Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I, p. 276-278 ; t. I, p. 402-405.

t. 1 p. 276-278

< Manchette : A quelles parties du discours convient le style passionné.>

C’est dans la Péroraison que les passions ont une plus libre carriére. Alors toute la cause est expliquée, toutes les preuves ont été traitées : les esprits y sont préparés par tout le discours qui a été entendu. Si l’affaire est susceptible de sentimens, [t. I, p. 277] l’Orateur, qui a rempli son devoir d’instruire, n’a plus besoin que de toucher. D’ailleurs, comme il ne lui reste plus rien à dire aux Juges avant qu’ils prononcent, & que la disposition où il va les laisser, est celle dans laquelle ils donneront leurs suffrages, c’est-là qu’il doit faire les derniers efforts pour se les rendre favorables : & nul ressort, comme nous l’avons dit tant de fois, n’est plus puissant que celui des passions. Cicéron est sur ce point un modéle excellent. Toutes ses Péroraisons sont animées & enflammées des sentimens qui naissent de la cause, & qui lui conviennent. Si la sévérité de nos usages ne permet pas aux Avocats de l’imiter en plein, au-moins ils ne peuvent que gagner à l’envisager, à l’étudier, & à prendre son esprit. Nos Orateurs sacrés ont une liberté plus grande. Les matiéres qu’ils traitent sont si intéressantes par leur nature, que malgré notre goût décidé pour le flegme, elles se sont conservé le droit des Péroraisons touchantes & pathétiques,

Quoique la Péroraison soit la partie du discours où dominent sur-tout les passions, ce n’est pas à dire qu’elles [t. I, p. 278] doivent être bannies de la Narration & de la Confirmation. Si vous aviez traité votre objet sans aucun mouvement dans tout le corps du discours, il seroit trop tard d’entreprendre en finissant d’y intéresser votre auditoire. Accoutumé à le considérer froidement lorsqu’il lui étoit nouveau, il ne s’enflammeroit pas à votre gré, lorsque ce même objet lui reparoîtroit sous les yeux, déja connu, & ayant perdu, si j’ose ainsi parler, sa premiére pointe. Chaque chose doit être présentée selon ce qu’elle est : & la nature du sujet décide souverainement du style. Si donc le fait que vous exposez dans la Narration est grand, atroce, & digne de pitié, si les moyens que vous faites valoir dans la Confirmation sont vifs & pressans, donnez & au fait & aux moyens les sentimens qui leur conviennent : mais ne les épuisez pas, & réservez les plus grands coups pour la Péroraison.

t. 1 p. 402-405

< Manchette : Toucher. Difference sur ce point entre le Barreau Romain & le nôtre.>

L’autre partie, qui se rapporte aux sentimens, étoit bien en honneur & d’un grand usage dans le Barreau Romain. Je ne répéterai point ici ce que j’ai déja dit sur ce sujet en traitant les mœurs & les passions oratoires. Je remarquerai seulement que malgré l’austérité de notre Barreau, les Péroraisons touchantes n’en sont pas absolument bannies : & je puis citer pour exemple M. Erard, qui a plaidé avec beaucoup de distinction sur la fin du siecle passé. Dans une cause où une Demoiselle de la plus haute naissance poursuivoit un jeune homme avec lequel elle prétendoit être mariée, & demandoit qu’il fût condamné, ou à la reconnoître pour son épouse, ou, si le mariage ne paroissoit pas avoir été célébré dans les formes, à l’épouser, malgré le pere du jeune homme, & malgré lui-même. M. Erard, qui parloit pour le fils, aprés avoir employé des moyens très-puissans dans le cours du plaidoyer, les fortifie par le sentiment dans la Péroraison. « Voudriez-vous, Messieurs, dit-il aux Juges <p. 345>, être les auteurs [t. I, p. 403] d’un mariage si mal assorti, qui ne pourroit être que très-malheureux pour toutes les deux Parties ? … Quelle apparence même y a-t-il, que vous voulussiez obliger ce fils de famille à contracter ce mariage, non-seulement contre son gré, mais contre celui de son pere ? Si ma Partie vous demandoit la permission de le célébrer malgré M. ***, vous auriez peine à vous déclarer en faveur du fils contre le pere : & si vous le faisiez, ce ne seroit qu’à regret, en blâmant la désobéissance de l’un, & en plaignant le malheur de l’autre. Mais étant tous deux également éloignés de ce sentiment, il n’est pas possible que vous les y vouliez contraindre… C’est vous, Messieurs, qui par votre (a) Arrêt du 5 Juillet 1687, avez rendu le Sieur de *** à son pere, & qui lui avez rendu à lui-même l’usage de sa raison, que la passion lui avoit ôté. Ne l’auriez-vous rendu à son pere pendant sa désobéissance, que pour le lui [t. I, p. 404] arracher d’une maniere beaucoup plus cruelle, présentement que sa soumission le lui rend plus cher, & les unit plus étroitement ? N’auriez-vous rendu au fils l’usage de sa raison, ne lui auriez-vous ouvert les yeux, que pour lui faire connoître son malheur sans l’en délivrer ? Si cela étoit, n’auroit-il pas sujet de regretter son aveuglement, & de se plaindre de ce que vous l’avez tiré de l’erreur qui lui faisoit aimer son infortune ? » Le goût de cette Péroraison, qui ressemble beaucoup à celui des Péroraisons de Cicéron, a été suivi par M. Erard dans ses autres plaidoyers, toutes les fois que la matiere en a été susceptible.

<N.d.A. (a) Par cet Arrêt il avoit été ordonné que le fils seroit enfermé dans une maison de retraite, où il fût mis à l’abri de la séduction.>

< Manchette : Nos Prédicateurs emploient des Péroraisons touchantes.>

Nos Prédicateurs sont pareillement en pleine possession de faire grand usage du sentiment dans les conclusions de leurs discours. Ils ne manquent guere de terminer le sermon par une exhortation vive & touchante, relativement au sujet qu’ils ont traité. J’en vais donner un exemple, non pour prouver le fait, qui est connu de tous, mais pour marquer la nature des sentimens qui conviennent aux Péroraisons chrétiennes, & qui [t. I, p. 405] doivent se terminer tous à la crainte de la colere divine & au désir des biens éternels.

Le sermon du P. Massillon sur l’emploi du tems <Carême, T. IV. p. 104>, finit par cette exhortation énergique & pressante. « Méditez ces vérités saintes, mes freres : le tems est court, il est irréparable ; il est le prix de votre éternelle félicité ; il ne vous est donné que pour vous en rendre dignes. Mesurez là-dessus ce que vous en devez donner au monde, aux plaisirs, à la fortune, à votre salut. Mes freres, dit l’Apôtre, le tems est court : usons donc du monde, comme si nous n’en usions pas : possédons nos biens, nos dignités, nos titres, comme si nous ne les possédions pas : jouissons de la faveur de nos maîtres & de l’estime des hommes, comme si nous n’en jouissions pas : ce n’est-là qu’une ombre qui s’évanouit & nous échappe : & ne comptons de réel dans toute notre vie, que les momens que nous aurons employés pour le Ciel. »