Bernard Lamy, 1712 : La Rhétorique ou l'Art de parler

Définition publiée par RARE

Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler (5ème éd., 1712), éd. Ch. Noille-Clauzade (1998), Paris, Florentin Delaulne, 1715, p. 370-378.

CHAPITRE III. Des lieux communs d'où l'on peut tirer des preuves générales.

On ne se remplit l'esprit de vérités certaines sur les matières qu'on est obligé de traiter, que par de sérieuses méditations, et par de longues études, dont peu de gens sont capables. La science est un fruit environné d'épines, qui éloigne de lui presque tous les hommes. Ainsi s'il n'était permis de parler que de ce que l'on sait, la plupart de ceux même qui font métier de haranguer, seraient obligés de se taire. Pour remédier à une nécessité qui serait si fâcheuse à plusieurs déclamateurs, on a trouvé des moyens courts et faciles de discours sur des sujets entièrement inconnus. On distribue ces moyens en certaines classes qu'on appelle lieux communs, parce qu'ils sont exposés au public, et que chacun y peut prendre librement des preuves, pour prouver avec abondance tout ce qui lui sera contesté, quoiqu'il ignore d'ailleurs la matière sur laquelle il dispute. Les logiciens parlent de ces lieux communs dans la partie de la logique qu'ils appellent la topique. J'expliquerai en peu de paroles l'artifice de ces lieux. Ensuite nous verrons quel jugement on en doit faire.

Les lieux communs ne contiennent proprement que des avis généraux, qui font ressouvenir ceux qui les consultent, de toutes les faces par lesquelles on peut considérer un sujet : ce qui peut être utile, parce qu'envisageant une matière de tous côtés, on trouve sans doute avec plus de facilité tout ce qu'on en peut dire. On peut regarder une chose par cent endroits différents ; cependant il a plu aux auteurs de la topique de n'établir que seize lieux communs.

Le premier de ces lieux est le genre ; c'est-à-dire, qu'il faut considérer dans un sujet ce qu'il a de commun avec tous les autres sujets semblables. Si on parle de faire la guerre contre les Turcs, on pourra considérer la guerre en général, et tirer des preuves de cette généralité.

Le second lieu est appelé différence, il faut examiner ce qu'une question a de particulier.

Le troisième est la définition ; c'est-à-dire, qu'il faut considérer toute la nature du sujet. Le discours qui exprime la nature d'une chose, est la définition de cette chose.

Le quatrième lieu est le dénombrement des parties, que le sujet que l'on traite contient.

Le cinquième, l'étymologie du nom du sujet.

Le sixième, les conjugués, qui sont les noms qui ont liaison avec le nom du sujet, comme ce nom, amour, a liaison avec tous ces autres noms, aimer, aimant, amitié, aimable, aimé, etc.

On peut considérer que les choses dont il est question, ont quelque ressemblance, ou dissemblance. Ces deux considérations sont le septième et le huitième lieu.

On peut faire quelque comparaison, et dans cette comparaison remarquer toutes les choses auxquelles le sujet dont on parle est opposé : cette comparaison et cette opposition, sont le neuvième et le dixième lieu.

Le onzième lieu est la répugnance ; c'est-à-dire, qu'en examinant une chose, il faut prendre garde à celles qui lui répugnent, pour découvrir les preuves que cette vue peut fournir.

Il est très important de considérer toutes les circonstances de la matière proposée. Or, ces circonstances ont ou précédé, ou accompagné, ou suivi la chose dont il est question : ainsi ces circonstances sont distribuées en trois lieux, qui sont le douzième, le treizième, et le quatorzième lieu. Toutes les circonstances qui peuvent accompagner une action, sont comprises dans ce vers latin

Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando.

C'est-à-dire, qu'il faut examiner quel est l'auteur de l'action ; quelle est cette action ; où elle s'est faite ; par quels moyens, pourquoi, comment, quand.

Le quinzième lieu est l'effet ; le seizième, la cause ; c'est-à-dire, qu'il faut avoir égard aux effets dont la chose que vous traitez, peut être la cause, et aux choses dont elle-même est l'effet.

Ces lieux communs fournissent sans doute une ample matière de discourir. Ces considérations différentes font que l'on aperçoit plusieurs preuves : et cette méthode pourrait rendre féconds les esprits les plus stériles. Je n'examine pas à présent si cette fécondité est louable ou inutile. Selon cette méthode, si on parle contre un parricide, on s'étend sur le parricide en général, et on rapporte ce qui est commun à l'accusé, et à tous les autres parricides : et après on descend aux circonstances du parricide : on en représente la noirceur d'une manière étendue, par des définitions, par des descriptions, par des dénombrements. Quelquefois l'étymologie du nom de la chose sur laquelle on parle, et les autres noms qui ont liaison avec celui-là, donnent sujet de parler, et font trouver de bonnes preuves. On peut discourir longtemps de l'obligation que les chrétiens ont de bien vivre, en les faisant ressouvenir du nom qu'ils portent.

