ORNATUS (ORATIONIS) / ORNEMENT (DU DISCOURS)
CHAPITRE XVII. Des ornements, premièrement de ceux qu'on peut nommer naturels
Il semble que nous n'avons travaillé jusqu'à présent qu'à rendre solides les ouvrages qu'on a entrepris, sans penser à leur embellissement. On se trompe ; car la beauté, ainsi que l'a dit un Ancien, n'est autre chose que la fleur de la santé. Les fleurs sont un effet et une marque du bon état de la plante qui les a produites. Les ornements du discours naissent pareillement de sa santé ; c'est-à-dire, de la justesse avec laquelle il a été composé. Ainsi il ne faut point d'autres règles pour parler avec ornement, que celles que nous avons données pour parler juste.
La même chose reçoit différents noms, selon les différentes faces par lesquelles on la regarde. Quand on considère la beauté en elle-même, c'est la fleur de la santé ; mais quand on la considère par rapport à ceux qui jugent de cette beauté, on peut dire que la véritable beauté est ce qui plaît aux honnêtes gens, qui sont ceux qui jugent raisonnablement des choses. Il n'est pas difficile de déterminer ce qui plaît, et en quoi consiste ce que l'on appelle, un je ne sais quoi, que l'on sent dans la lecture des bons auteurs ; car si on réfléchit un peu sur ce sentiment, on trouve que le plaisir que l'on sent dans un discours bien fait, n'est causé que par cette ressemblance qui se trouve entre l'image que les paroles forment dans l'esprit, et les choses dont elles sont la peinture. De sorte que c'est la vérité qui plaît ; car la vérité d'un discours n'est autre chose que la conformité des paroles qui le composent avec les choses. Ainsi lorsque cette conformité est extraordinairement parfaite, le discours est extraordinairement parfait.
L'harmonie contribue à la beauté. Le discours est un instrument qui est fait pour signifier ce que l'on pense : cet instrument plaît quand il produit l'effet que l'on en attend, et qu'il le fait d'une manière facile. Nous avons fait voir ailleurs qu'un discours qui se prononce facilement, donne du plaisir. D'où l'on peut conclure qu'il n'y a rien de véritablement beau dans un discours, que ce qui est utile, soit pour la clarté des expressions, soit pour la facilité de la prononciation. Il est constant que dans les ouvrages de la nature, tout ce qui est beau, est accompagné d'une grande utilité. Dans un verger la disposition des arbres qui sont plantés à la ligne, et en échiquier, est agréable et utile ; car elle fait que la terre communique également son suc à tous ces arbres. Arbores in ordinem certaque intervalla redacta placent ; quincunce nihil speciosius est, sed id quoque prodest ut succum terrae aequaliter trahant. Dans un bâtiment les colonnes qui en font le principal ornement, y sont si nécessaires, et leur beauté est si étroitement liée avec la solidité de tout l'édifice, qu'on ne peut les renverser sans le ruiner entièrement.
Cependant nous sommes obligés de reconnaître qu'outre cette beauté naturelle, il y a de certains ornements que nous pouvons appeler artificiels, en les comparant à ceux dont les personnes bien faites, accompagnent les grâces naturelles de leur visage. Il faut avouer que dans les ouvrages des écrivains les plus judicieux, on trouve de certaines choses qu'on pourrait retrancher sans faire tort au sens de leurs discours, sans en troubler la clarté, sans en diminuer la force. Elles n'y sont placées que pour l'embellissement, et elles n'ont point d'autre utilité que celle d'arrêter l'esprit du lecteur par le plaisir qu'il reçoit de sa lecture, et de faire qu'il s'applique plus volontiers. Souvent après avoir dit tout ce qui est nécessaire, on ajoute quelque chose d'agréable. Après que les mots et les expressions sont assez bien arrangées, et qu'elles se peuvent prononcer commodément, on fait davantage, on les mesure, et on leur donne une cadence agréable aux oreilles. La nature se joue quelquefois dans ses ouvrages, toutes les plantes ne portent pas des fruits, quelques-unes n'ont que des fleurs.
CHAPITRE XVIII. Des ornements artificiels.
