VARIETAS / VARIÉTÉ
t. 1 p. 418-423
Le désir de varier peut quelquefois devenir une occasion de pécher contre la regle de l’unité. Horace en fait la remarque : & il cite pour exemple celui qui peindroit un dauphin dans une forêt, un sanglier dans la mer. Il faut varier sans doute, mais sans préjudice de l’unité qui doit régner dans le tout. Variez : mais que la peur d’un mal ne vous jette pas dans un pire ; & pour diversifier votre objet n’en faites pas un monstre. Les parties d’un même tout ont souvent des qualités différentes, & doivent être par conséquent traitées différemment. Passez, selon les besoins, du grave au doux, du riant au sévere. Mais dans cette variété & des choses [t. I, p. 419] & du style, ne perdez jamais de vue le point principal qui doit gouverner tout votre travail, & ramener tout à soi.
< Manchette : Exemples.>
Les exemples de tous les grands Auteurs, soit Orateurs, soit Poëtes, nous montrent la variété réunie au tout-ensemble. Quoi de plus varié que l’Iliade ? Querelles, délibérations, combats, caracteres, portraits, événemens heureux & malheureux, toutes les variétés de la vie humaine s’y trouvent peintes. Quel riche tableau ! Et néanmoins tous les traits s’en rapportent à un seul point de vue, la colere d’Achille. Les Sermons de nos habiles Prédicateurs, les Harangues de nos Magistrats, soit pour l’ouverture des Audiences, soit pour les Mercuriales, les Tragédies de nos grands Poëtes, tous ces genres différens conservent le mérite de l’unité avec l’agrément de la variété. En se renfermant dans les grands modeles, il est plus aisé de citer des exemples de cette vertu d’unité, que du vice contraire.
La duplicité du sujet ou d’action dans l’Horace de Corneille est pourtant un exemple fameux du vice dont [t. I, p. 420] nous parlons. Ce grand homme à qui seul il appartenoit de faire la critique de ses chefs-d’œuvre, comme il étoit seul capable de les produire, a remarqué lui-même cette faute : & l’on peut sentir de quelle importance elle est, puisqu’elle dépare beaucoup une piece admirable dans tout le reste.
Finissons toute cette matiere par un exemple digne de louanges, & fourni par l’Art oratoire. Entre un très-grand nombre qui se présentent, je m’arrête à la premiere Mercuriale de M. d’Aguesseau, devenu récemment Procureur Général. Le sujet est l’amour de son état : & le discours se partage assez naturellement en deux parties, dont l’une est la censure du Magistrat qui n’a point l’amour de son état ; & l’autre contient l’éloge de celui qui en est satisfait, & en qui ce sentiment est la source de toutes les vertus. La censure & la louange sont deux nuances bien différentes dans un même sujet : & les nuances du style suivent celles de la chose.
Quelle force & quelle sévérité dans le portrait du Magistrat, qui plein de dégoût pour son état, veut se [t. I, p. 421] distinguer par des mœurs qui le contredisent ! « On reconnoît dans ses mœurs, dit le grave censeur, toutes sortes de caracteres, excepté celui de Magistrat. Il va chercher des vices jusques dans les autres professions : il emprunte de l’une sa licence & son emportement ; l’autre lui prête son luxe & sa mollesse. Ces défauts opposés à son caractere, acquierent en lui un nouveau degré de difformité. Il viole jusqu’à la bienséance du vice, si le nom de bienséance peut jamais convenir à ce qui n’est pas la vertu. Méprisé par ceux dont il ne peut pas égaler la sagesse, il l’est encore plus par ceux dont il affecte de surpasser le déréglement. Transfuge de la vertu, le vice même auquel il se livre, ne lui fait aucun gré de sa désertion ; & toujours étranger partout où il se trouve, le monde le rejette, & la Magistrature le désavoue. »
Voilà un tableau tracé avec une grande énergie de pinceau. Quoi de plus doux au contraire que celui-ci ? L’Orateur avoit donné l’ambition pour une des causes du dégoût que le Magistrat prend quelquefois de son [t. I, p. 422] état. Il y oppose la modeste tranquillité de celui qui sait s’en contenter. « Heureux, dit-il, le Magistrat qui successeur de la dignité de ses peres, l’est encore plus de leur sagesse, qui fidele comme eux à tous ses devoirs, attaché inviolablement à son état, vit content de ce qu’il est, & ne désire que ce qu’il posséde. Persuadé que l’état le plus heureux pour lui est celui dans lequel il se trouve, il met toute sa gloire à demeurer ferme & inébranlable dans le poste que la République lui a confié. Content de lui obéir, c’est pour elle qu’il combat, & non pour lui-même… Son exemple apprend aux hommes que l’on accuse souvent la dignité, lorsqu’on ne devroit accuser que la personne ; & que, dans quelque place que se trouve l’homme de bien, sa vertu ne souffrira jamais qu’il y soit sans éclat : si ses paroles sont impuissantes, ses actions seront efficaces ; & si le Ciel refuse aux unes & aux autres le succès qu’il pouvoit en attendre, il donnera toujours au genre humain le rare, l’utile, le grand exemple d’un homme content de son état, [t. I, p. 423] qui se roidira par un généreux effort contre le torrent de son siécle. Le mouvement qui le pousse de toutes parts, ne sert qu’à l’affermir dans le repos, & à le rendre plus immobile dans le centre du tourbillon qui l’environne. » Cette peinture est noble, sans avoir rien de dur : & elle est terminée par une idée métaphorique, qui pour être savante n’en a pas moins d’aménité. Il n’est pas besoin d’avertir que dans la variété des choses & du style que présentent ces deux morceaux, l’unité du sujet est parfaitement observée.
