement au dessus des sentimens naturels, qu’il se fait nécessairement admirer. Ainsi je ne crains point de citer comme sublime le mot de Louis XII. « Ce n’est point au Roi de France à venger les injures du Duc d’Orléans ».
M. Bossuet est sans contredit le plus sublime de nos Orateurs, & il excelle dans les deux genres, grandeur des idées, noblesse des sentimens. Je les trouve réunis dans un trait fort court de l’Oraison funebre de M. le Prince. « S’il a fallu, dit l’Orateur, quelque récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l’Empire du monde, comme un présent de nul prix ». L’Empire du monde, présent de nul prix ! Quel contraste ! Combien falloit-il que l’Orateur eût l’ame élevée pour penser & sentir ainsi ! Mais quelle idée nous donne-t-il de la grandeur infinie de Dieu !
Le sublime de sentiment regne seul [t. II, p. 315] dans le fameux serment de Démosthene, dont il faut, pour en sentir la beauté, développer les circonstances. Démosthene avoit été le principal moteur de la Ligue, qui fut vaincue par Philippe à la bataille de Chéronée. Ses ennemis vouloient lui faire un crime du mauvais succès de ses conseils, & il pouvoit craindre que les Athéniens ne se laissassent enflammer de haine contre lui par des discours, qui le représentoient comme auteur des maux publics, & comme ayant fait commettre à ses citoyens une faute capitale, dont ils portoient la peine. « Non, Messieurs, dit ce généreux Orateur : vous n’avez point failli. J’en jure par les Manes de ces grands hommes, qui ont combattu pour la même cause dans les plaines de Marathon, à Salamine, & devant Platée ». On sent ici la grandeur d’ame, qui se roidit contre les disgraces ; une espece d’enthousiasme d’amour de la liberté & de la patrie, qui en divinise les défenseurs, & qui égale, par la conformité de ce motif, le funeste succès de la bataille de Chéronée aux victoires les plus glorieuses. De semblables traits ne naissent [t. II, p. 316] point dans l’esprit ; ils partent du cœur : & ils prouvent que l’Orateur, pour atteindre à la perfection de son Art, ne doit pas seulement être homme de bien, mais qu’il doit avoir toute la noblesse & toute l’élévation de la plus haute vertu.
< Manchette : La briéveté convient singuliérement au sublime de sentiment.>
Quelques-uns ont pensé que la briéveté est un des caracteres essentiels du sublime. Tâchons d’éclaircir ce que peut avoir de vrai cette opinion, & ce qu’elle auroit d’outré & d’excessif. La briéveté convient tout-à-fait au sublime de sentiment. Les exemples que j’en ai cités sont presque tous de vives & courtes saillies : & difficilement peut-il subsister dans un discours qui auroit quelque étendue. Supposons, par exemple, que le vieil Horace, lorsqu’on lui demande ce qu’il voudroit donc qu’eût fait son fils resté seul contre trois, réponde que son fils devoit se souvenir qu’il étoit Romain, soutenir la gloire de ses ancêtres, & se livrer courageusement à la mort. En ce cas, il auroit sans doute exprimé un grand sentiment. Mais ce sentiment, tout grand qu’il est, nous auroit moins frappés. Il falloit, pour lui donner du feu & [t. II, p. 317] de l’ame, que le pere en parût bien pénétré : & c’est ce qu’il nous montre par la maniere vive, & même brusque, dont il le rend : « Qu’il mourût ». C’est qu’il n’y a rien de si rapide, que nos mouvemens : & les expressions ne les rendent pas à notre gré, si elles n’en imitent la célérité. Mais quand un mot, un seul mot, peint vivement un sentiment, nous sommes satisfaits, nous sommes émus, parce que le trait part avec une vîtesse qui égale celle du sentiment qui le lance. Le serment de Démosthene est néanmoins une preuve, qu’il n’est pas essentiel à ce genre de sublime de consister en un seul mot, & qu’il peut se trouver dans une phrase où entrent plusieurs idées, mais ramassées, vives & hardies.
< Manchette : Elle n’est point nécessaire dans le sublime d’idée : mais elle y fait un bon effet.>
La briéveté n’est pas nécessaire dans le sublime de pensée. Une idée grande, noble, excite dans l’ame une tranquille admiration, qui n’a pas la même vivacité que le sentiment. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeller les exemples rapportés ci-dessus : & il est aisé d’en ajouter d’autres, tels que celui-ci. M. Bossuet, dans son Histoire Universelle, comparant [t. II, p. 318] aux promesses temporelles de l’ancienne Loi celles de la nouvelle, qui se rapportent toutes à la vie future, traite cette pensée avec une magnificence, qui sans se renfermer en peu de paroles n’en a pas moins de sublimité. « Le Tout-puissant, dit-il, n’auroit fait que des ouvrages peu dignes de lui, si toute sa magnificence ne se terminoit qu’à des grandeurs exposées à nos sens infirmes. Tout ce qui n’est pas éternel ne répond point à la majesté d’un Dieu éternel, ni aux espérances de l’homme, à qui il a fait connoître son éternité : & cette immuable fidélité qu’il garde à ses serviteurs, n’aura jamais un objet qui lui soit proportionné, jusqu’à ce qu’elle s’étende à quelque chose d’immortel & de permanent ». Ce n’est point-là un mot saillant : c’est une idée développée : & néanmoins la phrase est sublime. Mais lorsque la briéveté du tour se trouve jointe à la grandeur de l’idée, l’esprit n’en est que plus vivement frappé. « Dieu dit : Que la lumiere soit : & la lumiere fut. Tout étoit Dieu, excepté Dieu-même ».
