LENITAS / APAISEMENT
SECTION III. Des moyens que l’Eloquence emploie pour calmer les Passions.
Trois moyens peuvent être employés par l’Orateur, pour calmer les passions excitées & enflammées par le discours de l’adversaire : le sens froid, les mouvemens contraires, le Ris.
< Manchette : Le sens froid opposé à la véhémence.>
I. Si l’adversaire s’est échauffé pour produire de grands mouvemens d’indignation, de pitié, & autres semblables, un moyen bien naturel & bien sûr d’éteindre ce feu qu’il a allumé, c’est de montrer autant de sens froid qu’il a exprimé de passion, & de réduire a rien par un style simple & uni les idées qu’il a grossies par [t. I, p. 290] sa véhémence. M. Cochin nous fournit un bel exemple de cet art dans sa quarante-neuvieme cause <T. II. p. 444>. La Demoiselle de Kerbabu avoit été arrêtée en vertu d’un décret prononcé par le Juge de Laval sur la poursuite du Marquis d’Hautefort. A ce sujet son Avocat avoit « déployé, dit M. Cochin, tous les talens de l’Orateur pour toucher, pour émouvoir le Public. On a peint, ajoute-t-il, la Demoiselle de Kerbabu arrachée avec violence des bras de sa mere éplorée, & conduite à Neaufle (a) au milieu d’une troupe de satellites, la Providence venant à son secours par une foule de miracles opérés en un instant ; mille périls affrontés sans qu’elle en ait reçu aucun mal ; le Ciel & la Terre, les êtres inanimés, tout en un mot s’intéressant pour elle. Qu’il est triste, que ces prodiges éclatans se réduisent à une petite négociation avec des archers, qui lui ont procuré une évasion commode, & une retraite assurée ! » L’observation toute simple de Monsieur Cochin, & mêlée d’une ironie douce, inspire [t. I, p. 291] la tranquillité : elle fait honte à l’adversaire des grandes figures qu’il a prodiguées sur un si mince sujet : & elle dissipe l’impression qu’il avoit pu faire sur l’esprit des Auditeurs.
<N.d.A. (a) Village à quelque distance de Paris.>
C’étoit par cette méthode que la sagesse de Phocion le rendoit si redoutable à l’éloquence de Démosthene <Plut. vit. Phoc.>. Celui-ci trembloit lorsqu’il voyoit ce grave & tranquille adversaire se lever pour le réfuter. « Voici, disoit-il, la hache qui va couper par le pied tous mes discours. » C’est que Phocion, envisageant les choses en elles-mêmes, & les voyant telles qu’elles étoient, opposoit la raison à la véhémence, & le sens froid aux exagérations pathétiques.
C’est aussi cette même route qu’a prise récemment un Ecrivain Philosophe, que j’ai déjà cité <Réflex. sur l'Educ.>, pour renverser l’édifice d’illusion & de prestige élevé par le génie enchanteur de Jean-Jacques Rousseau. Qu’oppose le P. Gardil à l’avantage que donne à celui qu’il réfute le brillant du coloris, & ces traits fiers & pathétiques, qui étonnent l’imagination, qui pénétrent l’ame & qui l’enlevent ? Il n’a garde d’entreprendre de le combattre avec [t. I, p. 292] des armes pareilles. « Je me contenterai, dit-il <p. 8 & 9>, d’exposer tout simplement les réflexions que la lecture du livre d’Emile fera naitre dans mon esprit, sans aspirer à d’autre mérite qu’à celui de la justesse & du bons sens : qualité qui n’a rien de brillant, mais qui n’est jamais sans utilité. » Le ton est très-modeste : mais ce que je remarque ici, c’est que le vrai moyen de dissiper l’illusion, c’est de présenter en contraste la vérité toute simple & toute nue.