Les ornements artificiels consistent dans les tropes, dans les figures, dans un arrangement harmonieux des paroles qui composent le discours, dans des pensées spirituelles conçues en des termes rares, dans des allusions, et des applications ingénieuses de passages de quelque auteur fameux. Allons jusqu'à la source du plaisir que donnent ces ornements. L'homme étant fait pour la grandeur, tout ce qui en porte les marques, donne du plaisir. Ainsi la fécondité, la richesse des expressions, les grandes périodes, les grands mots, les figures hardies, les pensées relevées sont agréables. De cette inclination que nous avons pour la grandeur, vient cet amour que nous avons pour tout ce qui est rare et extraordinaire. La capacité de notre cœur est infinie, il n'y a que Dieu qui la puisse remplir. Toutes les choses communes, et que nous avons mesurées, pour ainsi dire, avec cette capacité, nous doivent donc paraître petites, et nous dégoûter. Ce qui n'arrive pas si tôt quand les choses sont extraordinaires, parce que nous n'en avons point encore trouvé les bornes, ainsi elles nous plaisent. Il semble que tout ce qui se présente à nous d'extraordinaire, est ce qui nous va satisfaire. C'est pour cette raison que les métaphores et les figures, qui sont des manières de parler extraordinaires, et généralement toutes les expressions qui ne sont pas communes, nous sont agréables.
Nous avons aussi naturellement de l'estime et de l'amour pour ce qui est fait avec esprit, et ce qui marque quelque rare perfection. Ainsi quand un auteur dit sur un sujet quelque chose qui ne vient pas dans la pensée de tout le monde, quand il se sert adroitement d'un passage de quelque auteur, qu'il l'applique bien, qu'il fait quelque allusion spirituelle, qu'il s'exprime heureusement, il plaît, parce que ce sont là des marques de son esprit, qui brille dans son ouvrage.
De là vient encore que les imitations ingénieuses sont souvent aussi agréables que la vérité même. Ne prend-on pas autant de plaisir à entendre un homme qui imite fort bien la voix d'un rossignol, que le rossignol même ? Quand un orateur se sert de quelque expression qui n'est pas naturelle, et qui néanmoins fait concevoir les choses, cette imitation est agréable, l'adresse avec laquelle il s'est servi de cette expression, qui n'était pas faite pour cet usage, plaît. C'est pour cela que les allusions sont agréables ; mais ce n'est pas la seule beauté de l'esprit de l'auteur qui charme dans ces occasions ; un lecteur spirituel s'estime, parce qu'il remarque qu'il a lui-même de l'esprit, puisqu'il a pu apercevoir la pensée de l'auteur au travers du voile de l'allusion dont il l'avait couverte.
Les emblèmes doivent êtres mises dans le rang de ces expressions ingénieuses, qui font concevoir d'une manière courte et rare ce que veut dire celui qui les propose. Il plaît, parce qu'il se sert adroitement de quelque peinture sensible pour faire concevoir une pensée spirituelle. Comme dans cet emblème qu'un sujet prit pour symbole de la fidélité à son Prince, à qui il demeura attaché après que ce Prince fut tombé dans une disgrâce fâcheuse. Le corps de cet emblème était un lierre qui embrassait le tronc d'un chêne, et qui demeurait enlacé après que le chêne avait été renversé par terre, avec ces mots : Heretque cadenti. Les hommes ne conçoivent qu'avec une application pénible les choses spirituelles ; les expressions sensibles qui leur épargnent cette peine, leur sont agréables ; c'est pourquoi les emblèmes qui sont des peintures sensibles, plaisent. Pour cette même raison, comme nous l'avons dit souvent, les métaphores qui sont prises des choses sensibles, sont mieux reçues, et quelquefois sont plus claires que les expressions ordinaires.