Les grands discours sont grossis par les similitudes, les dissimilitudes, les comparaisons, qui servent à éclaircir une difficulté, et mettre une vérité obscure dans un grand jour. En un mot, quand on veut circonstancier une action, rapporter ce qui l'a précédé, et ce qui s'en est ensuivi, les circonstances qui l'ont accompagnée, ce qui l'a causée, ce qu'elle a produit : on lasserait plutôt ses auditeurs, qu'on ne manquerait de matière.

CHAPITRE IV. Des lieux propres à certains sujets d'où on peut tirer des preuves.

Ces lieux dont nous venons de parler, sont appelés communs, parce qu'ils fournissent des preuves pour toutes les causes : il y a d'autres lieux qui sont propres à certains sujets. Avant que de parler de ceux-ci, il faut considérer qu'il y a deux sortes de questions : la première s'appelle thèse ; la seconde hypothèse. Thèse, c'est une question qui n'est point déterminée par aucune circonstance, soit du lieu, soit du temps, soit de la personne, comme si on doit faire la guerre. Hypothèse, c'est une question finie et circonstanciée, comme est celle-ci, s'il faut faire la guerre avec le Turc en Hongrie cette année, etc. Or, toutes ces questions se peuvent rapporter à trois genres. Car l'on délibère si on doit faire une action, ou l'on examine quel jugement on doit faire de cette action, ou on loue, ou on blâme cette action. Le premier genre s'appelle délibératif : le second genre judiciaire : le troisième genre démonstratif. Chacun de ces genres a ses lieux propres ; c'est-à-dire, que pour chacun de ces genres, on donne de certains avis : comme pour le délibératif, selon qu'on voudra conseiller d'entreprendre une action ou de la quitter, il faut faire voir qu'elle est utile, ou inutile ; nécessaire, ou qu'elle ne l'est pas ; qu'elle est possible ou impossible ; que l'événement en sera avantageux, ou fâcheux : que l'entreprise est juste ou injuste.

Une question dans le genre judiciaire peut être considérée en l'un de ces trois états. Ou l'on ne connaît pas l'auteur de l'action qui fait le sujet du discours : et pour lors, parce que l'on tâche de découvrir cet auteur par des conjectures ; cet état est appelé état de conjectures. Si l'auteur est connu, on examine quelle est la nature de l'action : par exemple, un voleur a pris dans un temple les coffres qu'un particulier y avait mis en dépôt, on examine si cette action doit être appelée ou sacrilège, ou un simple vol : on cherche la définition de ce crime : ainsi cet état s'appelle l'état de la définition. Le troisième état est appelé l'état de la qualité, parce qu'on examine la qualité de l'action, si elle est juste, ou injuste.

Pour le premier état, il faut considérer si celui qu'on soupçonne a voulu faire une telle action, s'il l'a pu, et si on en a quelque marque. On considère quelle est sa volonté, en considérant s'il avait quelque intérêt à commettre cette action, sa puissance, par la considération de sa force, de ses moyens. On reconnaît s'il est effectivement auteur de l'action proposée, par les circonstances de cette action, comme s'il a été trouvé seul dans le lieu où s'est faite ; si avant ou après cette action il a fait ou dit quelque chose qui le puisse faire soupçonner raisonnablement. Pour le second état, il faut simplement considérer la nature de cette action. Tout ce qu'on en peut dire, dépend de la connaissance particulière que l'on en a. Pour le troisième état, on consulte la raison, les lois, la coutume, les préjugés, les conventions, l'équité.

Dans le genre démonstratif ; pour louer ou blâmer, il faut rapporter le bien ou le mal. Il y a trois sortes de biens dans l'homme ; les uns regardent le corps, les autres l'esprit, les autres dépendent de la fortune. Les biens du corps sont, une patrie glorieuse, une naissance noble, une bonne éducation, la santé, la force, la beauté. Les biens de l'esprit sont, les vertus, la sagesse, la prudence, la science, et les autres vertus et bonnes qualités. Les biens de la fortune sont, les richesses, les dignités, les charges, etc. Remarquez que dans ce dénombrement je rapporte les sentiments des autres.

