Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I, p. 414-425.

< Manchette : De cet ordre bien gardé naît le mérite du tout-ensemble, & l’unité du sujet.>

Un discours bien distribué, dont toutes les parties se tiennent, & dont [t. I, p. 415] les pensées s’amenent les unes les autres, aura le mérite du tout-ensemble, grand & excellent mérite, & auquel n’atteignent que les esprits supérieurs. C’est le premier précepte de l’Art Poétique d’Horace : & l’observation en est indispensable pour le Poëte, qui fait lui-même sa matiere. L’Avocat la reçoit toute faite, il n’en est pas le maître : & si sa cause renferme plusieurs prétentions disparates, plusieurs intérêts, plusieurs demandes, qui ne se rapportent point les unes aux autres, & qu’il voulût faire un tout de ces parties respectivement étrangeres, il ne formeroit pas un corps naturel, mais un assemblage monstrueux, tel que celui qu’Horace décrit dans les premiers vers de son Art Poétique. Disons donc que si sa cause est une, & susceptible du tout-ensemble, il doit lui conserver & lui procurer avec grand soin cet avantage. Si elle est composée de pieces disparates, & qu’elle se refuse à l’unité du sujet, ce seront plusieurs causes, plusieurs plaidoyers, qui devront chacun faire un tout bien proportionné & bien lié. C’étoit la pratique de M. Cochin, comme nous l’avons observé, [t. I, p. 416] & il peut être proposé pour modele aux Avocats en ce point essentiel.

Il en sera de même des discours dans le genre délibératif, lorsqu’ils embrasseront plusieurs & différens chefs de délibération.

Nos Orateurs sacrés s’astreignent constamment à l’unité du sujet dans les Sermons, dont toutes les parties se rapportent toujours à une proposition unique, qui est comme le mot & le signal de ralliement. Dans les Panégyriques des Saints & dans les Oraisons funebres, ils gardent aussi cette unité autant qu’il est possible : & malgré la diversité des événemens & des faits, qui partagent la suite d’une vie entiere, ils font si bien qu’ils trouvent un nœud ou un lien commun qui les réunisse : ou du-moins ils réduisent leur sujet à un petit nombre d’idées principales, qui en renferment toute l’étendue. C’est à quoi tendent nos Prédicateurs : & les écarts, s’il leur arrive d’en prendre, sont remarqués sans peine, & sévérement blâmés.

< Manchette : Difficulté de pratiquer la regle de l’unité du sujet.>

Le précepte de l’unité est presque aussi difficile dans la pratique, qu’important pour la perfection. Si le sujet [t. I, p. 417] est vaste, il est besoin d’une grande étendue d’esprit pour le considérer tout entier à la fois, pour en découvrir d’un coup d’œil toutes les parties, les combiner & les comparer ensemble, observer leurs liaisons de dépendance, leurs rapports de convenance & de disconvenance, en sorte que l’on puisse profiter des uns, sauver les autres, & les forcer de rentrer dans l’unité, dont ils semblent s’écarter. Tout cela ne se peut exécuter que par un esprit qui égale l’étendue de son sujet, & qui de plus en fasse une étude approfondie. Celui qui ne sera pas capable d’envisager son sujet en grand, & qui se contentera d’en observer la surface, le manquera infailliblement. Il est comparé par Horace à un potier malhabile, qui avoit entrepris un vase majestueux, & dont le travail aboutit à une chétive burette. Inutilement semera-t-il dans son ouvrage des beautés de détail, des descriptions riantes, des comparaisons justes & nobles, des traits ingénieux. C’est un statuaire, dit encore Horace, qui sait parfaitement exprimer les ongles, & tendre sur le bronze la mollesse des [t. I, p. 418] cheveux, mais qui manque le dessein général & la proportion du tout. C’est un homme contrefait dans sa taille, pendant qu’il a de beaux yeux & une belle chevelure. Soyez donc en garde contre la séduction des beautés hors de place, qui se présentent à votre esprit en composant, mais qui romproient le fil & la marche de votre plan. Rejettez-les avec sévérité, & faites-en le sacrifice à l’unité du sujet.