Enfin un discours figuré, et qui porte les caractères d'un esprit animé, doit causer un plaisir secret : car, comme nous avons vu, la nature a mis les passions dans le cœur de l'homme, comme des armes dont il se peut servir pour repousser le mal, et pour acquérir ce qui lui est avantageux. Ainsi le mouvement de ces passions qui sont si utiles pour sa conservation, est toujours accompagné de quelque plaisir secret. Une trop grande tranquillité de l'âme cause de l'ennui. On aime à ressentir quelques petites émotions, quand on ne craint point d'ailleurs aucune fâcheuse suite. Selon ce qu'on a dit, les figures impriment dans l'esprit des lecteur les passions dont elles sont les caractères. Un discours figuré doit donc être beaucoup plus agréable qu'un discours uni. On ne lit jamais les vers suivants sans ressentir des mouvements de tendresse et de douleur. Virgile fait dans ces vers la peinture de Nisus, lorsque Volcens s'avançant l'épée à la main contre Euriale qu'il croyait auteur de la mort de Tagus : Nisus, pour mettre à couvert de ce danger Euriale son ami, déclare que c'est lui qui a tué Tagus, et se présente pour recevoir le coup dont Volcens allait frapper Euriale.
Me me, adsum qui feci, in me convertite ferrrum,
O Rutuli : mea fraus omnis, nihil iste nec ausus,
Nec potuit : coelum hoc et conscia sydera testor ?
Tantum infelicem nimium dilexit amicum.
CHAPITRE XIX. Des faux ornements.
L'on trouve peu de personnes qui examinent avec jugement les choses qui se présentent. On se laisse surprendre par les apparences. Ainsi, parce que les grandes choses sont rares et extraordinaires, les hommes se forment une telle idée de la grandeur, que tout ce qui a un air extraordinaire, leur paraît grand. Ils n'estiment ensuite que ce qui n'est pas commun ; ils méprisent les manières de parler naturelles Ils aiment les grands mots, les phrases enflées, sesquipedalia verba et ampullas. Pour les éblouir, il faut seulement revêtir d'un habit étranger et magnifique ce qu'on leur propose. Ils ne rechercheront pas si sous cet habit extraordinaire il y a quelque chose de caché, qui soit effectivement grand Ce qui fait remarquer encore plus sensiblement leur sottise, c'est qu'ils admirent ce qu'ils n'entendent pas, mirantur quae non intelligunt ; parce que l'obscurité a quelque apparence de grandeur, et que les choses sublimes et relevées sont ordinairement obscures et difficiles.
Les hommes ayant donc une si fausse idée de la grandeur, il ne faut pas s'étonner si les ornements dont ils chargent leurs ouvrages, sont faux, et en si grand nombre ; car enfin, comme nous avons dit ailleurs, ils ne veulent rien dire que de grand. Leur ambition les porte plus loin qu'ils ne peuvent aller, ainsi ils tombent, et crèvent en voulant s'enfler. La fécondité est une marque de grandeur ; l'ardeur qu'ils ont de paraître féconds, fait qu'ils étouffent leurs pensées par une trop grande abondance de paroles. Quand quelque chose leur plaît, ils s'y arrêtent, ils la répètent : Nesciunt quod bene cessit relinquere. Ils font comme ces jeunes chiens qui ne peuvent quitter leur proie, et qui s'en jouent longtemps. Il faut donner à chaque chose son étendue naturelle. Une statue dont les parties ne sont pas proportionnées, qui a de grandes jambes et de petits bras, un petit corps et une grosse tête, est monstrueuse. Le plus grand secret de l'éloquence est de tenir les esprits attentifs, et d'empêcher qu'ils ne perdent de vue le but où il faut les conduire. Quand on s'arrête trop longtemps à de certaines parties, le lecteur est si occupé, qu'il ne se souvient plus du sujet principal. La fécondité n'est donc pas toujours bonne. Les réplétions, aussi bien que le jeûne, causent des maladies.
