STYLUS / STYLE
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Style, dans sa première signification, se prend pour une espèce de poinçon dont les anciens se servaient pour écrire sur l'écorce, et sur des tablettes couvertes de cire. Pour dire quel est l'auteur d'une telle écriture, nous disons que cette écriture est de la main d'un tel : les anciens disaient, c'est du style d'un tel. Dans la suite du temps ce mot de style ne s'est plus appliqué qu'à la manière de s'exprimer : quand on dit qu'un tel discours est du style de Cicéron, on entend que Cicéron a coutume de s'exprimer de cette manière.
C'est une chose admirable que chaque homme en toutes choses a des manières qui lui sont particulières dans son port, dans ses gestes, dans son marcher. C'est un effet de sa liberté, de ce qu'il fait ce qu'il veut, et qu'il n'est pas déterminé comme les animaux qui agissent également, parce que c'est une même nature qui les fait agir. On voit donc que chaque auteur doit avoir dans ses paroles ou dans ses écrits un caractère qui lui est propre et qui le distingue. Il y en a qui ont des manières plus particulières et plus extraordinaires ; mais enfin chacun a les siennes.
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Les anciens rhéteurs distinguent en trois classes les différents styles que les différentes inclinations des peuples leur font aimer. Le premier est l'asiatique, élevé, pompeux, magnifique. Les peuples de l'Asie ont été toujours ambitieux, leur discours exprime leur humeur, ils aiment le luxe ; leurs paroles sont accompagnées de plusieurs vains ornements qu'une humeur sévère ne peut souffrir. Le second style est l'attique : les Athéniens étaient plus réglés dans leurs manières de vivre : aussi sont-ils plus exacts, et pour ainsi dire plus modestes dans leurs discours. Le troisième est le style rhodien : les Rhodiens tenaient de l'humeur ambitieuse et passionnée pour le luxe des Asiatiques, et de la modestie des Athéniens : leur style caractérise leur humeur ; il garde un milieu entre la liberté du style asiatique, et la retenue du style attique.
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CHAPITRE VIII. La matière que l'on traite doit déterminer dans le choix du style.
C'est la matière qui doit déterminer dans le choix du style. Ces expressions nobles qui rendent le style magnifique, ces grands mots qui remplissent la bouche, donnent aux choses un air de grandeur, et font connaître le jugement avantageux qu'en fait celui qui parle d'elles Si donc ces choses ne méritent point cette estime, si elles ne sont grandes que dans l'imagination de l'auteur, cette magnificence fait remarquer son peu de jugement, en ce qu'il estime des choses qui ne sont dignes que de mépris. Les figures, et les tours éloignés de l'ordre naturel du discours, découvrent aussi les mouvements du cœur ; or, afin que ces figures soient justes, la passion dont elles sont le caractère doit être raisonnable. Il n'y a rien qui approche plus de la folie, que de se laisser aller à des emportements sans aucun sujet, de se mettre en colère pour une chose qu'on doit traiter avec froideur. Chaque mouvement a ses figures. Les figures enrichissent le style, mais elles ne peuvent mériter de louanges si le mouvement qui les cause n'est louable, comme nous l'avons dit ci-dessus
Je dis donc encore que c'est la matière qui règle le style ; lorsque les choses sont grandes, et que l'on ne peut les envisager sans ressentir quelque grand mouvement, le style qui les décrit doit être nécessairement animé, plein de mouvements, enrichi de figures, de toutes sortes de métaphores. Si le sujet qu'on traite n'a rien d'extraordinaire, si on le peut considérer sans être touché de passion, le style doit être simple. L'art de parler n'ayant point de matière limitée, et s'étendant à toutes les choses qui peuvent être l'objet de nos pensées Il y a une infinité de styles différents, les