Bernard Lamy, 1712 : La Rhétorique ou l'Art de parler

Définition publiée par RARE

Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler (5ème éd., 1712), éd. Ch. Noille-Clauzade (1998), Paris, Florentin Delaulne, 1715, p. 7-10.

CHAPITRE III. La fin et la perfection de l'art de parler consistent à représenter avec jugement ce tableau qu'on a formé dans son esprit.

Avant que de passer outre, arrêtons-nous ici pour considérer quelle est la fin et la perfection de l'art que nous traitons, ou quelle idée nous devons avoir de la beauté naturelle d'un discours. Je ne dirai point que la beauté en général consiste dans un je ne sais quoi ; car il me semble que je puis dire ce que c'est. La beauté plaît, et ce qui est bien ordonné plaît ; ce qui me persuade que l'ordre et la beauté sont presque une même chose. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher la cause du plaisir qu'on ressent lorsqu'on voit les choses bien rangées. L'homme étant fait pour être heureux en possédant Dieu qui est essentiellement l'ordre, il fallait que tout ce qui approche de l'ordre, commençât son bonheur.

Or l'idée que nous avons de l'ordre, c'est que les choses ne sont bien ordonnées que lorsqu'elles ont un rapport à leur tout, et qu'elles conspirent pour atteindre leur fin. Quand cela arrive, les choses deviennent agréables quoiqu'elles ne le soient pas d'elles-mêmes ; ce qui marque que nous sommes portés par une inclination naturelle à aimer l'ordre. La peinture le fait voir : il y a des tableaux qui ne représentent que des objets pour lesquels on a de l'aversion. Cependant comme la fin de cet art est de représenter les choses au naturel, si chaque trait qu'on aperçoit, exprime la pensée du peintre, et que tout corresponde à son dessein, son ouvrage charme. Ce qui plaît n'est pas la vue d'un serpent qui est peint ; on frémit quand on en voit un ; mais ce qui fait plaisir c'est l'esprit du peintre qui a su atteindre la fin de son art. Aussi n'y en prend-on qu'à proportion que se découvre cette adresse. Sans cela on n'est satisfait que de la vivacité des couleurs, qui font des impressions agréables sur les sens. Il en est de même de l'architecture. La vue d'un palais fait selon toutes les règles de l'art, ne plaît que lorsqu'on aperçoit la fin que l'architecte s'est proposée : qu'on voit qu'il rapporte toutes choses avec esprit à cette fin : qu'on conçoit qu'il ne pouvait pas y arriver par des voies plus simples, et qu'il n'a rien fait dont il ne puisse donner de bonnes raisons.

Nous parlons pour exprimer nos pensées, et pour communiquer les mouvements de notre volonté ; car nous désirons qu'on ait avec nous les mêmes mouvements vers l'objet de nos pensées et le sujet de notre discours. Sa beauté ne peut donc consister que dans ce rapport exact que toutes ses parties ont avec cette fin. Il est beau lorsque tous les termes dont il est composé, donnent des idées si justes des choses, qu'on les voit telles qu'elles sont, et qu'on sent pour elles toutes les affections de celui qui parle. C'est son jugement qui plaît quand il ne fait rien qu'avec raison, que tous ses termes sont choisis, qu'ils sont propres et bien arrangés. C'est ce que nous admirons dans un discours. Car enfin, ce n'est pas le son des paroles qui en fait la beauté ; autrement on trouverait plus beau le chant des rossignols que les discours les plus éloquents. Bien qu'un auteur ne rapporte que des bagatelles, s'il en fait une peinture exacte, et qu'ainsi il arrive à la fin qu'il a en vue, ceux qui sont capables d'apercevoir son art, prennent plaisir à l'entendre.

Prévenons-nous donc de cette vérité que c'est la justesse qui fait la solide beauté d'un discours ; que pour bien parler, il faut être sage ; car c'est la sagesse qui dispose les choses et les conduit à leur fin.

Scribendi recte, sapere, est et principium et fons.

Horace n'a jamais rien dit qui soit d'un meilleur sens. L'imagination est nécessaire : on ne peut exprimer que ce que l'on conçoit. Ce qui est maigre et estropié dans l'imagination de l'orateur, l'est dans ses paroles. Il faut donc se représenter les choses dans leur état naturel, et concevoir pour elles des mouvements raisonnables ; employant ensuite des termes qui les portent à l'esprit de celui qui écoute, telles qu'on les pense. Personne ne parle bien, n'écrit bien, qu'à proportion qu'il approche de cette fin. Il plaît à ceux qui découvrent qu'il ne pouvait pas trouver des termes qui distinguassent mieux ce qu'il fallait marquer : qu'il ne pouvait pas placer ses termes dans un lieu où ils fissent un plus grand effet ; où ils s'accommodassent mieux pour rendre la prononciation facile et coulante : qu'il a pris le tour le plus naturel et le plus court. Car outre qu'il ne faut rien faire d'inutile, il est certain que l'esprit n'aime pas qu'on l'amuse. Quelque vitesse qu'ait la langue, ses mouvements sont encore trop lents pour suivre la vivacité de l'esprit. Ainsi c'est une grande faute que de dire plusieurs paroles lorsqu'une seule suffit.