Entre les savants, on estime ceux qui ont plus de lecture ; la difficulté des sciences en relève le prix ; on a de l'estime pour ceux qui savent l'arabe et le persan. On n'examine pas si par le moyen de ces langues on acquiert quelque rare connaissance qui ne se puisse trouver dans nos auteurs. Il suffit que ceux qui ont chargé leur mémoire de ces langues, sachent ce qu'il est difficile de savoir, et qui n'est su que d'un très petit nombre de personnes. L'ambition qu'on a de paraître savant, et de faire remarquer son érudition, fait donc qu'en parlant ou en écrivant on allègue continuellement les auteurs, quoique leur autorité ne soit nécessaire que pour faire savoir qu'on les a lus, et qu'on est savant, comme saint Augustin le reproche à Julien. Quis haec audiat, et non ipso nominum sectarumque conglobatarum strepitu terreatur, si est ineruditus qualis est hominum multitudo, et existimet te aliquem magnum qui haec scire potueris ? On entasse du grec sur du latin, de l'hébreu sur de l'arabe. Une sottise, lorsqu'elle est dite en grec, est souvent bien reçue : un mot italien dans un discours, quelque application qu'on en fasse, fait passer son auteur pour galant et poli. Si cette coutume n'était point ordinaire, nous serions aussi étonnés de cette manière bizarre de parler que d'entendre un frénétique. Ce défaut gâte un style, et empêche qu'il ne soit net et coulant. Si c'est pour donner du poids à ses paroles qu'on allègue les auteurs, on ne le doit faire que dans la nécessité d'appuyer ce que l'on avance de l'autorité d'un auteur de réputation. Qu'est-il besoin d'alléguer Euclide pour prouver que le tout est égal à ses parties : de citer les philosophes pour persuader le monde qu'il fait froid l'hiver. Je ne blâme pas toutes les citations ; au contraire, je les approuve lorsque les paroles sont belles, et qu'il est à propos de réveiller l'esprit du lecteur par quelque diversité ; le seul excès en est blâmable.
Les sentences trop fréquentes troublent aussi l'uniformité du style. Par sentences on entend ces pensées relevées qu'on exprime d'une manière concise, ce qui leur fait donner le nom de pointes. Je ne parle point de ces sentences puériles et fausses qui ne contiennent rien d'extraordinaire et de particulier qu'un tour forcé, et qui n'est point naturel. Les plus belles, si elles sont placées trop près-à-près, s'étouffent, et rendent le style raboteux : et comme elles sont détachées du reste du discours, on peut dire d'un style qui est chargé de ces pointes, qu'il est hérissé d'épines. Ces pensées détachées sont comme des pièces cousues et rapportées, qui étant d'une couleur différente du reste de l'étoffe, font une bizarrerie ridicule ; ce qu'il faut éviter avec grand soin : Curandum est ne sententiae emineant extra corpus orationis expressae, sed intexto vestibus colore niteant. On aime à parsemer ses ouvrages de sentences, parce qu'on croit qu'on passera pour un homme d'esprit. Facie ingenii blandiuntur.
En effet, comme on l'expérimente en ouvrant Sénèque, on est charmé de cette manière ingénieuse de dire beaucoup de choses en si peu de paroles, et d'un tour rare et nouveau, comme quand pour exprimer l'entière ruine de la ville de Lyon, qui avait été réduite en cendre, il dit, Lugdunum quod ostendebatur in Gallia, quaeritur. On cherche à présent dans les Gaules où était autrefois la ville de Lyon. Et pour marquer en peu de paroles la rapidité de son incendie, il dit : In hac, una nox fuit inter urbem maximam et nullam. On rencontre dans cet auteur à chaque page des choses admirablement bien dites, d'un grand sens, exprimées en peu de mots : Quid est Eques Romanus, aut libertinus, aut servus ? Nomina ex ambitione aut ex injuria nata. Mais afin que ces expressions plaisent, il faut les lire détachées de l'ouvrage ; car il en est d'elles comme de toutes les choses où l'on ne cherche que le plaisir : on s'en dégoûte bientôt. Aussi ces pensées et ces expressions ingénieuses, qui d'ailleurs ornent un style, le gâtent, si elles ne sont si bien enchâssées qu'elles y soient comme naturelles, et ne paraissent point étrangères : que ce soit la nature même qui les présente, qui les fasse naître. Tout ce qui est recherché, ou semble l'être, qui est tiré de loin, n'a point une certaine naïveté qui se fait aimer et estimer. Faites attention aux paroles latines suivante du maître des rhéteurs, Quintilien : Nihil videatur fictum, nihil sollicitum ; omnia potius a causa quam ab oratore profecta videantur. Ces mêmes paroles sont du même rhéteur : Optima minime arcessita, et simplicibus, atque ab ipsa veritate profectis similia. Ces paroles contiennent un grand sens : ce sont des règles qu'il faut avoir toujours présentes pour se défendre de la corruption qui s'introduit dans l'éloquence, qu'on gâte par des affectations dans la trop grande passion de s'exprimer avec esprit.