< Manchette : Récapitulation.>
Ainsi, pour résumer en deux mots [t. II, p. 319] tout ce que je viens de dire, le pathétique ne doit point être confondu avec le sublime, & il en est très-différent. Le sublime a pour caractere d’exciter l’admiration. On peut en distinguer deux especes, sublime de pensée ou d’idée, & sublime de sentiment. La briéveté, plus nécessaire au second genre qu’au premier, sied parfaitement à l’un, ne messied point à l’autre.
J’ai tiré cette doctrine de l’ouvrage de M. Rémond de S. Mard, intitulé la Poetique prise dans ses sources : ouvrage écrit d’un style mou, mais néanmoins avec beaucoup de sagacité & de finesse.
Observations sur les trois genres de style. L’Orateur doit posséder les trois genres de style, & souvent les fondre ensemble.
Des trois genres de style, le simple, l’orné, le grand & élevé, qui se sou-divise en deux branches, le troisieme est sans doute le plus digne d’estime. C’est celui qui produit les plus grands effets, qui attire le plus de gloire : c’est à ce style qu’il faut appliquer le mot de Cicéron, qui nous a été conservé par Quintilien <Instit. Orat. l. VIII. c. 3>. « Une éloquence [t. II, p. 320] qui ne remplit pas les auditeurs d’admiration, ne mérite pas d’être appellée éloquence ». Mais si ce genre est le plus excellent, il ne s’ensuit pas qu’il suffise. Je le répete : la loi suprême de tout l’Art de bien dire est, que le style soit conforme à la nature du sujet traité : & par conséquent celui-là seul sera digne du nom d’Orateur, qui saura traiter les petits sujets avec simplicité, les médiocres avec ornement, les grands avec noblesse, force, & grandeur.
Non-seulement les sujets sont de nature différente : mais entre les parties d’un même sujet il y a des différences, qui exigent par conséquent des styles différens. Dans les grandes causes tout n’est pas grand : & quelquefois dans les plus petites il se trouve des circonstances, qui demandent soit de l’ornement, soit de la force & de l’élévation.
La cause que Cicéron plaida pour Balbus étoit petite en elle-même. Il s’y agissoit de décider, si la qualité de citoyen Romain, dont jouissoit Balbus né à Cadix en Espagne, étoit fondée sur un titre légitime ; & la [t. II, p. 321] décision de cette question dépendoit d’une interprétation subtile de quelques termes de Droit. Mais c’étoit Pompée qui avoit donné à Balbus le titre de citoyen Romain : & dans le tems où se plaidoit cette cause, il n’étoit pas permis de parler froidement de Pompée, qui étoit actuellement au plus haut degré de gloire, de grandeur, & de puissance dans Rome. Aussi Cicéron, dans son plaidoyer, d’ailleurs assez sec, comme la matiere l’exigeoit, inséra-t-il à la louange de Pompée un morceau brillant & magnifique <Quintilien, l. VIII. c. 3>, qui lui attira de la part du peuple Romain des acclamations & des applaudissemens au-dessus de toute expression.
Dans les causes les plus éclatantes le style simple convient, comme j’ai eu soin de le remarquer, à la narration du fait, à la discussion des preuves. L’Exorde est susceptible d’un ornement modeste. Le style relevé par la grandeur des idées, ou par la force du sentiment, doit être réservé pour l’amplification qui suit la preuve, & pour la Peroraison.
Ainsi, tous les genres de style se trouvent souvent réunis dans un même [t. II, p. 322] discours : & le plaidoyer de Démosthene pour Ctésiphon, si fameux par la sublimité & la véhémence, ne présente dans une grande partie de ce qu’il renferme d’autres vertus du style, que la clarté, l’exactitude, & la précision.
Bien plus, ces différens styles se mêlent ensemble, & empruntent souvent quelque chose du caractere l’un de l’autre. Il est une simplicité toute nue, comme celle des fables d’Esope : il en est une élégante & ornée, comme dans les fables de Phedre, & surtout de la Fontaine. La beauté des plans généraux, l’ordre & la distribution qui regne dans chaque partie du discours, la clarté de l’expression, simple sans bassesse, & noble sans affectation, voilà les vertus que M. d’Aguesseau releve particuliérement <T. I. p. 407> dans les sermons du Pere Bourdaloue, toutes vertus du style simple : mais cet Orateur y joint, lorsqu’il le faut, la force & l’élévation. M. Bossuet est sublime, mais souvent orné. Ce qui domine dans M. Fléchier, c’est l’ornement : & son discours s’éleve quelquefois jusqu’au sublime.
De-là il s’ensuit qu’il ne s’agit point [t. II, p. 323] pour l’Orateur de choisir l’un des styles, mais qu’il doit, comme nous l’avons déja dit, les posséder tous, & savoir les manier & les employer selon les besoins de la matiere & des circonstances. Il doit même les fondre ensemble & les tempérer l’un par l’autre. Car ces styles ne sont pas, comme les idées métaphysiques, des essences isolées, & séparées par des intervalles profonds, qui empêchent toute communication de l’une à l’autre. Ils ressemblent plutôt aux couleurs de la Peinture, & aux tons de la Musique, qui admettent des dégradations & des nuances à l’infini pour s’éloigner ou se rapprocher. L’habileté de l’Artiste est de savoir les combiner si heureusement, qu’il en résulte tout l’effet qu’il désire.