SUBLIMIS (STYLUS, CHARACTER) / SUBLIME (STYLE, CARACTÈRE)
CHAPITRE IX. Règles pour le style sublime.
Apelle pour faire le portrait de son ami Antigonus, qui avait perdu l'œil gauche à l'armée, le peignit de profil, faisant seulement paraître la partie du visage de ce prince qui était sans difformité. Il faut imiter cet artifice. Quelque noble que soit le sujet dont on veut donner une haute idée, on ne peut réussir qu'en le faisant voir par la plus belle de ses faces Les plus belles choses ont leurs imperfections ; cependant la moindre tache qu'on découvre dans ce qu'on estimait auparavant, est capable de faire perdre toute l'estime qu'on en avait conçue. Après avoir dit mille belles choses ; si l'on ajoute quelque chose de bas, il se trouvera des esprits assez malins pour ne faire attention qu'à cette bassesse, et oublier tout le reste. On ne doit rien dire qui démente ce que l'on a dit, et qui détruise la première idée qu'on a donnée. Longin reprend Hésiode de ce que dans le poème qu'il a intitulé : Le Bouclier, après avoir dit ce qu'il pouvait pour faire une peinture terrible de la déesse des Ténèbres, il gâte ce qu'il avait dit en ajoutant ces mots :
Une puante humeur lui coulait des narines.
Cette circonstance ne rend pas cette déesse terrible, qui était le dessein d'Hésiode, mais odieuse et dégoûtante.
Il faut donc cacher les défauts, ou pour mieux parler, puisque la vérité doit toujours paraître, il faut s'attacher à tourner les choses dont on veut donner une grande idée, de manière qu'elles paraissent par leur bel endroit. Zeuxis, pour représenter Hélène aussi belle que les poètes grecs la font dans leurs vers, étudia les traits naturels des plus belles personnes de la ville où il faisait cet ouvrage, et donna à son Hélène toutes les grâces que la nature avait partagées entre un grand nombre de femmes bien faites. Lorsqu'on est donc maître de son sujet, qu'on peut ajouter ou retrancher : qu'un poète, par exemple, entreprend de faire une description d’une tempête, il doit considérer tout de qui arrive dans les tempêtes, les circonstances, les suites, pour rapporter ce qui est de plus extraordinaire et de plus surprenant, comme le fait l'auteur des vers suivants :
Comme l'on voit les flots soulevés par l'orage,
Fondre sur un vaisseau qui s'oppose à leur rage,
Le vent avec fureur dans les voiles frémit,
La mer blanchit d'écume, et l'air au loin gémit :
Le matelot troublé, que son art abandonne,
Croit voir dans chaque flot la mort qui l'environne.
Les expressions du style sublime doivent être nobles, et capables de donner cette haute idée qu'on envisage comme sa fin Quoique la matière ne soit pas également noble dans toutes ses parties : néanmoins il faut garder une certaine uniformité de style. Dans un palais, il y a des appartements aussi bien pour les derniers officiers, que pour ceux qui approchent de la personne du prince. Il y a des salles et des écuries. Les écuries ne doivent pas être bâties avec autant de magnificence que les salles, cependant il y a quelque proportion entre tous les compartiments de cet édifice, et chaque partie, pour basse qu'elle soit, fait assez voir de quel tout elle est partie. Ainsi dans le style sublime, quoique les expressions doivent répondre à la matière : il faut néanmoins parler des choses qui ne sont que médiocres avec un air qui les relève de leur bassesse, parce qu'ayant dessein de donner une haute idée de son sujet, il est nécessaire que tout porte, pour ainsi dire, ses livrées, et lui fasse honneur, et que l'ouvrage entier fasse connaître dans toutes ses parties la qualité de ce sujet
Les écrivains ambitieux, pour avoir sujet de n'employer que ce style sublime, mêlent avec tout ce qu'ils traitent, des choses grandes et prodigieuses, sans prendre garde si l'invention de ces prodiges est fondée sur la raison. Les Grecs appellent ce vice teratologia.. Florus qui a fait un petit abrégé de l'Histoire romaine, me fournit un exemple assez remarquable de cette tératologie. Il n'était question que de dire, comme fait Sextus Rufus : Que l'Empire romain s'était étendu jusques à l'Océan, par la conquête que Decimus Brutus avait faite de toute l'Espagne ; ce qu'il exprime ainsi en latin. Hispanias per Decimum Brutum obtinuimus, et usque ad Gades et Oceanum pervenimus. Florus prenant un vol plus élevé dit : Decimus Brutus aliquanto latius Gallaecos, atque omnes Gallaeciae populos, formidatumque militibus flumen oblivionis, peragratoque victor Oceani littore non prius signa convertit quam cadentem in maria solem, obrutumque aquis ignem non sine quodam sacrilegii metu et horrore deprehendit. Il grossit ainsi sa narration de prodiges : il s'imagine que les Romains ayant porté leurs conquêtes jusques aux extrémités des Espagnes, frémirent de peur, apercevant l'Océan, et qu'ils se crurent coupables d'avoir regardé avec des yeux téméraires le soleil dans son couchant, lorsqu'il semble éteindre ses feux dans les eaux de l'Océan.
