Bernard Lamy, 1712 : La Rhétorique ou l'Art de parler

Définition publiée par RARE

Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler (5ème éd., 1712), éd. Ch. Noille-Clauzade (1998), Paris, Florentin Delaulne, 1715, p. 327-329.

CHAPITRE XI. Du style médiocre.

Je ne dirai rien du caractère médiocre, parce qu'il suffit de savoir qu'il consiste dans une médiocrité qui doit participer de la grandeur du caractère sublime, et de la simplicité du caractère simple. Virgile nous a donné l'exemple de ces trois caractères. Son Enéide est dans le caractère sublime : il ne parle que de combats, de sièges, de guerres, de princes, de héros ? Tout y est magnifique ; les sentiments et les paroles : la grandeur des expressions répond à la grandeur du sujet. On ne lit rien dans ce poème qui soit ordinaire. Ce poète ne se sert point de termes que l'usage de la lie du peuple ait, pour ainsi dire, profanés. S'il est obligé de nommer les choses communes, il le fera par quelque tour particulier, par quelque trope ; par exemple, pour panis, du pain, il mettra Ceres, qui était la déesse des blés.

Le caractère des Eglogues est simple. Ce sont des bergers qui parlent, qui s'entretiennent de leurs amours, de leurs troupeaux, de leurs campagnes d'une manière simple, et qui convient à des bergers.

Les Géorgiques sont d'un caractère médiocre. La matière qu'il traite n'approche pas de celle de l'Enéide. Virgile ne parle point dans cet ouvrage de ces grandes guerres, de ces sanglants combats, et de l'établissement de l'Empire romain, qui sont le sujet de son Enéide ; mais aussi les Géorgiques ne sont pas ravalés jusques à la condition des bergers. Car dans ces Livres il pénètre dans les causes les plus cachées de la nature, il découvre les mystères de la religion des Romains ; il y mêle de la philosophie, de la théologie, de l'Histoire : ce qui l'oblige à tenir un milieu entre la majesté de son Enéide, et la simplicité de ses Bucoliques.

C'est dans ce style qu'on doit le plus s'exercer. Le style grand et sublime n'est que pour les choses fort extraordinaires, et par conséquent qui sont hors de l'usage commun. La plupart des choses qui font le sujet de nos entretiens et de nos discours, sont médiocres. La question est donc de les envisager telles qu'elles sont, d'en juger raisonnablement. Il y a des esprits de travers qui prennent les choses tout autrement qu'elles ne sont. Tantôt les collines leur paraissent des montagnes. Ils se récrient sur tout ; et tantôt ils regardent avec froideur les choses qui sont les plus dignes d'admiration. Il y a aussi des esprits grossiers qui ne découvrent rien, non pas même ce qui leur saute aux yeux. Un honnête homme, c'est-à-dire, un homme qui a du jugement, qui est délicat, voit ce que sont les choses, il ne lui échappe rien ; et ensuite il s'en forme des idées véritables. S'il en parle, il le fait naturellement, exprimant les idées qu'il en a avec les termes qui sont faits pour ces idées ; de sorte qu'on voit dans son style un esprit raisonnable et naturel qui n'outre rien, qui juge des choses comme il faut ; qui ne les fait point plus grandes ni plus petites qu'elles sont, et qui en parle dans les termes dont on se sert lorsqu'on n'y cherche point de façon, qu'on n'affecte rien, qu'on suit la raison, la bienséance, l'usage des honnêtes gens. C'est là le caractère d'un esprit poli, qu'on prend dans la conversation de ceux qui ont l'esprit naturel, bien fait, et que par conséquent on ne se peut empêcher d'aimer et d'honorer ; ce qui leur fait donner le nom d'honnêtes gens, à cause de l'honneur dont ils se rendent dignes. Il y a peu d'auteurs qui aient ce caractère ; c'est pourquoi, en lisant les livres, on y prend le plus souvent un caractère opposé, qui est celui de pédant. En lisant beaucoup Homère, on prend un style naturel. Les lettres de Cicéron, surtout celles qu'il a écrites à Atticus, les Satyres et les Epîtres d'Horace ; Virgile, Salluste, César donnent cette politesse. On voit dans ces ouvrages des modèles parfaits du style dont nous parlons. Peu en jugent bien, car on n'aime que ce qui a un air de grandeur. On pardonne à un auteur cent endroits bas, si on en trouve un qui brille. Sénèque redresse un de ses amis qui avait ce mauvais goût, qui n'aimait que ce qui est élevé, et prenait pour bassesse l'égalité et la douceur qui sont les qualités du style médiocre. Les paroles de Sénèque renferment un grand sens. Humilia tibi videri dicis omnia, et parum erecta...Non sunt humilia illa, sed placida. Sunt enim tenore quieto compositoque formata, nec depressa, sed plana. Deest illis oratorius vigor, stimulique quos quaeris, et subiti ictus sententiarum : sed totum corpus videris, quamvis sit incomptum, honestum est.