Le désir de varier peut quelquefois devenir une occasion de pécher contre la regle de l’unité. Horace en fait la remarque : & il cite pour exemple celui qui peindroit un dauphin dans une forêt, un sanglier dans la mer. Il faut varier sans doute, mais sans préjudice de l’unité qui doit régner dans le tout. Variez : mais que la peur d’un mal ne vous jette pas dans un pire ; & pour diversifier votre objet n’en faites pas un monstre. Les parties d’un même tout ont souvent des qualités différentes, & doivent être par conséquent traitées différemment. Passez, selon les besoins, du grave au doux, du riant au sévere. Mais dans cette variété & des choses [t. I, p. 419] & du style, ne perdez jamais de vue le point principal qui doit gouverner tout votre travail, & ramener tout à soi.

< Manchette : Exemples.>

Les exemples de tous les grands Auteurs, soit Orateurs, soit Poëtes, nous montrent la variété réunie au tout-ensemble. Quoi de plus varié que l’Iliade ? Querelles, délibérations, combats, caracteres, portraits, événemens heureux & malheureux, toutes les variétés de la vie humaine s’y trouvent peintes. Quel riche tableau ! Et néanmoins tous les traits s’en rapportent à un seul point de vue, la colere d’Achille. Les Sermons de nos habiles Prédicateurs, les Harangues de nos Magistrats, soit pour l’ouverture des Audiences, soit pour les Mercuriales, les Tragédies de nos grands Poëtes, tous ces genres différens conservent le mérite de l’unité avec l’agrément de la variété. En se renfermant dans les grands modeles, il est plus aisé de citer des exemples de cette vertu d’unité, que du vice contraire.

La duplicité du sujet ou d’action dans l’Horace de Corneille est pourtant un exemple fameux du vice dont [t. I, p. 420] nous parlons. Ce grand homme à qui seul il appartenoit de faire la critique de ses chefs-d’œuvre, comme il étoit seul capable de les produire, a remarqué lui-même cette faute : & l’on peut sentir de quelle importance elle est, puisqu’elle dépare beaucoup une piece admirable dans tout le reste.

Finissons toute cette matiere par un exemple digne de louanges, & fourni par l’Art oratoire. Entre un très-grand nombre qui se présentent, je m’arrête à la premiere Mercuriale de M. d’Aguesseau, devenu récemment Procureur Général. Le sujet est l’amour de son état : & le discours se partage assez naturellement en deux parties, dont l’une est la censure du Magistrat qui n’a point l’amour de son état ; & l’autre contient l’éloge de celui qui en est satisfait, & en qui ce sentiment est la source de toutes les vertus. La censure & la louange sont deux nuances bien différentes dans un même sujet : & les nuances du style suivent celles de la chose.

Quelle force & quelle sévérité dans le portrait du Magistrat, qui plein de dégoût pour son état, veut se [t. I, p. 421] distinguer par des mœurs qui le contredisent ! « On reconnoît dans ses mœurs, dit le grave censeur, toutes sortes de caracteres, excepté celui de Magistrat. Il va chercher des vices jusques dans les autres professions : il emprunte de l’une sa licence & son emportement ; l’autre lui prête son luxe & sa mollesse. Ces défauts opposés à son caractere, acquierent en lui un nouveau degré de difformité. Il viole jusqu’à la bienséance du vice, si le nom de bienséance peut jamais convenir à ce qui n’est pas la vertu. Méprisé par ceux dont il ne peut pas égaler la sagesse, il l’est encore plus par ceux dont il affecte de surpasser le déréglement. Transfuge de la vertu, le vice même auquel il se livre, ne lui fait aucun gré de sa désertion ; & toujours étranger partout où il se trouve, le monde le rejette, & la Magistrature le désavoue. »

