PERIODUS / PÉRIODE
< Manchette : Donner de l'harmonie à la période.>
Des mots combinés se forment les membres de phrase, & des membres de phrase la période : & par-tout doit régner l’harmonie. Elle se fera sentir dans les membres de phrase : la période en est la perfection. Mais il faut avouer qu’à cet égard la langue des Grecs & celle des Romains avoient sur la nôtre un grand avantage. Toutes les syllabes de leurs mots étoient d’une mesure certaine & déterminée, qui se faisoit sentir dans la prononciation. On pouvoit non-seulement les nombrer, mais en mesurer la valeur. Une syllabe breve valoit un tems : une longue en valoit deux. Delà la distinction des pieds, qui faisoit de leur prononciation une espece de chant. On battoit la mesure sur leurs vers, comme sur de la musique. Dans leur prose ils ne s’astreignoient point comme dans leurs vers à une certaine nature, & à un nombre régle de pieds : mais ces pieds y étoient [t. II, p. 13] & s’y distinguoient, donnant ainsi à l’oreille un plaisir que notre langue ne connoît point.
< Manchette : Notre langue en est susceptible.>
Mais si notre langue n’a point le charme de l’harmonie au degré où le possédoient ces langues délicieuses, conclurons-nous qu’elle en est totalement privée ? Non sans doute : ce seroit une injustice que nous nous ferions à nous-mêmes. Nos membres de phrase ont leur nombre, & notre période sa cadence, non pas aussi parfaitement que les langues Grecque & Latine, mais dans un degré qui en approche & qui y ressemble : de même que la prose des Grecs & des Romains n’avoit pas la même harmonie que leur poésie, mais une semblable en un degré inférieur.
Comme Malherbe est incontestablement le plus harmonieux de nos Poëtes, je crois que l’on peut dire que Fléchier est le plus harmonieux de nos Orateurs. Prenons au hasard dans quelqu’un de ses discours une période & voyons si nous trouverons l’harmonie que nous cherchons. La premiere partie de l’oraison funebre qu’il a faite de la Reine Marie-Thérese commence ainsi. « Quoiqu’il [t. II, p. 14] n’y ait point devant Dieu de différence de personne ou de condition, & que sa Providence veille indifféremment sur tous les hommes, l’Ecriture-Sainte nous enseigne pourtant qu’il a des soins particuliers de ceux qu’il porte sur le Trône, & qu’il met à la tête de son Peuple. » Quiconque a de l’oreille sent à la simple prononciation, que cette période est nombreuse, qu’elle est pleine, qu’elle marche avec dignité & facilité tout ensemble. Mais entrons dans le détail.
Je remarque d’abord que les repos sont bien ménagés, que les membres de phrase ont leur juste mesure, n’étant ni d’une longueur qui fatigue la respiration, ni d’une briéveté qui produise des chûtes trop brusques & sautillantes. J’observe en second lieu que tous les mots qui composent ces membres de phrase sont doux & faciles à prononcer ; que ceux qui sont d’un plus grand nombre de syllabes sont entremêlés artistement avec ceux d’un moindre nombre, ce qui fait couler la prononciation ; qu’il ne s’y trouve point de sons durs, & que l’Orateur, par exemple, a préféré le [t. II, p. 15] verbe enseigne au verbe apprend, dont la signification est la même ; mais dont le son n’est pas aussi moëlleux en soi, & s’allieroit moins heureusement avec le mot qui suit. Il seroit dur de dire nous apprend pourtant, au-lieu que nous enseigne pourtant, est doux & coule aisément. Par la même raison il valoit mieux dire de personne ou de condition, que de personne ni de condition. La rencontre des deux syllabes ne & ni auroit déplu à l’oreille. On ne trouve point non plus dans toute cette période aucun concours de voyelles, si l’on excepte cette expression il n’y ait, qui n’a rien de désagréable dans le son, & avec laquelle d’ailleurs nous sommes familiarisés par un usage continuel. Le dernier membre de la période, & qu’il met à la tête de son Peuple, est plus plein & plus fourni, que si l’Orateur avoit dit & qu’il met à la tête des Peuples, ou d’un Peuple. L’expression est plus chrétienne : mais de plus la chûte satisfait mieux l’oreille. Peut-être en composant sa période, l’Orateur n’a pas eu distinctement présentes à l’esprit toutes les attentions que je fais maintenant ; mais le sentiment & le goût le [t. II, p. 16] conduisoient : & mes observations sont fondées dans la chose. Enfin pour perfectionner sa phrase, & la rendre périodique, l’Orateur a eu besoin d’ajouter à l’idée principale une idée accessoire. Il est clair que le fond de sa pensée est renfermée [sic] dans ce seul membre, Dieu a des soins particuliers de ceux qu’il porte sur le Trône. Un tel début eût été sec & maigre. M. Fléchier l’enrichit par l’idée de la Providence générale, qui veille indifféremment sur tous les hommes. Cette addition de pensée perfectionne le sens ; & en même-tems elle donne lieu d’arrondir la période : & la langue, ce que je prétendois prouver, se prête à l’harmonie.
Pour derniere observation sur cette matiere de l’harmonie de notre langue, j’ajouterai ici que notre e muet donne à la prononciation beaucoup d’agrément. Non-seulement il procure à notre poësie le mélange gracieux des rimes masculine & féminine, mais dans notre prose même il jette une diversité de sons, qui sauve l’uniformité & la monotonie des sons pleins. Il seroit aisé de sentir le bon effet que produit l’e muet dans notre [t. II, p. 17] langue, si l’on s’étudioit à composer une phrase où il n’entrât que des mots dont la finale fût pleine. La différence deviendroit palpable.
L’harmonie telle que nous l’avons envisagée, peut s’appeller harmonie mécanique, parce qu’elle consiste uniquement dans les mots matériellement pris, & considérés en tant que sons. L’harmonie imitative, qui exprime la nature des choses dont on parle, par le son même des mots que l’on emploie, dépend de leur rapport avec les idées : & par conséquent elle doit être renvoyée à un autre lieu. Elle est un des grands ornemens du discours : & c’est sous ce titre que nous en traiterons.