Tous les lieux propres et communs à chacun des trois genres dont nous avons parlé, sont appelés intérieurs ou intrinsèques, pour les distinguer de ceux qu'on nomme extérieurs ou extrinsèques, qui sont quatre ; savoir, les lois, les témoignages, les transactions, les réponses de ceux que l'on met à la torture. L'orateur n'a pas besoin de chercher ces preuves ; celui qui donne une cause à plaider, met entre les mains de son avocat ses pièces, ses contrats, ses transactions : produit les dépositions des témoins, et les réponses de ceux qui ont été appliqués à la torture.

CHAPITRE V. Réflexion sur cette méthode des lieux.

Voilà en peu de paroles quel est l'art de trouver des arguments sur toutes sortes de matières, que les rhéteurs ont coutume d'enseigner, et qui fait la plus grande partie de leur rhétorique. C'est à vous à juger de l'utilité de cette méthode. Le respect que j'ai pour les auteurs qui l'ont louée, m'a obligé d'en faire un abrégé, et de vous en faire connaître le fond. On ne peut douter que les avis qu'elle donne, n'aient quelque utilité : ils font prendre garde à plusieurs choses dont on peut tirer des arguments, ils montrent comment l'on peut tourner un sujet de tous côtés, et l'envisager par toutes ses faces. Ainsi ceux qui entendent bien la topique, peuvent trouver beaucoup de matière pour grossir leur discours : il n'y a rien de stérile pour eux ; ils peuvent parler sur tout ce qui se présente autant de temps qu'ils le voudront.

Ceux qui méprisent la topique, ne contestent point sa fécondité. Ils demeurent d'accord qu'elle fournit une infinité de choses ; mais ils soutiennent que cette fécondité est mauvaise, que ces choses sont triviales, et que par conséquent la topique ne fournit que ce qu'il ne faudrait pas dire. Si un orateur, disent-ils, connaît à fond le sujet qu'il traite, s'il est plein de maximes incontestables, par lesquelles il peut résoudre toutes les difficultés qui s'élèvent sur ce sujet ; si c'est une question de théologie, et qu'il soit théologien, par la connaissance qu'il a des Pères, des Conciles, des saintes Ecritures, il apercevra d'abord si le dogme qu'on a proposé est hérétique ou catholique. Il ne sera pas nécessaire qu'il consulte la topique, qu'il aille de porte en porte frapper à chacun des lieux communs, où il ne pourrait trouver les connaissances nécessaires pour décider la question présente. Si un orateur ignore le fond de la matière qu'il traite, il ne peut atteindre que la surface des choses, il ne touchera point le nœud de l'affaire ; de sorte qu'après avoir parlé longtemps, son adversaire aura sujet de lui dire ce que disait saint Augustin à celui contre qui il écrivait : Laissez ces lieux communs qui ne disent rien, dites quelque chose, opposez des raisons à mes raisons, et venant au point de la difficulté, établissez votre cause, et tâchez de renverser les fondements sur lesquels je m'appuie. Separatis locorum communium nugis, res cum re, ratio cum ratione, causa cum causa confligat.

Si on veut dire en faveur des lieux communs, qu'à la vérité ils n'enseignent pas tout ce qu'il faut dire, mais qu'ils aident à trouver une infinité de raisons qui se fortifient les unes les autres ; ceux qui prétendent qu'ils sont inutiles, répondent, et je serais bien de leur avis, que pour persuader il n'est besoin que d'une seule preuve qui soit forte et solide, et que l'éloquence consiste à étendre cette preuve, et à la mettre en son jour, afin qu'elle soit aperçue. Car enfin, il le faut avouer, les preuves qui sont communes aux accusés, et à ceux qui accusent, dont on se peut servir pour détruire et pour établir sont faibles. Or, celles qui se tirent des lieux communs sont de cette nature. 

Cet art est donc dangereux pour les personnes qui ont peu de savoir ; parce qu'elles se contentent de ces preuves qui se trouvent facilement, et qu'elles ne prennent pas la peine d'en chercher d'autres qui soient plus solides. Un homme d'esprit, en parlant de cette méthode que Raymond Lulle a traitée d'une manière particulière, dit que c'est un art qui apprend à discourir sans jugement des choses qu'on ne sait point, ce qui est un défaut indigne d'un homme raisonnable. J'aimerais mieux, dit Cicéron, être sage, et ne pouvoir parler, que d'être parleur et impertinent. Mallem indisertam sapientiam, quam stultitiam loquacem. Ajoutez, que dans toutes sortes de discours il faut absolument retrancher tout ce qui ne peut servir à la résolution de la difficulté. Après un tel retranchement, je crois qu'il resterait peu de choses que la topique aurait fournies.