Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. I, p. 26-32 ; t. I, p. 373-382.

t. 1 p. 26-32

CHAPITRE PREMIER. Des Preuves.

< Manchette : Les Preuves sont la partie essentielle du discours.>

Les Preuves, & le raisonnement qui les développe, sont le soutien solide de tout le discours oratoire ; & par conséquent, comme s'exprime [t. I, p. 29] M. Rollin dans son excellent Traité des Etudes <T. II>, « la partie la plus nécessaire & la plus indispensable, à laquelle se rapportent toutes les autres. Car, ajoute ce grand Maître en suivant les idées de Quintilien, les expressions, les pensées, les figures, & toutes les autres sortes d'ornemens, viennent au secours des preuves, & ne sont employées que pour les faire valoir. Elles sont au discours ce que sont au corps la peau & la chair, qui en font la beauté & l'agrément, mais non la force & la solidité ; qui couvrent & embellissent les os & les nerfs, mais qui les supposent, & ne peuvent en tenir lieu. Il est important sans doute de s'étudier à plaire, & encore plus à toucher ; mais l'on fera l'un & l'autre avec bien plus de succès, lorsque l'on aura instruit & convaincu les auditeurs : à quoi l'on ne peut parvenir que par la force du raisonnement & des preuves. » Il est donc du devoir de l'Orateur de chercher avant tout les preuves dont il doit se servir, d'en considérer les divers genres, & de se faciliter les moyens de les trouver.

< Manchette : Elles sont ou intrinséques ou extrinséques.>

[t. I, p. 30] Les preuves ou sont intrinséques & inhérentes à la chose, ou il faut les emprunter des dehors. Je suppose qu'un Prédicateur ait à traiter un point de morale, l'amour du prochain, par exemple. Les motifs tirés de la ressemblance de la nature entre tous les hommes, de l'unité d'origine qui les rend tous freres, de l'intérêt commun du genre humain, qui jouiroit d'une tranquillité & d'une douceur parfaites si tous les particuliers qui le composent s'aimoient cordialement ; voilà des raisons qui naissent du sujet. Il suffit de le bien étudier en lui-même pour les trouver. Les autorités de l'Ecriture & des Péres, les exemples des Saints qui se sont signalés par une charité ardente pour le prochain, sont des moyens extrinséques, que l'on ne devine point, & qui ne peuvent être administrés que du dehors.

 

Pareillement en une cause judiciaire, l'illustre Cochin <T. III. LXXXV> se propose d'établir cette maxime, que la preuve du crime de simonie ne peut point se faire en Justice par témoins, sans aucun commencement de preuve par écrit. Une raison qui à la premiere [t. I, p. 31] inspection du sujet se présente naturellement, c'est que si cette forme de procéder étoit admise, la trop grande facilité d'intenter une semblable accusation jetteroit le trouble dans tout l'ordre Ecclésiastique ; qu'aucun Bénéficier ne pourroit compter sur la possession stable de son titre ; & que l'on ne verroit dans toutes les places du Clergé, que changemens & renversemens perpétuels. L'Orateur fait valoir excellemment ce moyen. « A quels troubles, dit-il <p. 641>, l'Eglise ne seroit-elle pas exposée ; si l'on pouvoit autoriser de pareilles tentatives ? Ce seroit ouvrir la porte à toutes sortes de diffamations. Les plus hardis, & souvent les plus coupables, seroient ceux qui, à la faveur d'un complot ménagé avec quelques témoins, envahiroient tous les Bénéfices. Tout ne retentiroit que de dévoluts, & de plaintes de simonie. On verroit sans cesse une troupe de furieux, le flambeau à la main, porter le trouble dans toutes les Eglises, intimider les Pasteurs les plus sages & les plus vertueux, les détourner de leurs fonctions, [t. I, p. 32] & peut-être les renverser de leurs siéges, où Dieu seul les avoit placés. On ne peut donc pas se contenter de la preuve testimoniale dans cette matiére, sans précipiter l'Eglise dans le désordre & dans la confusion. » Cette considération est fournie par le sujet. Mais c'est du dehors que parviennent à l'Avocat trois Arrêts qui font un préjugé puissant en sa faveur, deux du Grand Conseil, devant lequel se traitoit la cause, & l'autre du Parlement. Il en est ainsi de toutes les matieres : & c'est ce qui a donné lieu de distinguer les preuves oratoires, & les lieux de Rhétorique, qui en sont les sources, en intrinséques & extrinséques.