espèces de choses que l'on peut traiter étant infinies. Néanmoins les maîtres de l'art ont réduit toutes les manières particulières d'écrire sous trois genres. La matière de tout discours est ou extrêmement noble, ou extrêmement basse, ou elle tient un milieu entre ces deux extrémités ; savoir, la noblesse et la bassesse. Il y a trois genres de styles qui répondent à ces trois genres de matières, savoir, le sublime, le simple, et le médiocre. L'on appelle quelquefois ces styles, caractères, parce qu'ils marquent la qualité de la matière qui est le sujet du discours. Quand on entreprend un ouvrage, on se propose toujours une idée générale. Le dessein, par exemple, d'un orateur qui fait le panégyrique d'un Prince, est de relever l'éclat des actions de son héros et de porter sa gloire à un si haut point, qu'on le regarde comme le premier de tous les hommes. Un avocat qui plaidera la cause d'un pauvre, se contentera de persuader à ses auditeurs que celui dont il a pris la défense, est un bon homme, fort innocent, qui s'acquitte de tous les devoirs d'un bon citoyen. Ce que je dirai de ces trois caractères regarde la prudence avec laquelle on doit conduire un ouvrage, sans perdre de vue cette idée générale qu'on s'est proposé d'en donner ; car quoique toutes les choses qui entrent dans la composition d'un discours ne soient pas d'une même espèce, il faut pourtant faire en sorte qu'elles aient un rapport avec le tout dont elles font partie. On ne doit rien dire qui ne convienne au principal sujet, et qui n'en parle le caractère. On reprit avec raison les Alabandins comme d'une grande indécence : de ce que les statues qu'ils avaient placées dans le lieu de leurs exercices, représentaient des avocats qui plaidaient des causes ; et que celles de leur auditoire étaient des personnes qui s'exerçaient à la course, et qui jouaient au palet et à la paume. C'est pour éviter un semblable défaut, que nous recherchons dans les chapitres suivants ce qui convient à chaque caractère.
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CHAPITRE XII. Styles propres à certaines matières. Qualités communes à tous ces styles.
Nous allons parler de styles particuliers qui sont affectés à certaines matières, comme sont les styles des poètes, des orateurs, des historiens, etc. Mais il et à propos de faire auparavant quelques observations sur les qualités qui sont communes à tous ces styles. Car de plusieurs écrivains qui s'exercent dans un même style, les uns sont plus doux, les autres sont plus forts : les uns sont fleuris, les autres sont austères. Voyons en quoi consistent ces qualités, et comment on les peut donner à un style lorsqu'elles conviennent à la nature du sujet.
La première de ces qualités est la douceur. On dit qu'un style est doux lorsque les choses y sont dites avec tant de clarté que l'esprit ne fait aucun effort pour les concevoir, comme nous disons que le penchant d'une montagne est doux, lorsque l'on y monte sans peine. Pour donner cette douceur à un style, il ne faut rien laisser à deviner au lecteur. On doit débrouiller tout ce qui pourrait l'embarrasser ; prévenir ses doutes. En un mot, il faut dire les choses dans l'étendue qui est nécessaire, afin qu'elles soient aperçues ; ce qui est petit se dérobant à la vue. J'ai dit dans le Livre précédent de quelle manière on adoucissait la cadence et la prononciation du discours. La douceur du nombre contribue merveilleusement à celle du style, elle peut avoir plusieurs degrés. On dit d'un auteur qui écrit avec une douceur extraordinaire, que son style est tendre et délicat. Je ne veux pas oublier ici qu'il n'y a rien qui contribue davantage à la douceur du style, que le soin d'insérer où il faut, toutes les particules nécessaires, pour faire apercevoir la suite et la liaison de toutes les parties du discours. On donne pour modèle d'un style doux Hérodote dans la langue grecque, et dans la latine Tite-Live.