< Manchette : Les mouvemens contraires.>
II. Une autre maniere de détruire ces mouvemens est d’y opposer des mouvemens contraires, & une batterie plus puissante, qui fasse taire celle par laquelle on vouloit nous foudroyer. Les exemples en sont fréquens dans Cicéron : & j’ai déjà exposé comment l’Orateur Antoine, par l’indignation dont il enflamma les esprits contre Cépion, & par les larmes qu’il tira des yeux de ses Juges sur la perte de l’armée dont ce mauvais Général avoit causé le désastre, éteignit la haine excitée par l’Accusateur contre Norbanus. Je trouve un fait du même genre, quoiqu’en matiere moins tragique, dans la même [t. I, p. 293] cause de M. Cochin, que je viens de citer. J’ai dit ailleurs que les esprits avoient été d’abord prévenus en faveur de la Demoiselle de Kerbabu contre le Marquis d’Hautefort. Les Juges étoient émus de pitié : le Public y prenoit un grand intérêt. M. Cochin, pour empêcher l’effet de cette prévention, effraye & les Juges & le Public par la vue des conséquences fâcheuses, que peut avoir pour la société l’entreprise de ceux contre qui il parle. Il commence par faire sentir la foiblesse & l’insuffisance des titres qu’on lui oppose. « Que rapporte-t-on ? dit-il <p. 378. 379>… Un prétendu acte de célébration sur une feuille volante, que l’on a pu fabriquer quand on a voulu ; deux lettres missives, & deux autres petits écrits sous seing privé, ouvrages qui par eux-mêmes n’ont aucune authenticité, & qui ne dépendent que du talent plus ou moins parfait d’imiter l’écriture d’un autre. » Sur cet exposé l’Orateur appuie & amene le sentiment que demande le bien de la cause. « En vérité, ajoute-t-il, c’est faire dépendre l’état des hommes de trop peu de chose… A cette seule [t. I, p. 294] réflexion, que le Magistrat tremble sur son siége, & que le Public, qui voudra s’ériger en Juge, comprenne toute l’importance d’une affaire, qu’il ne regarde peut-être que comme un amusement pour lui, & de laquelle cependant dépend le sort de toutes les familles. »
< Manchette : Le Ris.>
III. Trouver le secret de faire rire sur ce qui a été représenté comme atroce, c’est peut-être le moyen le plus efficace d’en détruire l’impression : un bon mot a quelquefois réduit à rien les poursuites les plus sérieuses. Tout le monde sait le trait de ces jeunes Tarentins <Val. Max. V. 2>, qui en buvant s’étoient émancipés à parler très-mal du Roi Pyrrhus. On leur en faisoit une affaire criminelle : & Pyrrhus les ayant mandés, les interrogea d’un ton de colere & de menace. « Rien n’est plus vrai, dit l’un des coupables, nous avons très-mal parlé de vous : & si le vin ne nous eût manqué, nous en eussions dit & fait davantage. » Cette saillie démonta le sérieux du Roi. Il comprit qu’il devoit s’en prendre au vin : il rit, & il pardonna.
Si la plaisanterie est en soi d’une grande utilité, l’usage en est [t. I, p. 295] très-difficile. C’est un talent infiniment rare : & l’on en peut juger, comme l’observe Quintilien <L. VI. c. 3>, par l’exemple des deux plus grands Orateurs de l’Antiquité, Cicéron & Demosthene, dont l’un a péché en ce genre par excès, & l’autre par défaut.
Ajoutons que ce talent dépend presque uniquement de la nature : les préceptes n’y peuvent rien. Toutes les parties de l’Eloquence supposent les dispositions naturelles : elles en naissent, & leur doivent tout le fond de ce qu’elles sont. Mais enfin ces dispositions peuvent se perfectionner & s’accroître par l’exercice & par les avis judicieux des Maîtres de l’Art. Le don de plaisanter agréablement ne s’acquiert, ni ne se cultive. Il faut l’avoir reçu tout entier de la nature.
Nous serons donc fort courts sur cette matiere ; & tout ce que nous avons à en dire, se réduira à distinguer deux espéces différentes de plaisanteries, & à donner quelques avertissemens pour éviter les principaux vices qui les rendroient répréhensibles.
< Manchette : Deux especes différentes de plaisanteries.>
La premiere espece dans le genre [t. I, p. 296] de plaisanterie est ce qu'on appelle bon mot, qui consiste en un trait vif, court, & plein de sel. Tel est le mot du jeune Tarentin à Pyrrhus, que je viens de rapporter. On a fait des recueils de bons mots parmi lesquels il s’en trouve très-peu qui soient dignes de ce nom.