< Manchette : Les lieux de Rhétoriquesources des preuves, sont, comme elles, intrinséques ou extrinséques; communs aux trois genres de causes, ou propres à chacun d'eux.>

On appelle donc lieux de Rhétorique les sources d'où l'Orateur tire ses preuves pour les différentes matiéres qu'il doit traiter. Ce sont des idées générales appliquables au très-grand nombre de sujets, & qui donnent des ouvertures pour en raisonner utilement par rapport à la fin que se propose l'Orateur. Ainsi, par exemple, il n'y a rien dans la nature qui n'ait sa cause, & ne [t. I, p. 33] produise quelque effet. La cause & l'effet sont des lieux de Rhétorique, d'où l'on peut tirer ce raisonnement : Une jeunesse vicieuse améne ordinairement ou une mort prématurée, ou une vieillesse infirme & languissante : & par conséquent, quand même nous ne consulterions que notre bien temporel, nous devons nous éloigner du vice dans la jeunesse.

 

Les lieux de Rhétorique, outre leur division en intrinséques & extrinséques, sont encore ou communs aux trois genres de causes, ou propres & particuliers à chacun d'eux. Mais les lieux propres à chaque genre sont en même-tems communs à différentes matiéres : & par cette raison on les embrasse aussi quelquefois sous l'appellation de lieux communs.

 

Avant que de traiter tous ces lieux de Rhétorique par ordre, il ne sera peut-être pas hors de propos de prévenir le lecteur sur leur vrai usage, & sur le degré d'utilité que nous leur attribuons.

< Manchette : Abus des lieux communs, & leur vrai usage.>

Il est certain que les idées & les vues générales ne prouvent rien toutes seules. Un discours tout composé [t. I, p. 34] de lieux communs ne mérite aucune attention de la part d'un bon juge. Et voilà ce qui les a décrédités auprès de bien des censeurs. Il s'est trouvé des harangueurs qui en ont abusé, & qui au lieu de traiter le fait qu'ils avoient à prouver, se sont répandus uniquement en déclamations vagues, & ont accumulé des propositions vraies, mais que personne ne leur contestoit. L'abus très-digne de mépris, a fait mépriser la chose même. Il est pourtant vrai que les faits particuliers se décident par les principes généraux : & par conséquent bannir les lieux communs de l'Eloquence, ce seroit en bannir les principes de décision.

 

J'ajoute que c'est sur les idées générales, que l'Eloquence a le plus beau champ. J'en ai déja fait la remarque d'après Cicéron, & chacun peut s'en convaincre par soi-même. Que l'on prenne en main & que l'on parcoure le plus beau discours oratoire, soit dans le genre délibératif, soit dans le genre judiciaire. Ce qui est pur raisonnement & preuve directe du point dans lequel consiste la cause, est nécessairement sec & peu [t. I, p. 35] agréable. C'est en s'écartant du cercle étroit de sa matiére sans pourtant s'égarer, c'est en généralisant ses idées, & en s'élevant à un haut point de vûe d'où non-seulement l'objet soit pleinement découvert, mais d'où l'on apperçoive sa liaison avec les grands intérêts, c'est en un mot par les lieux communs, que l'Orateur remue, enchante, & frappe d'admiration ceux qui l'écoutent.

 

La liberté que se donnoient en ce genre les Orateurs de Rome, leur étoit d'une grande ressource pour orner leurs plaidoyers. Le goût de notre Barreau est plus sévére, plus philosophique, plus ami de l'exacte précision : il a certainement plus de justesse : & je suis bien éloigné d'entreprendre de le critiquer. Ce que je dis, c'est qu'il est moins favorable aux ornemens de l'Eloquence.

