Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. II, p. 293-301.

§. II. Du genre tempéré ou orné.

< Manchette : Noms & définition du second genre de style. >

Le second genre de style se nomme tempéré, parce qu’il tient un certain milieu entre le style simple & le véhément, plus riche & plus nourri que [t. II, p. 293] le premier, moins fort & moins élevé que l’autre. Par la même raison on peut l’appeller mitoyen, expression que je préfere à celle de médiocre, dont on se sert quelquefois, mais qui est sujette à une équivoque désagréable. On l’appelle encore orné ou fleuri, nom qui en marque le caractere & le goût dominant. Car l’ornement destiné à plaire est ce qui constitue & différencie ce genre de style. Non que tout ornement doive être banni du style simple, & encore moins du style véhément. Mais dans l’un & dans l’autre, il faut que l’Orateur le dispense avec sobriété, relativement à la différence de leur caractere : au-lieu qu’il peut le répandre avec abondance dans celui-ci. L’utile domine dans le premier & dans le troisieme, & tout ce qui est d’agrément lui est subordonné : dans le second l’Orateur cherche à plaire, précisément pour plaire & pour s’attirer les applaudissemens.

< Manchette : Il convient sur-tout aux matieres du genre démonstratif.>

Par cette définition il est aisé de voir à quelle nature de sujets, ou à quels genres de causes convient ou ne convient pas le genre de style orné& fleuri. Dans les délibérations, dans la plaidoierie, l’Orateur a un objet, [t. II, p. 294] dont il doit être occupé tout entier. Là il est de précepte rigoureux pour lui de s’oublier lui-même, & de n’admettre aucun ornement qui ne tende au bien de la chose. Dans les matieres du genre démonstratif, dans les harangues académiques, dans les discours qui se font pour l’ouverture des Audiences dans les Tribunaux, ou des leçons dans les grandes Ecoles, l’Orateur est sans intérêt, l’auditeur n’y cherche que son plaisir. Il convient donc alors de déployer toutes les richesses de l’art, & d’en étaler toute la pompe. Pensées ingénieuses, expressions frappantes, tours & figures agréables, métaphores hardies, arrangement nombreux & périodique ; en un mot tout ce que l’art a de plus magnifique & de plus brillant, l’Orateur pourra le montrer, &, pour ainsi dire, en faire parade. Il n’a pour but que de plaire, & tout ce qui est capable de plaire remplira son objet. Je me sers des expressions mêmes de Quintilien, adoptées & traduites par M. Rollin. 

< Manchette : Préservatifs contre l'abus. Jamais de pensées fausses.> 

Cette liberté d’orner n’est pourtant point sans borne & sans mesure. Elle est soumise à la loi inflexible du vrai, [t. II, p. 295] qui ne souffre aucune exception. Loin donc du style dont nous parlons, aussi bien que des autres, toute pensée fausse, toute hyperbole outrée, toute antithese où la justesse est sacrifiée au brillant, toute pointe qui joue sur les mots, & qui disparoît lorsqu’on veut la faire passer dans une autre langue.

Ainsi nous ne dirons point avec Séneque : « Il faut chercher le véritable ami dans le cœur, & non pas dans l’antichambre ». In pectore amicus, non in atrio quærendus est. « Je vois dans cette phrase, dit M. Rollin, une antithese : mais je n’y vois rien de plus, & j’avoue que je n’ai pu en comprendre le sens ». Une antithese qui ne se fait point comprendre, est assurément bien vicieuse, & n’est de mise nulle part. Nous n’imiterons point non plus ce jeu de mots du même Auteur : Maluit queri quàm quærere, jeu qui périt si on veut le traduire en François : « Il aima mieux se plaindre, que de chercher le remede ». Pour ce qui est des exagérations poussées à l’excès, & des pensées fausses, Séneque nous en fournira encore des exemples, [t. II, p. 296] qui ont été remarqués par un redoutable censeur, dont l’autorité est ici d’autant plus grande, que Philosophe par état, il n’en est pas moins un excellent modele dans l’art d’écrire. Le P. Mallebranche, parlant de la contagion des imaginations fortes, veut nous prémunir contre les erreurs où elles peuvent nous jetter. Son dessein, tout-à-fait digne d’un grand Philosophe, devient aussi un excellent précepte en Rhétorique. Car tout ce qui est contraire à la droite raison, est contraire à la saine Eloquence. Nous pouvons citer comme aussi ennemies du bon goût, que de la vérité, les hyperboles par lesquelles Séneque exagere au-delà de toute mesure la fermeté inébranlable du sage des Stoïciens <Sen. De Const. Sap. c. 3>. « Peu importe, dit-il, combien de traits on lance contre lui, puisqu’aucun ne peut le percer. De même qu’il y a des pierres dont la dureté est à l’épreuve du fer ; de même que le diamant ne se laisse ni scier, ni briser, ni entamer ; de même que les rochers qui s’avancent en saillie dans la mer rompent les flots, & battus depuis tant de siecles, ne montrent aucun vestige [t. II, p. 297] des assauts qui leur sont livrés par les vagues en furie : pareillement l’ame du sage est invulnérable, & résiste à toutes les injures sans en recevoir aucune impression. » Le P. Mallebranche, après avoir rapporté ces paroles, & quelques autres morceaux du même goût, s’écrie : « Voilà jusqu’où l’imagination vigoureuse de Séneque emporte sa foible raison. » Disons de plus, voilà comme les hyperboles poussées à l’excès dégénerent en pensées absolument fausses, dont l’absurdité palpable, loin de plaire à un auditeur sage, le met dans le cas de se rire de l’Orateur.