Voilà un tableau tracé avec une grande énergie de pinceau. Quoi de plus doux au contraire que celui-ci ? L’Orateur avoit donné l’ambition pour une des causes du dégoût que le Magistrat prend quelquefois de son [t. I, p. 422] état. Il y oppose la modeste tranquillité de celui qui sait s’en contenter. « Heureux, dit-il, le Magistrat qui successeur de la dignité de ses peres, l’est encore plus de leur sagesse, qui fidele comme eux à tous ses devoirs, attaché inviolablement à son état, vit content de ce qu’il est, & ne désire que ce qu’il posséde. Persuadé que l’état le plus heureux pour lui est celui dans lequel il se trouve, il met toute sa gloire à demeurer ferme & inébranlable dans le poste que la République lui a confié. Content de lui obéir, c’est pour elle qu’il combat, & non pour lui-même… Son exemple apprend aux hommes que l’on accuse souvent la dignité, lorsqu’on ne devroit accuser que la personne ; & que, dans quelque place que se trouve l’homme de bien, sa vertu ne souffrira jamais qu’il y soit sans éclat : si ses paroles sont impuissantes, ses actions seront efficaces ; & si le Ciel refuse aux unes & aux autres le succès qu’il pouvoit en attendre, il donnera toujours au genre humain le rare, l’utile, le grand exemple d’un homme content de son état, [t. I, p. 423] qui se roidira par un généreux effort contre le torrent de son siécle. Le mouvement qui le pousse de toutes parts, ne sert qu’à l’affermir dans le repos, & à le rendre plus immobile dans le centre du tourbillon qui l’environne. » Cette peinture est noble, sans avoir rien de dur : & elle est terminée par une idée métaphorique, qui pour être savante n’en a pas moins d’aménité. Il n’est pas besoin d’avertir que dans la variété des choses & du style que présentent ces deux morceaux, l’unité du sujet est parfaitement observée.

< Manchette : Beau passage de M. de Fénelon sur cette matiere.>

Pour résumer & remettre sous les yeux du lecteur tout ce que je viens de dire sur l’importante matiere de l’unité du sujet, je crois devoir transcrire ici un excellent morceau de la lettre de M. de Fénelon sur l’Eloquence <p. 284>. « L’Orateur remonte d’abord, dit ce grand Maître, au premier principe, sur la matiere qu’il veut débrouiller. Il met ce principe dans son vrai point de vue. Il le tourne & le retourne, pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrans. Il descend jusqu’aux dernieres conséquences par un enchaînement court [t. I, p. 424] & sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout. Elle prépare, elle appuie une autre vérité, qui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter les répétitions que l’on peut épargner au lecteur. Mais il ne retranche aucune des répétitions par lesquelles il est essentiel de ramener souvent l’auditeur au point qui décide lui seul de tout. 

Il faut lui montrer souvent la conclusion dans le principe. De ce principe, comme du centre, se répand la lumiere sur toutes les parties de cet ouvrage : de même qu’un Peintre place dans son tableau le jour, ensorte que d’un seul endroit il distribue à chaque objet son degré de lumiere. Tout le discours est un. Il se réduit à une seule proposition, mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité de dessein fait qu’on voit d’un seul coup d’œil l’ouvrage entier, comme on voit de la place publique d’une ville toutes les rues & toutes les portes, quand toutes les rues sont droites, égales, & en symmétrie. Le discours est la proposition développée : [t. I, p. 425] la proposition est le discours en abrégé. » Je ne pense pas qu’il soit possible de mettre le précepte de l’unité du sujet dans un plus beau jour, ni d’en mieux peindre l’exécution & l’heureux effet.

C’est une justice due à notre siécle & au siécle précédent, que jamais le mérite de l’unité dans la composition de quelque ouvrage que ce puisse être, n’a été plus connu, plus prisé, mieux pratiqué, qu’il l’est parmi nous. Nous en avons l’obligation à l’esprit philosophique, qui a pris dans notre Nation de très-grands accroissemens ; & qui, renfermé dans ses justes bornes, est d’un très-utile secours à l’Eloquence.