Bernard Lamy, 1712 : La Rhétorique ou l'Art de parler

Définition publiée par RARE

Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler (5ème éd., 1712), éd. Ch. Noille-Clauzade (1998), Paris, Florentin Delaulne, 1715, p. 298-299 ; 303-305.

p. 298-299

Les mots que nous lisons ou que nous entendons, laissent aussi bien leurs traces dans le cerveau, que les autres objets. Ainsi, comme ordinairement on pense aux mots et aux choses en même temps, les traces des mots et des choses qui ont été ouvertes de compagnie plusieurs fois, se lient ; de sorte que les choses se représentent à l'esprit avec leurs noms. Lorsque cela arrive, on dit que la mémoire est heureuse, et son bonheur ne consiste que dans cette facilité avec laquelle les traces des mots et celles des choses avec qui elles sont liées, s'ouvrent en même temps, c'est-à-dire que le nom de la chose suit la pensée que l'on en a. Lorsque la mémoire n'est pas fidèle à représenter les termes propres des choses qu'on lui avait confiées, l'on ne peut pas parler juste. L'on est obligé de se taire, ou de se servir des premiers mots qui se rencontrent, quoiqu'ils ne soient pas faits pour exprimer ce que l'on est pressé de dire. Les expressions heureuses et justes sont l'effet d'une bonne mémoire.

p. 303-305

CHAPITRE IV. Ce qui fait la mémoire heureuse.

La bonté de la mémoire dépend de la nature et de l'exercice. Puisqu'elle ne consiste que dans la facilité avec laquelle les traces des objets que l'on a aperçus se renouvellent ; elle ne peut par conséquent être heureuse, si la substance du cerveau n'est propre à recevoir les traces des choses, et à les conserver, et si ces traces qui ne peuvent pas toujours être ouvertes, ne se rouvrent facilement. L'exercice donne de la mémoire ; chaque chose se plie facilement du côté qu'on la plie souvent ; aussi les filets du cerveau s'endurcissent, pour ainsi dire, et l'on se rend incapable d'apprendre par mémoire, si l'on ne prévient cet endurcissement en les pliant souvent, c'est-à-dire, en répétant souvent ce que l'on a appris, et en tâchant tous les jours d'apprendre quelque chose de nouveau. Il faut remplir sa mémoire de termes propres, et faire que la liaison des images des choses et de leurs noms soit si étroite, que les images et les expressions se présentent de compagnie. Un excellent homme a dit que la mémoire était comme une imprimerie. Un imprimeur qui n'a que des caractères gothiques, n'imprime rien qu'en caractère gothique, quelque bel ouvrage qu'il mette sous la presse. On peut dire de même, que ceux qui n'ont la mémoire pleine que de mauvais mots, n'ayant dans l'esprit que des moules gothiques, leurs pensées, en se revêtant d'expressions, prennent toujours un air gothique.

C'est pour cela que les personnes de qualité parlent bien. Ils vivent et conversent avec des personnes d'esprit, qui s'appliquent à ne dire aucun mot qui ne soit du bel usage. Comment donc en diraient-ils de méchants qu'ils n'ont jamais sus, et s'ils les ont entendus, c'est si rarement, qu'ils les ont oubliés ? La même chose arrive à ceux qui ne lisent que de bons livres, à qui par conséquent la mémoire ne présente que des termes purs. Les enfants parlent la langue de leur père et de leur pays, qu'ils apprennent entendant parler. En lisant les auteurs on apprend leur langue ; mais si on s'attache également à plusieurs qui aient vécu en différents siècles, comme chaque siècle a, pour ainsi dire, sa langue, on se forme un style bigarré qui n'est d'aucun siècle. C'est ce qu'on reproche à Erasme, qui ayant beaucoup lu, et conservé dans sa mémoire les expressions qu'il avait lues, s'en est fait un style mêlé, qui n'est pas toujours pur. Heureux néanmoins celui qui peut aussi bien écrire qu'il le fait. Ce que j'ai voulu dire ici, c'est qu'il ne suffit pas de conserver en sa mémoire les phrases ou manières de parler délicates qu'on a lues ou entendues de tous côtés. Nous l'avons déjà dit, qu'un style de phrases ne vaut rien ; qu'il faut imiter les abeilles, qui des différents sucs qu'elles cueillent sur les fleurs, en composent leur miel, liqueur simple ; de même que la nature forme le chile de différents aliments qu'elle digère. Sans cela ces différentes lectures qu'on fait seront non seulement inutiles, mais même nuisibles, comme le dit Sénèque. Apes debemus imitari, et quaecumque ex diversis congessimus separare... deinde adhibita ingenii nostri cura et facultate, in unum saporem varia illa libamenta confundere : ut etiam si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen esse quam unde sumptum est appareat. Quod in corpore nostro videmus sine ulla opera nostra facere naturam. Alimenta quae accepimus, quamdiu in sua qualitate perdurant, et solida innatant stomacho, onera sunt : at cum ex eo quod erant, mutata sunt, tunc demum in vires et in sanguinem transeunt. Idem his, quibus aluntur ingenia, praestemus : ut quacumque hausimus, non patiamur integra esse, ne aliena sint.