Ce défaut est aussi appelé enflure, parce cette manière de dire les choses avec un air sublime qui ne leur convient point, est semblable à ce faux embonpoint des malades qui paraissent gras lorsque la fluxion les rend bouffis. Le caractère sublime est difficile : tout le monde ne peut pas s'élever au-dessus du commun, et continuer longtemps le même vol. Il est facile de s'élever par la grandeur des expressions ; mais si ces expressions ne sont pas soutenues par la grandeur du sujet, et remplies de choses solides, on les compare justement à ces grandes échasses qui font remarquer la petite taille de ceux qui s'en servent, en même temps qu'elles les élèvent. On peut bien par la machine d'une phrase faire monter une bagatelle fort haut ; mais elle tombe bientôt dans son néant, et cette élévation ne fait que l'exposer aux yeux de ceux qui ne l'auraient jamais aperçue, si elle était demeurée dans son obscurité. Cette affectation de donner un air de grandeur à toutes les choses que l'on propose, et de les revêtir de paroles magnifiques, fait naître ce soupçon aux personnes judicieuses, qu'un auteur a voulu cacher la bassesse de ses pensées sous cette vaine montre de grandeur. Aussi, comme dit Quintilien, plus un esprit est rampant et borné, plus il affecte de paraître élevé et fécond. Les petites gens affectent de paraître grands en s'élevant sur la pointe de leurs pieds. Ceux qui sont faibles, font le plus de rodomontades. Cette enflure du style, ces affectations de mots qui font du bruit, sont plutôt des témoignages de faiblesse que de force. Quo quisque ingenio minus valet, hos se magis attollere et dilatare conatur et statura breves in digitos eriguntur, et plura infirmi minantur ; nam et tumidos, et corrumptos, et tinnulos, et quocumque alio Cacozeliae genere peccantes certum habeo non virium, sed infirmitatis vitio laborare.
Longin donne pour exemple de l'enflure l'expression de Gorgias, qui a appelé Xerxès, le Jupiter des Perses ; et les vautours des sépulcres animés. Il compare les auteurs enflés à ces oiseaux qui s'élèvent si haut qu'on les perd de vue. Il dit qu'ils n'ont que du vent et de l'écorce, qu'ils ressemblent à un homme qui ouvre une grande bouche pour souffler dans une petite flûte. Cet habile rhéteur fait cette réflexion importante, qu'en matière d'éloquence il n'y a rien de plus difficile à éviter que l'enflure. Car comme en toutes choses naturellement nous cherchons le grand, et que nous craignons sur tout d'être accusés de sécheresse, ou de peu de force, il arrive je ne sais comment que la plupart tombent dans ce vice : fondés sur cette maxime commune,
Dans un noble projet on tombe noblement.
Un style enflé est ordinairement froid ; car lorsqu'on veut dire une grande chose, et que cependant on ne dit qu'une puérilité, au lieu d'échauffer on refroidit. Qui n'aurait pas été glacé par cet orateur, qui pour louer Alexandre le Grand, disait de lui qu'il avait conquis toute l'Asie en moins de temps qu'Isocrate n'en avait employé à composer son panégyrique ? Les grandes expressions, les mots magnifiques de plusieurs syllabes, une cadence sonore, élevée, conviennent aux grandes choses. Le style sublime demande des réflexions sérieuses, des sentences ; c'est-à-dire, des manières de s'exprimer ingénieuses, courtes, vives, qui par un tour non commun excitent l'attention. Mais pour cela il faut que le sujet soit digne de ces réflexions. Les figures conviennent au style sublime, parce que le sujet en étant grand, on ne peut l'envisager froidement ; n'être point touché et ému de ce qu'il y a en lui d'extraordinaire. Ainsi le discours qui exprime ces mouvements, est nécessairement figuré : mais ces figures marquent l'égarement, et pour ainsi dire, l'ivresse de celui qui entre dans de grandes passions sans raison. C'est assez parlé des défauts où tombent ceux qui emploient le style sublime mal à propos ; donnons au moins un exemple d'un discours qui en ait les bonnes qualités sans ces défauts. Monsieur Fléchier parle avec ces paroles magnifiques contre les juges qui ne s'acquittent que négligemment de leur devoir : Qui renversant l'ordre des choses, se font une occupation de leurs amusements, et qui ne donnent à leurs charges que les restes d'une oisiveté languissante, comme s'ils n'étaient juges que pour être de temps en temps sur les Fleurs de lys, où ils vont peut-être rêver à leurs divertissements passés dont ils ont encore l'imagination remplie, ou réparer par un mortel assoupissement les veilles qu'ils ont données à leurs plaisirs.