 

Mais quelque rigoureuses que soient les loix de notre Dialectique du Barreau, elles ne proscrivent point l'usage des lieux communs, parce que, comme je l'ai dit, le discours humain ne peut s'en passer, & qu'ils sont nécessaires souvent pour donner du relief à des objets qui par eux- [t. I, p. 36] mêmes paroîtroient assez peu considérables. Je prends pour éxemple le premier plaidoyer de M. Cochin. Je ne puis citer une autorité plus forte en ce genre, & plus capable d'imposer.

 

Dans cette cause l'Avocat attaquoit la résignation d'un bénéfice régulier, faite par un religieux Bénédictin de la Congrégation de S. Maur, sans le consentement de ses Supérieurs. Le fait ne paroît pas d'abord fort intéressant. On seroit tenté de dire, qu'importe au public que les religieux de la Congrégation de S. Maur, pourvus de bénéfices, puissent ou ne puissent pas en disposer sans la permission du Général ? Pour donner de l'intérêt à la question qu'il doit traiter, l'Orateur en fait valoir les conséquences. « Si cette témérité, dit-il, n'étoit promptement réprimée, les fondemens de la Réforme (introduite par la Congrégation de S. Maur) seroient ébranlés : & bientôt l'on verroit renaître du sein même de cette Congrégation tous les abus qu'elle avoit si heureusement réformés dans l'Ordre de S. Benoît. » L'intérêt devient plus grand. Mais de peur que l'on ne fût pas [t. I, p. 37] suffisamment touché du péril qui menaçoit cet établissement, M. Cochin met sous les yeux toutes les circonstances de la Réforme, les causes qui l'avoient rendu [sic] nécessaire, les heureux effets qu'elle avoit produits, soit pour l'avantage de tout l'Ordre de S. Benoît, soit même pour le service de l'Eglise. Voilà les idées générales ou lieux communs de conséquences, de circonstances, de cause, d'effet, employés par notre illustre Avocat François, & employés utilement pour annoblir un sujet qui au premier coup d'œil pouvoit paroître d'assez petite importance. Ensuite viennent les moyens propres & particuliers de la cause, qui ainsi préparés font une toute autre impression.

 

M. Cochin <T. I. p. 145> suit par-tout cette méthode. Sa onziéme cause roule sur un mariage dont il entreprend de prouver la nullité : objet intéressant par lui-même dans la société humaine. Mais combien l'intérêt croît-il par les vûes générales auxquelles l'Orateur s'éleve en commençant ainsi ? « Le mariage que les appellans attaquent est un de ces événemens qui offensent la Religion, & qui [t. I, p. 38] scandalisent la Justice : engagemens funestes, que le désordre & le libertinage précédent, que l'irrégularité & l'abus accompagnent, & qui sont toujours suivis de la honte & du désespoir. »

 

Rien donc n'est d'un usage ni plus fréquent, ni plus nécessaire, que les lieux communs en Eloquence : rien n'est plus simple ni plus uni. Chacun fait de la prose sans le savoir. Les Rhéteurs & les Grammairiens n'ont fait que donner des noms à des choses que la nature nous apprend à pratiquer : & ceux qui effarouchés des noms blâment souvent les choses, n'entendent pas ce qu'ils disent, & condamnent souvent ce qu'ils font eux-mêmes sans le savoir.

 

Le seul abus des lieux communs est condamnable : & il est vrai que l'on en abuse si l'on s'en contente, & que l'on ne fasse pas l'application des vues générales au fait particulier qu'il est besoin de prouver. Le goût de ceux devant qui l'on parle doit aussi en régler l'usage : nos Avocats François sont obligés d'être plus réservés à cet égard, que ne l'a été Cicéron. Peut-être la différence de la [t. I, p. 39] nature des causes a-t-elle produit la différence des styles. Sous un Gouvernement monarchique, & dans une situation tranquille de l'Etat, les affaires qui se traitent devant les Tribunaux ont moins d'importance & de relief. Il n'est pas à souhaiter pour la chose publique, de prêter une trop belle & trop riche matiére à l'Eloquence.