La seconde qualité est la force. Cette qualité est entièrement opposée à la précédente : elle frappe fortement l'esprit, elle l'applique, et le rend extrêmement attentif. Pour rendre un style fort, il faut se servir d'expressions courtes, qui signifient beaucoup, et qui réveillent plusieurs idées. Les auteurs grecs et latins, comme Thucydide et Tacite, sont pleins d'expressions fortes. Elles sont rares dans le français ces expressions. Notre langue aime que le discours soit naturel, libre, et un peu diffus ; c'est pourquoi on ne doit pas s'étonner que les traductions françaises des auteurs grecs et latins soient plus abondantes en paroles que les originaux, puisqu'on ne peut pas se servir d'expressions si courtes et serrées, selon le génie de notre langue, qui veut qu'on développe toutes les idées que le mot grec ou latin renferme. Saint Paul, par exemple, dit d'une manière noble, qu'il est près de mourir, se servant de cette expression, ... que la version latine rend par ces mots ; Ego enim jam delibor. Pour traduire en français ce passage, il faut nécessairement le faire de cette manière : Car pour moi, je suis comme une victime qui a déjà reçu l'aspersion pour être sacrifiée. Toutes ces paroles ne font que développer les idées que donne le mot grec, lorsqu'on considère sa force avec toute l'attention nécessaire
Je le pensais ainsi lorsque j'ai fait imprimer ce livre les premières fois. Je crois à présent qu'il faut traduire : Car pour moi, je suis comme une victime, dont le sacrifice va être bientôt achevé : déjà on fait l'effusion de mon sang. Saint Paul fait allusion aux sacrifices judaïques. Il n'est point vrai qu'on fit aucune aspersion sur la tête de la victime, comme cela se pratiquait chez les Gentils. Après la mactation on versait le sang de la victime au pied de l'Autel ; et c'est de cette action que le verbe [grec] donne l'idée. Ensuite on coupait la victime, on la partageait ; et c'est ce que saint Paul appelle tempus resolutionis mea : le temps de la séparation de son âme d'avec son corps.
La troisième qualité rend un style agréable et fleuri. Cette qualité dépend en partie de la première, et elle en veut être précédée, l'esprit ne se divertissant pas lorsqu'il s'applique trop fortement. Les tropes et les figures sont les fleurs du style. Les tropes font concevoir sensiblement les pensées les plus abstraites. Ils font une peinture agréable de ce que l'on voulait signifier. Les figures réveillent l'attention, elles échauffent, elles animent les lecteurs, ce qui lui est agréable ; le mouvement étant le principe de la vie et du plaisir ; la froideur au contraire mortifiant toutes choses. Quinte-Curce est fleuri.
La dernière qualité est austère, elle retranche du style tout ce qui n'est pas absolument nécessaire, elle n'accorde rien au plaisir, elle ne souffre aucun ornement ; et comme un juge de l'ancien aréopage, elle ne permet pas que le discours soit animé ; elle en bannit tous les mouvements capables d'attendrir les cœurs. Lorsque l'austérité va trop loin, elle dégénère en sécheresse.
L'on doit faire en sorte que le style ait des qualités qui soient propres au sujet que l'on traite. Vitruve, cet excellent et judicieux architecte qui vivait sous Auguste, remarque que dans la structure des temples on suivait l'ordre qui exprimait le caractère de la divinité à qui le temple était dédié. Le dorique qui est le plus solide et le plus simple, était employé dans les temples de Minerve, de Mars et d'Hercule ; les délicatesses et les ornements des autres ordres ne convenant pas à la déesse de la sagesse, au dieu des combats, ni à l'exterminateur des monstres. Les temples de Vénus, de Flore, de Proserpine, et des nymphes étaient bâtis selon l'ordre corinthien, qui est tendre, délicat, chargé de festons, de feuillages, et paré de tous les ornements de l'architecture. L'ordre ionique était consacré à Diane et à Junon, et aux autres dieux ; les règles de cet ordre donnent le caractère de leur humeur. Il tient un milieu entre la solidité de l'ordre dorique, et la gentillesse du corinthien. Il en est de même du discours, les fleurs et les gentillesses de l'éloquence ne sont pas propres pour un sujet grave et plein de majesté. L'austérité du style est importune lorsque la matière permet de rire : la force des expressions est inutile quand les esprits se gagnent par la douceur, et qu'il n'est pas besoin de les combattre ni de les forcer.
CHAPITRE XIII. Quel doit être le style des orateurs.
Il semble que ceux qui ont traité jusqu'à présent de l'art de parler, n'aient écrit que pour les orateurs. Ils ne donnent des préceptes que pour leur style, et ceux qui étudient cet art regardent l'abondance et la richesse des expressions que nous admirons dans le discours des grands orateurs, comme le principal et l'unique fruit de leur étude. Il est vrai que l'éloquence paraît avec éclat dans ce style ; ce qui m'oblige de lui donner la première place.