t. 2 p. 282-283
< Manchette : Ils produisent la variété.>
Par là il se procurera encore l’inestimable avantage de la variété, tant & si justement recommandée aux Poëtes & aux Orateurs. Tout le monde connoît ces beaux vers de Despréaux.
« Voulez-vous du public mériter les amours ?
Sans cesse en écrivant variez vos discours.
Heureux ! qui dans ses vers sait d’une voix légere
Passer du grave au doux, du plaisant au sévere.
[t. II, p. 283] Son livre aimé du Ciel, & chéri des lecteurs,
Est souvent chez Barbin entouré d’acheteurs. »
Pour cela il n’est pas besoin d’un art fort étudié. Il n’est pas même nécessaire d’avoir expressément dans l’esprit la pensée & le desir de jetter de la variété dans ce que l’on écrit. Il ne s’agit que de se laisser gouverner par sa matiere. La variété des objets que l’Orateur doit traiter est infinie : & si vous savez prendre le ton de la chose, votre discours se trouvera varié par l’impression même de la nature, & sans une attention expresse de votre part. C’est ce qu’a excellemment exécuté, dans son Art Poétique, le même Despréaux, qui en a si bien exprimé la loi.
t. 2 p. 345-347
< Manchette : Variée dans ses tons.>
Cette premiere regle est pour chaque mot pris en particulier. Une seconde, qui se rapporte à la Prononciation des périodes & de tout le discours, est de varier les tons de la voix. Rien n’est plus insupportable, qu’une monotonie froide & languissante. Mais ce vice suppose ou peu de talent dans celui qui ne sait pas l’éviter, ou une timidité portée jusqu’à l’excès. Ce n’est point pour de pareils sujets qu’est faite une Rhétorique. Le défaut de la monotonie peut aussi se trouver joint avec la vivacité & l’élévation du génie, & même en être l’effet. Cicéron l’avoit dans les premieres années qu’il parut au Barreau. Il nous dit lui-même <De Cl. Orat. 313> qu’alors il prononçoit tout un plaidoyer sans baisser jamais la voix, sans aucune variété ni inflexion, toujours sur le ton de force & de roideur. Cette maniere, outre qu’elle est nuisible à la santé, en forçant des ressorts délicats, fatigue de plus les auditeurs, dont elle étourdit les oreilles, & tient les esprits toujours tendus. Mais c’est un défaut qui se guérit naturellement par l’âge, & que la réflexion et les bonnes leçons peuvent assez aisément [t. II, p. 346] dompter. Cicéron s’en corrigea : & dans un voyage qu’il fit en Grece & en Asie, où il vit les plus grands Maîtres d’Eloquence, il travailla si heureusement à se perfectionner, qu’il revint à Rome au bout de deux ans presqu’entiérement changé, non-seulement pour le style, qui avoit eu en lui jusques-là quelque chose de trop jeune, mais pour la façon de prononcer.
< Manchette : Non pas néanmoins jusqu’aux inflexions musicales.>
Il faut donc que l’Orateur varie sa Prononciation. Mais toutes choses ont leurs bornes : & s’il porte le goût de la variété dans les tons de sa voix jusqu’aux inflexions & aux modulations musicales, s’il chante au lieu de parler, ce vice deviendra pire que la monotonie de vivacité. Ainsi une troisieme observation sur la voix, est qu’il faut y éviter les inflexions trop étudiées, qui annoncent la mollesse, & qui énervent le discours. Ce vice a les mêmes sources, & produit les mêmes effets, que la recherche affectée des ornemens trop brillans dans le style, & il me suffit de renvoyer, en ce qui regarde celui dont je parle ici, à ce que j’ai dit sur le premier.
On peut juger combien est importante [t. II, p. 347] l’attention à varier convenablement les tons de la voix, par la précaution inouie que prenoit le plus jeune des Gracques à cet égard <Cic. de Orat. III. 225-227>. Tout le monde a entendu parler du joueur de flûte, dont ce véhément Orateur, lorsqu’il haranguoit le peuple Romain, se faisoit accompagner, pour prendre de lui le ton en commençant, & pour prévenir les trop grands éclats de voix, & les tons extrêmement aigus, auxquels sa vivacité auroit pu l’emporter dans le feu de la déclamation. Cet exemple est unique & je ne le propose pas à imiter. « Laissons, dit Cicéron, le joueur de flûte à la maison, mais portons aux actions publiques l’esprit de cette pratique. »