Outre les bons mots dont le sel est le caractere, il y en a qui frappent par un grand sens, & par la maniere délicate de faire deviner la pensée sans l’expliquer trop clairement. Telle est la réponse d’une grande Princesse, que le Roi son oncle marioit à un Prince puissant, mais étranger ; & qui auroit bien mieux aimé, demeurant dans sa patrie, épouser son cousin héritier du trône de France. Le Roi lui disoit : « Vous voyez, Madame, comment je vous traite : je ne pourrois pas faire plus pour vous, quand vous seriez ma fille. Il est vrai, Monsieur, dit la Princesse peu contente de son sort, vous ne pourriez pas faire plus pour votre fille, mais vous pouviez faire plus pour votre niéce. » Fille du Roi, elle n’auroit pas pu épouser son frere : niéce, elle pouvoit avec dispense épouser son cousin. [t. I, p. 297] Les bons mots, de quelque nature qu’ils soient, n’ont gueres de grace que lorsqu’ils sont en repartie. Ceux qui se disent en attaquant, peuvent paroître préparés & recherchés : & dès-lors ils perdent beaucoup de leur prix.
La seconde espéce de plaisanterie n’est pas un trait qui parte comme un éclair, mais un enjouement soutenu & continué dans une suite de discours. Un exemple emprunté de Cicéron éclaircira cette définition : il est tiré de son plaidoyer pour Cluentius. Cicéron raconte <n. 57. 58> que Fabricius, poursuivi criminellement pour raison de complicité dans un empoisonnement, & condamné d’avance en la personne de Scamandre son affranchi qui avoit été le ministre du crime, ne trouva aucun Avocat de quelque nom, qui voulût se charger de sa cause. « La disette le força, dit agréablement l’Orateur, de recourir aux freres Cépasius, gens laborieux, & qui croyoient avoir obligation à quiconque leur fournissoit une occasion de plaider. L’aîné des deux freres se charge de l’affaire, & lorsque l’accusateur eut tranché son plaidoyer [t. I, p. 298] en deux mots, comme traitant une cause déja jugée, il entreprend de repondre, & il enfile un exorde verbeux & tiré de loin. Quand enfin il fut venu au fait, quoique sa cause fût par elle-même bien mauvaise, il y ajoutoit encore de nouvelles blessures. Ce n’étoit pas trahison ni infidélité de sa part : il y alloit de la meilleure foi du monde : & cependant on eût dit qu’il s’entendoit avec l’accusateur : il comptoit dire des choses merveilleuses, & dans la péroraison il déploya toutes les finesses de l’art, & déclama avec complaisance ce morceau touchant & pathétique : Regardez, Messieurs, l’inconstance des fortunes humaines : regardez les tristes & fâcheux caprices du sort : regardez la vieillesse de ma Partie. Après avoir tant de fois dit, regardez, il regarda lui-même : & il ne vit plus Fabricius, qui plus sensé que son Avocat, & prévoyant sa condamnation certaine, avoit pris le parti de se retirer. Les Juges se mirent à rire. Mais l’Avocat fut de très-mauvaise humeur de ne pouvoir achever ce qu’il avoit si bien commencé : & peu s’en fallut qu’il [t. I, p. 299] ne courût après son client, pour le saisir au collet, le ramener par force à l’Audience, & avoir ainsi la liberté de dire en entier le plus bel endroit de son discours. »
Rien n’est plus enjoué que ce récit. On y trouve quelques bons mots : mais le tissu respire la gaieté d’un badinage agréable : & je l’ai rapporté ici d’autant plus volontiers, que l’on y voit de plus dans l’exemple de Cépasius, que les meilleurs préceptes deviennent ridicules dans l’exécution, lorsqu’ils sont mis en œuvre par une main mal adroite.
Ce genre de plaisanterie ne dépend point de l’art, non plus que le premier. Je pense néanmoins que l’imitation y peut quelque chose. La lecture réfléchie des excellens modeles, tels que les satires d’Horace, les fables de la Fontaine, & sur-tout les dix premieres lettres au Provincial, aidera le talent naturel, en égayant l’imagination, & en accoutumant l’esprit à ces tours agréables, qui savent dire le vrai en riant, & donnent des graces à la raison. Quand on ne liroit pas dans ce dessein, l’effet s’ensuivra naturellement : &, comme dit [t. I, p. 300] Cicéron <De Orat. II. 60>, en se promenant au soleil, on prendra de la couleur, quoique l’on se promene pour toute autre vue.