Les orateurs parlent ordinairement pour éclaircir des vérités obscures ou contestées ; ce qui demande un style diffus, puisque dans cette occasion il est nécessaire de dissiper tous les nuages et toutes les obscurités qui les cachent Ceux qui entendent parler un orateur, ne prennent pas autant d'intérêt que lui dans la cause qu'il défend ; ils ne sont donc pas toujours attentifs, ou n'ayant pas l'esprit assez vif, ils ne conçoivent qu'avec peine ce qu'on leur dit. L'orateur est donc obligé de redire les mêmes choses en plusieurs manières, afin que si les premières paroles n'ont pas porté coup, les secondes fassent l'effet qu'il souhaite.
Mais cette abondance ne consiste pas dans une multitude d'épithètes, de mots, et d'expressions entièrement synonymes. Pour persuader une vérité, pour la faire comprendre par les plus grossiers, et la faire apercevoir aux esprits les plus distraits ; il faut la représenter sous plusieurs faces différentes, avec cet ordre que les dernières expressions soient plus fortes que les premières, et ajoutent quelque chose au discours ; de sorte que sans être ennuyeux, on rende sensible et palpable ce que l'on voulait faire connaître. Un habile homme s'accommode à la capacité des auditeurs, il s'arrête aux choses qui sont obscures, et il ne les quitte point jusques à ce qu'elles soient entrées dans leur esprit, et qu'elles s'y soient établies.
Les vérités qui se démontrent dans les plaidoyers et dans les harangues, ne sont pas de la nature des vérités mathématiques. Ces dernières ne dépendent que d'un très petit nombre de principes certains et infaillibles. Les premières dépendent d'une multitude de circonstances qui, séparées, n'ont pas de force, et qui ne peuvent convaincre que lorsqu'elles sont ramassées et unies ensemble. On ne peut les ramasser sans art, et c'est où paraît l'adresse des orateurs. Ils ménagent les moindres circonstances, et souvent ils font le fondement de leur preuve d'une particularité qu'un autre aurait rebutée, et n'aurait daigné employer. Pourquoi Cicéron grossit-il ses oraisons de circonstances qui semblent inutiles et basses ? A quoi bon rapporter que Milon changea de souliers, qu'il prit ses habits de campagne, qu'il partit tard, attendant sa femme, laquelle fut longtemps à se préparer, selon la coutume des femmes ? C'est que cette peinture simple et naïve qu'il fait sans oublier les moindres traits de l'action qu'il veut mettre devant les yeux des juges, persuade efficacement qu'on ne peut rien apercevoir dans la conduite de Milon qui le fasse soupçonner d'avoir prémédité d'assassiner Clodius, comme prétendaient ses ennemis.
Les grands orateurs n'emploient que des expressions riches, capables de faire valoir leurs raisons. Ils tâchent d'éblouir les yeux et l'esprit, et pour ce sujet ils ne combattent qu'avec des armes brillantes. L'usage ne leur fournissant pas toujours des mots propres pour exprimer le jugement qu'ils font des choses, et pour les faire paraître aussi grandes qu'elles sont : ils ont recours aux tropes, qui leur servent encore à donner telle couleur qu'ils désirent à une action, à la faire paraître petite ou grande, louable ou méprisable, juste ou injuste, selon que les termes métaphoriques dont ils se servent, la relèvent ou l'abaissent. Mais l'abus qu'ils font de cet art les rend souvent ridicules. On n'a pas le droit de déguiser une action, de l'habiller comme l'on veut, de donner le nom de crime à une faute excusable, et d'en parler comme d'une faute légère, si elle est criminelle. Les mots de crimes et de fautes donnent des idées contraires. Si l'on n'applique ces termes avec justesse, on doit passer ou pour n'avoir pas de jugement, ou pour avoir peu de bonne foi. Les personnes sages qui écoutent, s'attachent aux choses, et avant que de se laisser persuader par les mots, elles examinent s'ils conviennent. J'admire ces déclamateurs qui croient avoir triomphé de leur ennemi, quand ils se sont raillés de ses raisons : ils croient l’avoir terrassé quand ils l’ont chargé d’injures, et qu'ils ont épuisé toutes les figures de leur art pour le représenter tel qu'ils veulent qu'ils paraissent.