 

 

Après ces observations, je vais traiter ce qui regarde les lieux de Rhétorique communs aux trois genres, démonstratif, délibératif & judiciaire, en les soudivisant en intrinséques & extrinséques. Je parlerai ensuite des lieux propres à chacun des genres.

t. 1 p. 373-382

< Manchette : Choix des preuves.>

Et d’abord il est nécessaire que l’Avocat fasse un choix entre les [t. I, p. 374] différens matériaux qui se présentent à son esprit, lorsqu’il étudie sa cause. Car souvent le sujet lui en fournit beaucoup. « Mais certaines considérations, dit Cicéron <[De Orat. II.] 208 [sic pour 308]>, quoique bonnes en elles-mêmes, sont de si petite conséquence, qu’elles ne valent pas la peine d’être mises en œuvre. D’autres sont mêlées de bien & de mal, de façon que le mal qui en résulteroit, surpasseroit le bien que l’on en pourroit espérer. Il faut les laisser à l’écart. Tel raisonnement feroit tomber l’Avocat en contradiction avec lui-même. Il seroit utile d’avancer telle proposition, d’articuler tel fait <306> : mais la vérité ne le permet pas, & le mensonge, toujours honteux, ôteroit toute autorité à ce que vous diriez, même de vrai. » C’est ce triage & ce choix, fait avec soin, qui peut écarter l’inconvénient horrible de gâter votre cause, & de lui nuire : inconvénient moins rare que l’on ne pense.

Antoine est loué par Cicéron <[De Orat. II.] 296-305>, comme l’Orateur le plus circonspect qui fut jamais, & le moins sujet à donner prise sur lui : & lui-même il proteste qu’il apporte une attention extrême [t. I, p. 375] premiérement à faire le bien de sa cause, mais au moins à ne lui point faire de tort. Crassus, le premier des interlocuteurs du Dialogue de l’Orateur, esprit supérieur, génie élevé, paroît d’abord ne pas faire grand cas de cette circonspection, qui lui semble trop timide. Il pense que pour ne point nuire à sa cause, il suffit à l’Avocat de ne point être méchant, & que le cas ne peut arriver que par perfidie. Antoine insiste : & comme sa réponse contient plusieurs observations utiles, j’en donnerai ici la substance.

« J’ai vu souvent, dit ce sage Orateur, des hommes qui n’étoient nullement méchans, faire beaucoup de mal à leur cause. Un témoin, par exemple, ne me charge point, ou me chargera moins, si je ne l’irrite pas. Mon client me presse, tous ceux qui s’intéressent pour lui, me sollicitent de parler mal de ce témoin, d’invéctiver contre lui, de le décrier. Je ne me rends point, je résiste à leurs instances : je me tais, & je ne m’attire par-là aucune louange : car les gens peu instruits savent mieux blâmer ce qui aura été dit mal à propos, que sentir le [t. I, p. 376] mérite d’un silence prudent. Cependant quel tort ne vous feriez-vous pas, si vous offensiez un témoin irrité, qui ne manque pas d’esprit, que nulle tache ne décrédite ? Sa colere lui en inspire la volonté, son esprit lui en facilite les moyens, l’intégrité de sa vie donne de la force & du poids aux coups qu’il vous porte. »

