Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I, p. 384-388.

< Manchette : Argumentation.>

Les deux principales especes d’Argumentation sont le Syllogisme & l’Enthymême.

Je n’expliquerai point ici la nature & les regles du Syllogisme. Ce n’est point matiere de Rhétorique. L’Orateur doit en être instruit : mais c’est de la Dialectique qu’il doit l’apprendre. Contentons-nous d’un exemple.

Le plaidoyer de Cicéron pour Milon, dans sa premiere partie, se réduit à ce syllogisme.

Il est permis à celui dont la vie est attaquée par un assassin, de tuer celui qui l’attaque. Voilà la majeure.
Or Milon n’a tué Clodius qu’en défendant sa vie attaquée & mise en danger par ce cruel ennemi. C’est la mineure.
Donc il a été permis à Milon de tuer Clodius. Conclusion, qui suit nécessairement des deux propositions qui ont précédé.

Cette façon de raisonner peut convenir à l’Eloquence dans des occasions rares : & je trouve dans un Sermon du P. Bourdaloue, raisonneur puissant, l’exemple d’un syllogisme [t. I, p. 385] complet <Carême, T. II pour le Jeudi de la troisieme semaine>. Ce Sermon soutient & développe une très-belle these, l’union nécessaire & essentielle entre la Religion & la probité : & la premiere partie est employée à faire voir que sans la vertu de Religion, qui nous assujettit à Dieu & à son culte, il n’y a point de véritable probité parmi les hommes. Grande & excellente maxime, que l’expérience ne vérifie que trop aujourd’hui. Pour prouver sa proposition, l’Orateur pose pour fondement, que la Religion est le seul principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité peuvent être surement établis : & c’est ce qu’il prouve par un raisonnement qu’il emprunte de S. Thomas. « La Religion, dit S. Thomas, dans la (a) propriété même du terme, n’est autre chose qu’un lien qui nous tient attachés & sujets à Dieu comme au premier Etre. Or dans Dieu, ajoute ce saint Docteur, sont réunis, comme dans leur centre, tous les devoirs & toutes les obligations qui lient les hommes entre eux par le [t. I, p. 386] commerce d’une étroite société. Il est donc impossible d’être lié à Dieu par un culte de Religion, sans avoir en même tems avec le prochain toutes les autres liaisons de charité & de justice, qui font, même selon l’idée du monde, ce qui s’appelle l’homme d’honneur. » Voilà un Syllogisme en forme employé par un grand Orateur. Mais il a si bien senti que telle n’est pas la marche ordinaire de l’Eloquence, qu’il a pris par deux fois la précaution d’avertir qu’il le tire d’un Philosophe.

<N.d.A. (a) Selon une étymologie fort autorisée, le mot Religion vient du verbe latin religare, qui signifie lier.>

En effet le Syllogisme convient parfaitement à la Philosophie, qui n’a pour but que d’instruire, que de mettre la vérité dans tout son jour, d’éclairer & de convaincre les esprits. Mais l’Eloquence, qui outre cette premiere fin se propose encore de plaire & de toucher, qui parle autant au cœur qu’à l’esprit, ne peut s’accommoder de la forme syllogistique. « Elle aime, dit Quintilien <L. V. c. 14>, la richesse & la pompe : elle veut charmer par les graces, & remuer par le sentiment : & c’est à quoi elle ne réussira point, si elle emploie un discours haché par des propositions [t. I, p. 387] courtes, jettées dans un même moule, & aboutissantes à des chûtes toujours semblables. La simplicité d’un tel discours le feroit mépriser : la servitude à laquelle il est astreint le rendroit désagréable : il deviendroit par l’uniformité & les répétitions, fatigant & ennuyeux. L’Eloquence doit se donner plus de champ. Qu’elle marche, non par des sentiers, mais par la voie royale : qu’elle ne ressemble pas à une liqueur qui, renfermée dans des tuyaux, sort goutte à goutte par une ouverture étroite ; mais qu’elle coule comme un grand fleuve librement & avec majesté. » Ce que dit ici Quintilien se sent tout d’un coup, & n’a pas besoin d’explication ni de preuve. Personne n’est tenté de faire un discours qui soit un tissu de Syllogismes.

L’Enthymême est bien mieux assorti à la nature & au goût de l’Eloquence. Aussi Aristote l’a-t-il qualifié le Syllogisme de l’Orateur <Rhét. l. 1 c. 1>. L’Enthymême se renferme dans deux propositions, supprimant l’une des trois du Syllogisme, communément la majeure, qui est d’ordinaire une proposition [t. I, p. 388] générale, suffisamment connue, & moins sujette à être contestée.

« Je t’aimois inconstant : qu’eussé-je fait fidéle ? »

dit Hermione à Pyrrhus dans Racine. Voilà un Enthymême, qui dépouillé de son tour hardi, & de l’interrogation qui l’anime, renferme ces deux propositions ; « Je t’aimois inconstant. Donc je t’aurois aimé encore bien davantage, si tu eusses été fidéle. » Ce raisonnement exprimé dans la régularité Logique, perd beaucoup de sa grace & de sa force. Il seroit pourtant supportable dans le discours, & même convenable si la personne n’étoit que médiocrement animée. Mais on n’y tiendroit pas, si on le trouvoit précédé de sa majeure. Je n’ose même le présenter ici en cet état, tant la chose deviendroit ridicule.

L’observation est trop claire pour nous y arrêter.