Mais aussi un orateur ne doit pas être froid et indifférent. On ne peut défendre fortement une vérité, si l'on ne s'intéresse dans sa défense. Un discours est languissant quand il ne part pas d'un cœur ardent pour la vérité, dont il a pris le parti. Nous avons montré dans le second Livre, que comme la nature fait prendre aux membres du corps des postures propres à attaquer et à se défendre dans un combat singulier, elle fait aussi que l'on figure son discours, et qu'on lui donne des tours propres à soutenir une vérité contestée, à l'établir, et à réfuter ce qu'on lui oppose. Aussi vous voyons qu'il n'y a rien de plus figuré que le discours d'un grand orateur qui entre dans tous les sentiments de celui dont il plaide la cause, et se revêt de toutes ses affections
C'est la qualité des choses dont il parle, qui doit régler son style : lorsque les choses le méritent, il doit s'échauffer, on attend de lui de la véhémence. Par exemple, quand il déclame contre le vice, contre les crimes énormes, il ne le doit pas faire faiblement, comme le dit Sénèque écrivant à un de ses amis. Desideres, inquis, contra vitia aliquid aspere dici, contra pericula animose, contra fortunam superbe, contra ambitionem contumeliose. Volo luxuriam objurgari, libidinem traduci, impotentiam frangi : sit aliquid oratorie acre, tragice grande, comice exile. Ces paroles latines disent beaucoup : elles peuvent tenir lieu de plusieurs préceptes.
La clarté est particulièrement nécessaire à un orateur ; mais il doit prendre garde qu'en voulant trop dire il ne répète les mêmes choses, et qu'ainsi il ne fatigue. On n'aime pas à entendre rebattre ce que l'on sait déjà. Ce qui est trop serré et n'est pas expliqué, n'est pas entendu. D'un autre côté ce qui s'entend aisément est méprisé. La difficulté est donc de trouver le juste milieu. Aussi il se peut faire que deux orateurs, après s'être entendus, tous deux eurent raison de se dire l'un de l'autre, après qu'ils eurent parlé : le premier du second : Les eaux claires ne sont jamais profondes : le second du premier : Les eaux profondes ne sont jamais claires ; se reprochant réciproquement leurs défauts, celui-là à l'autre d'être superficiel, et l'autre à celui-ci d'être obscur. Est-il nécessaire que j'avertisse que c'est une extravagance, ou un orgueil mal entendu que d'affecter l'obscurité pour faire mine qu'on dit de grandes choses ? La réputation est facile à acquérir à ce prix-là ; mais il faut parler devant de sortes de gens, qui effectivement n'admirent que ce qui est énigmatique, et ce qu'ils n'entendent point. Aussi, comme il ne s'en rencontre que trop ; je ne m'étonne pas s'il s'est trouvé un mauvais maître qui donnait pour préceptes à ses écoliers, de jeter de l'obscurité sur leurs écrits, sans doute pour paraître merveilleux. Son mot ordinaire était, obscurcissez ce que vous dites. Quintilien parle de ce mauvais rhéteur, à qui les choses paraissaient d'autant meilleures, qu'il avait peine à les entendre. Cela doit être bien excellent ; car je ne l'entends pas moi-même. Tanto melior, ne ego quidem intellexi.
Pour le nombre, ou cadence propre à l'orateur, son discours doit être périodique de temps en temps ; les périodes se prononçant avec plus de majesté, elles donnent du poids aux choses.
CHAPITRE XIV. Quel doit être le style des historiens.
