PROLEPSIS / PROLEPSE
L’Occupation. On se sert de cette figure quand on devance, on prévient les objections que les adversaires ou les auditeurs peuvent faire. On donne alors, sans y être invité, la raison de ce qui a été fait ou dit.
< « On me demandera pourquoi il a répondu alors qu’il n’était pas interrogé. Pourquoi donc ? N’aurait-il pas dû avouer par son silence que le crime était fictif ? »
« Mais alors pour quelle raison est-il resté chez lui à ce moment-là ? Il y est resté, parce qu’il savait que ce jour-là on lui tendait des pièges. »
« Mais il en est encore pour dire qu’il faut céder aux circonstances, et que parfois la vie doit être préférée à la vertu. Quel fou a jamais dit une chose pareille ? Quel homme assez dépourvu de bon sens oserait l’affirmer ? » >
« Je prévois ce qu’on pourra m’objecter ; il ne faut pas, dira-t-on, être trop sévère pour la jeunesse, on doit avoir de l’indulgence pour elle. Mais pousserons-nous cette indulgence au point de lui lâcher les rênes, et de permettre qu’elle se livre à tous les méfaits ? » etc.
< « Je vois ce que tu vas dire : c’est sous la contrainte, diras-tu, que j’ai commis ce crime : qui t’a contraint ? Qui a bien pu forcer ta volonté ? »
« Et tu oseras même prétendre que tu as fait preuve d’une grande générosité dans cette rencontre. Ô Dieu immortel ! Appelles-tu donc être généreux, que de dilapider en un seul jour dans les bouges et les tavernes un patrimoine accumulé sur de nombreuses années ? »
Mais écoutons Cicéron, rejetant par cette figure [exornatione], dès son exorde, ce que les juges auraient pu lui objecter : car c’est dans les exordes que cette figure est par excellence à sa place, et en particulier dans les procès, pour ôter les soupçons de l’esprit des Juges, qui pourraient nuire à l’accusé, de sorte que l’obstacle une fois levé, l’orateur puisse entrer plus librement dans sa défense [causa] :
« Juges, vous êtes étonnés sans doute que, dans un moment où les orateurs les plus éloquents et les plus nobles citoyens gardent le silence, je prenne la parole, moi, qui pour l’âge, le talent et l’autorité, ne pourrais nullement être comparé à ceux que vous voyez assis devant ce tribunal. » Ensuite, dans le reste de l’exorde, il donne la raison pour laquelle il a pris la parole.
C’est à peu près de la même manière qu’il commence son discours préalable contre Verrès, quand il annonce qu’il va donner le motif de sa conduite. Pourquoi, malgré et même contre son habitude, plus adaptée aux devoirs d’un digne personnage, s’est-il mis à être accusateur ? Voici ses mots :
« Juges, si par hasard quelqu’un de vous, ou de ceux qui m’écoutent, s’étonne qu’après la part que j’ai prise pendant tant d’années aux causes et aux jugements publics, toujours pour défendre, jamais pour attaquer, je change aujourd’hui de rôle et descends à celui d’accusateur, il approuvera ma conduite dès qu’il en connaîtra les motifs et conviendra en même temps que, pour plaider cette cause, on ne doit me préférer personne. » Ensuite il expose les raisons qui l’y ont poussé.
De la même manière, dans sa défense de Caelius < § 39 >, il écarte ce qu’on lui oppose :
« Mais, dira-t-on, est-ce donc là votre morale ? est-ce ainsi que vous formez la jeunesse ? le père a-t-il placé cet enfant auprès de vous, et vous l’a-t-il confié pour qu’il se livrât, dès l’âge le plus tendre, à l’amour et aux voluptés, pour que vous devinssiez vous-même l’apologiste d’une telle dépravation ? » Puis il se répond à lui-même, s’interrogeant longuement sur l’indulgence que l’on peut accorder aux jeunes gens.
Mais c’est avec bien plus d’éclat que, parlant contre Verrès, il use de cette figure d’occupation, en réfutant ce que pourrait lui répondre Hortensius, le défenseur de Verrès :
« Que faire ? de quel côté diriger mes efforts ? À toutes mes attaques on oppose, comme un mur d’airain, le titre de grand général. Je connais ce lieu commun ; je vois la carrière qui s’ouvre à l’éloquence d’Hortensius. Il vous peindra les périls de la guerre et les malheurs de la république ; il parlera de la disette des bons généraux ; puis, implorant votre clémence, que dis-je ? réclamant votre justice, il vous conjurera de ne pas souffrir qu’un tel général soit sacrifié à des Siciliens, et de ne pas vouloir que de si beaux lauriers soient flétris par des allégations d’avarice. » Contre Verrès, V, 2. >