Voilà une manière de nuire à sa cause par imprudence : mais elle n’est pas la seule. « N’arrive-t-il pas souvent à plusieurs, continue Antoine, de relever & de faire valoir les avantages brillans des personnes qu’ils défendent, & par là de les exposer à l’envie : au lieu que l’intérêt de la cause demanderoit qu’ils exténuassent l’idée de cette grandeur, pour affoiblir l’envie que portent naturellement les hommes à tout ce qui excelle ? Si au contraire l’Avocat se permet d’invectiver durement & sans précaution contre des hommes qui sont chéris de ses Juges, n’indispose-t-il pas les esprits contre lui ? S’il fait à ses adversaires des reproches qui retombent sur quelqu’un des Juges, ou sur [t. I, p. 377] plusieurs d’entre eux, est-ce une faute médiocre & de peu d’importance ? Si emporté de colere, parce que vous vous trouvez offensé personnellement, vous laissez-là votre cause, & plaidez pour vous-même, au-lieu de vous occuper de votre client, ne ferez-vous point un tort considérable à la cause que vous devez défendre ? Pour moi, ajoute Antoine, je sais que l’on m’accuse de l’excès opposé, & que l’on trouve que je pousse la patience jusqu’à l’insensibilité. Ce n’est pas que je me plaise à m’entendre dire des choses dures ; mais je n’aime point à m’écarter de ma cause : & ma tranquillité me procure cet avantage, que si quelqu’un me harcele, il se fait regarder ou comme un querelleur de profession, ou même comme un forcené. » 

Toutes ces différentes manieres de nuire à sa cause sans le vouloir, demandent, de l’Avocat, de grandes attentions, parmi lesquelles une des principales est de faire un bon choix de ses moyens. Il doit aussi en éviter la multiplicité, qui deviendroit fatiguante. Il ne s’agit pas tant de les compter que [t. I, p. 378] de les peser. Celui qui ne veut rien perdre s’annonce indigent ; & employer des raisons petites & foibles, quoique non mauvaises, c’est donner lieu de penser que l’on n’en a point de fortes & de frappantes.

< Manchette : Leur arrangement.>

Ayant choisi ses moyens, l’Avocat doit penser à l’ordre dans lequel il les présentera. Avant tout il considérera si cet ordre ne lui est point dicté par la nature même de sa cause : ce qui fait pour lui une loi indispensable. C’est ce que M. Cochin savoit bien, & il a pratiqué soigneusement cette regle dans l’affaire du Prince de Montbelliard.

Son objet étoit de prouver la légitimité de celui pour qui il parloit, contre les attaques de ses freres, enfans du même pere, mais nés d’une mere différente. En commençant sa replique <T. V. p. 479>, M. Cochin observe que « pour se donner quelque avantage, le grand art qui a régné dans la défense des Barons de l’Espérance, (c’est le nom dont il appelle ses Parties adverses) a été d’en intervertir l’ordre naturel. Ils se sont attachés d’abord, dit-il, à étaler avec pompe les circonstances dont [t. I, p. 379] ils prétendent que le mariage de leur mere a été accompagné : ils en ont vanté la publicité : & croyant avoir prévenu par-là les esprits en leur faveur, ils sont retombés sur le mariage du Duc de Montbelliard leur pere avec la Comtesse de Sponek, (mere du Prince de Montbelliard) comme sur un titre suspect, énigmatique, & qui ne pouvoit être mis en parallele avec celui qu’ils défendent. L’intérêt de la vérité & l’ordre naturel des faits ne permettent pas de les suivre dans cette confusion. Il faut commencer par approfondir la vérité du mariage de 1695, avant que de porter son jugement sur celui de 1716. »

On voit par cet exemple de quelle importance est souvent dans une affaire l’ordre des preuves & des moyens. Les deux parties plaidantes sont aussi contraires dans la disposition de leurs matériaux, que pour le fond même de la question. L’intérêt de la cause leur dictoit ces routes opposées.

