Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. II, p. 193-198.

Hyperbole.

< Manchette : L’Hyperbole est double : elle augmente, & elle diminue.>

La passion grossit ou réduit en petit son objet selon son intérêt. L’admiration augmente, le mépris diminue, & ainsi des autres. De-là naît l’Hyperbole, qui a un double regard, & qui en conséquence a été partagée en [t. II, p. 194] deux par les Rhéteurs, & fait chez eux deux Figures, l’Auxése ou Augmentation, & la Tapinose ou Diminution. Mais il est clair que ces deux Figures n’en font qu’une. On exagere, soit que l’on fasse l’objet plus grand ou plus petit que la vérité & la nature.

L’Hyperbole est d’un usage très ordinaire, & plusieurs expressions hyperboliques ont passé dans le langage familier : Il va plus vîte que le vent, ou au contraire : Il marche à pas de tortue.

Mais elle convient par sa nature au style noble & relevé. Corneille, pour augmenter encore l’horreur de la bataille de Pharsale, peint

« Ses fleuves teints de sang, & rendus plus rapides
Par le débordement de tant de parricides ; »

& il y joint

 « Ces montagnes de morts privés d’honneurs funebres. »

Lors même que l’Hyperbole tend à diminuer, elle ne dépare point une harangue prononcée dans la plus auguste assemblée. Cicéron dans son discours devant le peuple Romain [t. II, p. 195] contre la loi Agraire, voulant tourner en ridicule l’obscurité du style de Rullus auteur de la loi, dit d’abord que les assistans n’avoient pu comprendre de quoi il leur parloit. Ensuite il ajoute, comme pour se corriger : « néanmoins ceux qui avoient le plus d’esprit & d’intelligence dans l’assemblée qui l’écoutoit, se doutoient qu’il avoit voulu dire quelque chose qui concernoit la loi Agraire. » Cette Figure de diminution est très-agréable, sans s’écarter de la dignité & de la décence.

A plus forte raison un semblable tour est-il du ressort de l’Apologue. Je ne connois rien de plus fin & de plus délicat en ce genre, que la confession de l’Ane dans la Fable des Animaux malades de la peste.

« J’ai souvenance
Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, 
l’herbe tendre, &, je pense,
Quelque diable aussi me 
poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. »

Tout concourt à exténuer la faute, le lieu où le délit a été commis, la force de la tentation, la légéreté de [t. II, p. 196] la matiere, & il n’y a rien de bas dans le style. 

< Manchette : Discrétion nécessaire dans l’usage de l’Hyperbole.>

La discrétion, tant & si souvent recommandée dans le discours, n’est nulle part plus nécessaire qu’en Hyperbole. Les avis que donne Quintilien sur ce point, sont excellens <L. VIII. c. 6>. «Toute Hyperbole, dit-il, passe la croyance : elle ne doit pourtant pas excéder toute mesure : & il n’y a point de voie plus certaine pour aller à l’enflure. » La preuve de ce que dit ici l’illustre Rhéteur nous est administrée par ces vers de Brébeuf dans sa Pharsale,

« De mourans & de morts cent montagnes plaintives
D’un sang impétueux cent vagues fugitives
. »

Le même vice se sent dans Juvénal qui

« Poussa jusqu’à l’excès sa mordante Hyperbole. »

Sans parler ici de l’amertume outrée de ses censures, qui peut supporter les folles exagérations d’un Poëte, qui représente, sous le poids énorme d’une voiture chargée, dont l’essieu vient à se rompre dans une rue de Rome, « les corps, les membres, & les os des passans, tellement [t. II, p. 197] écrasés, qu’il n’en reste rien, & qu’ils deviennent invisibles, comme une ame. » Corneille lui-même ne s’est pas garanti de cet inconvénient. On loue avec raison les Hyperboles modérées que j’ai citées de lui : mais on ne peut lui passer ces troncs pourris, qui

« Exhalent dans les vents 

De quoi faire la guerre au reste des vivans. »

Souvenons-nous donc avec Quintilien, que l’Hyperbole ment, mais sans vouloir tromper ; que son intention n’est point d’être prise à la lettre, ni que l’on ne rabatte rien de ce qu’elle exprime. Elle ne doit donc grossir que jusqu’à une certaine mesure. Faute de cette précaution, elle tombe dans le ridicule, si bien & si agréablement mis sous les yeux par la Fontaine <L. IX. Fable 1>. 

« Même dispute avint, dit-il, entre deux voyageurs.
L’un d’eux 
étoit de ces conteurs,
Qui 
n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope
Tout est géant 
chez eux. Ecoutez-les : l’Europe,
Comme 
l’Afrique, aura des monstres à foison.
Celui-ci se croyoit l’Hyperbole permise.
J’ai vu, dit il, un chou plus grand qu’une maison.
Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église.
[t. II, p. 198] Le premier se moquant, l’autre lui dit : Tout doux,
On le fit pour cuire vos choux. »