TROPUS / TROPE
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CHAPITRE II. Il n'y a point de langue assez riche et assez abondante pour fournir des termes capables d'exprimer toutes les différentes faces sous lesquelles l'esprit peut se représenter une même chose. Il faut avoir recours à de certaines façons de parler qu'on appelle tropes, dont on explique ici la nature et l'invention.
La fécondité de l'esprit des hommes est si grande, qu'ils trouvent stériles les langues les plus fécondes. Ils tournent les choses en tant de manières, ils se les représentent sous tant de faces différentes, qu'ils ne trouvent point de termes pour toutes les diverses formes de leurs pensées. Les mots ordinaires ne sont pas toujours justes, ils sont ou trop forts, ou trop faibles. Ils n'en donnent pas la juste idée qu'on en veut donner. C'est néanmoins ce que ceux qui parlent avec art recherchent avec plus d'empressement ; car c'est en cela que consiste l'éloquence. On prend les sentiments de ceux qui nous parlent, lorsque leurs paroles les marquent vivement, comme nous l'avons remarqué. Si l'on veut donc exprimer les sentiments d'estime et d'amour qu'on a pour la chose dont on parle, il ne faut employer aucun terme qui ne contribue à donner des idées de grandeur et de perfection ; c'est-à-dire qu'il faut choisir des termes qui fassent paraître cette chose grande et parfaite. Ce choix demande un grand discernement ; ceux qui n'ont qu'un médiocre génie, se contredisent à tous moments. Il y a dans leurs discours cent choses qui sont contraires à leur dessein, qui font pleurer lorsque leur principal dessein est de faire rire, et qui ne donnent que du mépris de ce qu'ils avaient entrepris de faire estimer. Ce lui fait attention à ce défaut, et qui tâche de l'éviter, trouve stériles les langues les plus fécondes. Ainsi pour exprimer exactement ce qu'il pense, il est obligé de se servir de cette adresse dont on use quand ne sachant pas le nom propre de celui que l'on veut indiquer, on le fait par des signes et par des circonstances qui sont tellement attachées à sa personne, que ces signes et ces circonstances excitent l'idée qu'on n'a pu signifier par un nom propre. C'est un soldat, dit-on, c'est un magistrat ; c'est un petit homme.
Crine ruber, niger ore, brevis pede, lumine laesus.
Les objets qui ont entre eux quelque rapport et quelque liaison, ont leurs idées en quelque manière liées les unes avec les autres. En voyant un soldat, on se souvient facilement de la guerre. En voyant un homme, on se souvient de ceux dans le visage desquels on a remarqué les mêmes traits. Ainsi l'idée d'une chose peut être excitée par le nom de toutes les autres choses, avec lesquelles elle a quelque liaison.
Quand pour signifier une chose on se sert d'un mot qui ne lui est pas propre, et que l'usage avait appliqué à un autre sujet ; cette manière de s'expliquer est figurée ; et ces mots qu'on transporte de la chose qu'ils signifient proprement, à une autre qu'ils ne signifient qu'indirectement, sont appelés tropes ; c'est-à-dire, termes dont on change et on renverse l'usage, comme ce nom trope, qui est grec, le fait assez connaître, verto. Les tropes ne signifient les choses à quoi on les applique, qu'à cause de la liaison et du rapport que ces choses ont avec celles dont ils sont le propre nom ; c'est pourquoi on pourrait compter autant d'espèces de tropes, que l'on peut marquer de différents rapports ; mais il a plu aux premiers maîtres de l'art de n'en établir qu'un petit nombre.
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CHAPITRE IV. Les tropes doivent être clairs.
C'est particulièrement dans les tropes que consiste les richesses du langage. Aussi comme le mauvais usage des grandes richesses cause le dérèglement des Etats ; le mauvais usage des tropes est la source de quantité de fautes que l'on commet dans le discours ; c'est pourquoi il est important de bien régler cet usage. Premièrement l'on ne doit employer les tropes que pour exprimer ce qu'on n'aurait pu représenter qu'imparfaitement avec des termes ordinaires, et lorsque la nécessité oblige de se servir de tropes, il faut qu'ils aient ces deux qualités. La première, qu'ils soient clairs : la seconde, qu'ils soient proportionnés à l'idée qu'ils doivent réveiller.
Trois choses empêchent les tropes d'être clairs : la première, s'ils sont tirés de trop loin, et pris de choses qui ne donnent pas occasion à l'âme de penser d'abord à ce qu'il faut qu'elle se représente pour découvrir la pensée de celui qui parle : comme si on appelait une maison de débauche, les syrtes de la jeunesse, on ne pourrait pénétrer le sens de cette métaphore, qu'après avoir rappelé dans sa mémoire que les syrtes sont des bancs de sable proches de l'Afrique fort dangereux, ce que tout le monde ne sait pas ; au lieu qu'en nommant cette maison l'écueil de la jeunesse, ce que l'on a voulu signifier, est aussitôt aperçu. Il n'y a personne qui ne comprenne d'abord ce qu'on a voulu dire.