Si la cause n’impose point une nécessité déterminante de suivre un certain ordre, & qu’il soit libre à l’Avocat d’arranger ses moyens selon leurs [t. I, p. 380] degrés de force, on pourroit être tenté de croire qu’il devroit y procéder par une gradation qui iroit en croissant, & qui commenceroit par le plus foible pour s’élever successivement jusqu’à celui qui a le plus de force. Cette pratique sera bonne sans doute, si le premier degré est par lui-même capable de faire une impression bien avantageuse. Mais s’il est foible, elle est condamnée avec raison par Cicéron, qui fait ainsi parler Antoine <[De Orat. II.] 313>. « Je ne puis approuver la méthode de ceux qui placent en tête ce qu’ils ont de moins fort. Car l’utilité de la cause, exige que l’on réponde le plus promptement qu’il est possible à l’attente de ceux qui écoutent. Si vous n’y satisfaites pas tout d’abord, vous aurez beaucoup plus de peine & de plus grands efforts à faire dans la suite du plaidoyer. Une affaire va mal, si dès le premier instant où l’on commence à la traiter, elle ne paroît pas devenir meilleure. Que l’Orateur ne craigne point de se développer tout d’abord : qu’il ne fasse point de montre, & qu’il débute par un moyen puissant & capable de faire [t. I, p. 381] une forte impression. Seulement qu’il réserve pour la fin ce qu’il a de plus frappant & de plus décisif. Les moyens qui seront d’une vertu médiocre, sans être vicieux néanmoins, pourront se placer au milieu, & passer dans la foule. » Cette disposition est Homérique, comme Quintilien l’appelle <L. V. c. 12>, parce que dans l’Iliade, Nestor rangeant ses troupes, met à la tête ses Chars armés en guerre, qui en étoient l’élite ; à la queue, une brave & nombreuse Infanterie ; & au milieu, ce qu’il avoit de moins bons soldats.

La méthode de M. Cochin pour l’arrangement de ses preuves, perfectionnoit encore celle que nous venons de donner d’après Cicéron. Elle est ainsi exposée par l’Editeur de ses Œuvres <Préf. p. xvij.> : « Sa cause réduite à deux moyens, ou tout au plus à trois, il fait marcher le plus concluant à la tête, ensuite il le fait revenir à la discussion du second, & dans celle du troisieme. Ainsi sans laisser les Juges dans l’incertitude, la preuve va toujours en augmentant. Nul endroit de son discours n’est moins convaincant que l’autre, parce que [t. I, p. 382] le moyen victorieux communique par-tout sa vigueur. Il a eu soin de l’annoncer dans l’Exorde & dans la Narration. Quand après les moyens il résout les difficultés, il fait entrer ce grand moyen dans ses réponses : il le fait reparoître jusques dans la Péroraison. L’unité est donc gardée aussi étroitement, que s’il ne plaidoit que ce moyen principal. Il lui donne toute la prééminence qu’il doit avoir, sans cependant négliger les autres, qui peuvent quelquefois faire plus d’impression sur quelques-uns des Juges. »

Une maniere indiquée par Quintilien de faire valoir les preuves foibles est de les réunir & de les entasser, afin qu’elles se prêtent un mutuel secours, & qu’elles suppléent à la force par le nombre. Il apporte un exemple qu’il prend lui-même soin de former. Il suppose un homme accusé d’avoir tué celui dont il étoit héritier, pour jouir de sa succession ; & il accumule, pour prouver l’accusation, plusieurs circonstances. « Vous espériez, lui dit-il, une succession, & une ample succession : vous étiez dans l’indigence, & actuellement pressé par [t. I, p. 383] vos créanciers : vous aviez offensé celui dont vous deviez hériter, & vous saviez qu’il se disposoit à changer son testament. » Chacune de ces considérations, dit l’habile Rhétheur n’a pas un grand poids : mais toutes ensemble, elles ne laissent pas de frapper. Ce n’est pas un foudre qui renverse, mais une grêle, dont les coups redoublés se font sentir.

< Manchette : Maniere de les traiter.>

Les moyens qui ont été niés avec discernement, arrangés suivant un ordre bien entendu, ont encore besoin d’art pour être traités : & cet art embrasse deux parties, l’argumentation & l’amplification. Il faut développer la preuve par le raisonnement, & de plus la rendre agréable & touchante en la revêtant de tout ce qui est capable de plaire & d’émouvoir. Le raisonnement est le corps, les ornemens & le sentiment en sont comme l’habillement & l’armure, qui relevent l’agrément de la personne, & fortifient son action. On doit néanmoins observer cette différence entre ces deux parties, que la premiere est d’une nécessité universelle, & convient autant aux petits sujets qu’aux grands ; au-lieu que pour [t. I, p. 384] employer la seconde, il faut que la matiere s’y prête, & même l’exige. 

< Manchette : Argumentation.>

Les deux principales especes d’Argumentation sont le Syllogisme & l’Enthymême.