En parlant des ornements, il ne faut pas oublier les portraits dont on embellit un discours, comme on fait une salle et une galerie en y plaçant les images des princes, des rois, des grands hommes ; car comme les images se peuvent détacher du lieu où elles ont été mises, aussi ce qu'on entend par portraits dans le discours, ce sont des descriptions sur lesquelles on s'arrête, et qu'on aurait pu passer. Voilà le portrait de ces flatteurs qui assiègent les princes, et corrompent leur vertu.
Par de lâches adresses
Des Princes malheureux nourrissent les faiblesses,
Les poussent au penchant où leur cœur est enclin,
Et leur osent du vice aplanir le chemin :
Détestables flatteurs, présent le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste.
CHAPITRE XX. Règles que l'on doit suivre dans la distribution des ornements artificiels.
On ne peut condamner absolument les ornements artificiels, qui ne sont insérés dans les ouvrages que pour divertir et délasser les lecteurs, comme nous l'avons dit ci-dessus. Ils ont leur prix, mais c'est le bon usage qu'on en fait qui le leur donne. Les règles suivantes ne seront pas inutiles pour bien user de toutes ces richesses du langage, et les ménager avec prudence. La première règle que l'on doit suivre dans la distribution des ornements artificiels, c'est de les appliquer en temps et lieu. Les jeux sont importuns, quand on est accablé d'affaires. Quand une matière est difficile, et que la difficulté rend le lecteur chagrin, il faut éviter tous les jeux de paroles qui ne feraient qu'augmenter son travail, le détourner de son application sérieuse. Si on ne cherche que l'utilité, l'agréable déplaît. Il y a des matières qui ne souffrent aucun ornement, telles que sont celles qu'on appelle dogmatiques.
Ornari res ipsa negat, contenta doceri.
Lorsque la matière du discours est simple, tout doit être simple. Les habits chargés de pierreries, et extraordinairement ornés, ne se portent qu'à certaines fêtes dans les cérémonies extraordinaires. Il faut proportionner les paroles aux choses, et avoir toujours égard à la bienséance. C'est pourquoi, comme le remarque saint Augustin, lorsqu'on traite quelque matière sérieuse, comme sont celles qui regardent la religion, il ne faut pas donner à ses paroles une cadence qui leur fasse perdre beaucoup de ce poids et de cette gravité qui les doit rendre vénérables. Cavendum ne divinis gravibusque sententiis dum additur numerus, mondus detrahatur.
Les ornements doivent être raisonnables, c'est-à-dire, qu'il ne faut rien dire qui choque le sens commun. Vous trouverez de petits esprits qui ne se mettent pas en peine de dire une impertinence, et d'avancer une chose fausse, pourvu que ce qu'ils disent ait l'air d'une sentence ; de parler sans jugement, pourvu qu'ils fassent entrer une métaphore et une figure dans leurs discours. Ils ne font pas réflexion si ce qu'ils disent, est pour ou contre eux. S'ils peuvent faire une antithèse, une répétition, une cadence qui flatte les sens, n'importe qu'ils blessent la raison, ils sont satisfaits de leur esprit. On doit être convaincu qu'il n'y a rien de beau qui ne soit raisonnable, et si on estime quelquefois ces faux ornements, c'est qu'on se laisse éblouir par leur faux brillant, et étourdir par un certain bruit qui ne signifie rien ; ou pour le dire franchement, c'est qu'on a l'esprit petit. Une âme élevée aime, et cherche dans le discours la vérité, et non pas des paroles. Bonorum ingeniorum insignis est indoles, in verbis verum amare non verba. Je ne puis estimer un discours dont le son flatte les oreilles, lorsque les choses choquent le bon sens, disait saint Augustin. Nullomodo mihi sonat diserte, quod dicitur inepte.
