TENUIS (STYLUS, CHARACTER) / SIMPLE (STYLE, CARACTÈRE)
CHAPITRE X. Du style, ou caractère simple.
Il faut que les mots conviennent aux choses : ce qui est grand demande des mots qui donnent de grandes idées. C'est ce qui est difficile, non pour le choix de la matière, mais pour l'élocution. Il faut avoir une connaissance parfaite de la langue dans laquelle on écrit, pour écrire simplement, et se soutenir sans tomber. Il y a des termes et des tours qu'on n'emploie que dans les grandes occasions, ce qui fait le style sublime, ce sont les métaphores, les figures où l'on a une grande liberté. Mais quand il s'agit de dire quelque chose simplement ; c'est-à-dire, d'en parler comme l'on parle ordinairement, on est assujetti à l'usage ordinaire, qu'il faut par conséquent posséder en perfection pour réussir dans le style simple. C'est pourquoi on estime plus pour la pureté de la langue les lettres que Cicéron écrivait à ses amis, que ses harangues. Il en est de même de ce que Virgile a écrit dans ce style, comme sont ses Bucoliques.
Le caractère simple a donc ses difficultés. Le choix des choses n'y est pas difficile, comme nous l'avons dit, puisqu'elles doivent être communes et ordinaires ; mais c'est ce qui le rend difficile : car la grandeur des choses éblouit, et cache les défauts d'un écrivain. Quand on parle de choses rares et extraordinaires, on peut employer des métaphores, parce que l'usage ne donne point d'expressions assez fortes. Le discours peut être enrichi de figures, parce que ce qui est grand on ne l'envisage guère tranquillement et sans ressentir des mouvements d'admiration, d'amour ou de haine, de crainte ou d'espérance. Au contraire, si l'on n'a pour objet que les choses communes, on est obligé de n'employer que les termes propres et ordinaires : il n'est pas permis de figurer son discours ; il faut parler simplement, ce qui n'est pas sans difficulté. Car enfin, ceux qui écrivent ne peuvent ignorer que la liberté de recourir aux figures est souvent commode pour s'exempter de la peine de rechercher des mots propres qui ne se trouvent pas toujours. L'expérience fait connaître qu'il est plus facile de faire des figures, que de parler naturellement.
J'ai toujours observé que c'est le caractère des petits génies que l'affectation dans le discours ; un esprit élevé, solide, n'établit pas sa réputation sur des phrases, sur des expressions qui n'ont que le tour de rare. Pourquoi ne pas dire les choses d'une manière naturelle ? Pourquoi dire obscurément que nous nous devenons plus chers à mesure que nous sommes plus près de nous perdre ; pour dire que quand on est vieux, et sur le point de mourir, on ménage davantage la vie ? Cette pensée est-elle si rare, si mystérieuse, qu'il la fallût ainsi envelopper : il en est de même de cette expression : A parler sainement, nous nous sommes les premiers fâcheux dans un commerce trop long et trop sérieux avec nous-mêmes. Ne parlerait-on pas plus raisonnablement en disant simplement ce qu'on veut ici marquer : qu'on s'ennuie quand on est seul, si cette solitude dure longtemps ? Le fameux rhéteur que je cite souvent, Longin, remarque qu'un discours tout simple, exprime quelquefois mieux la chose, que toute la pompe et tout l'ornement : qu'on le voit dans les affaires de la vie ; une chose énoncée d'une façon ordinaire se faisant plus aisément croire ; car les expressions simples marquent un homme qui dit bonnement les choses, et qui n'y entend point de finesse. Je suppose que ces expressions renferment un sens qui n'a rien de grossier ni de trivial. Cet avis est de la dernière importance pour les conversations et pour les compositions ; on doit partout éviter de qui s'appelle phrase, et faire consister l'esprit à dire des choses raisonnables, et à les dire d'une manière naturelle, en se servant de termes propres que l'usage a établi, sans en affecter d'autres.
C'est donc dans ce que nous appelons le style simple, qu'un honnête homme doit s'exercer particulièrement. Or, il y a bien de la différence entre la simplicité et la bassesse qui n'est jamais bonne, et qu'il faut éviter. La matière du style simple n'a aucune élévation ; mais ce n'est pas à dire que le discours qui l'exprime doive être vil et méprisable. Elle ne demande pas les pompes et les ornements de l'éloquence, ni d'être revêtue d'habits magnifiques ; mais aussi elle rejette les façons de parler basses ; elle veut que les habits qu'on lui donne soient propres et honnêtes ; et ce qu'il faut bien remarquer, c'est que dans ce style on peut être sublime, penser et parler sublimement. Car, par le sublime, on ne doit pas entendre ce que les orateurs appellent le style sublime : mais cet extraordinaire, dit Longin, qui fait qu'un ouvrage enlève, ravit, transporte. Le style sublime veut toujours de grands mots, mais le sublime se peut trouver dans une seule pensée, dans une seule figure, dans un seul tour de paroles. Une chose peut être dans le style sublime et n'être pourtant pas sublime ; c'est-à-dire, n'avoir rien d'extraordinaire, de surprenant. Le sublime demande donc quelque chose de nouveau et dans le tour, et dans la pensée. On donne ce quatrain comme un chef-d’œuvre en naïveté. L'expression en est simple, mais la pensée du poète, surprend, et donne en un mot plus d'idée que ne ferait un long discours.
Colas est mort de maladie ;
Tu veux que j'en pleure le sort ;
Hé bien, que veux-tu que j'en die ?
Colas vivait. Colas est mort.