Après les harangues, il n'y a point de sujet où l'éloquence se fasse davantage admirer, que dans l'Histoire ; car c'est le métier de l'orateur d'écrire l'Histoire, comme dit Cicéron : Historia opus est maxime oratorium. C'est par sa bouche que les actions des grands hommes doivent être publiées ; c'est son style qui en conserve la mémoire à la postérité. Les principales qualités du style historique sont la clarté et la brièveté. Un historien éloquent fait une vive peinture de l'action qu'il rapporte ; il n'en oublie aucune notable circonstance. Celui qui est sec ou aride, ne représente que la carcasse des choses, il ne les dit qu'à demi : ainsi son Histoire est maigre et décharnée. Quand on rapporte un combat qui a été suivi d'une victoire signalée, ce n'est pas être historien que de dire simplement que l'on a combattu : il faut rapporter les causes de la guerre, dire comment elle s'est allumée, faire connaître l'intérêt des Princes, leurs forces Il faut faire une description du lieu du combat, particulièrement si ce lieu a été cause de quelque accident considérable, et découvrir tous les stratagèmes dont on s'est servi. Mais il faut sur toute chose que l'Histoire soit comme un miroir fidèle qui rend les objets tels qu'ils se présentent à lui, sans augmentation ni diminution de leur grandeur naturelle.
La brièveté contribue à la clarté : je ne parle point de celle qui consiste dans les choses, et dans un choix de ce qu'il faut dire et de ce qu'il faut négliger. Le style d'un historien doit être coupé, dégagé de longues phrases, et de ces périodes qui tiennent l'esprit en suspens. Il faut que son cours soit égal, et qu'il ne soit point interrompu par ces figures extraordinaires, par ces grands mouvements qui sont défendus à un historien dont le devoir est d'écrire sans passion. Ce n'est pas qu'un historien qui est bon orateur, ne puisse faire usage de son éloquence. L'occasion s'en présente assez souvent. Comme il est obligé de rapporter ce qui a été dit, aussi bien que ce qui a été fait, il y a des harangues à faire dans l'Histoire, où les figures sont nécessaires pour peindre la passion.
CHAPITRE XV. Quel doit être le style dogmatique.
Le zèle que l'on a pour la défense d'une vérité contestée, cause dans l'âme des mouvements qui font qu'elle se tourne de tous côtés, qu'elle cherche partout des armes, et qu'elle emploie toutes les forces de l'éloquence pour triompher de ses adversaires. Dans les matières dogmatiques, où pour auditeurs on n'a que des personnes dociles, qui reçoivent ce qu'on leur dit comme ils recevraient des oracles, ces sujets de zèle et de chaleur ne se présentent point. Dans un traité de géométrie, quel sujet aurait-on de s'échauffer ? Les vérités qu'on y démontre sont évidentes. Elles n'empruntent point leur clarté des lumières de l'éloquence : il ne faut que les proposer. Ce n'est pas comme dans les procès, où la vérité est fâcheuse aux uns, et avantageuse aux autres, et où étant reconnue, elle enrichit l'un, et appauvrit l'autre. Qui est celui qui prend intérêt à contester ou à défendre une proposition de géométrie ? Les géomètres démontrent que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits. Que cela soit vrai ou faux, cela ne fait ni bien ni mal à personne, l'on ne s'y oppose point. C'est pourquoi le style d'un géomètre doit être simple, sec, et dépouillé de tous les mouvements que la passion inspire à l'orateur. Outre que plus une vérité est claire, et conçue avec évidence, plus on est déterminé à l'exprimer d'une même façon, et en peu de paroles.
En traitant la physique et la morale, on peut prendre une manière d'écrire moins sèche que ce style des géomètres. Un homme qui s'applique à résoudre un problème de géométrie, à trouver une équation d'algèbre, ne peut souffrir ces paroles qui ne sont placées dans le discours que pour l'ornement, qui amusent et le détournent de son application. Mais la physique et la morale ne sont pas des matières si épineuses, qu'elles rendent de mauvaise humeur les lecteurs. Il n'est donc pas nécessaire que le style de ces sciences soit si sévère.