Pour éviter ce défaut, on doit tirer les métaphores de choses sensibles qui soient sous les yeux, et dont l'image par conséquent se présente d'elle-même sans qu'on la cherche. En voulant indiquer une personne, dont le nom ne m'est pas connu, je me rendrais ridicule si je me servais de certains signes obscurs qui ne donneraient aucune occasion facile à ceux qui m'écouteraient, de se former une idée de cette personne. Mais ce défaut que l'on évite avec tant de soin dans la conversation, est recherché comme une vertu par un très grand nombre d'auteurs. Il y a des personnes qui prennent plaisir à faire venir de loin toutes leurs métaphores, et qui les empruntent de choses inconnues, pour faire paraître leur érudition. S'ils parlent d'une province, ils lui donnent par synecdoque le nom d'une de ses parties qui sera la moins connue. Leurs tropes viennent tous du fond de l'Asie, de l'Afrique. Il faut pour les entendre savoir le nom des plus petits villages, de toutes les fontaines, de toutes les collines du pays dont ils parlent. Ils ne nomment jamais une personne par son nom, mais par celui de l'aïeul de ses aïeux, faisant une vaine montre des connaissances qu'ils ont de l'antiquité.
La sagesse divine qui s'accommode à la capacité des hommes, nous donne dans les Livres sacrés un exemple de ce soin qu'on doit avoir de se servir des choses connues à ceux qu'on instruit, lorsqu'il est question de leur faire comprendre quelque chose de difficile. Ceux qui ont l'esprit petit, et qui cependant osent critiquer l'Ecriture, condamnent les métaphores et les allégories qui y sont prises dans les champs, des pâturages, des brebis, des chaudières et des marmites. Ils ne prennent pas garde que les Israélites étaient tous bergers, et qu'ainsi il n'y avait rien qui leur fût plus connu que le ménage de la campagne. Les prêtres à qui l'Ecriture s'adressait particulièrement, étaient perpétuellement occupés à tuer des bêtes dans le temple, à les écorcher, et à les faire cuire dans les grandes cuisines qui étaient autour du temple. Les écrivains sacrés ne pouvaient donc pas choisir des choses dont les images se présentassent plus facilement à l'esprit des Israélites.
2°. L'idée du trope doit être tellement liée avec celle du nom propre, qu'elles se suivent, et qu'en excitant l'une des deux, l'autre soit renouvelée. Ce défaut de liaison est la seconde chose qui rend les tropes obscurs. Cette liaison est ou naturelle, ou artificielle. J'entends liaison naturelle celle qui se trouve lorsque les choses signifiées par les noms propres, et par les métaphoriques, ont un rapport si naturel, qu'elles se ressemblent, et qu'elles dépendent les unes des autres : comme quand on dit d'un homme, qu'il a les bras d'airain, pour dire que ses bras sont forts : on peut appeler naturelle la liaison qui est entre ce trope et son nom propre. J'appelle liaison artificielle celle qui a été faite par l'usage. C'est la coutume d'appeler un Arabe un homme avec lequel on ne peut traiter : c'est un terme usité, la coutume qu'on a de s'en servir dans ce sens, fait que l'idée de ce mot Arabe, réveille celle d'un homme intraitable. Une liaison artificielle est plutôt aperçue qu'une liaison naturelle, parce que cette première ayant été établie par l'usage, on y est plus accoutumé.
3°. L'usage trop fréquent des tropes est la troisième chose qui les rend obscurs. Les métaphores les plus claires ne signifient les choses qu'indirectement. L'idée naturelle de ce que l'on n'exprime que par métaphore, ne se présente à l'esprit qu'après quelque réflexion ; on s'ennuie de toutes ces réflexions, et l'on souhaite que celui que l'on écoute épargne la peine de deviner ses pensées. Mais quand nous condamnons le trop fréquent usage des tropes, nous parlons de ceux qui sont extraordinaires. Il y en a qui ne sont pas moins usités que les termes naturels ; ainsi ils ne peuvent jamais obscurcir le discours.
L'on ne doit jamais se servir d'expressions métaphoriques qui ne soient pas ordinaires, sans y avoir préparé les lecteurs. Un trope doit être précédé de choses qui empêchent de prendre le change ; et la suite du discours doit faire connaître qu'il ne faut pas s'arrêter à l'idée naturelle qu'il présente.
