TUMIDITAS / ENFLURE
Les écrivains ambitieux, pour avoir sujet de n'employer que ce style sublime, mêlent avec tout ce qu'ils traitent, des choses grandes et prodigieuses, sans prendre garde si l'invention de ces prodiges est fondée sur la raison. Les Grecs appellent ce vice teratologia.. Florus qui a fait un petit abrégé de l'Histoire romaine, me fournit un exemple assez remarquable de cette tératologie. Il n'était question que de dire, comme fait Sextus Rufus : Que l'Empire romain s'était étendu jusques à l'Océan, par la conquête que Decimus Brutus avait faite de toute l'Espagne ; ce qu'il exprime ainsi en latin. Hispanias per Decimum Brutum obtinuimus, et usque ad Gades et Oceanum pervenimus. Florus prenant un vol plus élevé dit : Decimus Brutus aliquanto latius Gallaecos, atque omnes Gallaeciae populos, formidatumque militibus flumen oblivionis, peragratoque victor Oceani littore non prius signa convertit quam cadentem in maria solem, obrutumque aquis ignem non sine quodam sacrilegii metu et horrore deprehendit. Il grossit ainsi sa narration de prodiges : il s'imagine que les Romains ayant porté leurs conquêtes jusques aux extrémités des Espagnes, frémirent de peur, apercevant l'Océan, et qu'ils se crurent coupables d'avoir regardé avec des yeux téméraires le soleil dans son couchant, lorsqu'il semble éteindre ses feux dans les eaux de l'Océan.
Ce défaut est aussi appelé enflure, parce cette manière de dire les choses avec un air sublime qui ne leur convient point, est semblable à ce faux embonpoint des malades qui paraissent gras lorsque la fluxion les rend bouffis. Le caractère sublime est difficile : tout le monde ne peut pas s'élever au-dessus du commun, et continuer longtemps le même vol. Il est facile de s'élever par la grandeur des expressions ; mais si ces expressions ne sont pas soutenues par la grandeur du sujet, et remplies de choses solides, on les compare justement à ces grandes échasses qui font remarquer la petite taille de ceux qui s'en servent, en même temps qu'elles les élèvent. On peut bien par la machine d'une phrase faire monter une bagatelle fort haut ; mais elle tombe bientôt dans son néant, et cette élévation ne fait que l'exposer aux yeux de ceux qui ne l'auraient jamais aperçue, si elle était demeurée dans son obscurité. Cette affectation de donner un air de grandeur à toutes les choses que l'on propose, et de les revêtir de paroles magnifiques, fait naître ce soupçon aux personnes judicieuses, qu'un auteur a voulu cacher la bassesse de ses pensées sous cette vaine montre de grandeur. Aussi, comme dit Quintilien, plus un esprit est rampant et borné, plus il affecte de paraître élevé et fécond. Les petites gens affectent de paraître grands en s'élevant sur la pointe de leurs pieds. Ceux qui sont faibles, font le plus de rodomontades. Cette enflure du style, ces affectations de mots qui font du bruit, sont plutôt des témoignages de faiblesse que de force. Quo quisque ingenio minus valet, hos se magis attollere et dilatare conatur et statura breves in digitos eriguntur, et plura infirmi minantur ; nam et tumidos, et corrumptos, et tinnulos, et quocumque alio Cacozeliae genere peccantes certum habeo non virium, sed infirmitatis vitio laborare.
Longin donne pour exemple de l'enflure l'expression de Gorgias, qui a appelé Xerxès, le Jupiter des Perses ; et les vautours des sépulcres animés. Il compare les auteurs enflés à ces oiseaux qui s'élèvent si haut qu'on les perd de vue. Il dit qu'ils n'ont que du vent et de l'écorce, qu'ils ressemblent à un homme qui ouvre une grande bouche pour souffler dans une petite flûte. Cet habile rhéteur fait cette réflexion importante, qu'en matière d'éloquence il n'y a rien de plus difficile à éviter que l'enflure. Car comme en toutes choses naturellement nous cherchons le grand, et que nous craignons sur tout d'être accusés de sécheresse, ou de peu de force, il arrive je ne sais comment que la plupart tombent dans ce vice : fondés sur cette maxime commune,
Dans un noble projet on tombe noblement.
Un style enflé est ordinairement froid ; car lorsqu'on veut dire une grande chose, et que cependant on ne dit qu'une puérilité, au lieu d'échauffer on refroidit. Qui n'aurait pas été glacé par cet orateur, qui pour louer Alexandre le Grand, disait de lui qu'il avait conquis toute l'Asie en moins de temps qu'Isocrate n'en avait employé à composer son panégyrique ? Les grandes expressions, les mots magnifiques de plusieurs syllabes, une cadence sonore, élevée, conviennent aux grandes choses. Le style sublime demande des réflexions sérieuses, des sentences ; c'est-à-dire, des manières de s'exprimer ingénieuses, courtes, vives, qui par un tour non commun excitent l'attention. Mais pour cela il faut que le sujet soit digne de ces réflexions. Les figures conviennent au style sublime, parce que le sujet en étant grand, on ne peut l'envisager froidement ; n'être point touché et ému de ce qu'il y a en lui d'extraordinaire. Ainsi le discours qui exprime ces mouvements, est nécessairement figuré : mais ces figures marquent l'égarement, et pour ainsi dire, l'ivresse de celui qui entre dans de grandes passions sans raison.