Les ornements sont raisonnables lorsque la vérité n'est point choquée, c'est-à-dire, que toutes les expressions dont on se sert, ne donnent que des idées véritables. Ceux qui veulent éblouir, ne parlent jamais naturellement ; leurs paroles font paraître si extraordinaire tout ce qu'ils disent, qu'il n'y a point de vraisemblance. Pour rendre ce défaut sensible, je rapporterai ici un passage de Vitruve, qui est admirable pour cela. Ce judicieux architecte se plaint de ce que dans la peinture l'on ne prenait plus pour modèle les choses comme elles sont dans la vérité. On met, dit-il, pour colonnes des roseaux : on peint des chandeliers qui portent de petits châteaux, desquels, comme si c'étaient des racines, il s'élève quantité de branches délicates, où l'on voit des figures assises, et sortir de leurs fleurs des demi-figures, les unes avec des visages d'hommes, les autres avec des têtes d'animaux, qui sont des choses qui ne sont point, et qui ne peuvent être, comme elles n'ont jamais été. Les nouvelles fantaisies prévalent de telle sorte, qu'il ne se trouve presque personne qui soit capable de découvrir ce qu'il y a de bon dans les arts, et qui en puisse juger. Car quelle apparence y a-t-il que des roseaux soutiennent un toit ; qu'un chandelier porte des châteaux ; que de faibles branches portent les figures qui y sont comme à cheval, et que d'une fleur il puisse naître des moitiés de figures ? Pour moi (dit Vitruve) je crois qu'on ne doit point estimer la peinture si elle ne représente la vérité. Ce n'est pas assez que les choses soient bien peintes, il faut aussi que le dessein soit raisonnable, et qu'il n'ait rien qui choque le bon sens. Il faut appliquer à l'éloquence ce que Vitruve dit ici de la peinture. Quand on parle, il faut prendre la vérité pour modèle, et il ne faut pas pour donner plus d'éclat aux choses, les représenter autres qu'elles ne sont.
C'est donc à quoi il faut travailler, que les choses paraissent ce qu'elles sont ; simples, si elles sont simples. Philostrate louant un tableau où étaient représentés les chevaux d'Amphiaraüs, dit que le peintre les avait représentés baignés de leur sueur, et couverts d'une poussière qui les rendait moins agréables, mais plus ressemblants à ce qu'ils étaient ; Deformiores, sed veriores. Il y a des personnes à qui tout est égal, qui habillent tout le monde magnifiquement ; c'est-à-dire, qu'ils parlent sur un même ton des grandes et des petites choses, et prodiguent partout les ornements de l'élocution. D'où vient cela ? C'est qu'il est aisé d'employer de riches couleurs, et qu'il est difficile de tirer les traits propres d’un objet qu'on veut peindre. C'est ce qu'Apelle disait à un jeune peintre : n'ayant pu faire Hélène aussi belle qu'elle est, vous l'avez fait riche.
Je dis donc encore, qu'il ne faut rien estimer ni dire que ce qui est véritable : il le faut faire d'une manière noble, rare, nouvelle, qui attire l'attention ; mais que la vérité s'y trouve. C'est en quoi pèchent les vers suivants de Racan sur Marie de Médicis.
Paissez, chères brebis, jouissez de la joie
Que le Ciel vous envoie.
A la fin sa clémence a pitié de nos pleurs.
Allez dans la campagne, allez dans la prairie ;
N'épargnez point les fleurs ;
Il en revient assez sous les pas de Marie.
Cela n'est fondé sur aucune vérité. C'est une flatterie ridicule. Je sais qu'on dit que c'est une allusion à ce que quelques anciens poètes ont dit : cette allusion ne me paraît pas fort ingénieuse, ni fort à propos ; car ce n'est pas louer une reine que de lui attribuer ce qu'elle sait ne pouvoir lui convenir. On dit que dans l'épigramme suivante sur l'incendie du Palais, le faux y domine, et que le vrai n'y a nulle part : cela ne me paraît pas.
Certes l'on vit un triste jeu,
Quand à Paris Dame Justice
Se mit le Palais tout en feu
Pour avoir trop mangé d'épices.
Cette allusion fait apercevoir un reproche réel qu'on fait aux juges de prendre trop d'épices.
Avant que de penser en aucune manière aux ornements, il faut travailler à rendre utile ce qu'on doit dire, choisissant des expressions qui puissent imprimer dans l'âme les pensées et les mouvements qu'on en veut donner. Après, si la bienséance le permet, on peut travailler à rendre agréable ce qu'on a dit utilement. Un sage architecte songe premièrement à jeter de bons fondements : il élève des murailles capables de soutenir le faîte de la maison qu'il bâtit. S'il veut que son ouvrage soit agréable à la vue, il y ajoute des ornements. Mais remarquez que tous ces ornements qui pourraient être retranchés, c'est-à-dire, qui ne sont pas absolument utiles, ne sont placés qu'après qu'il a travaillé à la solidité de l'édifice. Les colonnes de marbre qui ne se mettent que pour l'ornement, ne se placent que lorsque le corps de l'ouvrage est achevé.