A moins que d'être extravagant, ou de vouloir prendre plaisir à n'être pas entendu, on ne continue point depuis le commencement d'un discours, ou d'un livre, jusqu'à la fin, dans de perpétuelles allégories. Nous ne pouvons connaître la pensée d'un homme que lorsqu'il nous en donne, au moins quelquefois, des signes naturels, et qui ne soient point équivoques. Comment savons-nous qu'une personne se joue, et ne parle pas sérieusement, sinon parce que nous l'avons vu sérieux dans d'autres occasions ? Comment distingue-t-on un bateleur qui fait le fou, d'avec un fou véritable ? N'est-ce pas parce que l'on voit que ce bateleur ne joue ce personnage que pendant un peu de temps, et qu'un fou est toujours fou ? Quand donc on prétend qu'un auteur n'a jamais exprimé ses pensées que par des métaphores, on le juge capable d’une extravagance qui est presque inouïe, à moins que quelque trait de politique ne l'obligeât à obscurcir son discours.
CHAPITRE V. Les tropes doivent être proportionnés à l'idée qu'on veut donner. Cette idée doit être raisonnable.
L'usage des tropes est absolument nécessaire, parce que, comme nous avons dit, les mots ordinaires ne suffisent pas toujours. Si je veux donner l'idée d'un rocher dont la hauteur est extraordinaire ; ces termes grand, haut, élevé, qui se donnent aux rochers d'une hauteur commune, n'en feront qu'une peinture imparfaite : mais disant que ce rocher semble menacer le ciel, l'idée du ciel qui est la chose la plus élevée de toute la nature, l'idée de ce mot menacer, qui convient à un homme qui est au-dessus des autres, forme l'idée de la hauteur extraordinaire que je ne pouvais exprimer d'une autre manière que par cette hyperbole. Mais il faut apporter beaucoup de tempérament dans ces expressions, et prendre garde qu'il y ait toujours quelque proposition entre l'idée naturelle du trope, et celle que l'on a dessein de donner ; autrement ceux qui écoutent s'imaginent toute autre chose que ce que pense l'auteur. Si en parlant d'une vallée médiocrement profonde, on dit qu'elle va jusques aux Enfers ; si en parlant d'un rocher qui est peu élevé, on dit qu'il touche les cieux ; qui ne croira pas que l'on parle d'une vallée d'une profondeur prodigieuse, et d'un rocher d'une merveilleuse hauteur ? Il faut surtout prendre garde que le trope ne donne une idée toute contraire à celle qu'on veut donner, et que voulant faire pleurer, on ne fasse rire ; si par exemple, la métaphore dont on se sert donnait une idée ridicule, comme celle-ci : Morte Catonis respublica castrata est.
Il y a mille moyens de tempérer les expressions hardies dont on est quelquefois contraint de se servir. On y peut apporter ces adoucissements : Pour ainsi dire ; si j'ose me servir de ces termes ; pour m'exprimer plus hardiment ; prévenant ainsi le lecteur, lorsqu'on ne veut pas qu'on juge mal de nous ; car il est évident que le mauvais usage des tropes est une marque d'une imagination déréglée. Ces grandes expressions font les marques de nos jugements et de nos passions. Lorsque les objets nous paraissent rares, et que nous les jugeons tels, soit pour leur bassesse, soit pour leur extrême grandeur, pour lors nous ressentons des mouvements d'estime ou de mépris, de haine ou d'amour, que nous exprimons par des paroles proportionnées à notre jugement et à notre passion. Si le jugement que nous avons formé de ces objets est donc mal fondé, si les sentiments que nous en avons conçus sont déraisonnables, notre discours nous trahit, et découvre notre faiblesse. Ainsi ce n'est pas assez que les tropes soient proportionnés à nos idées ; mais il faut outre cela que ces idées soient justes. Les auteurs qui affectent de ne dire que de grandes choses, de n'employer que de grands mots, que de riches métaphores, que des hyperboles hardies, paraissent ridicules à ceux qui savent juger, et ne peuvent souffrir qu'un homme regarde d'un même œil les petites et les grandes choses ; que tout lui paraisse grand ; qu'il estime aussi bien une bagatelle, que la chose la plus sérieuse et la plus importante, et qu'il parle de tout avec un style égal.
Il faut néanmoins distinguer si c'est dans la passion qu'il parle ; car c'est avec sujet que Plutarque l'a dit, que la passion est comme un nuage, au travers duquel les choses paraissent plus grandes. Ainsi les hyperboles les plus hardies peuvent convenir à l'idée de celui que la passion fait parler. Mais encore une fois, son idée doit être raisonnable ; c'est pour cela qu'on ne peut excuser l'hyperbole de l'épigramme suivante de Martial sur le palais de Domitien : c'est une flatterie déraisonnable.