Je n’expliquerai point ici la nature & les regles du Syllogisme. Ce n’est point matiere de Rhétorique. L’Orateur doit en être instruit : mais c’est de la Dialectique qu’il doit l’apprendre. Contentons-nous d’un exemple.

Le plaidoyer de Cicéron pour Milon, dans sa premiere partie, se réduit à ce syllogisme.

Il est permis à celui dont la vie est attaquée par un assassin, de tuer celui qui l’attaque. Voilà la majeure.
Or Milon n’a tué Clodius qu’en défendant sa vie attaquée & mise en danger par ce cruel ennemi. C’est la mineure.
Donc il a été permis à Milon de tuer Clodius. Conclusion, qui suit nécessairement des deux propositions qui ont précédé.

Cette façon de raisonner peut convenir à l’Eloquence dans des occasions rares : & je trouve dans un Sermon du P. Bourdaloue, raisonneur puissant, l’exemple d’un syllogisme [t. I, p. 385] complet <Carême, T. II pour le Jeudi de la troisieme semaine>. Ce Sermon soutient & développe une très-belle these, l’union nécessaire & essentielle entre la Religion & la probité : & la premiere partie est employée à faire voir que sans la vertu de Religion, qui nous assujettit à Dieu & à son culte, il n’y a point de véritable probité parmi les hommes. Grande & excellente maxime, que l’expérience ne vérifie que trop aujourd’hui. Pour prouver sa proposition, l’Orateur pose pour fondement, que la Religion est le seul principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité peuvent être surement établis : & c’est ce qu’il prouve par un raisonnement qu’il emprunte de S. Thomas. « La Religion, dit S. Thomas, dans la (a) propriété même du terme, n’est autre chose qu’un lien qui nous tient attachés & sujets à Dieu comme au premier Etre. Or dans Dieu, ajoute ce saint Docteur, sont réunis, comme dans leur centre, tous les devoirs & toutes les obligations qui lient les hommes entre eux par le [t. I, p. 386] commerce d’une étroite société. Il est donc impossible d’être lié à Dieu par un culte de Religion, sans avoir en même tems avec le prochain toutes les autres liaisons de charité & de justice, qui font, même selon l’idée du monde, ce qui s’appelle l’homme d’honneur. » Voilà un Syllogisme en forme employé par un grand Orateur. Mais il a si bien senti que telle n’est pas la marche ordinaire de l’Eloquence, qu’il a pris par deux fois la précaution d’avertir qu’il le tire d’un Philosophe.

<N.d.A. (a) Selon une étymologie fort autorisée, le mot Religion vient du verbe latin religare, qui signifie lier.>

En effet le Syllogisme convient parfaitement à la Philosophie, qui n’a pour but que d’instruire, que de mettre la vérité dans tout son jour, d’éclairer & de convaincre les esprits. Mais l’Eloquence, qui outre cette premiere fin se propose encore de plaire & de toucher, qui parle autant au cœur qu’à l’esprit, ne peut s’accommoder de la forme syllogistique. « Elle aime, dit Quintilien <L. V. c. 14>, la richesse & la pompe : elle veut charmer par les graces, & remuer par le sentiment : & c’est à quoi elle ne réussira point, si elle emploie un discours haché par des propositions [t. I, p. 387] courtes, jettées dans un même moule, & aboutissantes à des chûtes toujours semblables. La simplicité d’un tel discours le feroit mépriser : la servitude à laquelle il est astreint le rendroit désagréable : il deviendroit par l’uniformité & les répétitions, fatigant & ennuyeux. L’Eloquence doit se donner plus de champ. Qu’elle marche, non par des sentiers, mais par la voie royale : qu’elle ne ressemble pas à une liqueur qui, renfermée dans des tuyaux, sort goutte à goutte par une ouverture étroite ; mais qu’elle coule comme un grand fleuve librement & avec majesté. » Ce que dit ici Quintilien se sent tout d’un coup, & n’a pas besoin d’explication ni de preuve. Personne n’est tenté de faire un discours qui soit un tissu de Syllogismes.