Les vérités qui se démontrent dans les sciences profanes, sont stériles ; et peu importantes. Les passions ne sont justes et raisonnables que lorsqu'elles portent l'âme, et la poussent à chercher un bien solide, et à fuir un mal véritable ; c'est donc une chose assez ridicule de se passionner pour soutenir ces vérités qui ne font ni bien ni mal, d'en parler avec des emportements, des transports et des figures que le bon sens veut qu'on réserve à d'autres occasions. Je ne puis souffrir ceux qui se passionnent pour défendre la réputation d'Aristote, qui disent des injures à ceux qui n'estiment pas assez Cicéron, qui font des exclamations et des figures contre ceux qui se trompent en parlant des habits des Grecs et des Latins. Mais aussi je ne puis dissimuler que c'est avec peine que je lis les ouvrages de ces théologiens qui parlent avec autant de froideur et de sécheresse, des principales vérités de notre religion, que si elles n'étaient importantes à personne. C'est une espèce d'irréligion que d'envisager les choses de Dieu sans des mouvements d'amour, de respect et de vénération qui se fassent paraître au dehors. On ne peut assister aux saints Mystères que dans une posture respectueuse Ceux qui se mêlent de parler de théologie, qui veulent instruire, doivent imiter le Maître des maîtres Jésus-Christ : il éclairait l'esprit, et touchait la volonté ; il embrasait le cœur de ses disciples en même temps qu'il les enseignait, et c'était à ce feu Divin qu'il allumait dans leurs cœurs, que ses Disciples le reconnaissaient. Nonne cor erat ardens in nobis dum nobiscum loqueretur in via ? Avec quelle froideur les plus dévots listent-ils les écrits de la plus grande partie des Scolastiques ? On n'y trouve rien qui réponde à la majesté des choses qu'ils traitent. Leurs expressions sont rampantes, leur style languissant et sans mouvement. L'Ecriture Sainte est majestueuse : les écrits des Pères portent les traits de l'amour dont ils brûlaient pour les saintes vérités qu'ils enseignent. Lorsque le cœur est plein de feu, les paroles qui en sortent sont ardentes.
CHAPITRE XVI. Quel doit être le style des poètes.
On donne toute liberté aux poètes, ils ne s'assujettissent point aux lois de l'usage commun ; et ils se font un nouveau langage. Il est facile de justifier cette liberté. Les poètes veulent plaire, et surprendre par des choses extraordinaires et merveilleuses : ils ne peuvent arriver à ce but qu'ils se proposent, s'ils ne soutiennent la grandeur des choses par la grandeur des paroles. Tout ce qu'ils disent étant extraordinaire, les expressions qui doivent égaler la dignité de la matière, doivent être extraordinaires, et éloignées des expressions communes. Les hyperboles et les métaphores sont absolument nécessaires dans la poésie, l'usage de fournissant pas des termes assez forts. Le tour du discours poétique doit être aussi figuré pour la même raison ; car la dignité de la matière remplissant l'âme du poète de transports d'estime et d'admiration, le cours de ses paroles ne peut être égal ; il est nécessairement interrompu par les flots de ces grands mouvements dont son esprit est agité. Aussi lorsque le sujet de ses vers n'a rien qui puisse causer ces fougues et ces transports, comme dans les comédies, dans les églogues, et dans quelques autres espèces de vers dont la matière est basse, son style doit être simple et sans figures. C'est la qualité des choses qui sont grandes et rares, qui excuse et autorise la manière de parler des poètes ; car si ces choses sont communes, il ne leur est pas plus permis qu'à un historien de s'éloigner de l'usage commun.
On n'aime pas ordinairement les vérités abstraites, qui ne s'aperçoivent que par les yeux de l'esprit. Nous sommes tellement accoutumés à ne concevoir que ce que les sens nous présentent, que nous sommes incapables de comprendre un raisonnement s'il n'est établi sur quelque expérience sensible : de là vient que les expressions abstraites sont des énigmes à la plupart des gens ; et que celles-là plaisent qui forment dans l'imagination une peinture sensible de ce qu'on leur veut faire concevoir. C'est pourquoi les poètes dont le but principal est de plaire, n'emploient que ces dernières expressions : et c'est pour cette même raison que les métaphores, qui rendent les choses sensibles, sont si fréquentes dans leur style.
Lorsqu'un poète est une fois échauffé, il ne considère plus les choses dans leur état naturel. Il en fait des personnes, il leur donne des corps et des âmes.
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre.
C'est Jupiter armé pour effrayer la terre :
Un orage terrible aux yeux des matelots,
C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots.