< Manchette : Avis sur l'usage & contre l'abus du talent de plaisanter.>
En plaisantant de quelque maniere que ce puisse être, l’Orateur doit toujours éviter la bouffonnerie & la scurrilité. Il n’est point besoin d’avertir l’honnête homme de s’interdire l’obscénité. Les équivoques, quand elles ne contiendroient rien d’obscéne, sont toujours de peu de mérite. On peut néanmoins se les permettre quelquefois, lorsque le sens est bon & vrai. Boileau, après avoir condamné sévérement le jeu de mots grossier, ajoute avec raison :
« Ce n’est pas quelquefois qu’une Muse un peu fine
Sur un mot en passant ne joue & ne badine,
Et d’un sens détourné n’abuse avec succès. »
<Art. Poët. chant. II>
Voici, par exemple, une équivoque de ce genre, rapportée par Cicéron <De Orat. II. 248>. Un maître disoit d’un de ses esclaves, habile & adroit voleur : « Il est le seul, pour qui je n’ai rien de fermé dans ma maison. » On en diroit autant d’un serviteur parfaitement fidele, en qui son maître auroit une entiere confiance.
Entre les attentions nécessaires dans [t. I, p. 301] l’usage de la plaisanterie, la plus importante est celle de n’offenser jamais les personnes par un bon mot. Il est permis à un Orateur d’invectiver avec véhémence, si sa cause le demande : c’est son état, c’est son ministere. Railler, c’est offenser gratuitement & sans objet. Et la raillerie porte le caractere du mépris, sorte d’offense qui ne se pardonne point. Quelles sont les suites de cette pétulance ? Ou des inimitiés dangereuses, ou une satisfaction humiliante. Que l’Orateur se respecte lui-même. Tout ce que dit l’honnête homme doit être marqué au coin de la dignité & de la décence. « C’est acheter bien cher le plaisir de faire rire, dit Quintilien <L. VI. c. 3>, que de lui sacrifier l’honneur & la probité. »
En général faire rire est toujours quelque chose de petit. C’est, selon Cicéron <De Orat. II. 247>, le plus mince avantage que l’on puisse tirer de son esprit : tenuissimus ingenii fructus. De-là il s’ensuit que quand même on éviteroit tous les autres vices en plaisanterie, ce seroit pécher contre les bonnes régles, que d’en faire un trop fréquent usage. Ainsi le dernier avis que nous donnerons sur cette matiere, c’est d’y [t. I, p. 302] garder une grande sobriété, & de ne point croire que l’on perdra beaucoup en perdant l’occasion de dire un bon mot : le trop peu en ce genre n’encourra jamais le blâme ; le trop sera toujours l’objet d’une juste censure.
Pour résumer & présenter en raccourci tout ce qui regarde l’usage de la plaisanterie en Eloquence, je ne puis mieux faire que de transcrire ici un morceau de Cicéron, qui exprime d’une façon serrée & rapide les régles sur cette matiere. « L’Orateur, dit-il <Or. n. 88. 89>, n’usera point de railleries ni trop fréquentes, pour ne point faire le personnage de bouffon ; ni tirant sur l’obscene, pour ne point imiter les joueurs de farces ; ni pétulantes, ce qui ressent l’effronterie ; ni contre les malheureux, ce qui est inhumain ; ni contre le crime, de peur que le ris ne prenne la place de l’indignation ; ni enfin messéantes à sa personne, à celle des Juges, à la circonstance. Il évitera les bons mots qui sentent l’art & l’étude, qui ne naissent point de l’occasion, mais qui viennent du cabinet, parce qu’ils sont froids nécessairement. Il respectera les droits de l’amitié, [t. I, p. 303] le rang des personnes. Il se tiendra en garde contre les offenses mortelles, & qui ne laissent plus lieu au remédes. Il ne piquera que ses adversaires, non pas tous néanmoins, ni à tous égards, ni en toutes manieres. » Ces régles sont excellentes, pourvu que ceux qui ont le talent de la plaisanterie, soient assez sensés & assez judicieux pour les suivre.