INVENTIO / INVENTION (ART DE TROUVER DES PENSÉES)
CHAPITRE II. Première partie de l'art de persuader, qui est l'invention
La clarté est le caractère de la vérité. Lorsque son évidence est dans le dernier degré, les plus opiniâtres sont obligés de quitter les armes, et de s'y soumettre. Personne osera-t-il nier que le tout ne soit plus grand que sa partie : que les parties prises ensemble n'égalent leur tout. Quelquefois on détourne la vue pour ne pas apercevoir des vérités claires qui blessent. Mais enfin, lorsque leur éclat, malgré toutes nos fuites, vient à frapper nos yeux, il faut se rendre, et la langue ne peut démentir l'esprit. Pour persuader ceux qui nous contestent quelque proposition, parce qu'elle leur semble douteuse et obscure, il faut se servir d'une ou de plusieurs propositions, qui ne souffrent aucune difficulté, et leur faire voir que cette proposition contestée est la même que celles qui sont incontestables. Les juges de Rome doutaient si Milon avait commis un crime en tuant Clodius. Ils ne doutaient point qu'il ne fût permis de repousser la force par la force. Cicéron voulant donc prouver l'innocence de l'accusé, il leur étale ces deux propositions : Qu'on peut tuer celui qui nous veut ôter la vie : que Clodius voulait ôter la vie à Milon. L'une est claire, l'autre est obscure ; l'une contestée, l'autre reçue : étant bien éclaircies, la conséquence était claire et certaine, que Milon en tuant Clodius, n'avait fait que repousser la force par la force, ce qui était excusable.
C'est à la première partie de la philosophie, qu'on appelle Logique, à donner les règles du raisonnement. C'est pourquoi, vous pouvez commencer à reconnaître dès l'entrée de ce discours, que pour traiter de l'art de persuader dans toute son étendue, il faudrait embrasser plusieurs autres arts, ce qui ne pourrait se faire sans confusion. La matière de l'art de persuader n'est point limitée. Cet art se fait paraître dans les chaires de nos églises, dans le barreau, dans toutes les négociations, dans les conversations. En un mot, le but que nous avons dans tout le commerce de la vie, est de persuader ceux avec qui nous traitons, et de les faire tomber dans nos sentiments. Pour être donc parfait orateur ; et parler utilement sur toutes les matières qui se présentent, comme les rhéteurs prétendent que leurs disciples le peuvent faire, il faudrait posséder toutes les connaissances, et n'ignorer rien. Car enfin, un homme n'est capable de raisonner que lorsqu'il connaît à fond le sujet sur lequel il parle, et qu'il a l'esprit plein de vérités constantes, de maximes indubitables, dont il peut tirer des conséquences propres à décider la question qui est agitée. Par exemple, un théologien raisonne bien, et persuade lorsqu'il tire des saintes Ecritures, des Pères, des Conciles, et de la Tradition, les témoignages propres pour faire voir que son sentiment a toujours été celui de l'Eglise.