L’Enthymême est bien mieux assorti à la nature & au goût de l’Eloquence. Aussi Aristote l’a-t-il qualifié le Syllogisme de l’Orateur <Rhét. l. 1 c. 1>. L’Enthymême se renferme dans deux propositions, supprimant l’une des trois du Syllogisme, communément la majeure, qui est d’ordinaire une proposition [t. I, p. 388] générale, suffisamment connue, & moins sujette à être contestée.

« Je t’aimois inconstant : qu’eussé-je fait fidéle ? »

dit Hermione à Pyrrhus dans Racine. Voilà un Enthymême, qui dépouillé de son tour hardi, & de l’interrogation qui l’anime, renferme ces deux propositions ; « Je t’aimois inconstant. Donc je t’aurois aimé encore bien davantage, si tu eusses été fidéle. » Ce raisonnement exprimé dans la régularité Logique, perd beaucoup de sa grace & de sa force. Il seroit pourtant supportable dans le discours, & même convenable si la personne n’étoit que médiocrement animée. Mais on n’y tiendroit pas, si on le trouvoit précédé de sa majeure. Je n’ose même le présenter ici en cet état, tant la chose deviendroit ridicule.

L’observation est trop claire pour nous y arrêter. Mais ce qu’il est bon de remarquer, c’est que l’Eloquence même en employant l’Enthymême, qui lui convient, lui ôte sa sécheresse philosophique, lui donne de l’ornement & de la force : & c’est ce que l'on appelle amplifier. [t. I, p. 389]

< Manchette : Amplification.>

Faisons-nous donc une juste idée de l’Amplification oratoire. Elle ne consiste pas dans la multitude des paroles, mais dans la grace & dans la force dont elle revêt le raisonnement. Ce n’est pas qu’elle n’étende quelquefois, & même souvent un raisonnement, qui montré en deux mots, ne feroit pas une impression suffisante. C’est même là sa marche ordinaire. Mais son essence est d’augmenter l’idée de la chose, & de rendre la preuve plus capable de faire l’impression que souhaite l’Orateur. S’il a rempli cet objet en peu de mots, il a vraiment & solidement amplifié. Si au contraire il a noyé sa pensée dans un déluge de paroles, dans un style verbeux & languissant, il a exténué, affoibli, affadi, & fait toute autre chose qu’amplifier.

Les exemples de ce que j’établis ici se trouvent par-tout. J’en prends un dans l’Ecrivain le plus abondant peut-être de notre langue, & qui néanmoins dans l’endroit que je vais citer, a sçu donner à une phrase assez courte tout le mérite d’une amplification très-énergique <Duguet, Jesus crucifié, T. I. p. 306>. Il expose l’égarement pervers de quelques Chrétiens, qui [t. I, p. 390] font de leur vie un cercle de pénitences & de rechûtes continuelles, se persuadant que la vertu seule du Sacrement suffit pour expier leurs fautes, sans qu’ils y apportent de leur part ni regret, ni repentir sincere, ni changement de vie. Cette folie sacrilege excite contre eux l’indignation du pieux Auteur. « Ils font l’injure à Jesus-Christ, dit-il, de lui attribuer l’établissement de cette indigne Religion, qui laisse les hommes dans le crime & dans l’injustice, qui ne sert qu’à les pallier, qui les augmente même par la certitude de l’impunité, & qui leur permet d’espérer une justice éternelle, & une charité parfaite dans le Ciel, quoiqu’ils en ayent été les ennemis jusqu’au dernier moment de leur vie. » Je ne crois pas qu’il soit possible de mettre dans un plus grand jour le travers insensé & déplorable qu’attaque ici l’Ecrivain.

On voit par le peu que je viens de dire de l’Amplification, que ce n’est point une matiere qui ait besoin de préceptes à part. Tout ce que nous avons dit sur les lieux communs, sur les passions & les mœurs, revient ici, [t. I, p. 391] & on pourroit y appliquer une grande partie de ce que nous dirons dans la suite touchant les figures de Rhétorique.