Quand je vois ce palais que tout le monde admire,
Loin de l'admirer, je soupire
De le voir ainsi limité.
Quoi ! prescrire à mon prince un lieu qui le resserre ?
Une si grande Majesté
A trop peu de toute la terre.
CHAPITRE VI. Utilité des tropes.
Les tropes sont une peinture sensible de la chose dont on parle. Quand on appelle un grand capitaine, un foudre de guerre, l'image du foudre représente sensiblement la force avec laquelle ce capitaine subjugue des provinces entières, la vitesse de ses conquêtes, et le bruit de sa réputation et de ses armes. Les hommes pour l'ordinaire ne sont capables de comprendre que les choses qui entrent dans l'esprit par les sens. Pour leur faire concevoir ce qui est spirituel, il se faut servir de comparaisons sensibles, qui sont agréables, parce qu'elles soulagent l'esprit, et l'exemptent de l'application qu'il faut avoir pour découvrir ce qui ne tombe pas sous les sens. C'est pourquoi les expressions métaphoriques prises des choses sensibles, sont très fréquentes dans les saintes Ecritures. Lorsque les Prophètes parlent de Dieu, ils se servent continuellement de métaphores tirées des choses exposées à nos sens, comme nous l'avons déjà remarqué. Ils donnent à Dieu des bras, des mains, des yeux, ils l'arment de traits, de carreaux, de foudres, pour faire comprendre au peuple sa puissance invisible et spirituelle par des choses sensibles et corporelles. Saint Augustin dit pour cette raison, que la sagesse de Dieu n'a pas dédaigné de jouer en quelque manière avec nous qui sommes des enfants, aux paraboles et aux similitudes. Sapientia Dei quae cum infantia nostra parabolis et similitudinibus quodammodo ludere non dedignata est, Prophetas voluit humano more de divinis loqui, ut hebetes hominum animi divina et coelestia, terrestrium similitudine intelligerent.
Une seule métaphore dit souvent plus qu'un long discours. Quand on dit, par exemple, que les sciences ont des recoins et des enfoncements fort peu utiles. Cette seule métaphore renferme une sens que plusieurs expressions naturelles ne peuvent faire comprendre d'une manière aussi sensible. Outre cela par le moyen des tropes on peut diversifier le discours. Parlant longtemps sur un même sujet, pour ne pas ennuyer par une répétition trop fréquente des mêmes mots, il est bon d'emprunter les noms des choses qui ont de la liaison avec celle qu'on traite, et de les signifier ainsi par des tropes qui fournissent le moyen de dire une même chose en mille manières différentes.
La plupart de ce qu'on appelle expressions choisies, tours élégants, ne sont que des métaphores, des tropes, mais naturels, et si clairs, que les mots propres ne le seraient pas davantage. Aussi notre langue qui aime la clarté et la naïveté, donne toute liberté de s'en servir ; et on y est tellement accoutumé, qu'à peine les distingue-t-on des expressions propres, comme il paraît dans celles-ci qu'on donne pour des expressions choisies : il faut que la complaisance ôte à la sévérité ce qu'elle a d'amer ; et que la sévérité donne quelque chose de piquant à la complaisance, etc. La sagesse la plus austère ne tient pas longtemps contre de grandes largesses ; et les âmes vénales se laissent éblouir par l'éclat de l'or. Les dépits délient la langue des amants. Ces métaphores sont un grand ornement dans le discours ; mais comme je l'ai dit, il faut en user avec retenue, autrement on tombe en ce qu'on appelle discours précieux, affecté, qui ne consiste que dans un mauvais usage des tropes, comme dans cette expression d'une précieuse ridicule, qui en parlant de ceux qui ont du goût et du discernement, disait des gens qui savent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvrage, et par de chatouillantes approbations vous régaler de votre travail. C'est le vice des petits génies, qui ne se pouvant distinguer par des pensées nobles, tâchent de le faire par des manières de parler extraordinaires.
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CHAPITRE X. Le nombre des figures est infini. Chaque figure se peut faire en cent différentes manières.
Je n'ai point rapporté dans cette liste les hyperboles, les grandes métaphores, et plusieurs autres tropes, parce que j'en ai parlé ailleurs : ce sont néanmoins de véritables figures ; et quoique la disette des langues oblige d'employer assez souvent ces expressions tropiques, lors même que l'on est tranquille ; cependant on ne s'en sert ordinairement que durant la passion. C'est elle qui fait que les objets nous paraissent extraordinaires, et que par conséquent on ne trouve point de termes dans l'usage ordinaire qui les représentent aussi grands et aussi petits qu'ils nous paraissent.