Cela touche d'une autre manière que les expressions communes. Quand un poète vient à parler de la guerre, et qu'il dit que Bellone, déesse de la guerre, porte la terreur et l'épouvante dans toute une armée, que le dieu Mars anime l'ardeur des soldats ; ces manières de dire les choses font bien une autre impression sur les sens, que celles-ci dont on se sert dans l'usage ordinaire : Toute l'armée fut épouvantée : les soldats étaient animés au combat. Chaque vertu, chaque passion est une divinité dans la poésie. Minerve est la prudence. La crainte, la colère, l'envie, sont des furies. Ces noms de crainte, de colère, d'envie, quand on ne considère que les idées que l'usage y a jointes, ne font pas grande impression. Mais on ne peut se représenter la déesse de la colère avec ses yeux pleins de fureur, ses mains teintes de sang, ces flammes qui sortent de sa bouche, ces serpents sifflants autour de sa tête, cette torche allumée qu'elle tient à la main, sans frémir
Dans les poésies saintes ; c'est-à-dire, dans celles mêmes qui se chantaient devant le Sanctuaire, les Prophètes se servaient de manières à peu près semblables pour se rendre intelligibles à la populace. David fait concevoir comme Dieu l'avait secouru et protégé contre ses ennemis, d'un style qui est aussi vif et aussi hardi que celui des poètes profanes dont nous venons de parler. Il représente Dieu qui descend du Ciel, et vient combattre pour sa défense.
En cette extrémité dernière
J'invoquai le Seigneur, j'eus recours à mon Dieu,
Et voilà que de son haut lieu
Il entendit ma voix, il ouït ma prière.
Pour moi ses forces il assemble :
Ces hauts monts dont l'orgueil s'élève jusqu'aux Cieux
Agitent leurs fronts glorieux ;
Et jusqu'au fondement toute la terre tremble.
De courroux son visage fume,
De ses yeux irrités sort un feu dévorant,
Qui court comme un affreux torrent,
Et tout de qu'il rencontre aussitôt il l'allume.
Les Cieux pour le laisser descendre
Abaissent par respect leurs grands cercles voûtés.
Et sous ses pas de tous côtés
Les nuages épais commencent de s'étendre.
Les chérubins qui de sa gloire
Sont avec tant d'ardeur les Ministres savants,
Tirent sur les ailes des vents,
Son char, où sa puissance attache la victoire.
Il cache sa Majesté sainte
Sous un noir pavillon fait de sombres brouillards ;
Qui, comme de fermes remparts,
Font autour de son trône une effroyable enceinte.
La prose endort, la poésie réveille. Les narrations que font les poètes sont interrompues par des exclamations, par des apostrophes, par des digressions, et par mille autres figures qui entretiennent l'attention. Ils ne regardent jamais les choses que par les endroits capables de charmer. Ils n'en aperçoivent que la grandeur et la rareté : ils ne considèrent rien de tout ce qui pourrait refroidir la chaleur de leur admiration ; ce qui fait qu'ils sortent, pour ainsi dire, d'eux-mêmes, et que se laissant aller au feu de leur imagination, ils deviennent semblables à une Sibylle, qui étant pleine d'un esprit extraordinaire, ne parlait plus le langage ordinaire des hommes.
Sed pectus anhelat,
Et rabie fera corda tument, majorque videri,
Nec mortale sonans, afflata est numine quando
Jam propiore Dei.
La cadence des vers leur donne une force particulière ; d'où vient que les mêmes choses insipides en prose, sont piquantes en vers. Eadem neglegentius audiuntur, minusque percutiunt, quamdiu soluta oratione dicuntur : ubi accessere numeri, et egregium sensum astrinxere certi pedes, eadem illa sententia velut lacerto excussa torquetur. Mais pesez bien ce que dit ici Sénèque, qu'il faut que les vers renferment quelque beau sentiment ; car il en est de la poésie comme de toutes les autres choses que le seul plaisir fait rechercher. Ce n'est pas assez qu'elles soient bonnes, il faut qu'elles soient agréables. Aussi on ne peut lire un poète qui n'est que médiocre.