Bernard Lamy, 1712 : La Rhétorique ou l'Art de parler

Définition publiée par RARE

Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler (5ème éd., 1712), éd. Ch. Noille-Clauzade (1998), Paris, Florentin Delaulne, 1715, p. 410-414.

CHAPITRE XV. Ce qu'il faut faire pour exciter les passions.

Le moyen général pour remuer le cœur des hommes, est de leur faire sentir vivement l'objet de la passion dont on désire qu'ils soient émus. L'amour est une affection qui est excitée dans l'âme par la vue du bien présent. Pour allumer donc cette affection dans un cœur capable d'aimer, il faut lui présenter un objet qui ait des qualités aimables. La crainte a pour objet des maux qui arriveront certainement, ou qui peuvent arriver. Pour donner de la crainte à une âme timide, il faut lui faire connaître les maux qui la menacent. On a quelque raison de ne pas séparer l'art de persuader de l'art de parler : car l'un ne sert pas de grand chose sans l'autre. Pour émouvoir une âme, il ne suffit pas de lui représenter d'une manière sèche l'objet de la passion dont on veut l'animer : il faut déployer toutes les richesses de l'éloquence, pour lui en faire une peinture sensible et étendue, qui la frappe vivement, et qui ne soit pas semblable à ces vaines images qui ne font que passer devant les yeux. Il ne suffit pas, dis-je, pour donner de l'amour, de dire simplement que la chose qu'on propose est aimable ; il faut approcher des sens ses bonnes qualités, les faire sentir, en faire des descriptions, les représenter par toutes leurs faces, afin que si elles ne gagnent pas, étant vues d'un certain côté, elles le fassent quand elles sont regardées de l'autre. On doit s'animer soi-même : il faut, si je l'ose dire, que notre cœur soit embrasé, qu'il soit comme une fournaise ardente, d'où nos paroles sortent pleines de ce feu que nous voulons allumer dans le cœur des autres.

Pour bien traiter cette matière, je serais obligé de parler au long de la nature des passions, de les expliquer toutes en particulier, de dire quels sont leurs objets, quelles choses les excitent et les calment. Mais il faudrait pour cela comprendre dans cet art la physique et la morale, ce qui ne se peut faire sans confusion, néanmoins je ne puis m'exempter de parler plus exactement ici de quelques-unes de ces passions : savoir, de l'admiration, de l'estime, du mépris, et du ris, qui sont de très grand usage dans l'art de persuader.

L'admiration est un mouvement dans l'âme, qui la tourne vers un objet qui se présente à elle extraordinairement, et qui l'applique à considérer si cet objet est bon ou mauvais, afin qu'elle le suive, ou qu'elle l'évite. Il est important à un orateur d'exciter cette passion dans l'esprit de ses auditeurs. La vérité persuade, mais il faut pour cela qu'elle soit connue. Or, afin qu'elle soit connue, il faut que celui à qui on la déclare, s'applique à la connaître. Tous les jours nous voyons que de certains raisonnements n'ont point été goûtés, qui sont approuvés dans la suite : lorsqu'on prend la peine de les examiner. Il y a de certaines opinions, qui après avoir été négligées pendant plusieurs siècles, se réveillent, et font du bruit, parce qu'on les étudie, et que par l'étude on en reconnaît la vérité ou la fausseté. Ainsi ce n'est donc pas assez de trouver de bonnes raisons, de les exposer avec clarté : il faut le dire avec un certain tour extraordinaire qui surprenne, qui donne de l'admiration, et qui attire les yeux de tout le monde.

Saint Jean Chrysostome remarque que saint Matthieu commence l'histoire du Fils de Dieu par dire qu'il était fils de David et d'Abraham, au lieu de dire fils d'Abraham et de David, pour obliger les juifs à lire son histoire avec plus d'attention ; car les juifs attendaient le Messie de la famille de David ; ainsi rien n'était plus capable de les rendre attentifs, que de leur parler d'un fils de David. Tous les livres qui sont lus, tous les orateurs qui sont écoutés, ont tous quelque chose d'extraordinaire, soit pour la matière qu'ils traitent, soit pour la manière de la traiter, soit pour quelques circonstances de temps et de lieu.

L'admiration est suivie d'estime ou de mépris. Lorsqu'on remarque du bien dans l'objet qu'on a envisagé avec application, on l'estime, on le recherche, on l'aime, et on n'estime que ce qui est grand, et bien fait. Lorsqu'on fait estime des choses mauvaises, c'est en se trompant dans on jugement, ou en considérant ces choses sous une face qui n'est pas mauvaise, et change son estime en mépris aussitôt qu'on reconnaît qu'on a été trompé.

Le mépris a pour objet la bassesse et l'erreur ; c'est-à-dire, que cette passion est excitée lorsque l'âme n'aperçoit dans l'objet qu'elle considère, que de la bassesse et de l'erreur. On se laisse aller volontiers à cette passion. Elle est agréable : elle flatte cette ambition naturelle que tous les hommes ont pour la supériorité et l'élévation On ne méprise véritablement que ce qu'on regarde au-dessous de soi. Ce regard donne du plaisir, au lieu que ce n'est qu'avec chagrin qu'on lève les yeux pour considérer ce qui est au-dessus de nous, parce que nous nous apercevons de ce que nous ne sommes pas. Les autres passions épuisent, et intéressent la santé ; mais celle-là lui est plutôt utile, et on peut dire qu'elle est plutôt un repos qu'un mouvement de l'âme, qui se délasse dans cette passion, au lieu que dans les autres elle fait des efforts.

Tout mépris n'est pas agréable : car si le mal qui en est l'objet, est redoutable, pour lors on ressent de la crainte, qui est une véritable douleur ; mais si ce mal ne nous touche pas de fort près, et qu'on n'y prenne pas grand intérêt, le mépris qu'on en fait donne du plaisir, et est suivi du ris, qui accompagne ordinairement les excès de joie imprévus et extraordinaires. Il n'y a rien de plus utile pour détourner les hommes de quelque erreur que de leur en donner du mépris, en la faisant paraître ridicule. Car il n'y a rien qu'on appréhende davantage que d'être méprisé, et exposé à la risée de tout le monde. Aussi une raillerie faite à propos, fait quelquefois plus d'effet, que le plus fort raisonnement.

Ridiculum acri
Fortius et melius magnas plerumque secat res.

Quand on emploie de fortes raisons, la peine que trouve l'auditeur à concevoir la suite d'un raisonnement sérieux, le rebute. Lorsqu'on lui propose quelque chose de grand, cette grandeur l'éblouit, et lui est un sujet d'humiliation ; mais lorsqu'il n'est question que de rire et se divertir, cet auditeur s'applique volontiers, cette application lui tenant lieu de divertissement Outre cela, le mépris qu'il fait de la chose qui lui paraît ridicule, et qu'il regarde de haut en bas, flatte sa vanité. C'est pourquoi on excite et on entretient plus facilement le mépris, que toutes les autres passions, puisque les hommes aiment mieux mépriser qu'estimer, se divertir que de travailler. Ajoutez qu'il y a beaucoup de choses qu'il faut ainsi mépriser, et rendre ridicules, de peur de leur donner du poids en les combattant sérieusement. Multa sunt sic digna revinci, ne gravitate adorentur.