< Manchette : Sagesse & discrétion dans l'usage même des pensées vraies.> 

Une pensée peut être fine, avoir quelque chose de surprenant dans le tour, & néanmoins être vraie. C’est de quoi fournissent la preuve les éloges de M. de Fontenelle, qui sont un tissu de ces sortes de pensées. Le nom du P. Mallebranche, que je viens de citer, m’en rappelle une qui mérite d’être rapportée ici. M. de Fontenelle faisant l’éloge de ce grand & sublime Philosophe, observe que son style a toutes les graces que peuvent souffrir les matieres qu’il a traitées. « Ce n’est pas, ajoute-t-il, qu’il eût apporté [t. II, p. 298] aucun soin à cultiver les talens de l’imagination : au contraire il s’est toujours fort attaché à les décrier. Mais il en avoit naturellement une fort noble & fort vive, qui travailloit pour un ingrat malgré lui-même, & qui ornoit la raison en se cachant d’elle. » Des pensées de cette espece conviennent au style orné, & elles en font l’agrément, pourvu qu’elles ne soient pas répandues avec profusion, mais dispensées avec sagesse.

Car ici même la discrétion est nécessaire. Ce n’est pas assez que les pensées soient vraies : il faut que celles qui ont des graces piquantes ne soient semées qu’avec réserve. Un discours qui en seroit rempli d’un bout à l’autre, fatigueroit par la contention d’esprit qu’il exigeroit de l’auditeur, & dégoûteroit par l’uniformité. Cet avis qui est le dernier que j’ai à donner sur la matiere que je traite, est important. Le vice que je recommande d’éviter est un luxe d’esprit, qui n’est pas moins propre à gâter l’Eloquence, que le luxe de la table, des vêtemens, & des équipages, à corrompre les mœurs.

< Manchette : Ce qui pique par le sentiment de plaisir vif, est le plus sujet à rebuter & à lasser.>

[t. II, p. 299] Cicéron a traité ce précepte avec force & avec étendue <De Orat. l. III. c. 97. & seqq.> ; & je crois devoir ici transcrire en entier le morceau dans lequel il s’explique sur une maxime si capable de rebuter certains esprits, & qui pourroit être suspecte d’une sévérité outrée. « Il n’est pas aisé, dit-il, de deviner la cause de ce que je vais dire : mais le fait est constant. Plus les choses nous affectent par un sentiment vif de plaisir, plutôt nous nous en lassons. Combien dans les nouvelles peintures le coloris a-t-il une fleur plus brillante, que dans celles de l’ancien goût ? Cependant si le charme de la fraîcheur nous a saisis au premier coup d’oeil, l’effet n’en est pas durable : au - lieu que le même air de vieillesse nous attache aux tableaux antiques. Combien les diéses & les demi-tons dans la Musique ont-ils plus de douceur, que les sons pleins & graves ? Et néanmoins, si on les multiplie, non-seulement les juges séveres les condamnent, mais le parterre s’en dégoûte. La même chose peut se remarquer par rapport aux autres sens. Les parfums forcés d’odeur [t. II, p. 300] plaisent moins long-tems que ceux qui affectent modérement l’odorat. Le toucher même a besoin que les objets sur lesquels il s’éxerce ne soient point trop mollets, ni polis jusqu’à devenir glissans. Que dirons-nous du goût ? C’est le plus voluptueux de tous les sens, & celui où le plaisir domine davantage. Cependant combien promptement nous degoûtons-nous de ce qui le flatte trop délicieusement ? Qui peut supporter long-tems la douceur sucrée dans les breuvages ou dans les nourritures solides ? au-lieu que les mets simples, les liqueurs dont l’agrément est médiocre, sont d’un usage continuel : on ne s’en dégoûte jamais. C’est donc une loi de la nature, qu’en toutes choses ce qui procure le plaisir le plus vif, c’est précisément de quoi on se lasse le plus aisément & le plutôt. Ne nous étonnons point par conséquent, conclut Cicéron, si un discours qui par-tout est ajusté & paré, sans mélange, sans variété, où tout frappe, où tout brille, cause plutôt une espece d’éblouissement qu’une véritable admiration, lasse & fatigue par trop de [t. II, p. 301] beautés, & déplaît à la longue à force de plaire. Il faut dans l’Eloquence, comme dans la Peinture, des ombres pour donner du relief, & tout ne doit pas être lumiere. »