Nous pouvons prouver la même chose par une comparaison du corps humain, dans lequel il semble que la nature établit les os pour le soutenir et fortifier, avant que de le couvrir d'une belle peau qui le rend agréable. C'est ce que dit Sénèque : In corpore nostro ossa, nervique et articuli, firmamenta totius et vitalia, minime speciosa visu, prius ordinantur ; deinde haec, ex quibus omnis in faciem aspectumque decor est : post hac omnia, qui maxime oculos rapit color, ultimus perfecto jam corpore affunditur.
Enfin la raison demande qu'on garde quelque modération dans les ornements. Ils ne doivent pas être trop fréquents. Les grandes douceurs sont fades. Il n'y a rien de plus beau que les yeux ; mais si dans un visage il y en avait plus de deux, au lieu de plaire, il ferait peur. La confusion des ornements empêche qu'un discours ne soit net : et ce que je vous prie de remarquer comme un des plus importants avis que j'aie donné dans ce traité, c'est que l'excès des ornements fait que l'esprit des auditeurs, qui en est entièrement occupé, ne s'applique point aux choses. Cela arrive assez souvent dans les panégyriques, où les orateurs prodiguent leur éloquence, et jettent à pleines mains toutes les fleurs de l'art. L'auditeur se retire plein d'admiration pour celui qui a parlé, et à peine pense-t-il à celui dont on a fait l'éloge. On doit toujours dans chaque chose en rechercher la fin. Quand on veut arriver où l'on s'est proposé d'aller, on choisit un beau chemin, mais qui y conduise. Lorsque les feuilles couvrent les fruits, et les empêchent de mûrir, on les ôte, sans avoir égard qu'on dépouille l'arbre de ses ornements.
Il y a des esprits si petits, qu'ils n'estiment que les bagatelles : ils ne font point d'attention à ce qui est solide, si on ne retire de devant leurs yeux ce qui les amuse, comme on ôte aux enfants les jouets qui les arrêtent trop. C'est ce que fit Protogène, qui ayant aperçu qu'une perdrix qu'il avait peinte dans un de ses tableaux pour ornement, attirait les yeux du peuple, et l'empêchait de considérer ce qui le méritait plus, résolut de l'effacer. Elle était si bien peinte, cette perdrix, que les véritables perdrix s'approchaient d'elle comme d'une de leurs compagnes. Mais il voulut ôter au peuple cet amusement, pour tourner ailleurs ses yeux. Il gagna les officiers du temple où était placé son tableau, et y étant entré secrètement, il l'effaça.
C'est pour cette même raison que le Saint Esprit, qui conduisait la plume des écrivains sacrés, n'a pas permis qu'ils employassent cette éloquence pompeuse des orateurs profanes, qui arrête les yeux, et fait que l'on ne considère que les superbes paroles dont les choses sont revêtues. Les saintes Ecritures ne nous ont pas été données pour entretenir notre vanité, mais pour remplir les vides de âmes. Ceux qui ne recherchent dans les Livres qu'un divertissement stérile, les méprisent ; ceux qui aiment les choses, trouvent de quoi se remplir dans ces Livres divins. Un seul Psaume de David vaut mieux que toutes les odes de Pindare, d'Anacréon, et d'Horace : Démosthène et Cicéron ne méritent pas d'être comparés à Isaïe. Tous les livres de Platon et d'Aristote n'égalent pas un seul chapitre de saint Paul. Car enfin, les paroles ne sont que des sons : on ne doit pas préférer le plaisir que peut donner l'harmonie de ces sons, à celui de la connaissance solide de la vérité. Pour moi, je n'estime l'art de parler, que parce qu'il contribue encore à la faire connaître, qu'il la tire, pour ainsi dire, du fond de l'esprit où elle était cachée ; qu'il la développe, qu'il l'expose aux yeux. C'est ce qui m'a porté à travailler avec soin à cet art qui pour cette raison m'a paru utile et nécessaire.